Monsieur de Berlin
Dans les villes de Fr^ance, au temps qu'il y avait un bourreau par département — c'est ancien d'un demi-siècle^ — on se donnait volontiers l'air d'oublier le nom de ces tueurs professionnels. Les ge7is comme il faut fie parlaient que de Monsieur de Lyon ou de Monsieur de Lille ou de Monsieur de NaJites. Cela ne voulait pas dire que personne ne connut leur nom véritable. Aujourd'hui, il n'est en France qu'un rôle de ce genre, et l'on sait comment s'appelle réellement Monsieur de Paris.
C'est pourquoi chacun sait le nom particulier de Monsieur de Berlin.
L'heure calme du dîner s'achevait, quand on me remit ce télégramme : « Claude ramené d Allemagne. Venez l'embrasser. Anna. »
Je donnai — peut-être — des explications désordonnées à mes hôtes, claquai la porte, pris d'assaut un taxi qui voulait remiser et me trouvai à la gare de Lyon, mon chapeau encore à la main, quelques minutes avant le départ du rapide de Lausanne.
J'aurais mal supporté qu'un train manqué m'oblig-eàt à ving-t-quatre heures impatientes. La dépêche d'Anna Spring m'avait payé de nos pauvres mois d'anxiété en me promettant ce bonheur de revoir le bon visage et le cœur propre de mon compagnon fraternel. Deux fois blessé, puis disparu, nous l'avions presque pleuré dans l'espoir amer] de ces semaines taciturnes jusqu'au jour oii, d'un mot nu sur une
MONSlIiLR DE BERLIN
carie, il nous apaisait, révélant qu'il était prisonnier dans un camp prussien.
J'allais le revoir; et cette joie soudaine, brutale, me peignait si fort que je devenais exigeant, d'une fièvre insurmontable. La nuit se passa dans un labyrinthe de questions, où je jouais moi-même avec ma hâte. La chaleur hermétique du compartiment où nous étions, en nombre strict, embarillés, n'était pas pour me faire plus raisonnable. Dehors, c'était la nuit fraîche de juillet, ce commencement subtil de l'été 1915 qui prenait d'une heure à l'autre des airs de printemps et même d'hiver, et même, enfin, d'été. Ce soir-là, il pleuvait de nettes gouttes d'étoiles dans la lumière ample de la lune.
El le train roulait, allait me sortir de France ; et, peut-être, demain, dans les rues de Lausanne, renconlrerai-je des figures ennemies, comme l'année davant, où tant de voix germaniques peuplaient la sonorité des palaces.' N'importe, après tout, les moments de haine que je connaîtrais sans (loule à ces contacts : je ne pensais qu'à voir (Claude, et à savoir, avidement.
Il me commenterait le détail de ses petits billets éloquents et sj)artiales qu'il m'envoyait du champ de bataille. 11 me dirait ses blessures, ses départs, ses prisons, et ce retour, ce retour surtout...
MONSIEUR DE Br.RI.IN
Pourquoi ce retour ?
Au fait, on a échangé des prisonniers entre les nations adverses. Ce n'étaient que des civils, des vieillards, des femmes. Pourtant je sais que des prisonniers militaires nous reviennent. Je dois me tromper. Mais si ! on a laissé rentrer des médecins, des auxiliaires du service de santé. Je savais bien. Non, je ne savais pas, ce n'est pas cela, Claude était dans l'infanterie ; sa dernière carte, évadée d'Allemagne, le disait encore. Alors, mais alors, parbleu, évadé, il s'était évadé, et voilà bien qui lui ressemblait, à cet audacieux ivre de volonté et d'énergie. Estce qu'il était capable de ne pas chercher à filer de leurs pattes pour revenir ici tirer quelques coups de fusil ou balancer quelques grenades ?
Est-ce qu'il était capable de ne pas savoir gagner le large, dès qu'il en avait conçu le plan? Et je m'imaginais facilement, triomphalement,»ce garçon, insoucieux des kilomètres, de la soif, de la faim, et des exécuteurs, traversant l'Allemagne, entrant en Suisse et venant frapper à la porte d'Anna Springen criant bien fort : « Ouvrez vite. Je suis un homme d'intérieur. »
Et dans cette plaisanterie il y avait tout son cœur, puisque, depuis des années, il avait trouvé auprès d'x\nna Spring, son ancienne camarade de l'École de médecine, le plus parfait refuge
moral contre toutes les tempêtes. Camaraderie, amitié, une belle compréhension réciproque forte et solide, prêt à tout^ surtout à ne pas se laisser appeler amour. Que de fois, en évoquant les entretiens passés d'Anna et de Claude, je m'étais dit : « Voilà deux hommes faits pour s'entendre. »
Le môme but d'abord, la science, et la même application de leurs études : Claude avait une clinique à Paris, Anna une clinique à Lausanne, org-anisées presque pareillement sans que l'un ait conseillé ni plagié l'autre ? C'est qu'ils étaient déjà de lajrraine de maîtres, ces jeunes gens de trente et de trente-cinq ans ; et, pour soigner les maladies n^entales, ils avaient cette mesure quasi passionnée qui touche au miracle.
Avec cela, des visages si semblables ! Claude Arzeu, grand, un peu courbé, comme honteux de ses épaules d'athlète, et tellement bon, tellement encourageant, par son sourire tendrement obstiné, dans une figure presque de paysan, où la rudesse est toujours sensdjle. Les belles sensibles figures, Bretonnes ou Tourangelles...
Anna avait des joues rouges, de gros yeux, et elle s'habillait comme un homme, comme un homme qui ne perd pas de temps chez son tailleur, mais elle riait si bien et (die aimait si bien, en liant !
MONSIlîLli DE BERLIN «J
11 faisait bon vive bon après l'avoir vue si bonne.
Quelques mois de Faculté et de quartier latin les avait liés absolun^ient. Et Claude, ce vaillant, enclin à des détresses d'enfant, y avait reconnu l'àme calmante et bonne. Quand il était triste du vide oii le jetait Tabsence de toute espèce de famille, je lui disais : « Va chez Bouche d'Or. » Il prenait le train, et me revenait quelques jours après, avec un entrain tout neuf. Anna, Anna Bouche d'Or, comme je l'appelais en plaisante admiration, l'avait remis d'aplomb avec trois mots ou son bon rire.
Ils ne s'étaient jamais embrassés.
Il était de taille pour ces trois mots-là à éventrer la forteresse où on le tenait et je ris bien haut tout soudain à la pensée que Claude était heureux à cette heure !
Mon e'clat de rire fit que mon voisin se réveilla en g'rommelant. Je roug-is et baissai les yeux sur le télégramme d'Anna.
Je fus presque douloureux d'avoir ri. En relisant machinalement, je voyais : « Claude ramené d'Allemagne. »
Claude ramené d'Allemagne... Claude ramené d'Allemagne... Il ne s'était donc pas évadé. Il était parti avec le droit de partir. Quels soldats français avaient le droit de partir d'Allemagne?...
Alors je pensais aux trains des trop blessés, aux trains qui reçoivent à Genève la palme d'un dur calvaire, aux trains pour qui les femmes de Suisse ont tant de fleurs et tant de larmes et qui portent le goût de la France avant même de retrouver la frontière de France.
Il est rentré beaucoup de « grands blessés ».
J'essayais de ne plus penser. Quelle monstrueuse mutilation expliquait le retour de Claude Arzeu parmi ces hommes qu'on nous rend par lambeaux ? Ses bras, non, quelle horreur !• Ses jambes, une jambe, pouàh, comment croire que ce corps d'harmonie et de santé fût diminué ? Une main, peut-être, ou quelque chose au visage, ou quoi ? Ah ! quelles horribles images me hantèrent, que j'essayai toujours de chasser par l'image connue de cet athlète souriant, campé sans insolence dans la lutte humaine.
Je le vis cul-de-jatte. Je le souhaitai mort.
Je m'assoupis quelques instants au matin et tâchai, au réveil, de me maîtriser assez pour paraître sans épouvante devant l'épouvantable.
Anna m'attendait à la gare, II me parut qu'elle avait les joues moins rouges et les yeux un peu creusés, mais c'étaient là des marques d'angoisse que je lui avais vues quelques mois avant, au temps où j'allais avec elle faire des recherches
pour Claude disparu. Elle était la même, avec, en moins, cet air d'e'garement qui m'avait si fort inquiété. Elle semblait lasse, comme après une g^rande détente, et elle souriait infiniment.
Dans l'auto qui nous emmenait à Ouchy, où est sa clinique, je ne trouvais pas un mot à lui dire. Je la regardais avec stupeur.
— Dites, mon ami, je crois que je nai jamais été aussi laide.
Et elle éclata de rire. Puis, comique :
— Ce qui m'amuse, c'est mon nom qui parlera encore de printemps quand je serai un très vieux monstre.
Elle rit encore et me prit les mains. Et avec un air de me gronder :
— Vous êtes bien froid, dit-elle, n'avez-vous pas de joie ?
Je lui demandai :
— Claude est chez vous ?
Elle répondit simplement :
— Chez nous, oui, chez nous.
Il se fit un silence, l'auto descendait la rampe qui aboutit au lac, et le vent du matin nous giflait sainement. J'avais encore de la fièvre.
Je n'osais pas regarder Anna. — Je lui demandai :
— Comment est-il ?
J'attendis. Je peux dire que j'ai connu la peur.
— Le bonheur est dans la maison, réponditelle.
Je restais anxieux, mais je n'avais plus aussi peur. J'allais lui demander de tout dire. Elle parla. Elle riait tout le temps.
— Nous ferons un fier déjeuner, vous savez. J'ai une nouvelle cuisinière. C'est encore mieux qu'à l'époque de Sonia. Et Claude est si gourmand. C'est incroyable comme « ils» l'ont rendu gourmand. « Ils » me l'ont changé.
Elle se reprit :
— « Ils » nous l'ont changé. Il est dune gaîté, je dois vous dire, vous allez bien vous amuser avec nous. Car vous m'avez lair un peu porté à la mélancolie. Ça ne se fait pas, ici, mon vieux. Au point que je n'ai pour ainsi dire pas de malades. Vous vous rappelez les neurasthéniques de haut luxe qui prenaient pension ciiez moi et que vous trouviez si poéti(jues et que Claude trouvait si ridicules. Fini. J'ai tout juste trois pauvres diables vraiment détraqués, mais ils ne le seront pas longtemps et je vais les convertir à ma bonne humeur. Ah! voici la maison du bonheur.
L'auto s'arrêtait devant le mur de briques roses. Le jardinier ouvrit la porte. La cour, vide, me glaça. Claude était là-haut, sans doute, dans sa chambre, inmiobile, pas transportable. Et j'avais craint le bruit des bé((uilles sur les pavés
de la cour. Sur le perron, Louise, la femme de chambre.
— /Monsieur est dans le jardin, dit-elle à sa maîtresse. 11 a dit qu'il irait s'asseoir sur la terrasse.
— Il va commencer à être imprudent, bougonna mon amie, mais elle grogna sans colère. Venez vite, ajouta-t-elle, il veut qu'il n'y ait personne autour de vous.
Je suivis Anna. Elle me fit traverser un salon du rez-de-chaussée. La pendule sonnait dix heures avec un joli chant. Anna me prit le bras pour descendre dans le jardin.
Je n'avais plus de pensée. Il me semblait que mon cœur ne battait plus. Nous marchions vite. Je regardais stupidement les petites grappes vertes, vertes, des treilles. Un hydroplane ronronnait sur le lac. La lumière du matin était extraordinaire. Et au bout de ça, quoi, quoi?
— Enfin, c'est toi, mon frère...
C'était la voix de Claude. Je le vis debout, superbe, les bras ouverts, je lui sautai au cou et le serrai contre moi avec emportement. Je riais, je pleurais. Je tremblais. Sauf! Il était sauf.
Intact !
Je me reculai, je le regardai, je. .
Ses yeux...
Ce fut un lourd silence.
Claude le rompit en disant :
— Je parie que ça fait très « buste d'empereur romain ».
Il se mit à rire, Anna rit aussi, je lui mis les mains aux épaules en répétant :
— Ah! mon vieux, mon vieux, mon frère...
— Assieds-toi, lui dit Anna, je veux t'embrasser.
Elle embrassa ses paupières clouées. Puis elle embrassa ses lèvres, amoureusement.
— Quand je suis parti, le 2 août 1914, dit Claude, je' lui ai dit que nous nous aimions d'amour et qu'il faudrait, au retour, un mariag-e.
Je sentis leur bonheur m'envahir et faire ma pitié radieuse.
— Aujourd'hui, dit Claude, ^e veux... je veux que ce mariage ne se fasse pas.
— Mais je suis sa femme^ dit Anna.
— Si tu savais comme je la vois bien, et toute, dit-il. N'est-ce pas qu'elle m'aime comme je l'aime?
Et il tendit la main lentement vers Anna, trouva ses cheveux, son front, s'attarda sur ses yeux... Puis il la prit par la main et l'approcha de lui.
— Bouche d'Or, m'écriai-je en essayant de rire. Bouche d'Or, vous me faites bien plaisir d'avoir tant de bonheur.
— Je vous l'avais dit. /
Elle ajouta :
— Il avait peur, tu sais.
— Peur de quoi ? dit Claude. Ah ! oui. Eh bien, il est payé de sa peur, je crois, et je sens qu'il est bien mon ami, celui-là.
Il dit encore avec béatitude :
— Ah ! mon frère, ma femme, comme il fait beau vivre... Comme il fait beau mériter de vivre.
Puis il rit :
— Anna Spring-, proclama-t-il, j'aime votre maison, votre salle à manger et votre cuisinière. Anna Spring-, j'ai de l'estime pour vous. Et toi, me dit-il, et toi, écoute, ah! toi, bon Dieu de tonnerre de tout ce qu'on veut, je suis content que tu sois là. Tu vas nous raconter des histoires. Ne parlons pas de moi surtout. Peut-être si le déjeuner est très bon, mais, là, très bon, — et le malheur est que c' possible — peut-être le dirai-je comment les Allemands s'y prennent pour tuer le pauvre monde...
Je connus de nobles heures auprès de ces deux êtres qui ne faisaient qu'une joie. J'avais, à les voir, cette impression presque désespérante qui accable tous les écriveurs devant le trop beau. iVinsi, parfois, ceux dont la vie est une quête continuelle de l'émotion des autres, ont le
besoin sacré de ne pas voler ce qui n'est pas à eux. Il est de ces coups dailes qui soufflent la littérature comme une pauvre chandelle. Il est de ces spectacles intérieurs qu'on ne conte pas. Est-on même sur de les avoir entrevus ?
Une gaîté d'enfants, une extase inouïe, une tendresse profonde me gag-nait à voisiner avec ce bonheur unique et double.
— Vous allez rester ici tout l'été, me dit Anna, et nous rentrerons en France tous les trois au mois d'octobre.
Je respirai.
— J'avais peur, dis-je, que Claude n'ait pas assez envie de toucher la terre de son pays. Je suis content de vos projets. Mais je ne puis vous attendre.
— Quand j'étais en Prusse, dit Claude, je n'étais pas sûr de ne pas vouloir demeurer ici toujours. Il y fait doux et c'est le coin choisi par Anna pour ses études et sa vie. Mais je suis trop près de la France. En ce moment je me contrains pour ne pas y courir. J'irai et j'y vivrai. Nous y vivrons.
— Quoi ? Anna?..
— Oui. Cette maison d'Ouchy, elle la confiera à notre ami Bamblin ou au docteur Evans, et elle guidera tout de même de loin, ce -qui est, ce qui sera toujours son œuvre. Mais elle vivra
à Paris avec moi. Elle le veut. Ma clinique aura deux directeurs, voilà tout, il me semble que Paris m'est nécessaire.
— Et tu es nécessaire à Paris.
— Nous attendons la fin de l'été', m'expliqua Anna, pour que les malades actuellement en traitement ici soient guéris et partis. Nous n'en recevrons pas d'autres. Je veux quitter Ouchy sans inquiétude de ce genre. Par chance, je n'ai personne cette année.
Je m'étonnai encore :
— Pourquoi ce petit nombre de fous ?
Claude rit :
— Oh, et ils ne sont pas fous autant qu'on doit l'être chez un médecin qui guérit les plu» fous des fous.
— Vous me disiez, Anna, que vous avez seulement trois pensionnaires ?
— Oui, une dame française, un comte italien, et...
— Pourquoi, dites-moi, Anna, pourquoi ne sont-ils que trois ?
— Eh bien, mon ami, c'est que... Tenez, me voilà gênée, quelle absurdité, vous êtes venu plusieurs fois à Ouchy et vous avez dîné bien souvent à cette table avec Claude et moi... Et aussi avec le docteur Reischkopf.
— C'est vrai, dis-je, il était votre ami.
— Il l'était peut-être. Il ne le sera plus. Cet homme qui a porté tant d'intérêt aux découvertes de Claude et à mes efforts et à tout ce qui s'enseignait en France, ce savant, ce maître, cet esprit libre, a signé depuis un an quelques articles honteux sur la science française et ses représentants. Je lui ai écrit pour lui demander si au moins il écrivait o en service commandé ». Il m'a répondu que j'étais évidemment afTiliée aux ironistes faciles de Paris et que c'était bien malheureux. Il s'en est suivi une petite campagne contre moi dans les milieux médicaux d'Allemagne. Les malades de ce digne pays ne viennent plus chez moi, c'est pourquoi il n'y vient presque plus personne. Le docteur Reischkopf et ses amis remplissaient ma maison de toutes les cures qu'ils n'avaient pas le loisir de suivre eux-mêmes.
Claude bouffonna :
— En somme, tu as un passé honteux.
— Ah ! ne plaisante pas là-dessus, dit Anna très en colère. Si tu savais comme je suis écœurée d'avoir soigné tous ces... tous ces... tiens... oh ! je... oh!...
— Allez, Anna, ne gémissez pas. Ouchy n'est jamais allé aussi loin que Paris dans la folie de l'hospitalité. Vous n'avez plus d'Allemands chez vous, n'est-ce pas? Alors...
— Mon Dieu... Si...
— Hein?
— Oh ! il est inoffensif, dit Claude. Si tu le voyais... Mais tu le verras...
— Au fait, dit Anna, je n'ai pas promis de le cacher au point de...
— Quel mystère? Qui est-ce donc?
— Il m'a été confié par mon ami le docteur Bamblin, le grand spécialiste de Berne. Il m'a demandé de veiller sur lui assidûment, de le soigner avec, si possible, du génie, enfin de ne pas m'occuper de lui. Je ne pouvais refuser. Il est ici depuis deux mois.
— Il g-uérit ?
— Je crains qu'on ne doive l'enfermer quelque jour. Je me demande si sa manie ne va pas tourner à la bestialité?
— Nabuchodonosor, quoi! dit Claude.
— Comment s'appelle-t-il ? demandai-je.
— Les amis qui l'ont amené et qui ont loué pour eux une villa ici près, m'ont dit de l'appeler Schmidt. Ce n'est pas son nom.
— Vous savez son nom, Anna ?
— Je lai su. Je ne puis le dire. Sachez que c'est un assez haut personnage de la cour de Prusse. Il est très, très bas. Et en même temps des heures de lucidité oii il parle avec beaucoup de distinction. Il est,
il a été très artiste^ semble-t-il. Je crois qu'il a écrit.
— Schmidt, îiîurmurai-je, voilà qui n'est pas compromettant.
— Oh ! on ne dit jamais son nom, chez nous. Ma femme de chambre l'appelle le monsieur de Berlin, depuis qu'à une tentative d'enquête de sa part, le laquais de Schmidt a répondu : « C'est un monsieur qui habite Berlin. » Elle était bien vexée.
Claude ajouta sérieusement :
— Moi, j'aime mieux l'appeler Monsieur de Berlin.
— Tu me donnes le frisson, dis-je sans frissonner.
C'est incroyable : rien de ce que dit Claude ne me paraît plus triste. Il y a sur son visage une telle sérénité, et toute la lumière de sa pensée intérieure que l'emmurement des yeux fait plus intense...
— V^a pour monsieur de Berlin, approuvai-je. Quand me le montre-t-on?... Je pars dans deux jours.
— On vous le montrera demain matin... 11 éîtait bien disposé aujourd'hui. Peut-être sera-t-il charmant demain. Il parle le français parfaitement.
— C'est un jeune homme ?
— Oui, (lit Claude, un jeune homme de cinquante-sept ans.
Le Içndemain, tôt, je cherchai Anna et lui rappelai sa promesse.
• ^ Monsieur de Berlin? dis-je.
— Vous y pensez encore. Mais vous avez donc une curiosité de vieux journaliste? Vous le verrez.
— Vite.
— Si vite ? Soit. Mais attendons, car c'est à cette heure que viennent le visiter ses amis de la villa « Terre Amie ». Ils n'aimeraient pas rencontrer quelqu'un chez leur fou et peut-être me défendraient-ils de laisser venir qui que ce soit près de lui.
— Qui sont ces g-ens-là?
— Je n'en sais rien. Tenez, les voici qui traversent la cour. Filez et lisez les revues à Claude; vous lisez très mal, mais il sera ravi.
— x\lors je ne vais pas voir... ce... ?
— Après déjeuner. Les autres sont là jusqu'à midi.
— Ils vont le fatiguer.
— Il se reposera en déjeunant. Il est d'un calme admirable et vous racontera sûrement tout ce que vous voudrez.
— Vous l'appelez comment, dites?
— Schmidt. Herr Schmidt,
— Son vrai nom ?
— Schmidt.
— Anna...
— Quoi, Anna? appelez-le « Monsieur de Berlin » ; moi, je trouve ça très gentil.
— Au moins, dites-moi...
— Rien.
J'allai près de Claude. Tout le matin je fus insupportable. Je lui fis lecture de quelques articles, mais je m'interrompais atout instant et ne prenais pas g'arde à ce que je lisais. Enfin je me levai, m'excusai à peine et descendis faire plusieurs fois le tour du jardin d'une allure précipitée, puis je revins déjeuner et ne soufflai mot de tout le repas. Anna se moqua de moi doucement.
— Que veux-tu, plaidait Claude, ce lascar veut se faire des relations.
J'étais curieux comme une fille. Que pouvait m'apprendre un entretien avec un pauvre homme démoli et dégénéré dont la seule vue et l'accent commenceraient sans doute par me révolter ? Je n'avais rien à lui dire et je ne savais comment je pourrais le faire parler. Et lui faire dire quoi? Je me trouvais parfaitement stupide de chercher un tel passe-temps au milieu d'un séjour de tendresse profonde, mais j'étais incapable d'étouffer
ma curiosité, de plus en plus excitée au contraire par les plaisanteries de Claude et par la réserve d'Anna Spring- sur son mystérieux pensionnaire. Quand on servit le café, Anna me dit :
— Mon vieux, vous serez privé de café. Au lieu de boire cette chose noire, vous allez monter à l'appartement numéro trois.
Ace moment nous entendîmes au-dessus de nous le cKant très doux, très lent, d'un harmonium.
— C'est lui, dit-elle.
— Vous ne m'aviez pas dit que...
— Tu es musicien, dit Claude, et voilà une entrée en matière. Tu diras que tu as entendu... que tu voudrais causer musique avec... enfin lu diras... n'est-ce pas, Anna?
— Que je vous informe, approuva Anna. Ce qu'il joue est de lui.
— C'est de lui. Mais ça m'a l'air... ah! mais oui... ça m'a l'air...
Je m'arrêtai. J'écoutai.
— Dites-moi, Anna, comment trouvez-vous ce qu'il joue? moi je trouve que c'est tout à fait... tout à fait...
— Montons, dit-elle.
Je la suivis. Nous marchions à pas de loup dans les corridors comme des enfants qui font des choses défendues.
C'était au premier étage. Derrière la troisième
porte (lu palier, l'harmonium chantait comme une prière.
— Attendons qu'il ait fini, dis-je à voix basse.
— Non. Venez.
Anna ouvrit la porte sans bruit et me poussa devant elle. Elle n'osa tout de même pas parler.
Je regardai le fou assis devant le clavier. 11 ne prenait pas garde à nous et n'écoutait que la musique, que lui même. Quelquefois, il accompagnait le chant de l'instrument avec une sourde modulation à bouche fermée.
Je ne voyais pas bien son visage qu"il penchait sur ses mains en jouant. Je ne voyais qu'un profil perdu marqué d'une grosse moustache. Ce qui me frappait le plus, c'était son dos, ses épaules, fortes^ larges, mais voûtées, comme accablées d'une fatigue surhumaine. Il e'tait vêtu d'un complet en flanelle blanche.
Il jouait.
Je commençais à trouver qu'il jouait trop longtemps et je me retournais vers Anna pour lui dire d'intervenir, mais elle n'était plus là, la porte était refermée. Que faire ?
Je reportais mes yeux sur le fou. Les siens me regardaient. Il n'avait pas cessé de jouer, mais son visage, levé soudain, restait tourné vers moi. 'Le front était puissant et dévasté de fièvre,
SOUS des cheveux qui avaient dû blanchir très vite. La bouche avait désappris de sourire, si elle l'avait jamais su. Mais elle avait plus de lassitude que d'amertume, comme les yeux, soulignés de rides et de poches bleuâtres qui portaient encore la trace découragée d'un ancien charme et d'une volonté ancienne.
Le fou cessa déjouer.
Il me regarda encore un moment sans parler, puis il se leva, vint à moi et m'invita à m'asseoir.
— Jetais en bas, lui dis -je... jentendais... j'écoutais... j'ai désiré vous voir... vous dire ce que votre...
Il était resté debout. Il sembla réfléchir, se passa la main sur le front et fit le geste de chasser une idée inopportune.
— La musique, dit-il...
Il s'assit lourdement. Il parla. Il parlait lentement et presque sans accent.
— J'aime bien la musique. Voilà une belle chose, monsieur. Voilà une bonne chose. Vous êtes musicien?...
— C'est-à-dire que... certes...
— Je vois que je n'ai pas bu mon café. J'étais si absorbé. Peut-être voudrez-vous accepter une tasse ■?
Je remerciai.
— Alors, une cigarette. Il faut. Ce café ne vaut
rien. Jai eu tort de ne pas le boire quand il était chaud. Vous comprenez : ils me font boire de l'eau tiède en guise de café sous le prétexte que j'ai les nerfs... ça, je dois dire que mes nerfs sont un peu... bah, laissons faire... tout cela va chang-er bientôt...
Il renversa la tête, soupira, prit une cigarette et dit en l'allumant:
— Tout cela... va bien... changer... bien changer.
Je me sentais aussi idiot que possible. Je conciliais :
— Il faut se résigner à se laisser soigner quand. . . Il m'interrompit, brusque :
— Vous êtes Français?
Je n'eus pas le temps de répondre.
— Vous avez une femme, peut-être"?... Dites, vous avez une femme... ah! je sais bien que vous êtes Français... vous avez eu une bonne idée en montant me voir...
Je commençais, à part moi, d'en douter.
— Dites-moi...
Il hésitait.
— Oh ! non, ce n'est pas possible.
— Je vous empêche peut-être de jouer?
demandais -je.
— Non, ma foi, causons, causons musique, voulez-vous... Aimez vous Stravinsky? Je le
mets bien au-dessus < le Richard Strauss quoiqu'il ait la... la bêtise... de faire des musiques de ballets... de ballets... hein?... oui, c'est bête... c'est bête...
— Mais il me semble que votre Strauss... Il se leva et se rapprocha de moi.
— Vous êtes de Paris, n'est-ce pas? Oui, je vois, je comprends, alors si vous êtes de Paris, vous devez connaître là-bas des gens, enfin du monde, oui, des gens...
Il semblait embarrasse, d'une chose mal commode à dire. Peut-ètir un usage insuffisant de notre langue...
Il dit très fort :
— Vous allez me trouver au plus vite...
Il s'arrêta encore. Il avait parlé bref, comme un qui a commandé. (|ui a même commandé à des commandants. Il lit quelques pas, puis, radouci, vint reprend ic son fauteuil.
Il m'expliqua :
— Je voulais vous demander quelque chose, mais c'est compliqué... compliqué...
Le ton était redevenu très calme.
— Parlez-moi de Paris, dit-il doucement en me regardant dans les yeux. Dites-moi la vérité sur Paris.
— La vérité, mais elle est dans nos jouruaux. La vie quotidienne de là-bas y est très fidèlement
reproduite ; il serait même à souhaiter que vos propres journaux... dans votre intérêt...
— Je ne lis pas les journaux.
Il dit cela durement, comme s'il avait failli s'emporter en y pensant et qu'il s'obligeât d'être en paix.
— On ne me permet pas de lire les journaux... parce que j'en lisais beaucoup... et j'ai écrit... il y a six semaines, j'ai voulu écrire à un journal... à uu journal français... on m'a pris ma lettre... les autres..,, les deux qui viennent, vous avez dû les voir... avec ordre de ne rien me laisser lire... mais chut... chut... tout ça va changer.
— Vous allez partir d'ici ? Rentrer chez vous, peut-être.
— Chez moi ?
Il rêva.
— Chez moi... peuh... mais c'est ici, chez moi... c'est ici... hein?.. . oui...
Mais il secoua la tête.
— Ne parlons pas de ça... Vous ne pouvez savoir comme ce café est mauvais quand il est froid... ahl quand il est chaud, et encore...
Il semblait exténué. Je me levai :
— Je ne voudrais pas vous indisposer en vous tenant trop longtemps.
— Non, non, non. Restez.
Il me força de m'asseoir.
— Restez, voyons. Je ne suis pas très amusant. C'est que je ne suis pas encore tout à fait remis... pas tout à fait... alors j'entrave la conversation... Dites-moi, oui, vous disiez cela, vos journaux disent bien ce qui est et pas autre chose. Les nôtres ne peuvent pas. On ne les autorise pas. Et puis... et puis... je ne vois pas bien le résultat... non, je ne vois pas du tout... Si on pouvait tout dire... si certaines gens... certaines... certaines... pouvaient parler...' ah ! je crois que... mais il n'y a pas moyen... je suis lié, bouclé, caché... je ne peux pas... je ne peux pas il faudrait conqaître en France... trouver quelqu'un sans que personne le sache... mais ça se saurait, comprenez-vous, ça se saurait, voilà, voilà, ah! voilà...
Je ne m'amusais plus du tout; je le trouvais incertain dans ses propos et je pensais à m'éclipser. Mais il semblait si malheureux que je voulus lui causer un plaisir.
^- Ecoutez, je ne veux pas prendre sur moi de vous communiquer des journaux français... mais j'ai écrit quelques articles sur Paris pendant la guerre... peut-être cela vous distraira-t-il de voir comment...
Il me regardait ardemment. Il s'était levé pendant que je parlais et il devenait pourpre. Il cria:
26 MONSIEUR DE cl:rlin
— Vous écrivez?... Vous écrivez ?... alors, asseyez-vous.
Jo pensais qu'il avait je ne sais quel contentement, mtis il l'exprimait sur le ton de la colère. Il g-émit, presque brutalement.
— Non... pas aujourd'hui... je n'en peux plus... j'ai trop parlé ce matin... et encore maintenant je viens de m'ag-iter... demain... ou bien ce soir... non... demain... vous reviendrez... je vous lirai ce qu'il faut... allez-vous-en... allez- vous-en...
J'étais un peu interloqué. Il ne me donna pas le temps de prendre congé. Il allait à la porte en s'exclamant :
— C'est admirable... c'est admirable... c'est admirable.
— Il ouvrit la porte.
— Bonsoir, dit-il.
J'étais déjà sur le palier. La porte se referma vite derrière moi et j'entendis la clé tourner dans la serrure...
Je devais être bien déçu, car je ne m'expliquai pas au sujet de cette visite quand Anna et Claude me prièrent de quelques détails. Je me bornais à constater que j'avais passé d'inutiles minutes avec une douce brute, qui était peut-être un ancien homme intéressant.
J'étais déçu et je sentais ma curiosité grandir. Il ne m'avait rien dit en somme, ce Schmidt, ce Schmidt de Berlin, mais je sentais qu'une idée l'avait intéressé à moi, une idée fixe que je ne devinais pas, mais qui devait être puissante, qui devait être toute sa folie.
Quel homme étrange, cet aliéné qui avait sauvé évidemment une vigueur étonnante de jeunesse et qui avait pourtant un aspect de vieillard fini. Officier, sans doute, un air de chef, une nature de commandement et de force, oui, un officier, quelque ancien maréchal de camp, frappé de désordre en son cerveau, obligé do renoncer à ses soldats, à la cour aussi, puisqu'il venait de Berlin, du cœur même de Berlin royal et impérial. Un officier, un chambellan, peut-être, qui?
Je saurais certainement. Il avait, cet homme, quelque chose à me dire. Pourquoi avait-il sursauté au mot de journal et de journal français? Comme j'avais hâte de le retrouver, de lui arracher des paroles! Mais pourquoi avais-je été si maladroit pendant cette rapide entrevue? Je pouvais l'aider à parler, je pouvais le deviner, je pouvais, je devais, ah! maladroit! maladroit!
Par bonheur, Anna eut la visite du docteur Evans qui l'occupa tout l'après-midi et Claude me demanda de ne pas l'obliger à la conversa-
{ion. Je lus, au moins je pris un livre, plusieurs livres, je sortis, j'allai sur les routes, sur le f{uai, oij il y a un si brave petit jardin avec une « restauration » qui est à la mode, et je pus librement penser que j'étais un sot de n'avoir pas tiré un mot d'explication au monsieur de Berlin et à son enthousiasme furieux.
Il me fallut attendre le lendemain avant de le voir, mais je m'y re'signai avec une tranquillité qui m'étonna : je supportai ces heures interminables de la fin d'après-midi avec la pensée confiante que ce que j'apprendrais le lendemain me récompenserait hautement de ma patience. Anna sentait ma préoccupation et, cédant à son goût délicieux du tact, n'essayait même pas de me plaisanter sur mon silence tourmenté.
Claude n'y prenait pas garde, lui. Il vivait comme dans un rêve. De temps en temps il contait une journée de sa campagne ou un épisode de sa captivité. Mais il était bien plus avide de goûter son bonheur et de s'y attarder du fond de l'àme. Il était heureux comme il paraît sacrilège de l'être, païennement, dévotement, pntièrement. 11 avait la prudence de ne pas le dire et se contentait de rire ou de se taire en dégustant les chimies déhcates de Jenny, la cuisinière.
Et ce fut, au dessert, le silence total où, seules, nos trois cigarettes semblaient matérialiser notre afiectueuse communion, par leurs lentes fumées qui s'enlaçaient, bleues.
La soirée, la nuit, passèrent et je frappais, très matin, à la porte du Scbmidt. Son valet, un grand blond e'norme, bête de visage, m'ouvrit, me demanda mon nom, referma.
La réception me gelait un peu. J'entendis des voix parlementer. Plusieurs minutes se passèrent. Le valet revint, me pria d'attendre un instant et disparut, me fermant de nouveau la porte au nez.
L'accent du drôle était scandaleux et par trop délateur. Cette porte fermée, cette façon de préparer mon entrée n'étaient pas pour me bien disposer. J'hésitais si j'allais attendre sur le palier, puis je résolus de redescendre. Tant pis ! Bonsoir, Monsieur de Berlin. Je descendais.
Mais la porte s'ouvrait de nouveau, le valet me rappelait et je renonçais à m'évader. Ma curiosité criait déjà en moi comme la veille. J'entrai.
Schmidt était debout, vêtu de bleu marine. Il semblait moins défait. L'œil plus clair, le geste moins nerveux, il m'accueillit avec une espèce
de sourire. La lumière fraîche du lac envahissait Ja chambre.
— Bonjour, dit-il paisiblement, vous avez bien fait de venir à cette heure-ci. Qu'est-ce que vous avez à me demander ?
Il me de'montait.
— Vous m'aviez dit hier...
— A propos, qui est ce docteur Evans de Lausanne? Mademoiselle Spring veut me l'amener, mais je ne sais rien de lui et je ne tiens pas à voir des figures nouvelles parmi mes infirmiers.
— Ce n'est pas un infirmier, c'est un docteur, un maître qui...
Il eut sa façon brusque pour me demander :
— C'est votre amie, Mademoiselle Spring?... vous êtes très en amitié avec Mademoiselle Spring ?
Il se radoucit et dit :
— C'est très bien pour vous...
Il répéta encore, en pensant visiblement à autre chose :
— C'est très bien pour vous.
Puis, négligemment :
— Vous restez ou vous sortez?
Un peu agacé, je répliquai :
— Vous pouvez peut-être me dire maintenant ce que signifient vos paroles d'hier. En quoi vous
intéresse-t-il que j'écrive dans un journal français? Et qu'avez- vous a dire à un journal français ? Que me voulez-vous ?
Son regard fut très gentil, très jeune et il me plut, en m'enrageant, pour dire :
— Si vous êtes quelques jours encore à... à... Ouchy... j'aurai sans doute le plaisir de vous voir.
Je pris le chemin de la porte sans beaucoup de correction. Il n'ébaucha même pas le geste de m'accompagner.
Mais comme' je posais la main sur le bouton de la porte, il me cria :
— Venez bientôt faire de la musique... je vous jouerai quelque chose dont je ne -suis pas mécontent.
C'est moi, cette fois, qui répondis :
— Bonsoir.
Et je sortis vivement. J'étais furieux.
Je ne m'occupai plus de Monsieur de Berlin. Je n'y pensai plus.
Anna et Claude me confièrent d'ailleurs, ce matin-là, le détail de leurs projets et je reçus, un peu avant midi, une dépêche oii Paris me réclamait pour affaires. Je me disposai donc à repartir le soir, par le Milan-Paris qui passe en gare de Lausanne à vingt et une heures. Je consacrai
ma journée à confesser Claude Arzeu de ses toutes petites inquiétudes et de ses espoirs merveilleux. Il s'y prêta avec la foi de l'amitié. Anna, sachant que mes dernières paroles ne porteraient que du bonlieur à Claude et du bonheur à elle, indirectement, nous laissait dialoguer avec abandon.
Comme je menais mon ami sous les verdures des allées oii il y a de la brise, où il y a de lombre douce, et aussi oii il fait bon tenir le bras d'un ami, le valet de Schmidt nous rejoignit. Il me tira par la manche pour m'écarter de Claude et me dit rudement, sur un ton qu'il voulait confidentiel, que son maître tenait à me voir avant que je ne parte. Il parlait bas, avec effort, et cette discrétion « entre les dents » lui donnait un air très méchant.
Claude me dit avec un sourire :
— Vas-y immédiatement : ou bien tu seras étranglé, ou bien ça en vaut la peine.
Et pour le valet :
— Si tu as jamais à porter un message •d'amour, il faudra que tu prennes des leçons.
Déjà l'homme s'éloignait vers la maison, me faisant signe de le suivre.
— Yas-y, me dit Claude. Je t'attendrai sur un banc et tu me ramèneras chez nous en me racontant ces folies.
Monsieur de Berlin avait repris son complet de flanelle blanche et aussi ses manières tempétueuses de la veille. Lorsque j'entrai, il ouvrit une petite valise et en tira une liasse importante de feuillets couverts d'écriture.
— Voilà la chose, dit-il.
Et violemment :
— Ah! coipme j'avais peur que vous ne soyez parti.
Puis, en manière d'excuse sans doute :
— Ce matin... je n'étais pas... je n'étais plus... enfin je suis malade quelquefois... Dites-moi... Mais asseyez-vous, mon cher.
Je voulais résister. Il m'assit presque de force. Je sentis qu'il avait la main lourde et dure. Un officier, un officier de la garde, sûrement.
— J'ai fort peu de temps, lui dis-je. On va sonner le dîner, et je pars aussitôt après pour la France.
Il sourit.
— Ne dites rien. Parler prend du temps. Écoutez-moi.
Il vérifia que son valet était sorti et que toute porte restait close- Il vint s'asseoir tout près de moi.
— Ces papiers, hein, ces papiers-là, vous allez les glisser dans votre poche... vous ne le direz à personne... oui, oui, vous le jurez... vous
les lirez à Paris... voilà... bonsoir, allez dîner...
— Ah çà, lui dis-je, que voulez-vous que j'en fasse ?
— Quoi donc? Ah! j'oubliais de vous dire. Je suis si fatigué...
11 souffla bruyamment et se versa un verre d'eau, qu'il vida d'un trait : •
— Ecoutez, mon cher...
Il souffla encore.
— Je suis vraiment fatigué, gémit-il.
Mais il se reprit :
— Écoutez... écoutez... ces papiers... ce sont des choses que j'ai écrites pendant la guerre... dans mon bureau de l'État-major... à Berlin... vous verrez, il y en a en allemand... il y en a en français... la vérité, c'est que plusieurs feuillets ont passé par d'autres mains et qu'on les a lus, et comme... comme... Enfin, c'est un peu libre ce que je dis là-dedans... C'est une histoire, une histoire, ah !...
Il but encore...
— Je vous demande de lire et... si ça vous plaît... bien sûr... si ça vous plaît... vous mettrez le tout en français... Oui... ah... ! je voudrais que ça soit imprimé en France... lisez d'abord et mettez en français... hein? discrètement, n'estce pas?... Est-ce dit?
— Peut-être... peut-être...
— Oh! VOUS verrez... enfin... ça sera long... ça... ouf... je suis bien fatigué...
— Un mois... deux mois... qui sait?
— Bon. Vous viendrez me dire... avec votre nouveau... manuscrit... quand j'ai écrit tout ça l'hiv^er dernier je n'étais déjà pas très bien... aussi ma santé... lorsque les feuillets compromettants ont... circulé... oui, je dis, ma santé, a été un bon prétexte pour m'éloigner et me faire... cadenasser ici... mais ils seront bien attrapés quand vous publierez ça... ils seront bien attrapés... publié en France, ah! ah!... voilà qui est immense... qui est immense, hein?
Il rit vulgairement.
— Allez dîner, ajouta-t-il, et bonne nuit, et bon voyage... Je vous attends bientôt... Je vais passer d'agréables semaines.
Je pris le manuscrit et lui dis adieu. Il m'accompagna à la porte. Il était devenu très pâle.
— Je ne dînerai pas, dit-il, je suis trop content.
■ Mais il semblait très mal.
— Vous seriez aimable de dire à Mademoiselle Spring que je ne suis pas bien... je voudrais la voir avant la nuit.
Il parlait sans rudesse. Il me salua fort civilement.
— Bonne route, acheva-t-il.
Et il me regarda descendre l'escalier avant de refermer sa porte.
Le dîner fut hâtif. Anna vint en retard et me dit son « au revoir » dès le dessert pour aller voir le malade. Je ne parlai à Claude que de Claude, et c'est dans le train seulement que je pensai à Monsieur de Berlin, en sentant le paquet d,e papier qui gonflait la poche de mon veston.
Voici le Manuscrit
5<?r/m, i^' juillet 1914.
es médecins m'ennuient. Que faire?
e sais bien que je suis malade et très malade, ilà quelques douzaines d'années que je me g^ne, que j'obéis à des g^ens que je paye.
Is ne m'ont pas guéri.
}u'est-ce qu'on a trouvé pour me tirer de lies ces misères ? Des drogues, des douches, i tampons dans l'oreille, et je ne sais combien milliers de saletés. Tout ça n'empêche pas que itends mal et que je vois venir le jour où on
oupera ma viande dans mon assiette.
ylais que vais-je penser aujourd'hui ? J'ai
(uis un définitif mépris de ces incommo-
es. Je m'y suis résigné.
\.vec dégoût, mais absolument résigné.
Je ne demande aux médecins que d'enrayer
progrès possibles de mes petites tristesses ysiques. Il me semble que ça, ils peuvent. Ah! je n'ai aucune confiance!
40 MONSIEUR DE RERLIN
Tout cola ne serait rien s'il faisait toujours calme. Il ne fait pas calme aujourd'hui. La journée s'annonce mal. 11 ne fait pas calme. Je sens qu'il ne va pas faire calme du tout.
Mais il n'y a donc pas quelque part des gens qui savent g-uérir cette sinistre chose? Je ne sais pas. à Londres, peut-être, en France, er Amérique, ou ailleurs, ou plus loin ! Les savants allemands, j'en ai assez des savants allemands, ils écrivent, oui, ils font des mémoires et des revues et des discours, et c'est tout.
' Enfin, on doit guérir ça. On doit tout guérir
Oui, tout guérir.
Guérir ça, guérir ça.
Quelle journée se pre'pare ! Je vois à peine ce que j'écris, mais si je ne me forçais pas à écrire je me coucherais. Il faut que je me tienne. J'a^ dit que je monterais à cheval, mais je n'ose pas, Les chevaux sont là, avecl'écuyer, avec les gens. On m'a fait prévenir. Mais ce n'est pas faisable : il vaut mieux que je reste devant ce bureau. Au moiws, je peux m'appuyer au fauteuil. Pourtant l'air du matin me ferait du bien. Non : si je monte à cheval, je tomberai. Je ne veux pas tomber.
■ Voilà déjà les tempes qui battent. J'ai des éblouissements. J'entends des cloches. C'est exaspérant.
Mais il faut que je sorte, il faut qu'on me voie. Je ne monterai pas à cheval, ce serait par trop imprudent. Il faut au moins que je me montre dans le château. Si je pouvais rester ici, m'élendre sur le canapé ou sur mon lit, ça passerait peut-être. Je me mens, cane passe pas, ça. Il faut attendre les heures. Attendons.
Bon. Je ne peux plus e'crire. La crise sera violente. J'ai la gorge sèche et glacée. J'y vois à peine. Et tout ce bruit dans les oreilles.
Les médecins ne sont pas capables de...
Berlin^ 3 juillet.
Je ne suis plus un jeune homme.
J'ai su entretenir ma vigueur, oui, mais je ne peux lutter contre l'invincible. Quelle force de muscles et de volonté si je n'avais pas ces à-coups stupides !
Je suis encore brisé de la scène d'avanl-hier. J'ai voulu recevoir des, chambellans, j'ai parlé, j'ai ri, mais en descendant à la salle à mang'er, je suis tombé dans le grand escalier du château.
Je ne sais plus rien. On m'a ramassé.
Je sais que je suis tombé dans l'escalier, car je rossons tout le supplice de la courbature et je suis couvert d'ecchymoses.
Cela n'est rien. Je vais mieux. Je suis lucide et calme et confiant.
Jusque ?...
Mais je m'ennuie, à en avoir la nausée. Ce n'est plus de l'ennui. Ah quel dégoût! 11 me semble que je suis seul au monde, sans amis, sans but,
iMONSIEl R DE BERLIN 43
sans désirs. Qu'est-ce que je fais là ? Je crois bien que je ne tiens à rien. Qui m'intéressera à quoi que ce soit ?
Ces deux médecins qui viennent tous les jours sont des imljéciles.
Et puis je n'en suis pas sur. Mais ils ont un aspect désagréable, l'un est trop vieux, l'autre est sentimental. Je suis sûr qu'il est sentimental. Et je n'aime plus ça du tout.
J'ai horreur d'avoir près de moi un médecin sentimental. Je lui dirai de ne plus revenir. Il ine fatigue les nerfs.
J'aurais peut-être du plaisir à chasser.
Seulement, j'aimerai^ être seul sans ces invités prétentieux, sans môme ce laquais qui tient mon fusil. Être seul dans une forêt, une belle forêt, lourde de silence et sentant la terre à pleine brise, tout seul, et tuer des bêtes, des bêtes qu'on n'amène pas, qui passent, qui passeraient par troupes
Oui. Eh bien, oi:i cela? Où la forêt, la brise, et tout le reste ? Et puis les bêtes ne passeraient pas !
Peut-on nommer cela de l'ennui? Ce n'est pas de l'ennui, mais tout plutôt que ce mot... ce mot... Il y a eu quelques esprits désordonnés dans ma famille, paraît-il. Et après ?
J'assisterai demain à une revue. Et j'irai dans quatre jours aux régates de Kiel.
Il y aura toute ma famille, il y aura un monde fou. Ce sera bien ennuyeux. Ensuite, je songe à une croisière sur le Frédéric. Dans la Méditerranée.
Non. Dans la Baltique.
Enfin, je me déciderai à Kiel.
Par exemple, il me faut un nouvel uniforme pour aller à ces régates. J'allais oublier cette question d'uniformes. Quelle incohérence quand je m'ennuie. Il serait bon de voir ces tailleurs anglais qui viennent de s'installer à Berlin et qui me sollicitent. Je veux essayer de les faire travailler. Excellent. Excellent.
Je m'ennuie moins.
Kiel^ 6 juillet.
C'est toujours la même chose. Si seulement les Allemands n'avaient pas la sottise d'abuser de la redingote?...
Je voudrais bien ne plus jamais voiries régates de Kiel. Le canal, oui, le port, oui, la grande Allemagne, oui, mais la régularité de ces réjouissances les rend un peu mornes.
Je suis peut-être mal disposé.
Ce peuple est admirable pour la parade. Il est admirable pour le travail aussi. C'est un peuple complet.
Il y a beaucoup d'étrangers, cette année, ici. Le prince de Monaco, des Russes, des Français. Deux ministres français sont venus.
Je me trompe. Un seul est ministre. Mais l'autre Ta été sans doute. Ou bien il le sera.
Ma foi, je voudrais bien les rencontrer, ces ministres français.
A7(?/, 6 juillet.
Le Frédéric est le plus beau yacht du monde.
Cela se sait et se saura un peu mieux à dater d'aujourd'hui : les autres « plus beaux yachts du monde » sont venus à Kiel. 11 en est de charmants. Le Korrigan, VAile, le George More sont plus que très bien.
Voilà une jolie suite pour le Frédéric.
On me ditquil y a aussi le Missouri et ï Irène au bout de la rade....
MONSIEUR DL; CCRUIN
Kiel, 7 Juillet.
Oh! oh! ceci est grave, ceci est délicieux.
J'ai accepté de dîner demain soir à hor<l do Vlrène.
C'est un yacht français, il y aura des Français à bord, on parlera de la France tout le temps. Ce sera la plus importante soirée de la saison.
Growenor m'apporte un uniforme d'amiral que je mettrai pour ce dîner. 11 est très bien, ditil, sobre, d'ailleurs, et simple. Tout blanc.
Un uniforme de la marine française, ah !
Plus tard. Plus lard.
N'importe. Je suis très content, je suis absolument content.
Kiel, 8 juillet.
Je dîne ce soir à bord de Y Irène, avec je ne sais quels imbéciles.
L'uniforme est raté. La manche gauche a deux centimètres de plus que la droite . Voilà.
Quelle soirée !
Kiel, 9 juillet.
La politique est un labyrinthe des Mille et une nuits. Il paraît que ce dîner d'hier soir à bord de {'Irène peut avoir les plus grandes conséquences. Mais cela m'est bien égal. Voilà bien longtemps que je n'avais passé des heures si agréables.
Pourquoi de graves conséquences? Ce Thulow est une brute. Il n'avait qu'à y penser en temps utile. Je serais resté sur le Fi^édéric.
Et puis, mon Dieu, quelle importance, en vérité ? Un personnage allemand sur un yacht français, le beau malheur! Est-ce que le président Poincaré n'est pas allé au bal de l'Ambassade d'Allemagne avec son Desclianel, sa madame Poincaré et toute la compagnie!
Combien plus simple ce petit dîner de l'Irène. Un tout petit dîner de rien du tout. Ah, et que Thulow et sa bande pensent ce qu'ils voudront ! Je suis ravi d'y être allé et d'avoir passé une soirée à la française, en amitié avec des Français. '
Il n'y avait pas que des Français. On avait invité, pour meubler, le prince Agarieff et la princesse. Mais ces Russes-là sont presque français. Dans les journaux de Paris, on dit qu'ils sont très parisiens. Le prince a quitté la carrière diplomatique et l'amitié désordonnée et fastueuse du grand-duc Nicolas. Il vit très gentiment à Paris en faisant la lecture à sa femme. La lecture de ce qu'il fait, bien entendu, car il a entrepris d'écrire. Il publie de beaux volumes, illustrés par lui-même. Je les ai vus. 11 n'y a pas énormément de texte mais les enluminures sont de haute couleur. C'est un couple fin, brillant et sympathique.
Une chose m'a gâté le spectacle de la bonne princesse Agarieff. C'est qu'on l'avait flanquée de Thiilow. Et ce gros bouledogue aux yeux vitreux m'insupporte. Il a le génie de l'odieux, et ne peut demeurer une minute sans compliquer sa conversation de sous-entendus subtils et de finesses telles qu'un bouvier porhéranien en rirait.
Au reste, les Agarieff sont trop souvent égarés dans les dîners ofTiciels pour que je m'occupe d'eux au cours d'une soirée intime et neuve. *
Nous étions une dizaine, me semble-t-il. Le prince de Monaco, dont le yacht avoisine
l'Irène, semblait là en passant. Pas du tout l'air d'un invité de marque. Avec cela, il s'habille mal. C'est un prince qui m'aime, et pourtant il s'habille mal.
Il est vrai que j'étais fait comme un épouvantail. Cette aventure de l'uniforme raté m'avait contraint de mettre un complet absurde de yachtman. Très regrettable, cela.
Mais tout le monde était si simple, presque si pauvre, que je m'accommodai assez vite de ma médiocre parure.
Ah! ce n'est pas les Français qui avaient fait des frais d'élégance. Notre hôte, l'industriel Le Page, et sa fine bourgeoise de madame Le Page, poussaient la bonhomie de leur mise jusqu'à la sévérité. Les ministres la poussaient jusqu'au paradoxe.
Henry, surtout, Achille Henry, ministre du commerce du nouveau cabinet, avait une redingote qui m'a fait admirer les redingotes excessives de mes compatriotes. Une bonne redingote à l'air séculaire, une redingote républicaine. Mais il a une figure intéressante, oii la finesse est plutôt rouerie et roublardise, enfin quelque chose de Normand, de paysan, pas de Paris du tout.
Je préfère son ami Préveil de Chertemps. Plus délicat. Pourquoi n'est-il pas ministre, celui-là ?
On me dit qu'il a tenu à ne pas l'être. Ces gens sont bizarres.
Mais il me plaît. Il doit être horriblement faux, avec son doux regard de myope derrière le binocle et sa voix lente et tendre, une voix bien tendre, une voix rêvée pour mentir. Il parle peinture tout le temps, et poésie. Il est sûrement plus politique que l'autre.
Il s'habille dans le genre d'Henry, à cela près qu'il y a de la recherche dans ses vêtements. Sa cravate était bien jolie, par hasard probablement. Mais son gilet fleuri m'a paru afTreux. Pas à lui, c'est certain.
Une dame Dié, Marie Dié, complétait ce petit groupe bourgeois. Son mari est industriel aussi. On ne l'avait pas amené. Je n'ai pas bien su si elle était habillée comme je le souhaite. Je me suis tout de suite préocctipé de ses yeux gris et de ses mains. J'aime les belles mains. Elle a des mains de luxe, cette femme-là.
Le dîner a été de tout premier ordre. Je parle du menu. On avait composé à mon intention le plus savoureux programme qui soit. Le chef du bord a fait un long séjour au Café de Paris et je comprends maintenant le petit ton, averti et léger, qu'adoptent les j| Parisiens pour j)arler du Café de Paris. J'irai
dîner au Café de Paris un de ces jours, hé, hé!
La conversation ne valait pas le menu. Elle pouvait lui être supérieure. Je n'exagère pas. Ce pouvait être une conversation extraordinaire. Plusieurs fois, elle a atteint ce deg-ré de charme puissant oij se rencontrent les causeurs d'éhte, qui sont à la fois des penseurs d'envergure et des esprits délicats. Mais elle n'est pas restée à ce degré-là. Thiilow s'est chargé de tout gâter.
C'est-à-dire, dans sa pensée, de tout arranger.
, Si je pouvais dire à Thûlovs^ ce que je pense de lui? Mais c'est un homme dont on ne peut se passer. Qu'arriverait-il sans lui ? Ce n'est pas qu'il ait de hautes conceptions économiques ou diplomatiques, mais il a un sens critique inouï. On peut se lancer, on peut aller très loin, on peut aller trop loin, il est toujours là pour éviter une gaffe. C'est bien commode.
C'est un grand homme d'État.
Une fois de plus, on aura vu un grand homme d'État insupportable dans un dîner. Il m'a bien gène avec sa prudence et ses réticences. Ah, la franchise !
J'aurais voulu parler de la France, moi. D'ailleurs on a beaucoup parlé de la France, mais pas de la façon que j'espérais. Pourquoi ne peut-on parler un peu plus librement? Je ne
suis pas un butor et je sais oii je vais. Je suis bien sûr que ces ministres auraient dit leur mot bien volontiers sur l'Orient. Je leur ai conté, pour y aboutir, mes souvenirs d'une croisière en mer Rouge aux côtes de Palestine et, tout naturellement, Jérusalem est venue sur la nappe. Ce diable de Thiilovv, qui a un re'pertoire de bibliothèque de gare, a parlé de leur Loti, qui affectionne, disent les dames, la ville des Juifs. J'ai bien essayé, par Loti, d'aboutir à quelques considérations sur la Jeune Turquie, mais Thiilow ne m'en a pas laissé le loisir. J'étais furieux.
L'habitude des propos officiels m'a rendu ma tranquillité, mais, réellement, j'aurais aimé, une fois, parler avec un peu d'abandon.
Achille Henry a dit une énormité, je crois que c'était exprès. Gomme il vantait la beauté du Frédéric, je lui dis que j'étais à peu près décidé à faire, au mois d'août, une croisière dans la mer du Nord et la Baltique.
11 me répliqua, avec un gros sourire innocent, très bien imité :
— On dit même que toute l'escadre allemande s'apprête à appuyer la croisière, avec tous ses canons en activité.
C'était si direct que ça n'a déplu à personne. Je lui ai répohdu :
— Voulez-vous me faire le plaisir d'être mon
hôte à bord du Frédéric pendant ce voyage? Vous pourrez chercher vainement le plus petit torpilleur à l'horizon pendant quatre semaines.
Il eut un salut d'homme du monde, je dois l'avouer, et me remercia, donnant pour excuse qu'il devait accompagner le président Poincaré dans son voyage en Russie et en Scandinavie, à bord du cuirassé France.
Je lui fis même remarquer qu'il était mal venu d'incriminer des projets — impossibles — d'armements en Allemagne, puisqu'il rendait visite à leurs alliés en si belliqueux appareil. -
On rit énormément, et l'on' compara plaisamment le yacht Frédéric au France^ que l'on dit considérable. Thiilow riait avec exagération, mais madame Le Page, notre hôtesse, faisait de petits roucoulements très jolis, et la princesse Agarieff, presque impassible, mettait un poing sur son cœur, comme s'il allait éclater de gaieté. Madame Die avàitun ; interminable sourire délicieux, qui ne montrait pas ses dents, et qui, avec un tout petit pli' de ses lèvres, éclairait toute sa figure. Ses yeux gris semblaient dores. Madame Dié est une femme qui me plaît.
Elle ne parle guère.
Elle dit bien ce qu'il y a à dire, ça et là, mais il faut croire que c'est exactement le mot voulu et rien d'inattendu. Je ne sais comment expliquer cela. Il n'est pas question qu'elle soit banale et monotone. Une impression d'harmonie. C'est très, très bien.
Je n'ai pris garde qu'à une chose de tout ce qu'elle a pu dire. On s'était mis à parler sur les noms et je plaidais pour les Allemands qui, en prenant des noms de Walkyries, ne ressemblent en rien aux Françaises que l'on baptisait d'après les romans à la mode. Ces noms de héros sont des termes nationaux.
Les dames ont compris, très docilement.
Par exemple, elles ont dit que les enfants de France n'étaient plus affligés depuis longtemps de noms empruntés à la littérature d'imagination.
La princesse Agarieff, qui est née en France, a dit :
— Je m'appelle Marie. '
Madame Le Page a dit très vite, en riant :
— Je m'appelle Marie.
Je regardais madame Dié aux yeux de brume. Elle a ajouté, après un petit temps, sur le ton presque fâché d'avoir à dire quelque chose de trop évident :
— Je m'appelle Marie.
Puis elle a expliqué, avec son sourire de tout à l'heure :
— On m'appelle Misaine, On s'est récrié. Je trouve ce Misaine de bon goût. Et chacun de conter des histoires de surnoms. Je ne me rappelle plus ce qu'ils ont dit. Je pensais que c'est très ag-réable à entendre ce nom de Misaine. Pourquoi Misaine ? Elle s'appelle Marie. Je ne vois pas... On l'appelle Misaine. Qui a trouvé ça? Le mari peut-être. Non : ce doit être un gros chauve trop absorbé. Sa mère, sans doute, quand elle était enfant...
Mais Préveil de Chertemps tenait à placer une anecdote qui m'a paru d'ailleurs assez piquante. Un grand compositeur français, très célèbre, très applaudi, très décoré, avait beaucoup aimé. Il s'était passé la fantaisie touchante et ironique de faire relier les manuscrits de ses opéras sous des couvertures somptueuses, où s'inscrivait l'initiale respective de la dame qu'il chérissait au moment de cet ouvrage. Même, certains volumes portaient plusieurs initiales. Et, par gaminerie de vieillard, qui se souvient, il nommait souvent les ouvrages par le nom de ses maîtresses, au lieu de les nommer par leurs titres véritables. 11 ne disait plus « Thérésina » ou « Aspasie » à ses intimes, mais « Salta Saltaryn» ou «Powieska». Le malheur fut qu'un jour de deuil, représentant
l'Tnstitut aux funérailles d'un grand confrère, il s'écria dans un discours : «... Adieu, toi que Gilberte aurait suivi... » Il voulait dire Ghimène et voilà qu'il nommait une dame dont...
Mais je me demande pourquoi je reprends cette historiette. Elle m'a paru séduisante, parce que Préveil est un conteur très drôle, distingué, habile, mesuré, grand comédien. En y songeant, elle m'amuse moins. Il est vrai qu'en ce moment je n"ai pas devant moi un visage qui me plaît.
On quitta la table en causant musique. Un peu pour me flatter, je crois. D'ailleurs AgariefT a du goût, et aussi madame Le Page. Le prince de Monaco s'ennuyait prodigieusement.
Il y a un piano dans le salon du bord, et cela causa une espèce de gêne. On sait combien il me plaît quelquefois déjouer, voire d'improviser, et j'étais si content que je l'eusse fait volontiers. Personne n'osait m'y inviter. Et je n'osais le proposer non plus. Nous avions tous l'impression que c'eût été brusquement très intime, trop intime, et nous redoutions en quelque sorte de pousser plus loin le charme de cette réunion.
Madame Le Page a tout arrangé.
— Misaine, a-t-elle dit, jouez, vous.
J'ai insisté.
Misaine a joué.
Du Beetlioven, comme il convient, du Cha-
brier, du Debussy. Je ne me suis pas permis de lui en demander davantage. Elle a une sensibilité d'exécution tout à fait étonnante.
Elle a encore joué du Moussorsky.
Puis on a parlé, on s'est dispersé sur le pont 011 il faisait une bonne lumière froide. J'ai dit un vag-ue compliment à madame Dié et deux ou trois mots sans intérêt.
Elle n'a pas semblé croire que je suis un charmeur. Elle souriait beaucoup moins. Peut-être avait-elle sommeil? Je n'en sais rien du tout.
Je lui ai dit :
— Vous êtes très artiste.
Elle:
Et moi, absurde :
— Vous avez dû aimer Nietzsche?
Elle a fait celle qui réfléchit :
— J'ai cru, dit-elle, que c'e'tait un fou ou un lâche, et je n'ai peut-être pas eu tort. Je crois aussi qu'il a eu du génie.
En somme, elle est dure.
— Vous donnez tout votre temps à l'art ?
— Dieu, non! Le moins possible.
— Quel théâtre aimez-vous? ai je encore demandé.
Elle a ri :
— Oh, mais, vous voulez tout savoir!
60 MONSIKLR DE BERLIN
Et moi :
— Dites.
— Eh bien... Ibsen... d'Annunzio...
Je demande sans confiance :
— Hauptmann ?
— Non.
Elle l'a dit trop vite. N'importe, Elle est intéressante.
— Votre vie doit être belle, Madame, avec ces goûts, et ce sentiment qui est au fond de vous.
— Ma vie est belle, oui, parce que j'ai mon fils.
Ça m'ennuie. Un fds!... Le mari suffisait...
— Je suis venue en Allemagne pour lui. Il va passer deux ans chez des amis de Berlin pour étudier votre langue et vos mœurs. Il me manquera bien. Il a quinze ans.
Il a fallu prendre congé. J'ai quitté à regret ces gens aimables. Comme je suis satisfait d'être venu à Kiel ! Le départ a été cordial et franc. Cela me plaît.
Dans le canot qui s'éloignait vers le Frédéric, je regardais avec contentement la grande tache blanche de VIrène, et son feu rouge et les lumières des hublots. D'autres embarcations accostaient pour emmener le reste des invités à terre ou sur d'autres yachts. Il y avait encore sur le pont des ombres qui allaient
et venaient, et une forme de femme accoude'e... Je dis tout haut :
— Une croisière dans le Nord...
Thiilow, qui ne disait rien depuis un instant, murmure entre les dents :
— Ou en Alsace, peut-être.
Il faut s'attendre à tout. Les volcans éteints sont minés par la fièvre. Et voilà encore un été, un bel été, menacé par les drames. Finira-t-il encore en comédie celui-là? J'y tiens particulièrement cette fois.
Là-bas, au fond, presque loin, l'Irène imprécise maintenant, éWouissante de lune.
C'est un joli yacht.
Kiel, 11 juillet.
Ce pauvre François-Ferdinand qui commandait aux armées d'Autriche était un général d'exception... On ne pouvait pas lui trouver un successeur semblable, mais on pouvait faire mieux que d'appeler à son poste l'archiduc Frédéric.
Autour de moi, ils sont tous furieux, aussi navrés que si le peuple allié avait rompu avec nous. Mes fidèles et surtout mes fils n'ont jamais autant pensé à tout briser que depuis quelques jours. Moi je n'y ai jamais si peu pensé, il me semble même que je n'y pen-serai jamais plus. Et je ne vois pas la nécessité d'envenimer les petites aventures insignifiantes de cette époque-ci. Pas de sabres! Que ne puis-je dire : « Plus de sabres, plus jamais de sabres ! »
Je déplore d'ailleurs que les armées de François-Joseph soient confiées au médiocre Frédéric, et je vais regretter François-Ferdinand, dont je n'étais pourtant pas l'ami juré.
U avait bien besoin de se laisser assassiner !
Kiel, 13 juillet.
Un thé amical sur le Frédéric.
C'est étrange, mais cette petite fête ne m'a pas amusé. J'étais si bien disposé depuis trois jours !
Les événements...
Un thé presque intime. Quelques officiers, pas trop, beaucoup d'étrangers, des étrangers intéressants, des dames, suffisamment de titres, une jolie réunion. Un peu morne, avec cela. J'étais préoccupé, je crois.
Très ennuyé d'abord de quelques vides. Ces deux Français de l'autre soir, j'aurais aimé les revoir. Plutôt j'aurais aimé qu'ils me revoient. Ils se sont excusés. Ils vont tous deux en Russie. L'un rejoint directement l'ambassade à Pétersbourg, l'autre doit être à Paris, le 14 Juillet, pour la cérémonie de leur fête nationale, et accompagner ensuite le Président Poincaré dans son voyage. Je ne crois pas que ces deux passants
soient des esprits remarquables. Mais j'aurais préféré les voir davantage et de plus près. Je les ai traités un peu négligemment au dîner de V Irène. Pourquoi? Je devais bien me douter qu'ils allaient partir. Je me suis mal montré. Banal, en somme. Et ce costume ridicule ! Enfin tout est dit. Mais j'avais cette occasion de plaire... Après tout, j'ai peut-être plu...
Thiilow n'était pas là. C'est une brute splendide qui m'exaspère par sa présence, mais qui me manque gravement quand il est loin. Il est allé à Berlin, ne pouvant confier au télégraphe sa pensée précise et ingénieuse. Nous sommes en pleine crise. Je le soupçonne de l'avoir organisée en tous points, cette crise. Il sait que je l'approuverai dans son audace, même extrême^ car ce sont mes ide'es, c'est le fond de ma pensée, qu'il met en faits. Peut-être plus d'une de mes conceptions resteraient à l'état de rêve, s'il ne tenait qu'à moi ^ Thiilow^ agit. Il a, en Schmeinecht, un collaborateur parfait. Il lui fait dire ce qu'il ne peut dire lui-même. De sorte que Thiilow^ peut bouleverser le monde sans que personne s'en doute ; Schmeinecht aura toujours l'air d'être le grand exécuteur, et, moi, je passerai pour responsable.
Peut-être, cette fois-ci, le monde de complications oii nous voilà jetés, n'est-il pas l'œuvre uniquement du roué ministre. Le hasard s'en est
mêlé. Faut-il avouer que je crois le hasard venu de Dieu et porté à nous aider? Comment tout cela finira-t-il, je n'en sais rien, mais j'ai pieuse confiance, malgré l'aspect mystérieux de la question. Tout se tient là-dedans et se correspond à l'infini, au point qu'il semble fou d'y vouloir toucher. Mais l'art de Thiilow consiste à trouver le grain de sable qui arrêtera tout. Je sens qu'il l'a trouvé. Il est génial, je l'aime comme un ami, il a trouvé. Il ne faudrait pas que d'autres aient cette invention de jeter un grain de sable dans le rouage immense pour interrompre sa marche et empêcher le problème de se résoudre. Mais qui peut lutter avec Thûlow ?
On m'apporte des télégrammes.
Rien. Pas de nouvelles. On dirait que tout s'arrange. C'est bien invraisemblable.
C'est écrit pourtant.
Oui, mais écrit par Thûlow...
Attendons.
Madame Dié était venue h. ce thé. 3Iisaine s'habille bien. Elle s'habille naturellement bien. Ce n'est pas une femme qui porte la fortune d'un parvenu sur le corps. Elle a une élégance de race, de sang, d'âme. Cela ne peut se nier : une Française s'habille bien. Et elle est toute Française, Misaine Dié.
Je ne lui ai pas dit grand' chose. Il y avait trop de monde. Trop de gens de chez moi, des gens de ma famille, qui sont si ennuyeux quand il y a des Français. Je lui ai dit deux ou trois mots et j'ai pu à peine la regarder. D'ailleurs, il me semble qu'elle ne souriait pas. Nous étions loin de la familiarité de YI?'ène. Et ses mains sur le clavier, ce soir-là !
Elle ne m'a dit que des choses désagréables. Elle ne m'a parlé que pour me donner de fâcheuses impressions. Ce n'est pas sa faute. Un rien m'inquiète.
Je lui ai demandé d'abord où était son fils, parce que j'avais senti combien ce sujet la préoccupait et qu'il faut être aimable avec une belle Française.
Elle m'a dit, je crois, qu'il était à Berlin, et qu'elle avait hâte de le revoir, et je ne sais quoi encore. Je n'écoutais guère, n'ayant réclamé que par politesse ces détails sur un gamin de quinze ans. J'écoutais même trop peu, et j'ai fait une maladresse. C'est le moment que j'ai choisi, quelle maladresse, ah ! je m'en veux, pour l'inviter à accompagner ses amis Agarieff sur le Ffédéric, que j'emmène décidément en croisière pour un mois.
J'ai cru qu'elle allait faire son sourire si distingué, mais elle a été presque froide. Elle m'a
donné pour excuse le soin qu'elle devait prendre d'installer son fils dans la maison amie, où il doit vivre quelques mois. Elle s'est dérobée, sans adresse, je dois le dire, car elle insistait par trop sur ce prétexte de son fils, et de la vie de son fils, et des études de son fils. Pas littéraire ni sentimental, ce dialogue, où la réplique est toujours « mon fils » et encore « mon fils ».
Cette femme, jeune, souriante, plaisante, émouvante, va-t-elle se perdre et se gâcher dans une tendresse si bizarre? On ne peut pas ne pas vivre sous prétexte qu'on est mère. Surtout une Française.
Je lui ai dit :
— Mais j'ai un fils, Madame, j'ai un fils, moi aussi.
Sa réponse m'a prouve que le prétexte n'était pas un prétexte imaginé. Elle a répondu sur un ton indéfinissable :
— Ce n'est pas la même chose.
D'ailleurs, je n'ai pas compris. Était-ce de ■ l'ironie? D'elle, cela ne me surprendrait pas. Mais je ne crois pas qu'elle ait pensé avec ironie.
Ce n'est pas la même chose. Certes, ce n'est pas la même chose. J'ai un fils, j'ai plusieurs fils qui sont de beaux officiers, beaux à voir, beaux dans leurs actes et leur fierté, tous dignes d'une haute famille, tous admirables. L'un d'eux, l'aîné.
est plus mon fils que n'importe quel autre. C'est celui que j'aime le plus parfaitement.
C'est celui que je connais le moins, car je ne sais pas ce qu'il veut ni peut-être ce qu'il est. Je pense qu'il est ma continuation. Quand je m'étonne de ses caprices ou de ses violences déconcertantes, je m'oblige à me rappeler qu'autrefois j'étonnais mon entourage par le même désordre extérieur : on s'y est habitué depuis.
Il est d'une fougue moins rude que les autres. Plus brutal peut-être, mais sous l'empire d'un idéalisme inavoué qui l'exalte et l'emporte. Il est délicat. II ne ressemble décidément à aucun des autres. Son visage même n'est qu'à lui, avec son incertitude d'adolescent et une sorte de fatigue qui le mûrit.
C'est un bel officier, celui-là. Ce sera un chef. Ce sera un grand général. Je dis qu'il est ma continuation. Il serait plus juste de dire qu'il évoque un grand ancêtre. Que de fois il m'a rappelé Frédéric II.
Avec un siècle et demi de culture, qui le complète.
« Ce n'est pas la même chose. » Pourquoi m'inquiéter de cette petite phrase? Elle admirait, cette femme, elle jalousait peut-être. Elle ne pouvait comparer son garçonnet avec mon beau cavalier nerveux et intrépide.
Elle ne m'a pas fait plaisir davantage en me présentant un certain monsieur d'Ascain, comte ou baron, une sorte de noble enfin, qui m'a paru très en amitié avec elle.
Infiniment correct, ce monsieur, à en paraître insolent. Une tête bien dessinée et bien tournée, très fine, de la vie, bien, très bien en somme, mais, je dis, un air agressif, non, ce n'est pas cela, un air trop spirituel, on ne l'est pas à ce point, bref un air indépendant. Les esprits indépendants, voilà une engeance...
Que fait-il là, ce monsieur d'Ascain? Misaine m'a expliqué : « Vieil ami... Parrain de mon fils... Voyage avec nous » Bizarre. lia quarante ans à peine. Ou quarante-cinq. Enfin,, pas gris du tout.
Ce d'Ascain a été député du Morbihan.
Il a oublié de se présenter la deuxième fois et on l'a réélu.
— J'ai encore oublié de me présenter quand la troisième fois est venue, dit-il. Seulement mes électeurs ont oublié de voter pour moi. Mais il paraît qu'ils avaient changé d'opinion.
Il est socialiste. C'est complet. Cette madame Dié n'est pas si intéressante que je le croyais.
N'importe ! Ce sociahste insolent se phera à
moi. C'est un genre d'hommes à qui je plais. Peut-être même ne me déplaît-il pas.
Qu'elle l'emmène avec nous. Voilà qui arrange tout. Il sera enchanté de venir. Elle aussi. Et je serai content.
Je veux que Misaine nous accompagne dans cette croisière. Je ne lui en ai pas reparlé, mais il y aura un moyen, je trouverai un moyen; il faut absolument que cela se fasse. Je n'ai pas la moindre envie de perdre quatre semaines sur mon yacht, en compagnie de figures habituelles. Si elle vient, ce sera un charmant voyage. C'est tellement incroyable de rencontrer une femme avec qui on puisse causer simplement et de tout. Je suis sûr qu'on peut parler politique avec elle. Je pense aux mains sur le clavier. Le salon du Frédéric est plus beau que celui de Y Irène ^ et rien ne m'empêchera de jouer pour elle, et je lui demanderai souvent de jouer. Un échange de paroles franches, un échange d'idées, voilà qui fait les jours dignes d'être vécus. Et le reste est folie.
Misaine sera très contente et elle viendra. Elle a accueilli mon invitation par un calme décourageant. Cela ne prouve rien. Les femmes de beaucoup de pays, les femmes de son pays en particulier, ne disent jamais « oui ». C'est à moi de la décider. Je ne sais comment la persuader.
le temps presse, je n'aurai pas d'occasion de la rencontrer tous les jours. Qu'inventer?
Je trouverai un moyen. Il me faudrait, pour toutes les choses de moi qui ne sont pas de la diplomatie ou des affaires, un Thiilow, plus subtil, plus affectueux. J'aurais besoin d'un ami.
Mais je m'égare. Un ami, de quoi vais-je encore discourir? Un ami qui ressemblerait à Misaine. Non, non, je ne vais pas penser à des choses lyriques, non.
Quand elle a quitté le « bord », elle m'a dit une jolie phrase, à quoi je n'ai su que répondre. C'est d'ailleurs le seul moment de la journée où elle ait eu son sourire de l'autre soir.
J'ai souhaité la revoir, elle m'a dit que cela lui plairait et que les événements s'y prêteraient peut-être, puisqu'elle viendrait, Ihiver, faire un long séjour dans la société berlinoise.
— Gomment, lui ai-je dit, comment vous, si Française, pourrez-vous vous plaire à Berlin ? Ce n'est pas le bout du monde, mais il paraît que de Paris à Berlin, il y a un petit abîme.
— Oh, m'a-t-elle répliqué avec son sourire incomparable, une femme, une femme de Paris, emporte toujours, surtout à Berlin, emporte sa patrie à la semelle de ses souliers.
Eh bien, voilà une plaisanterie au petit pied qui est méchante pour un « au revoir ». Mais quel
sourire parfait ! Voilà le sourire de mon ami, si j'avais un ami. Misaine, Misaine, quel grave et beau sourire vous, e'claire....
Il faut que j'aie trouvé demain un moyen de la décider. Si Thiilow était là je lui demanderais conseil. Ce n'est pas son genre pourtant, cette sorte de délicatesse. Et en ce moment il ne rêve que machinations universelles. Pourvu que tout s'arrange, comme le fait croire son télégramme !
Je veux ma croisière, coûte que coûte, et s'il veut la guerre, ce sera après, en septembre. Ce serait d'une stupidité rare qu'il faille penser à la guerre, au moment où \e Frédéric peut avoir à son bord un sourire comme il n'en a jamais porté dans aucun voyage.
Le Frédéric va faire sa plus belle croisière. Dans le nord, naturellement.
Kiel, 15 juillet.
Je commence à croire que Tliïilow, avec ses airs de ciiancelier amateur, est le porte-parole de gens plus actifs, et surtout plus assoiffés d'actions. Près de moi, il n'est question que « de ne pas se laisser faire » ou « de ne pas manquer une occasion » ou... Que sais-je encore?
Ils me sentent tellement las, maintenant, de ces folies que j'ai failli faire, qu'ils n'osent s'en ouvrir à moi directement. Thûlow veille pour eux, leur offrant la double sauvegarde de m'influencer habilement et de les conseiller avec son expérience audacieuse.
Shreckest venu ce matin, de lapart de Thlilow, qui ne peut, dit-il, quitter Berlin. Shreck est très grand seigneur, mais c'est un imbécile et il dit tout ce qu'on veut lui faire dire. C'est un ami de mon fils. Il m'a dit des énormités.
Je comprends qu'on va tout faire pour me décider à de grandes choses, mais je suis loin
d'en avoir le goût. Seulement, je comprends que leur passion séveille devant les événements.
La Russie est travaillée par des grèves étranges; et la guerre civile va bâillonner l'Angleterre. Il n'y a pas un morceau du monde qui ne soit dans l'embarras et la France n'en mène pas large, à parler net. A la veille de leur fête nationale, au moment que le voyage du président Poincaré en Russie va fêter les vingt-cinq ans d'alliance, une détresse scandaleuse a été signalée au parlement. Des centaines de millions ont disparu qui devaient assurer les armements nouveaux et les munitions. C'est invraisemblable.
Autrefois cela m'eût fait tressaillir d'espérance. Mais qu'est-ce que tout cela et qu'en ferais-je? C'est bien tentant, pas pour moi.
Que les autres voient.
Kiel, il juillet.
Je ne me porte pas bien du tout. Je n'ai pas dormi cette nuit. Est-ce que je vais avoir à envisager une fois de plus des jours et des jours de drogues? Ah I non.
Je ne suis pas bien. Rien n'est bien.
Il faut que je rentre à Berlin, de toute urgence. L'auto m'emmène dans une heure. Thûlow me prie de venir avec des termes si gentils, si paisibles, que j'en suis effrayé. Ma croisière est annoncée dans plusieurs journaux. Cet écho mondain vient de Thiilow certainement. Pour qu'il ait répandu cet avis télégraphiquement, pour qu'il affirme à ce point mon voyage comme imminent, il y a toutes chances pour qu'il ne croie pas à la possibilité de ce voyage.
C'est bien la peine de vivre et d'aimer la vie, s'il faut la passer à subir la contrainte de ces gens-là. J'ai trop obéi à trop de considérations. L'importance de ma situation et de mon rôle.
mais c'est le pire fardeau que j'aie porté et les quelques élans indomptables que j'ai imposés à tous, je les ai payés par tant et tant de navrantes concessions ! Cela va être ainsi encore une fois. On va m'obliger de jouer le personnage que j'ai peut-être exigé de tenir en d'autres temps, mais dont je n'ai plus la même envie passionne'e. Et cela, au moment oiî je cède à une sorte d'attendrissement unique. J'aurai soixante ans un de ces jours, et voilà trente années que s'est épuisé peu à peu un ide'al de colère sanglante où ma jeunesse s'épanouissait âprement. Je ne sens ni dans mon cœur ni à mes épaules la venue de la vieillesse, mais je sens un apaisement physique, un calme intérieur, qui vont peut-être me rapprocher de la grande clarté humaine, vers quoi endent nos tempêtes. Va-t-on me forcer à l)ouleverser cette sérénité puissante et toute neuve, pour obéir à des folies, à d'anciennes folies nées de moi et que des esprits pesants ont adoptées trop tard ?
Depuis quelques jours, j'avais comme du bonheur, un bonheur très pur et presque physique cependant, car, ces deux semaines, je n'ai pas senti le mal s'éloigner une minute, mais je l'acceptais doucement, sans l'épouvante d'autrefois, sans cette rage vaincue qui me faisait tant de mal. Récemment encore, j'ai pensé à me détruire
quand me harcelait l'horreur d'une catastrophe morale possible et irrémédiable. Or je suis prêt à n'importe quoi jusqu'à la venue naturelle du dénouement. Pourquoi ce moment inespéré de repos est-il celui où je dois me réembarquer sur l'instable fatal ?
Je comprends que je suis menacé. Si cet espoir de repos m'est retiré, c'est à jamais. Et je serais douloureusement incurable, en mon âme, en mon corps, en ma destinée d'orgueilleuse tourmente.
Mais je m'exalte et je souffre. Je suis très mal ce matin. Le grand air, la distance, la vitesse me briseront les nerfs sans doute. J'ai hâte de partir.
Je vais attendre une heure encore. Heimann ne revient pas.
Heimann est un confident sans envergure, mais il a du tact et il n'est pas bavard. Il est trop lent. Il tarde terriblement.
J'ai risqué un geste audacieux. J'ai chargé mon Heimann de trouver à son hôtel ou sur l'Irène, qu'elle hante beaucoup, madame Dié. C'est invraisemblable, mais je mets une espèce de superstition — non, non, pas autre chose — dans ces rencontres avec madame Dié.
Par elle, je crois, parla vision de son amitié souriante, j'ai eu brusquement le regret de pro-
jets dévastateurs. Près d'elle j'ai senti que de nouvelles vengeances me dévasteraient moimême plus que les autres. Mais elle est venue bien tard et peut-être suis-je à la veille d'être lié à des chaînes que j'ai formées et dans l'obligation d'obéir dignement à l'homme que j'étais auparavant. Je voudrais la revoir. Je voudrais mettre au point l'impression étrange qui me vient d'elle. Je saurais alors si elle est bien, dans celte époque de ma vie, la chose nouvelle que je crois attendre, et peut-être un mot d'elle, ou une inspiration de sa présence, m'indiqueront si je dois me rebeller contre mes vieilles rages et leurs esclaves impérieux, ou si je dois me livrer de nouveau au passé formidable de nos querelles.
Heimann fera ce qu'il faut. Il s'arrangera, ce garçon, pour l'amener au Fr^édéinc ou pour l'obliger de m'attendre quelque part. Il n'a qu'à chercher, qu'à trouver, qu'à parler. C'est un homme intelligent, formé à mon école et à mon contact. Qu'est-ce que je demande en somme? Quelques minutes de conversation avec une bourgeoise de Paris. Rien de plus simple. Elle est à Kiel, Heimann lui dit que je veux la voir, elle vient, je parle et tout est bien. Rien de plus simple, rien de plus simple ! Et je suis intimidé pourtant, comme devant l'invraisemblable.
Voici Heimann.
Il a une gerbe de roses sur le bras.
Quelles nouvelles?
\J Irène lève l'ancre et madame Le Page m'envoie ces fleurs en adieu. On n'a pas vu madame Dié depuis deux jours.
Alors elle est ailleurs? Où est-elle? Heimann a cherché. C'est un adroit.
Non, c'est un imbe'cile. Misaine est partie en auto, le matin, pour Berlin. Chercher son fils, dit-on. Partie sans un mot. Elle savait pourtant que je tenais à la voir. Non, elle le savait mal. Ces gens, qui sont là, pouvaient, eux, se douter de ma volonté et me tenir au courant !
Je suis entouré d'idiots. J'ai peur. Je souffre. J'étouffe.
Vile, l'auto.
Berlin, 19 juillet.
Nous n'avons rattrapé personne. Je crains que la crise diplomatique n'ait fait du bruit, car nous dépassons beaucoup d'autos qui rentrent, éperdues, comme si elles fuyaient on ne sait quoi.
La route est longue et morne. Berlin est nerveux. On me le dit et je n'ai pas le temps de me rendre compte, car je me rends immédiatement au château oij je suis attendu par Thiilow, Schmeinecht, von Himburg-, d'autres, mon fils même, dont je ne reconnais pas le regard étincelant, cruel.
Cruel ? Quel mot ! Est-il changé ? Suis-je changé ?
Cette conférence est une manière de pugilat. J'arrive au milieu de gens bien résolus à m'imposer leur volonté, précipitant les incidents pour que je ne puisse me dérober par une de ces faiblesses que j'ai quelquefois, et que je
MONSIEUR DE BERLLN
suis, moi, résolu, ou presque, à avoir cette fois.
Leurs raisonnements sont pauvres. Mais leurs raisons sont graves. Il semble bien que la politique orientale soit en pleine incubation de haute fièvre. Si cela éclate, il n'y a pas à essayer quoi que ce soit et l'avenir ne dépendra ni de moi ni de ceux qui pensent désormais différemment de moi.
Mais rien encore n'a éclaté et s'il y a un remède énergique, il faut l'appliquer. Il y en a un. Si on m'aide, je le trouverai.
Allons^ je ne le trouverai pas. Aucun de mes partenaires ne me mettra sur la bonne voie de guérison. Ils sont tous avides au contraire de rendre la cure impossible et la maladie foudroyante. Que veulent-ils donc ? Je leur dis, moi, ce que je veux. Je leur dis, moi, ce que je sais. Je sais, je sais qu'un choc infime, provoqué en temps voulu, décidera l'irréparable, je sais que tous feront l'impossible pour en arriver là au plus vite, mais je leur interdis de s'en mêler.
Ils s'attendaient à une vague résistance de ma part. Pas à cette fermeté. Ils sont muets de rage. Mon fils serre les poings, Thiilow essaie de sourire : il est jilême. Les voilà bâillonnés pour un moment.
Et c'est tout. Je brusque la conclusion. J'exige
que les événements suivent leur cours sans que personne des miens y ose intervenir. Ils n'en feront rien, mais ils me craindront, et leur audace un peu retardée entravera moins peut-être la solution naturelle d'un problème difficile.
Je suis sorti, les laissant stupides. Seul, Thiilow avait son vrai sourire, son sourire de maître, je me demande si je n'ai pas fait son jeu. Cette manifestation violente de mes idées nouvelles va l'aider peut-être à masquer ses intrigues. Nous verrons bien. Je suis content d'avoir agi ainsi.
J'ai dîné chez mon fils Karl. Il était furieux visiblement, mais ses hôtes étaient charmants. Je venais directement du château et personne n'ignorait rien de ce qui s'était passé. Il y avait une détente générale. La conversation a été fort animée et brillante.
La plupart des convives étaient des gens à moi, officiers et chambellans. Le d'Ascain, venu de Kiel, où madame Die me l'avait présenté, s'était égaré là, je ne sais comment. Il n'a pas paru s'ennuyer à l'excès. Je l'ai tout de suite pris en amitié.
Nous n'avons pas dit un mot de Misaine. C'està-dire que son nom n'a pas été prononcé, mais nous avons tellement parlé des Françaises qu'il ne s'y est pas trompé. D'ailleurs il m'a paru aussi bien disposé vis-à-vis de moi que moi vis-
à-vis de lui. On a dû lui parler, comme à tout le monde, de ce qui s'est passé au château. J'avais bien dit que je lui plairais un jour, à cet ennemi.
J'ai connu bien peu de Françaises et je les ai connues bien mal. D'Ascain n'est pas celui qui me les fera connaître. J'ai causé un bon quart d'heure avec lui, familièrement, mais il est très distant et l'on n'est pas sûr que ce soit par respect : on dirait qu'il ne tient à rien apprendre de moi et à ne rien m'apprendre non plus. Ce genre de partenaires est toujours bien séduisant, sans doute parce que la conversation tire le meilleur de son charme des petits obstacles où elle se blesse à tout propos. Cet homme a une politesse indifférente qui doit irriter. Mais je le sais brillant et je le sens intelligent. Pourquoi me fàeher? Je suis plus fort que lui, n'est-ce pas ?
Il dit m'avoir entendu jouer de l'orgue à Potsdam il y a quelques anne'es. Je m'étonne qu'il n'ait pas tenu à me connaître dès lors. Dans ces moments-là, je suis toujours en goût de me faire des amis. Il me répond, je crois, qu'il craignait une déception, soit que l'homme fût inférieur au musicien, soit plutôt qu'il le dépassât, auquel cas il ne voulait pas amoindrir son impression de mélomane.
Très agréable, cette ironie, et je ris franchement. Il aime la musique. Il n'aime pas les cantatrices allemandes. Elles tiennent trop de place sur une scène, prétend-il. Décidément, il veut s'en tenir au ton badin. Cela m'ennuie, car je lui devine une grande intelligence. Bref, il est probable qu'il aime les cantatrices allemandes, dont l'art vocal est inouï.
Pour le vexer, je lui ai dit que je n'aimais pas les comédiennes françaises. J'ai eu tort, puisqu'il a pu me répondre que je ne les connaissais pas. Pourquoi ne pas les connaître davantage ? Je sens qu'elles ne me plairont pas. Des comédiens français, des comédiens célèbres, j'en ai reçu. Coquelin est venu chez moi avant de mourir. C'était un acteur important et qui se plaisait à l'être.
De comédiennes, je n'ai vu que de petites jeunes dames de la Comédie-Française, que j'ai regardées sans désagrément. Elles étaient fort jolies, l'une était même à ce moment, dit-on, la plus jolie femme de Paris. Une autre faisait parler d'elle, au moins autant, parce qu'elle avait de la grâce et aussi parce qu'elle était allée à Longchamp, les pieds nus dans ses petits souliers. Jolies, jolies, oui, de jolies femmes de Paris, mais il n'y a pas eu moyen d'oublier une minute qu'elles étaient jolies. Les comédiennes
de France sont sans doute trop jolies pour qu'on pense à la pièce qu'elles jouent.
Une seule m'a touché, qui est madame Desprès. Je suis surpris que les Français mettent si haut le talent de Suzanne Desprès, car il n'est en elle rien de frivole et de facilement agréable. Elle n'est pas jolie, mais au moins cela lui permet d'être belle de temps en temps. Les Allemands trouvent que c'est une grande actrice. Les Français aussi. Est-ce qu'on pourrait s'entendre en matière d'art ? Ce doit être une exception.
A Paris on n'a pas aimé Reinhardt et ses hardiesses intelligentes. On lui a préféré la folie baroque des ballets russes. Je ne sais pourquoi cet accueil glacial en somme.
— Les Berlinois, repartit d'Ascain, n'ont pas fait fête à Mounet-Sully.
11 a l'air de penser que c'est un scandale.
Cette soirée m'a fait du bien, et si j'avais pu parler de Misaine plus directement, j'aurais été heureux. Ma bonne humedr a fait plaisir à tout le monde.
Je suis rentré dans la nuit tiède.
Il est tard. J'ai sommeil.
Berlin, 20 juillet.
On dit qu'il est mort, ce moine, dont le tsar n'était que l'ombre. Est-il mort vraiment, et re'gnait-il à ce point qu'on prétend ? J'ai entendu parler de cette espèce de prêtre, qui n'était qu'un moujick, après tout, et dont la culture devait être fort sommaire, mais qui était tout mysticisme et hallucination sacrée.
Pas le maître, non, il n'était pas le maître, mais il était presque l'àme de ce maître et il avait pris l'àme de ce maître. Plus puissant que les grands-ducs, il était comme l'icône obsédante qu'on porte au creux de la poitrine, là-bas. Intelligence illuminée, qui enveloppait de sa frénésie mystérieuse un trône, j'ai voulu mépriser cet empire qui obéissait à ton empire, mais je sais bien que j'ai été jaloux de celui à qui tu as parlé. Que iaisais-tu là? Ce faibte ne pouvait devenir un conquérant. Il était prisonnier de tout, et de lui-môme, et tu n'as pas, comme on
MOi\SIELR DE BERLIN
dit, porté au bord de son cœur le visage du peuple et le sens inconnu de la vérité. Tu as été prêtre, comme une clarté de Dieu, pour celui qui n'était plus dans la vie et n'avait pas le besoin d'y être.
Que m'aurais-lu dit, si j'avais traîné derrière moi ta personne modeste et ton exaltation sublime ? Aurais-tu essayé de me parler des hommes que je connais, des petits et des grands que je méprise d'égale force et qui ne me plaisent que par leurs haines immortelles ? Tu ne m'aurais pas même parlé de Dieu, car, si tu l'avais tenté, j'en aurais parlé mieux que toi.
Personne ne m'a parlé de moi, que moimême, et moi je ne sais pas bien qui je suis. Je crois savoir d'où je jviens; je ne sais pas où je vais. Me l'aurais-tu dit?
Oh! ce n'est pas toi, paysan russe, qui me l'aurais dit. Il eût fallu rencontrer une âme fière et haute, derrière des yeux inespérés, et ce n'est pas l'aspect grossier d'un pauvre qui pouvait me plaire. Je n'aime pas qu'on me parle d'humilité.
Que fera-t-il sans toi, le maître de tous ces hommes? Heureux, puisqu'il t'avait rencontré, il retombe dans son inutilité. Tu ne l'as pas armé d'une foi qui fasse ta présence éternelle et invisible. Mais, au moins, il t'a rencontré.
Je n'ai rencontré personne. La ferveur, le
rêve, le génie, s'agitent en moi confusément, et voilà bien et bien des années, et j'attends encore la parole qui éclairera. Peut-être vais-je l'entendre et savoir. Peut-être ne viendra-t-elle jamais.
Misaine?...
Berlin, 25 juillet.
J'ai un bon réveil. Je donne un regard aux journaux. Ils abondent en notes sereines et confiantes ; tout est souriant ; la croisière du Frédéric y est rappelée çà et là ; tous les projets de villégiature des chefs d'armée ou des hommes politiques sont généreusement divulgués. C'est trop beau. Thiilow a passé là. Il ne faut s'attendre à rien de bon.
Quedisais-je?,Un pli me rejette en plein combat ; chaque minute va devenir une menace. Journée de maîtrise, journée difficile, d'oii je sortirai sans doute diminué de ma volonté intérieure, mais plus gratid de l'audace de mes actes.
Je suis prisonnier de ce débat. Attendons les aides de camp et Thiilow lui-même, Thiilow épars aux quatre coins de cette capitale, oii il recueille les ouragans des quatre coins du monde.
Onze heures. Rien, Le dernier billet de
Schmeinecht était si angoissant que je dois attendre chez moi. Je suis incapable de m'occuper et même de penser.
Je déploie une carte d'Europe. Que d'affaires mal réglées dans cette affaire : la distribution d'un continent. Un enfant la corrigerait. La forme de la Pologne, de la France, de la Suisse, c omment ne voudrait-on pas mettre au point ces erreurs criardes?
Le temps est-il venu ?...
Que sais-je?
. . . Peut-être est-il trop tard — ou trop tôt. Il y a trois ou quatre ans, un jour, tout a senti la poudre, et partout la poudre était défectueuse sauf dans les arsenaux d'Allemagne. Il y a eu une date, une date précise, qui n'est que d'un jour, que d'une heure peut-être, oij le geste que nous n'osions risquer devait être risqué. Moi, je voulais, mais c'est aujourd'hui seulement que mes paroles d'alors sont entendues.
Aujourd'hui, tant de choses sont changées. Ça ne sent plus la poudre et, cependant, je sais que d'autres vont en avoir autant que nous. La diplomatie étrangère a mis souvent en déroute nos grands hommes et le commerce a bouleversé sa ligne de conquête. S'il était possible d'attendre, d'attendre longtemps, la production allemande réaliserait peut-être sans heurt son impe'rialisme
universel, mais rien n'est moins prouvé. On dit que l'Angleterre se confie aveuglément à la routine de ses succès et que c'est un pays voué à la paresse et à la décadence ; mais les Anglais le disent aussi haut que nous. Ils mentent, •
Delà France, il faut tout craindre, puisque ses idées ont pu redevenir si violemment tricolores sous prétexte de je ne sais quel Maroc.
Non. Il ne faut pas attendre. La paix stratégique de l'industrie n'est pas une arme sûre, et nous devons préférer, avec sa formidable incertitude et tous ses dangers, le grand va-tout.
Midi. Je déjeune devant ma carte.
Un mot de Thiilow; rien.
Les heures sont longues. Oii allons-nous? Qu'est-ce qui se détend, qu'est-ce qui se rompt pendant ce silence?
Des heures vaines, des heures sans nouvelles. Je tiens à être seul, et je suis très seul tout le jour.
Six heures ; le soir ; une série de mots de Schmeinecht, puis de Thiilow, et encore de Schmeinecht. Des contradictions, delà nervosité, trop d'adresse surtout. Ils ont l'air de ruser avec raoi. Donc, tout n'est pas dit, puisqu'on en est encore à jouer. Jouons. Ce n'est pas intéressant. Je lis des phrases signées : Schmeinecht, que Thiilow a dictées, ou le contraire.
Enfin, sept heures, quelques lignes de Thûlow qui m'annonce sa visite pour le soir. Tout retombe dans le calme ; la crise est finie. Je suis à la fois content et déçu. Jl me semble que je n'ai pas dit mon mot. Ne l'ai-je pas dit? Je dois être satisfait puisque tout s'accorde avec le souhait que j'ai fortement exprimé devant tous.
Dîner de famille. Huit convives. Mon fils a un air triomphant qui lui va bien. Il exagère sa lippe, sous le prétexte que c'est impérial. Ce n'est pas un empereur, cet enfant. Mais il serait extraordinaire à la tête d'une armée.
A dix heures, Thiilow n'est pas venu? Il se fait excuser. Une migraine le visite.
A dix heures et demie, un mot qui me fouette le sang. Il y a un gros incident balkanique qui peut se restreindre au foyer de la guerre orientale, à moins qu'un~petit événement ne provoque l'embrasement général.
A onze heures, ce télégramme :
— La Russie mobilise.
Voilà qui est fait ; dans quelques heures une grande guerre rapide et décisive sabrera l'Europe. Demain les journaux de Berlin publieront tous, par ordre, de longs articles, célébrant le bonheur d'une paix que rien ne troublera !
Berlin, 26 juillet.
Nuil désespérante. Après un peu de sommeil, je me réveille brusquement, tremblant, glacé, avec l'impression d'un poids e'norme sur la poitrine. Il faut décidément que je ne sois pas malade, au moment où tous mes gestes sont notés et ressentis.
Cette fièvre, qui me prend brusquement en plein sommeil, me secoue un tonnerre carillonnant dans les oreilles. Ce ne sera rien. Mais cela empire.
Je prends un calmant, qui me donne l'illusion de me rafraîchir, mais qui me tient complètement éveillé. Ma volonté se dérobe à mes ordres. Je veux dormir cependant.
J'ai subi bien des nuits blanches en de6 moments graves, et cela ne s'est point vu. Mais aujourd'hui, il faut que pas une seconde, pas une ombre, de ma force physique et morale ne soit endommagée. Je veux. Je veux.
Je ne peux pas.
Je pense à des plans inouïs, à des fautes qu'il y a dans des projets. Oui : je sais un grand projet de l'État-Major qui nous a tous enthousiasmés ; il semblait parfait ; il ne l'est pas ; je viens de de'couvrir brusquement ce qui le fera crouler. Demain, si tout cela n'est pas un méchant rêve, demain je vérifierai et ce sera de la bonne besogne. Demain sera une journée considérable.
Pourquoi n'ai-je pas pensé une seule fois à Misaine depuis avant-hier ? Il faut que je la voie.
Est-ce que je connais cette femme ? Qui est-elle ? J'en ai vu de plus belles, de plus prenantes, de plus nettes. Pourquoi suis-je si préoccupé de cette Française?
Je ne peux m'avouer qu'une raison : j'attache une foi superstitieuse aux paroles de Misaine. En moi, s'est gravée l'impression que je n'accepterai ni entreprendrai rien sans connaître ce qu'elle en pense. Je ne parviens pas à me blâmer de cet envoûtement: je ne cherche qu'à y céder et je demande à obéir. Oxi est-elle?
J'avais exigé qu'on me l'amène. Je punirai les coupables. Car c'est exprès qu'on l'a empêchée de venir. Elle eût été ravie, cette petite dame, de me conseiller ou enfin de me dire ce <jui calme et encourage. Il est certain qu'elle est
arrivée à Berlin. Heimann a-t-il oublié mes ordres? Quel imbécile i J'aurais fait sa fortune à ce garçon-là. Il n'a pas quarante ans, je le tirais de cette espèce de vie servile qu'il tolère, et je le transformerais en grand officier de ceci ou de cela.
On l'exilera. Je suis trop bon et tous ces gens abusent de ma faiblesse. Il manque à mon autorité quelques exécutions caractéristiques. Ils n'ont pas vu couler leur sang et s'imaginent qu'ils n'ont qu'à se laisser engraisser indéfiniment.
Il faudrait faire un cadavre de ce Heimann. Qui croirait qu'avec son air si doux, si gentil, si bête enfin, il était capable de trahison ?
Il obéit peut-être. Qui commande? Thûlow encore, toujours. Ah ! mettre Thiilow, au mur, les yeux ouverts, face à douze fusils!...
J'y songerai.
Demain, je vais cravacher toutes les inerties qui m'entourent. Demain, je montrerai qui je suis.
Demain, il faut trouver Misaine et lui parler. Rien de plus facile, puisqu'elle est à Berlin et qu'il suffit de lui faire porter un message pour l'avoir ici une heure après.
Voilà. Pourquoi tant de fièvre? Et des coups dans ma tête, des coups terribles, à croire qu'il y a du monde là-dedans qui se débat, ou que
j'ai au front un instrument de torture implacable qui me pe'nètre obstinément le crâne.
Des pendules sonnent. Des horloges sonnent. L'heure, la nuit, la paix. Il fait profondément paisible. Tout cela est plein de lâchetés et de mensong-es et je suis absolument seul au milieu d'un chaos de haines irre'médiables. Je suis las de me colleter avec toutes ces ombres.
Est-ce que toute ma vie va se passer à cela ? Mais elle est bientôt passée peut-être et je nai rien fait.
Il y a tant de gens à punir...
L'aube. Des oiseaux. Loin de ma fenêtre, un soldat vient d'être relevé. Également, le factionnaire de ma porte. Comme je suis gardé! Comme je suis perdu!
Je ne dormirai pas. J'ouvre ma fenêtre... Ça sent l'été et l'herbe humide. Ah ! je respire, mais je suis brisé, brisé, brisé.
Un brouillard tout à coup. J'ai failli tomber. Je me jette sur mon lit. Je dors. Je dors. Combien de temps?
Je suis réveillé ; il y a quelqu'un là. Il est tard et j'avais commandé qu'on me réveille. Il y a là un officier, un valet de chambre et Heimann. C'est lui qui me réveille. Il a une bonne figure ; brave, bon Heimann...
Ses lèvres remuent et je n'entends pas ce qu'il
dit. Je n'entends rien. Il y a un mur. J'ai peur. Suis-je sourd ? Suis-je fou?
Je me secoue, je me fais soigner, je prends un cordial et je sens la vie qui rentre en moi peu à peu. Je commence à entendre. Je vois les couleurs des choses. C'est la vie.
La vie...
9tf
En auto, 27 juillet.
A peine remis de cette nuit atroce, chancelant d'un réveil incertain et doux, je me suis force de ne rien laisser paraître sur mon visage ou dans mon allure. .
A neuf heures, je suis prêt à partir et fais annoncera Thiilow que je me mets en route. Qu'il veille à tout mettre en mouvement, mais il n'est pas à la merci d'une surprise et je sais qu'il suffira d'une seconde pour que mon ordre, pour qu'un mot, transmis par Thûlow à l'armée, dresse instantanément l'arme unique, toujours menaçante, que nous avons construite. Thulovv répond et me demande de ne pas cesser de communiquer avec lui. Serait-ce qu'il ne bronchera pas de la journée ? Je le croirai quand on me
l'aura prouvé.
Mon fils vient me souhaiter le bonjour. Je l'emmène avec von Scheipperg et Metzbar. On se presse — l'auto file.
Derrière nous dans une autre voiture, von Himbourg, Shreck et von Heinem. Ils ne nous suivront pas, mais il convient qu'ils se montrent à Magdebourg. De là, ils repartiront sur Poscn et Breslau.
Heures sans fièvre. Cette randonnée va me rompre les os et je ne me. sens pas la tète en parfait équilibre. Le silence me repose. Mon fils est aussi muet que moi, très pâle, transfiguré. Pour attirer mon attention et me montrer dans un champ un régiment qui manœuvre, il m'a touché la main. La sienne était glacée.
Je regarde le paysage, éperdu sous le torrent de notre vitesse.
On travaille dans les prés. Le soleil inonde la griserie des meules. Nous dépassons un groupe splendide de chevaux que leur fermier conduit à l'abreuvoir. Il y a des milliers de chevaux splendides pour emporter à pleins muscles l'artillerie allemande.
Une heure. Le déjeuner. C'est au château de Hundt, en Hanovre. Alentour, toute une petite armée est réunie. Ce sont des manœuvres et pas autre chose. Il y a des trains tout prêts à deux kilomètres. Cela prouve que ce sont de grandes manœuvres avec exercice de mise en ca^npagne. Nous hésitons à passer les hommes ' en revue. Pourquoi non? Le président Poincaré
est bien occupé, en ce moment, à voir défiler les armées du Tsar à Krasnoïé-Sélo. Nous y renonçons, nous bornant à une discrète inspection. Il paraît que mon incognito est absolu. La rapidité de cette course nous prémunit contre les indiscrétions immédiates. Et puis l'empire ne ressemble pas à Berlin. Mais peut-être chacun a-t-il compris l'attitude qu'il doit adopter ? Berlin a l'air détendu parce qu'il faut que Berlin ait l'air de'tendu. Les campagnes ont leur activité grave et les soldats une espèce de silence profond que l'on sent prêt à éclater, sur d'autres terres, en hymnes et en fureurs.
Quatre heures : Dusseldorf.
Six heures : Cologne.
Des hommes, des hommes, des hommes. Des armes. De l'ordre. De la force.
Un silence inouï sur ces masses. Gomment le monde ne sent-il pas que la grande armée de l'empire allemand se prépare et médite ?
La nuit. Aix-la-Chapelle.
Vieille ombre qui se souvient des nuits impériales, cité de passé et de rêveries, comme le présent, comme l'avenir la dominent ce soir! Rien n'est changé cependant dans la sérénité grandiose de la ville, et son odeur d'histoire morte l'écrase d'un lourd sommeil. Mais on sent
rôder autour d'elle l'agitation du lendemain victorieux.
Taciturne guetteur qui maintient la frontière, eomme un poteau indéracinable, dressant l'effigie de la pensée dominatrice allemande au-dessus de l'occident flamand et de l'occident latin, mais tendue comme un regard vers la mer et les grandes îles, Aix-la-Chapelle se tait comme jamais elle ne s'est tue. Comme si, plus profond, le silence de son orgueil séculaire voulait étouffer les pas qui marcheront cette nuit, les pas en route vers l'ouest.
Nuit opaque. Sommeil. Sommeil pensif.
Départ à l'aube. Mes compagnons n'ont pas cet air de joie facile qu'ont tous les hommes au réveil. Ils ont leur visage sérieux de la veille.
Nous parlons à peine. Mon fils a dû passer une nuit blanche. Il est moins grave qu'hier et tapote fébrilement la portière de l'auto avec sa petite cravache.
Il s'est déplacé beaucoup de puissance allemande cette nuit. Ce sera plus décisif la nuit prochaine.
En rasant un mur de ferme, j'entrevois un troupeau immense qui se presse contre la barrière. Qu'un autre se joigne à lui et la masse
rompra la barrière, si fort que nul ne pourra lui résister.
Qui nous résisterait au delà de cette barrière qui va être rompue ?
Dix heures : Trêves.
Les troupeaux s'amoncellent. Ce soir, demain, ils forceront la barrière inutile. Que d'hommes, et. quelle haute résolution ils ont prise, de ne pas savoir ce qu'ils feront, avant de le faire !
La route. Le silence toujours.
La route de Metz. Nous n'entrerons pas dans là ville. C'est une hçure mauvaise et il est inutile de me montrer. Dans quelques jours, pour la première fois^ je serai sûr d'être chez moi dans celte colonie oii, déjà, mon image do pierre habite la cathédrale.
Mais nous voici en face de la ville. J'aperçois les maisons, la gare, la flèche d'une église, et nous repartons : on nous attend au camp improvisé de Salsburg. Comme nous changeons de route, à une croisée de chemins, une auto hâtive frôle la nôtre et disparaît dans la direction de Metz. J'ai reconnu les deux officiers et leur eompagnon, ,celui à qui j'ai téléphoné hier de Cologne et d'Aix et dont je trouverai les télégrammes et les avis tout le long du ciiemin. 11 s'agite à Berlin, il vérifie ma propre inspection, il est partout, Thiilow, il est trop partout.
Nous faisons un long- détour. Quel dommage de passer en trombe dans ce charmantvillag'e que j'ai tenu à voir en compagnie de mon fils, Saarlouis, Saarbruck, Forbach, Sarreguemines.. C'est là qu ils sont venus. Scheipperg déclame. Metzbar croit nécessaire d'être ému. Mon fils et moi remarquons surtout que le pays est exquis et nous sommes un peu déçus, comme devant ces choses vieillies et passées dont les aïeux ee sont trop réjouis.
C'est un pays bien séduisant, voila le plus vrai de notre impression. Mais pour aller de Metz à Strasbourg, la rolite est meilleure par Nancy!
Je n'irai pas à Strasbourg-, je laisse mon fils y aller sans moi avec Metzbar. Ils visiteront Mulhouse et Colmar.
Je veux être rentré demain matin. Je ne dois pas me montrer. Les magazines de tous les pays sont peut-être en train de me représenter sur le pont du Frédéric. Ces brutes se trompent toujours dans le détail de mes vêtements.
Dîner. Deux heures de repos à Gratzheim.
Retour avec Scheipperg.
Tout est prêt.
Je le savais. Je suiis content d'avoir vu. Je suis content d'avoir entendu ce cyclone mystérieux en route vers la dévastation.
Berlin, 30 juillet.
On annonce mon retour. Je peux donc me montrer à Berlin. La crise devient publique. Elle n'en est que plus secrète et, s'il se peut, plus sournoise.
Thiilow semble un dictateur. Il est maître de l'heure, ou il l'a été. Mais son rôle est fini. D'abord parce qu'il a fait tout ce qu'il avait à faire, ensuite parce qu'il deviendrait dangereux en s'activant. L'auto entr'aperçue aux portes de Metz m'a donné à réfléchir. Je ne veux rien briser; il n'est pas question de rejeter cet homme utile dans la disgrâce où je le confinais au temps qu'il était mon grand collaborateur. Mais les événements se militarisent. Chacun n'agira plus que selon son grade et son étiquette — et selon mes ordres. Laissons parler Schmeinecht qui a le droit, lui seul, de commander, après moi ; que les autres s'entendent avec Stirlen- Stiirmer et les affaires étrangères...
MONSIEUR DE Bl'HLlN 105
Thiilow était en marge depuis quelques mois. Je l'ai laissé masquer de sa brillante el subtile intelligence les efforts de mes fidèles. Qu'il leur laisse le champ libre maintenant. Qu'il se soumette. Il peut triompher en obéissant.
Il a d'admirables propriétés en Italie oii sa fortune généreuse l'a rendu populaire, Quil aille les visiter. Il suivra la lutte depuis cet observatoire et nous, d'ici, nous le suivrons, car là-bas il y aura lutte et j'ai peur qu'il n'ait en face de lui de rudes adversaires. Mais il en a vaincu d'invincibles...
Il n'y a plus de fièvre à Berlin. Je suis fier d'être au milieu d'un peuple si assuré que l'inconnu va parler pour lui. Il y a trois jours, je pouvais douter. Maintenant je suis assuré comme lui. J'ai senti que trop de pas résolus portaient notre machine de guerre contre les vieilles murailles sans gardiens ; je sais comme elles crouleront et comme il ne tiendra qu'à nous de ne jamais les laisser remettre debout.
Je ne puis croire que j'ai été si malade. Je n'ai plus d'âge. tant mon sang crie et chante. C'est l'heure qui vient, la grande heure attendue.
Mon fils est rentré. Il a lair d'un hussard prêt à sauter en selle.
La foule parle. La foule attend. La foule est prête à hurler de joie.
Mon temps n'est, plus à moi. Les aides de camp, les généraux, Thiilow, Sclimcinecht, Stirlen-Slurmer, la presse, l'armée, tout l'empire | passe devant moi. La conciliation des inconciliables nous menace à toute minute, mais nous savons où nous allons et le plus délicat de nos réunions consiste à jouer sur les mots pour répondre par delà les frontières actuelles. Le ton se modifie peu à peu; il a fallu doser l'indifférence, puis l'autorité, ou, pour être juste, l'autorité dans l'indifférence.
Ils sentent bien que notre mot est dit. La panique est générale. Les chefs d'État regagnent leurs palais. Le nuage va crever. Qui les abritera ?
Berlin, 30-31 juillet.
Je suis angoissé de ma nuit. En rêve, je priais. Je ne pensais qu'à Dieu, et que par Dieu. Évoquant le génie sanglant de Ttior, éternité triple et immuable vouée aux hécatombes, aux sacrifices d'innocents, aux audaces extrêmes, je sentais le souffle sacré passer dans ma voix. Je parlais. Je ne sais plus où je parlais. Je crois bien que j'ai prêché des marins sur un bateau, des soldats dans le sommeil du camp, une foule sur une place publique, et cette place ressemblait à l'hémicycle qui encadre la porte sacrée de Saint-Pierre de Rome. Quels mots servaient ou desservaient ma pensée, et quelle pensée me possédait ? La voix divine parlait pour moi. Je n'étais plus que le confident béni de la grande volonté imprononcée. J'étais au seuil de la vraie croisade, de la première, de la dernière, de la seule, et destiné à proclamer ma mission propre et celle de ce peuple, je lui disais : « Venez avet
moi vers votre gloire définitive, » comme une voix m'avait dit à moi : « Ce peuple qui est le tien est le peuple privilégié, conduis le vers l'apothéose où sera sa gloire absolue et la couronne réelle. »
Puis les mots, les paysages, les foules, tout s'est brouillé dans une confusion brumeuse oii j€ sentais un brouillard envahir mes yeux et ma gorge, puis je me suis trouvés épuisé, sur un petit lit de cuivre, dans une chambre claire, où la lumière du matin entrait doucement. Je ne pouvais parler. Je sifflais en respirant. En faisapt un grand effort, je tournai la tête et je vis une femme en blanc assise à mon chevet. Elle me donna à boire. Elle me regardait pitoyablement. Je voulais la voir sourire. Elle me disait : « Buvez. Buvez ». Mais je repoussai la tisane en râlant :
— Souriez.
Elle ne souriait pas.
J'insistais. Je criais presque :
— Souriez, souriez.
Mais, au prix de ma mort, elle n'eût pas souri.
Je- suis pourtant bien sûr qu'elle avait les yeux de Misaine ; et qu'est-ce que cela veut dire,' cette bouche qui ne sourit plus?
Dieu... Dieu. .. Dieu...
Au réveil, j'ai fait appeler Heiniann. Je veux voir Misaine. Tout m'en a empêché, et d'abord la lâcheté où m'entretenait le trop important Thiilow. Je la verrai aujourd'hui.
Heimann aura, par Karl, chez qui j'ai rencontré d'Ascain, ou par la police, l'adresse de madame Dié. Il la priera de venir. Elle viendra.
Ou je l'y forcerai !
Heimann n'est revenu que dans la soirée.
Misaine était descendue au Bristol, oii il est allé trois fois dans la journée sans la rencontrer. D'Ascain est chez des amis, les Koenig-, de Marketstrasse ; et le fils de Misaine, Pierre Dié, est presque dans la campagne, au collège^ de l'AUemania, dont le directeur est ami de Dié, l'industriel. Tout cela, c'est de l'enquête : ce n'est pas ce qu'il me faut. Où est Misaine ?
Elle a enfin reçu mon Heimann, après dîner.
Pas froide, mais indifférente, et peut-être préoccupée. Elle a dit qu'elle viendrait, le lendemain, si cela n'était pas devenu impossible.
Réponse déconcertante qui n'a pas satisfait Heimann. C'est un garçon sérieux. Il lui a représenté que ma prière dépassait l'urgence même et qu'il fallait essayer d'y faire droit aussitôt.
Elle s'est dérobée.
— Ce soir, il n'y a pas de raison humaine
qui. peut me libérer d'un engagement que j'ai pris avec de très chers amis.
H^imann insiste.
Elle répète doucement sa phrase.
Heimann va s'emporter.
Elle lui demande de la laisser s'habiller.
Heimann est un oison. Heimann n'a pas su l'obliger à parler. 11 ne vaut rien.
11 a cependant cherché une solution.
— Demain, a-t-il dit avec force, vous viendrez demain.
Elle :
— Demain, demain, je devrais dire que c'est impossible.
Heimann, exaspéré :
— Impossible "? impossible ?...
Et Misaine gentiment :
— Si je le disais, vous ne pourriez faire que cela ne soit pas ainsi... mais j'essaierai... venez me chercher, l'après-midi...
Lui :
— Non, le matin.
Elle :
.— L'après-midi seulement. Le matin, je vais k l'Allemania passer quelques moments avec mon iils (jui mattend.
• Heimann a dit :
— Soit.
MONSiKi R ni: r.r.nLiiN IIC
... Parce que c'est un maladroit...
Et il est rentré.
C'est dix heures, je n'ai pas une minute- Quels ordres donner ? Attendons demain.
Nuit active. Le drame du monde tient en deux lignes. Nous les avons répandues hier, sous une forme élég^ante. Nous leur avons donné, nousmêmes, des réponses publiques, internationales, contradictoires. Aujourd'hui, ce qui doit être dit sera dit.
J'ai dormi trois heures, mais je suis satisfait.
Heimann est là. Il attend mon réveil. Saurat-il réparer ses fautes d'hier soir ? Que ne puis-Je disposer de mon temps et de mon autorité ? Tout serait si simple.
Il se met en quête.
Il téléphone discrètement au Bristol. On lui répond que madame Dié est partie de grand matin en auto. Il ne demande pas d'inutiles explications et se fait conduire à l'Allemania. Il l'oblig^era bien à venir.
A l'Allemania, on n'a vu personne. Misaine était venue la veille et avait emmené son fils à Berlin. Retour précipité à Berlin ! Heimann, exaspéré enfin, pénètre au Bristol, demande à voir madame Dié.
— Elle est partie, ce matin, avec un jeune homme et un monsieur de ses amis.
-r- Partie en promenade ?
— N on, avec l'auto et tous les bag^ages.-
— Quelle direction ?
— La France.
Elle a fui. Cette femme est lâche ! Elle a eu peur de moi, de me voir, de m'entendre. Elle savait que je tenais à la voir pourtant. Comment ne l'aurait-elle pas su ?
A nous le te'légraphe. La frontière est hermétique. Les trains ne passent plus. Les autos non plus. Aucun homme ne peut rentrer en France maintenant.
Si Misaine allait partir, laissant son fils et d'Ascain ? Cela ne lui ressemble guère. Il faut tout prévoir.
Ordre est donné que la route lui soit coupée sous un prétexte quelconque. Et maintenant nous verrons bien si elle quittera mon pays, si elle me quittera avant la fin de la guerre.
C'est la guerre, les autos militaires sont en route pour le Luxembourg, et,- de là..v
Ah !, Paris I
Berlin , 3 août.
Le triple Dieu allemand a fait de chaque minute un miracle. Les quatre semaines, qui finissent par crever en tempête, ne sont pas croyables.
Je m'en veux maintenant d'avoir voulu, pendant quelques jours, esquiver le g-este à faire. Mais tout m'y portait et, sans le savoir, j'obéissais au mouvement, ce qui est une façon de le guider. Il me semble que je n'ai rien fait, rien décidé, rien pre'vu, et, je considère, émerveillé, l'élan prodigieux que le plus puéril incident a préparé.
Il a suffi qu'une balle hasardeuse frappe mortellement un prince, et l'inquiétude vague d'une vague crise s'est trouvée aussitôt sans remède. Que l'on pense à l'Europe attendrie devant ce. crime, qu'on relise les journaux de Russie et de-France, et aussi d'Angleterre, déplorant >un acte imbécile et tragique. Mais cela ne se relit
point, non plus qu'il ne peut se revivre, le torrent de vie impétueuse qui est parti de là. Un peuple s'enterre, un autre s'englue et les autres se compromettent ! Balkans, Russie, France, quel cordeau de mine, et comme le feu s'est faufilé, et comme tout éclate ! Les ministres conférant de toutes parts avec les ministres, les banques prêtes à des révolutions, les foules refusant les émeutes, le prévu, l'imprévu, tout l'enchantement d'une légende affolée, et toujours, par-dessus tout, le silence allemand : les maîtres en villégiature, ou rêvant à des sentimentalités exotiques sur leurs yachts, les journaux incomparables dans la bonne humeur, les agences d'information jouant dextrement avec l'inconscience des voisins, cette déclaration ingénue stupéfiant l'Europe durant au moins trois jours: « L'Allemagne ne mobilise pas », et le bavardage universel des dernières heures sur la neutralité d'Amérique ou d'Italie, sur le Vatican, sûr Londres, jusqu'à la minute où la Russie avoue ses levées d'hommes, où ce petit bout de Belgique pose ses outils et ses tartines pour prendre des fusils, jusqu'à l'indécision admirablement réglée d'avant-hier, d'hier, de Fullime seconde encore inconnue de tous....
Maintenant la foudre tombe !
MOXSir.UR DE cnRI.TO 115
Berlin, 8 août.
Trois fois, quatre fois, une dame a voulu me parler. Je suis si bien gardé par l'état de siège que je n'en ai rien su. Elle parvient à me faire tenir un mot, par Schreek, à qui elle doit d'être libre encore.
C est Misaine.
Je fais dire que je la recevrai dan^s l'aprèsmidi.
C'est extraordinaire : il m'est indifférent de la voir. Est-il possible que j'aie si vivement cherché à la rencontrer depuis les réunions de V Irène et du Frédéric ? Il y a deux jours encore, je croyais avoir besoin d'elle. Je redeviens moi-même et j'échappe à une fantaisie de volonté, que me commandait, sans doute, la fièvre. Mais je n'ai plus la fièvre, je me sens parfaitement fort et c'est Misaine qui a besoin de moi.
Je peux bien lui accorder dix minutes, car ii
faut être courfois avec une Française. Elle est déjà ruine'e, peut-être, à cette heure. Elle a des amis puissants et c'est une femme du monde, une Parisienne. Encore une qui s'e'tonnera de ma bonté.
Le difficile sera de la laisser libre. Mais je lui ferai comprendre qu'elle doit rester chez elle, ou à l'hôtel, discrètement, et, dans quelques jours, elle rentrera à 'Paris. Ce sera excessivement facile. Je n'irai pas jusqu'à dire que nous ferons la route ensemble, mais je sais bien qu'elle y sera attendue, et peut-être par moi.
Elle vient à l'heure dite.
Très froide, trop froide, toute frémissante, le dissimulant assez bien, surtout quand elle parle. Sa voix est une arme. Ses yeux aussi. Elle a décidément un visage qui me plail
Que veut-elle ?
C'est moi qui suis prêt à me duober. '
Je dis :
— Nous sommes ennemis, Madame.
Elle répond :
— Oui.
Elle devrait répondre cela en souriant.
Un silence, dont je voudrais sortir :
— Nous ne le serons pas longtemps... et même le sommes-nous...? il y a là un débat de diplomatie et ,d artillerie qui ne met pas en cause
les esprits... je suis sûr que les intellectuels de nos deux nations ne se considèrent pas comme ennemis...
Je n'en pense pas un mot. Elle le sent. C'est ridicule. Tout cela est mai parti. La voilà plus forte que moi, c'est-à-dire qu'elle \e croit. Mais que veut-elle ?
Elle s'explique, avec une soudaine gentillesse, comme s'il s'agissait d'une histoire insignifiante. Et, de fait, c'est une histoire insignifiante : on a arrêté son auto comme elle allait gagner la frontière. Sa voiture a été confisquée, d'Ascain qui l'accompagnait a été écroue', le jeune Pierre Die a disparu et elle, Misaine, a passé deux jours regrettables dans un camp de concentration, d'où le passage fortuit d'un aide de camp de Schreck Va tirée pour l'amener, laborieusement, devant moi.
Elle a tout dit.
Elle attend.
Quoi?
Je suis très ennuyé de cette visite. Je ne suis pas ennuyé de voir Misaine. Oh, je n'ai plus cette curiosité mystérieuse qui me faisait attendre son regard et ses paroles et, disais-je un moment, ses avis. Mais je la regarde et il m'est agréable de la regarder. Il y a peu de visages que je pourrais m'attarder à contempler en ce moment
d'autorilé farouche et passionnée. Il n'y a peutêtre que celui-là. Je la contemple avec intérêt, avec l'intérêt ancien, qui se réveille à la minute où je le crois mort.
Misaine parle.
— Qu'en pensez-vous?
De quoi parlait-elle? Ah, je n'y étais plus. Elle a une beauté intelligente qui vaut bien des inaltentions.
— Qu'en pensez- vous?
Moi, je n'en pense rien. Elle me conte là des incidents ridicules qui ont dû fondre sur bien des braves gens en débandade. Je me doute qu'il en arriverait de même s'il y avait eu à la dernière minute des Allemands en France qui voulussent revenir chez eux. Mais, ce jour-là, tous les Allemands étaient dans les casernes d'Allemagne. Ou ceux qui restaient en France y restaient à
notre service.
— Je suis confus... Je m'excuse pour mes gens... mais il faut bien couper toute communication entre deux pays qui se sont déclaré la guerre...
— Quand on m'a arrêtée, la guerre n'était pas déclarée.
— Ah... ceci... ce serait autre chose... mais c'est impossible... je ne dis pas que je ne vous crois pas... mais je vous assure...
MONSIEUR DE BERLIN Ui)
^- Même si vous disiez que je mens, cela serait vrai, vous savez.
Elle fait semblant de rire, pour atténuer son insolence.
— Après tout, cela a pu arriver... il se commet des fautes partout..'. Je ferai blâmer ceux qui vous ont ennuyée et je vous fais, de tout mon cœur, leurs excuses... et les miennes...
— Mon Dieu, coupe Misaine, je crois que je me fais mal entendre.
Et voilà le sourire de Misaine. Je la sens très triste, ou très méchante, en ce moment, et son sourire est le même, le même, le même. Elle parle d'une voix trop correcte, exaspérée en perfection. Qu'elle est belle avec ce petit souffle de colère qui siffle, loin, loin, dans sa voix, qu'elle est belle avec ce sourire, ce sourire...
— Vous êtes aimable de vouloir réparer le dommag-e dont il s'agit, reprend-elle. Vous y êtes venu sans trop de bonne g-ràce.
— Je le reconnais... Pardonnez-moi... j'ai beaucoup pensé à vous et je ne m'attendais pas à vous retrouver pour parler de ces...
— Rassurez-vous, il y a autre chose. Que mes bagages et ma voiture soient annexés par vos gradés, je ne prends pas la peine de m'en indigner, et si je veux être renseigne'e sur le sort de mes domestiques, je le serai, croyez-le, et ne
serais pas venue ici pour cela. Schreck suffisait.
— Dites. .
Je fais « la voix qui caresse ».
— Je vous ai dit qu'on avait arrêté monsieur d'Ascain, que vous connaissez.
— Ça, c'est autre chose. Avouez qu'il serait paradoxal d'envoyer des soldats à votre gouvernement.
— Il n'a plus l'âge d'être un soldat.
— Je dois à mon pays de l'empêcher de parler et de l'empêcher de fuir. C'est mon ennemi, Madame.
— Je croyais que les grands esprits n'étaient pas ennemis?
— Vous me comprenez, je voulais dire que de vous à moi...
— Oui. Vous avez le madrigal solennel. Mais que dirait-on, si vous laissiez monsieur d'Ascain...
— J'admire comme vous plaidez pour lui. Votre amitié doit lui être précieuse.
— Comme la sienne à moi.
— Oui. Eh bien, cette fois, elle se heurte à l'impossible. Je suis désespéré...
— Vous êtes ravi et je n'en suis pas surprise. Je commence à croire que mon meilleur ami est fâcheusement veillé. Ne peut-on le voir ?
— Vous pouvez lui écrire, Madame, mais je
ne vous jurerai pas qu'on ne lira pas vos lettres.
— Si je lui écris de France, lui donnera-t-on mes lettres ?
— Ouvertes.
— Gorrig"e'es peut-être?
— Vous avez l'intention d'aller en France, Madame.
-^ A moins que vos amis ne me fassent jeter dans une forteresse...
— Vous êtes libre. On peut vous obtenir un passe port pour Suisse. Vous voulez partir réellement '?
— Il conviendrait que je rejoigne mon mari, ne serait-ce que pour lui ôter l'angoisse de nous savoir ici.
— Votre mari... C'est vrai... et lui, est-il en âge de faire un soldat ?
— 11 est capitaine de réserve et part le cinquième jour de la mobilisation.
— Vous arriveriez donc trop tard.
— N'importe. J'aimerais qu'il me sacbe dans sa maison...
— A Paris.
— Non, celle des usines, à Arras.
— Je dis bien : vous arriverez trop tard.
— Que voulez-vous dire?
— Tenez-vous absolument à partir ?
— Je ne sais pas encore.
— A la bonne heure.
— Non. Pas « à la bonne heure ».
— Quoi donc?
— Où est mon fils?
— Au fait, ce Pierre Dié que je ne connais pas encore...
— Vous me l'avez volé.
— Moi, Madame ?
— Qu'est-il devenu ? Il a disparu. Qu'en at-on fait? Je veux savoir oii il est.
Elle est blême. Sa voix devient rauque. Mais ses yeux de brume sont clairs comme un ciel d'été : il y fait aveug-lant.
— Dites-moi oii est ce petit.
— On vous le dira le plus tôt possible. Je vous ferai porter la réponse.
— Répondez-moi. Voilà vingt minutes que je veux vous demander ça et j'ai peur, j'ai peur d'avoir peur, et pourtant j'ai bien du courage... on m'a dit... j'ai appris que trois jeunes gens... de l'âge de mon fils... se sont insurgés "contre une visite policière à leur domicile... ils ont crié « Vive la France »... On les a... on lésa... pauvres petits... est-ce vrai?
— Je crois que c'est vrai. C'est regrettable.
— Qu'on les ait tués?
— Non. Qu'ils aient crié.
— Alors... si... mon fils... si mon fils... criait...
maisj voyons, à cet âge, est-ce que ces paroleslà?.,, voyons... voyons...
— Mais, Madame, qu'est-ce ■ que vous imaginez? Rien ne porte à croire que votre fils s'est conduit aussi légèrement que ces galopins. Il a dû prendre philosophiquement la chose, surtout s'il a pensé que vous seriez courageuse dans ces ennuis inattendus... Lui avez-vous parlé?
— Non. Nous avons été séparés un peu brutalement par les soldats ... Je me suis retrouvée, un moment après, avec d'Ascain, et presque aussi' tôt, seule, au milieu d'un corps de garde.
— Eh bien, ne vous épouvantez pas. Je suis bien sûr que... Dites-moi, il a de l'amitié pour ce d'Ascain?
— De l'extase.
— Alors, il s'est dit : « D'Ascain dans un drame, c'est la résignation et l'ironie douce », et, dans le môme cas, il sera doux, souriant et résigné. Ni sur lui, ni sur d'Ascain vous ne devez avoir d'inquiétude pour ce qui est fait, et, dans l'avenir, comptez que je ferai tout pour leur épargner les petites misères de cette vie internée.
— Qu'est-ce que vous dites?
^ Vous pouvez donc, si vous y tenez, rentrer en France paisiblement.
— Qu'est-ce que vous dites ?
Elle est hors d'elle-même. Va-t-elle devenir
folle? m'arracher les yeux? Ce ne serait pas Misaine. Elle est magnifique et je sens qu'elle m'intéresse. Elle ne quittera pas Berlin.
— Qu'est-ce que vous dites? Mon fils prisonnier, ce petit, ah non, il va rentrer avec moi dans la maison de son père...
— Et quand les uhlans passeront, il s'embusquera derrière les persiennes, avec un fusil.
— Il a quinze ans.
— Il peut tuer des hommes. Et, il faut tout prévoir, si, par malheur, cette expédition dure plusieurs mois, croyez- vous que tous les jeunes gens ne seraient pas transformés e^i soldats ?
— Vous allez me le rendre.
— Non, Madame, cela n'est pas en mon pouvoir, mais je vous assure que je donnerai des ordres pour...
— Inutile, je veillerai sur lui.
— 11 ne vous sera pas possible de le voir. Mais vous pouvez rester à Berlin. Car vous ne parlez plus de gagner la Suisse.
— Croyez- vous que je vais rentrer sans mon enfant? Je rentrerai avec lui.
— Vous allez donc demeurer ici?
Je le savais bien. Le hasard m'a servi, car je n'avais certes pas songé à ce moyen de la retenir. C'est un moyen que j'aurais aimé imaginer.
— Vous allez demeurer ici.
— Non.
Elle s'est leve'e. Le bout de sa bottine bat le plancher rageusement. Elle crie :
— Je veux mon fils.
Je la prie de s'asseoir. Je l'oblige à s'asseoir. Elle dit encore, avec entêtement :
— Je veux mon fds... Je veux mon fils... Quel moyen de la raisonner?
— Écoutez-moi, Madame...
— Mon fils... N'est-ce pas simple et facile?...
— Écoutez-moi... Écoutez-moi... voyons, c'est ridicule de se faire du mal... Vous, si intelligente... si raisonnable... Madame... laissez-moi dire, Madame... là... vous allez voir comme vous exagérez...
Elle se calme un peu. Elle se force à être calme. Elle me regarde, mais comme son regard semble vide soudain. Cette lumière ravagée qu'elle a dans les yeux, cette détresse nue, tout ne fait que l'embellir.
— Écoutez-moi... quelles sont ces craintes, à quoi vous vous abandonnez ?... Votre fils a été arrêté... oui... oui... et rien ne peut faire que cela ne soit ainsi... mais vous n'êtes pas une femme comme les autres... vous n'êtes pas une mère comme les autres... vous étiez prête à laisser ce jeûne homme dans une famille et dans un
collège de Berlin, pendant plusieurs mois... dites-vous qu'il n'y a pas de différence... que, s'il y a moins de confort et d'agrément... que, même si c'est une épreuve pour lui... une épreuve, disons prématurée, oui... eh bien, il n'en tirera qu'un grand bien... quelques jours de captivité lui en apprendront plus que les avis les plus avertis de l'enseignement le plus moderne... comprenez- vous ?,.. comprenez-vous ?.. .
Elle n'a pas l'air d'entendre. Elle se tait obstinément, et tout son front têtu semble se coller au mur d'une absurde idée fixe.
— Quand me le rendrez-vous ?
— Il ne s'agit que de quelques jours. Ne vous effrayez pas, c'est peut-être une guerre inouïe, mais la plus éclatante marque de cet événement sera sa brièveté, qui lui donnera dans l'histoire l'air d'une simple expédition... Songez, Madame, de quelle inconséquence votre pays s'est rendu coupable depuis quatre ans... Le voici, maintenant, jeté malgré lui dans l'équipée oii l'orgueil d'un petit peuple de l'Orient nous entraîne... Ne vous lamentez pas sur la France... Quand les troupes allemandes auront atteint les murs de Paris, que nos officiers auront caracolé sur vos avenues et que nos banques auront mis vos finances à la raison, tout rentrera dans l'ordre...
VOUS voyez que, bientôt, vous et votre fils, serez libres.
— Bientôt... Bientôt...
-7 Dans un mois peut-être... dans deux mois au plus... tout ce qu'il faut faire sera fait... et la. force soudaine de l'empire allemand sera imposée à ses voisins, à ses ennemis, à ses conquêtes. ,-r-
EUe se cabre :
— Comptez-vous déjà la France parmi vosconquêtes?
— Moralement, oui.
— Vous allez un peu vite.
— Nous allons très vite... A n'importe quel prix, la masse formidable brise l'obstacle imbécile qu'un état minuscule a suscité... La déloyauté candide d'un neutre a fait un rempart avec Liège, avec Namur, avec des kilomètres de terre et des milliers d'exaspérations... Qu'est-ce que cela devant la ruée des hommes, des canons, et de la volonté oiî Dieu nous tient?... On perdra quatre jours, mais on passera, et Lille est au bout, avec les clefs de la France et de Paris.
— Lille, si vous voulez, et peut-être un coup de main vous l'obliendra-t-il, mais Paris est moins facile!
— Fût-il impossible...
— Si vous étiez maître déjà de cet avenir
triomphal que vous dites, et d'abord maître de vous, vous n'auriez pas peur.
— Peur?
. — Vous avez peur. Est-ce autre chose que de la peur, ces ordres monstrueux que vous donnez?... Si, ce sont des ordres! Vous avez voulu... vous... vous, et pas un autre... vous avez voulu ces emprisonnements de femmes et d'enfants... vous avez voulu ces assassinats oii vos policiers se réjouissent!... Vous avez voulu la trahison et le mensonge... et si vous étiez fort... si vous vous sentiez fort... vous ne vous jetteriez dans ces laideurs dont vous sentez déjà le poids funeste... Quand on fait une expédition... comme vous dites... une descente en armes... on va droit au but... et l'on ne commence pas par terrifier des mères et fusifler des gamins... comme si on craignait que ses armes n'aient pas le temps do servir. C'est de la peur... c'est de la peur... c'est de la peur...
— Allons... taisez-vous... ce n'est pas de la peur... vous ne savez pas... est-ce que c'est un peuple qui a peur ?. . .
— Il ne s'agit pas du peuple, mais de vous... Je ne sais pas si votre peuple a peur... Ça viendra... Mais, vous, vous avez peur...
— Non... je n'ai pas peur... je n'ai pas peur.. Ge n'est pas de la peur...
— Qu'est-ce que c'est?... de la folie?... c'est bien possible... de la folie... C'est de la folie...
— Assez... Pas ce mot... C'est stupide... Quel mot!... quel mot! assez!...
Elle rit. J'ai chaud. Qu'a-t-elle voulu dire ?
— Madame... Madame...
J'étouffe un peu. Mais il faut qu'elle me laisse parler. Je ne peux supporter qu'elle parle de la sorte, avec ce visage-là.
— Madame... voilà... voilà... vous vous servez de mots... de mots... comprenez que je suis navre', moi, navré de votre ennui, et que si je pouvais, si j'étais maître de mes actes j'aurais mis en liberté votre fils immédiatement, mais je ne peux pas; je dois, plus que tout autre, obéir aux ordres que j'ai donnés. Voyez que ce n'est pas ma faute et ne vous laissez pas aller à dire des choses qui dépassent votre pensée.
— Mais elles ne dépassent pas...
— Si, si. Vous parlez de peur, et vous savez très bien que ni moi ni personne n'avons peur.
— Alors si ce n'est pas de la peur...
— Non^ ne répétez pas l'horrible... l'horrible... Mais elle va répéter :
— Alors... alors.,, c'est... c'est...
Je crie :
— Non!
Je sens que j'ai voulu crier et que je n'ai pas
crié. Quel son étranglé a pris la place du cri? Un grand frisson me secoue. J'ai froid jusqu'au fond des os et jusqu'au fond du sens. J'appuie mes mains à la table devant quoi je suis assis, car j'ai failli tomber en avant. Je n'entends plus, mais ce ne sont pas des bourdonnements, ce n'est pas un vacarme, c'est le vide dans ma tète et il me semble qu'il n'y a rien et que je ne suis rien. Il fait gris devant mes yeux, un gris froid, 011 passent, d'un vol rapide, de grandes flammes noires, des ailes peut-être, des ailes très longues et très minces, souples comme des lanières, vite, vite, trop vite. Je n'ai pas mal, le froid m'engourdit, l'ombre est autour de moi, je ne me rends plus compte que je m'arc-boute, ni seulement que je suis dans mon cabinet et dans la vie. Plus rien. C'est un néant presque agréable oii je vague, et c'est long, interminable, toujours semblable pendant des années et encore des années. Puis j'entends un bruit de clairon, une porte qui claque — très loin — une petite toux — très près — et le brouillard que je vois devient rose, blanc, s'évapore, se transforme en contours précis de meubles et en couleurs connues. Combien de temps suis-je resté, les poings à ma table et l'esprit perdu? La lumière du dehors n'a pas changé. Et, devant moi, de l'autre côté de la table, il y a un visage de femme
OÙ l'ironie et la pitié se mêlent, pour attendre, pour interroger, pour commander peut-être...
Je regarde une pendule machinalement.
Cet étourdissement n'a pas duré une minute !
Misaine est impassible. Le sourire que je croyais voir sur ses lèvres en revenant à la réalité n'est que le souvenir de son sourire intéressant. Et ses yeux sont redevenus muets.
Elle ne s'est peut-être pas aperçue de ce qui s'est passé. Pourtant quel désordre physique en moi! Je me suis cru perdu. Je ne sais comment j'ai pu m'empêcher de rouler à terre et je tremble de tout mon être. J'ai encore très froid.
11 faut que je parle.
— Je vais tout vous dire, Misaine...
Elle sursaute.
— Quoi ?
— Je vous demande pardon... C'est un nom pour mes rêves... Madame... Ce que je vous dis, Madame, je ne me croyais pas capable de le dire à qui que ce fût... Écoutez... Écoutez... Je ne suis plus... je cesse d'être celui que j'ai été... Au moment où je vous ai rencontrée, je devenais un autre... les événements n'ont pas laissé cette transformation s'achever... Mais je dirai cela tout à l'heure... Ne croyez pas... n'imaginez pas... comment vous expliquer?... J'ai passé des' années à lutter pour un but, pour des idées... Je
m'étais entouré de grands esprits et d'iiommes actifs... je savais oii j'allais... tout un passé de militarisme, d'orf^ueil sans contrôle, de marche en avant, j'avais à le continuer, et, de toute la violente jeunesse qui clamait en moi, je m'y suis efforcé. Je ne peux pas, je ne pourrais en aucune circonstance le regretter, puisque l'hénitage qui m'était donné s'est accru en richesse, en intelligence, et va s'accroître cette fois encore en gloire magistrale. Mais toutes ces idées que j'ai imposées et que des millions d'êtres s'emploient, d'enthousiasme, à répandre et à féconder, tout cet idéal de domination, je n'en suis plus que le spectateur... A d'autres, le soin, ou, au moins, la joie cl'y veiller. Moi, j'ai fait ce que j'étais destiné à faire, et je veux, je dois m'éloigner de ces excès généreux...
Comme je parle lentement ! Et cependant, l'on dirait que Misaine fait efTort pour comprendre. — Laissez-moi encore parler... Je n'ai pas dit... je ne vous ai rien dit... Tout cela e^ connu... Pas sous cette apparence... mais on sait que je change... et que, si, de plus en plus, je dis les mêmes mots, publiquement, et approuve mes collaborateurs, quand ils les répètent, je n'apporte plus la même passion à cet apostolat national... Et cela fait dire quelquefois que je suis incohérent... cela fait même dire... ah mais.
je vous en prie, ne le dites plus aujourd'hui...
Je respire mal. Je souffre. J'ai pourtant un amer plaisir à m'expliquer.
— Ma famille, voyez-vous, je veux dire ma race, mes aïeux, ont souffert d'être orig-inellement barbares. Car le sang- qu'ils ont mêlé à leur sang-, voici trois siècles, était âpre et brutal, et cela fait que nous sommes tous brusques jusqu'à la violence. Ce ne sont pas des barbares ! Ce sont des impétueux, et, quand on a mis entre leurs mains des armes, ils ont tué parce que leur corps était insoumis à leur âme, et qu'il fallait cuver la trop vig-oureuse fierté du sang que leurs veines avaient bu. Ce sont tous... Tenez! vous connaissez un vieux portrait qui est à Potsdam ?. . . C'est Frédéric II, le vieux roi philosophe, en uniforme bleu et jaune, avec un tricorne démesuré, son fard aux joues et sa bonne perruque. Il erre dans un salon de Potsdam en jouant de la llùte. C'était un artiste... C'était le roi sévère, devant qui tout marchait au pas re'glementaire et qui menait, aussi rudement que ses g-renadiers dociles, vos philosophes les plus audacieux et vos médecins eux-mêmes. Mais il jouait de la flûte et il faisait des vers, et il composait, et I il peig-nait, — à cause de la maladie... Misaine me regarde avec efl'arement.
— Oui, oui, oui, Madame, la maladie, c'est la
maladie qui a sauvé notre race de sa violence dangereuse, qui nous a appris à dompter cette violence et à la doser, en hommes sages. La maladie s'est insinuée dans la race et l'a conquise peu à peu; le trisaïeul, le bisaïeul, l'aïeul, le g-rand-père, tous ont été durement frappés, et, peu à peu, tous ces héros que le mal re'duisait à être, non des vaincus, mais des hommes, ont modifié l'aspect de notre destinée. Comprenezvous?... Il fallait que la force aille jusqu'au bout et s'épanouisse... mais il fallait que la pense'e éclate et que nous aboutissions parmi d'ardentes fureurs à notre but de poètes et de philosophes... eh bien... eh bien... moi... Moi...
Misaine sourit.
— Pourquoi riez-vous? dis-je rudement.
— Continuez, demande-t-elle.
Elle sourit encore, puis redevient impassible.
— Moi, je suis le grand aboutissement de cette lutte perpétuelle. L'orgueil et la force des aïeux se sont réalisés totalement avec moi. J'ai poussé au paroxysme l'exécution des grandes ambitions de maîtrise et de réalité, si ardemment que je dois encore une fois agir avec ceux qui agissent, comme si j'étais toujours le porte-parole d'un génie guerrier, qui s'est épuisé en moi et qui agonise dans l'immortalité de ces derniers spasmes... •Cela, cette force, je l'ai menée jusqu'au bout...
mais, si je suis le premier qui ait atteint cette splendide exagération de matérialisme, je suis, le premier à re'aliser l'idéal pensif oii mes descendants pourront se livrer sans écartèlement.
— Ah, dit-elle légèrement.
— Oui, c'est que, de tous, je suis le plus malade, je porte peut-être le faisceau de leurs tourments et je ne suis pas un malade qui s'ajoute à des malades, je suis le malade de la race ; je suis tous les malades de la race. Pouvezvous nommer une famille illustre à travers les siècles, pour qui l'histoire soit pareillement obligée de cataloguer, à côté des généraux qu'elle a suscités, les médecins dont elle a fait usage? L'histoire parlera-t-elle de mes médecins? Parlera-t-elle de mes officiers ? L'histoire parlera de moi et de personne autre. Ne sentez- vous pas que je les résume tous?...
... Toutes les aspirations militaires ont abouti à moi ; tous les efforts intérieurs s'avouent en moi, en moi le malade... Et, cela, vous ne le répéterez pas, parce qu'il est incroyable que je parle de la sorte et que c'est un secret, à jamais, entre vous et moi... ah, l'on dit volontiers dans les petits livres, parus à Berne ou à Bruxelles, que je paie de quelques discrètes infirmités une fohe d'une heure, qui a marqué, rongé et tué celui qui est venu avant moi. Mais je vous dis, moi, que
celui d'avant le dernier est cause que mon sangest impur, et, aussi, celui qui est venu avant l'avant-dernier. Tous, avec tout ce qui les a gangrenés et ravagés, depuis même ce grand accueilleur de réfugie's qui épousait des empoisonneuses, pour crever de goutte et d'hypocondrie! Misaine s'est levée. Elle parle vite.
— Mais je ne veux pas savoir. Vous n'avez pas à me dire ça... je ne veux pas. ..
— Taisez-vous, il faut m'entendre. Je vous dis qui je suis : votre attitude, votre espèce d'insolence distinguée tout à l'heure, m'a blessé et... surtout... le mot que vous alliez dire... Et, si quelqu'un doit savoir la vérité, c'est vous... si... si... vous... vous seule... apprenez encore... il n'y a pas de fous... voilà... ne dites rien... Il n'y a pas eu un fou dans cette famille... il n'y en aura pas,.. Les cerveaux ont toujours été en ébullition, à cause de cette lutte perpétuelle entre le goût du rêve et la nécessité physique de l'action : le rêve s'est dégagé, se libère avec moi, grâce à tout ce qui les a dévorés et à tout ce qui me dévore. J'ai toutes les misères qu'ils ont eues, mais je n'ai pas, je n'aurai pas celles qu'ils n'ont pas eues... Je vous dis que je suis l'esprit le plus clair et le plus droit de tous, puisque c'est moi qui ai le plus souffert dans mon corps...
J'ai un frisson par tout mon être, comme si
j'allais rire nerveusement, terriblement, mais je me cramponne à la table encore, et je parle plus doucement. Misaine est effrayée.
— Qui me prouvera qu'un seul de ces forts esprits ne 'doit pas sa santé morale à la souffrance? Comme si le mal dissipait les fumées d'une pensée désordonnée, le moment de leur vie où ils ont été touchés, est devenu un moment de clarté nouvelle. Il n'y a pas eu autre chose, quoi qu'on dise, et les nombreuses misanthropies de ces chefs sont l'orgueilleuse modestie de ceux que le génie isole. Vous vous imaginez qu'ils se sont usés en aimant trop les femmes, ou trop les hommes, ou trop l'alcool, au point d'en subir les plus grossiers outrages. Ils s'y sont élevés. Et de génération en génération, la méditation s'y est faite surhumaine ; onles a vus cloués sur des fauteuils, enfermés dans leurs châteaux, retirés dans une cellule, mais vous devez songer que la philosophie, la poésie, la musique, l'art dans ce qu'il a de plus haut, ont gagné au martyre de ces condamnés... Voilà que j'ai tous leurs maux, voilà que je suis le souvenir torturé de toutes leurs tortures, mais je rachète tout, en portant tous leurs esprits dans le mien t Comprenez-vous pourquoi je suis un tel musicien, un tel peintre, un tel penseur? C'est que je suis hors de mon corps, et, depuis l'aïeul lointain
qui voulait dépasser Louis XIV, depuis celui qui tenait tête à Napoléon, j'ai gravi des degrés. Il y a eu bien des remèdes qui n'ont pas guéri, bien des soins qui n'ont pas soulagé, mais il y a eu l'extase inattendue de la pensée libre audessus des choses, au-dessus des hommes... Dieu est avec moi.. . voilà... voilà... qui je suis, qui ils sont... de la lumière, de la lumière, de la lumière, et je suis plus grand qu'eux, parce que j'ai atteint le moment résolu pour le rêve et le silence... un rêve, de la pensée, pas autre chose... Il n'y aura pas eu un fou dans l'histoire de cette marche vers le génie.
Voilà. J'ai parlé. Je suis content d'avoir dit à Misaine tout ce que je devais lui dire. Je crains d'avoir laissé crier toute ma pensée en désordre.
— Oii allez- vous ?
Elle gagne la porte.
— Vous voulez sortir ?
— Oui, je n'ai plus rien à faire ici.
— Je vous demande pardon, mais je n'ai pas tout dit.
— Tout cela n'a rien à faire avec moi, je suis indiscrète en vous écoutant.
— Non, je ne peux le dire qu'à vous.
Elle me regarde fixement. Elle cherche au fond de mes yeux tout ce qui bondit pêle-mêle et veut sortir, éperdument.
MONSIEUR DE BERLIN l'99'
— Peut-être ferez-vous bien de vous reposer. Pour moi, puisque je n'ai pas obtenu ce que n'importe quel être humain...
— Misaine... si, je dis : Misaine... ne me défendez pas... Misaine, je vous ai crié tout cela, parce que c'est vous qui avez marque' ce changement... 11 était prêt, il était fait peut-être... Mais, en vous voyant, j'ai senti que je n'étais plus le soldat, après l'avoir été totalement par tous mes héritages militaires, et que je devenais celui qui pense^ qui dépassera même l'art et la forme pour toucher au cœur secret du rêve définitif.
Elle se mit à rire.
— Vous avez aussitôt agi selon votre âme neuve.
Je gémis :
— Non. Et c'est votre faute.
— Bah!
— Il fallait venir, je vous ai fait cherchèr,vous êtes partie, pourquoi? pourquoi? Si je vous avais vue, j'aurais su être moi-même, le grand moi capable de renoncer à la violence terrestre, au risque même de compromettre la gloire de ce pays, qui court k son but. Pourquoi n'êtes-vous pas venue ?
Elle reprend son dur visage.
— Je vous jure que le temps n'est pas heureux pour plaisanter avec moi.
— Je VOUS dis, je vous crie que si je vous avais vue, j'aurais été sûr de moi et de ma libération intérieure.
Elle persifle.
— C'est spirituel, vous savez, dès que vous accostez à la lumière divine, vous avez besoin d'une femme pour bavarder.
— Misaine, l'ancien Dieu, le Dieu pas mort, est triple. Il a trois visages, le Dieu du Nord, un visag-e auguste de sage, un visage glacé d'idole sanguinaire, un visage féminin. De ces trois visages, je connais depuis longtemps quels sont les deux premiers. Je n'avais jamais vu l'autre. Il a fallu que je dîne sur un yacht français et que je vous rencontre. Je vous regardais d'abord sans savoir qui je regardais en vous. Quand vos mains étaient sur le clavier, je n'osais poser les yeux que sur vos mains, qui sont belles. Et, de la soirée, je n'ai essayé de m'attarder devant votre front et vos yeux et votre sourire. Ce n'est qu'en vous quittant, au moment où le canot s'éloignait de V/rène, que je regardais cette forme mince accotée au bastingage. Je ne pouvais plus distinguer vos traits dans la nuit, mais, à cette minute, je vous ai vue telle que vous êtes et telle queje vous attends et je n'ai pas cessé de vous voir tant que le canot me ramenait...
Un grand silence.
Il y a sur la figure de Misaine une nuance d'amusement et surtout un étonnement qui va jusqu'à l'inquiétude.
Elle se lève résolument.
Je veux l'arrêter :
— Ne me direz-vous rien ?
Mais elle ne montre point de hâte.
— Misaine...
Et elle :
— Il ne faut plus parler de Misaine, dit-elle doucement, comme on gronderait un enfant. Il ne faut plus parler de tout cela. Je crois qu'il valait mieux ne pas parler de tout cela.
— Allez- vous me laisser ?... Je suis à la merci d'une pareille faiblesse, si votre visage n'impose pas en moi le rêve profond qu'il m'a révélé.
— Je ne suis rien, je ne peux rien et vous vous trompez. Vous êtes celui que vous avez toujours été, absolument fier de ce qu'il n'a pas empêché et de tout ce qu'il est prêt à commettre.
Elle rit méchamment.
— Je suis prêt à ne rien commettre. Ce qui est fait va suivre son cours, puisque c'est un torrent délivré de ses écluses. Mais moi je serai celui que je vous ai dit et qui ne se connaîtrait peut-être pas sans vous.
Elle s'incline. Elle va sortir.
— Que ferez-vous alors ?
— J'obéirai à la grande sagesse.
— Essayez.
— Je suis prêt. ,
— Rendez-moi mon fils.
— Ah, ce n'est pas possible...
— Parce que ?
— Hé ! que dirait-on ?... en ce moment je ne puis pas... je ne puis pas...
— Allons, gardez-le, et soyez satisfait de la douleur humaine. C'est celle des autres qu'il vous faut et non la vôtre, et la folie de vos aïeux, la folie qui se rue sur vous avec trois siècles d'horreur, toute la folie de la race...
— Non... Non... Misaine.
Je hurle. Elle referme la porte qu'elle ouvrait déjà. On a entendu ces cris. Je devine des gens aux portes.
— Misaine... Misaine...
Je râle.
— Misaine... qu'avez-vous dit ?...
Je ne peux plus parler.
— Voulez-vous me permettre de me retirer ?
— Non... non... Misaine...
Oh, que c'est douloureux de parler avec ce cercle autour de la gorge.
— Misaine... écoutez... approchez-vous que je me fasse entendre... Misaine...
— Non ! « Madame », corrige t-elle.
— Soit... Madame... Madame... Je vous rendrai votre fils... pas aujourd'hui, dans deux ou trois jours... enfin, il ne faut pas qu'on le sache... vous vous cacherez... on vous avertira de sa libération... ah ! ce sera difficile... mais c'est dit... je promets... je promets... mais dites... vous ne partirez pas aussitôt... dites...
— Vous me le rendrez ?... Vous le jurez ?
— Oui, oui... dites-moi...
— Et je le verrai demain ?
— Oui... c'est cela... je ferai chercher où il est... on vous dira demain matin...
— Vous me jurez ?...
— Oui... 31adame... oui, oui... et vous allez me promettre, vous...
— Je n'y croirai que lorsque je le verrai.
— Vous doutez de ma promesse ?
— Je ne sais pas. Adieu. J'attends.
— Vous reviendrez ?
— Je ne sais pas. Je veux mon fils.
— Misaine...
Elle sort. Je n'ai |pas la force de m'éloigner de ma table. Il y a des ailes noires, de grandes ailes noires qui battent devant mes yeux.. .
Berlin, 12 août.
Toujours ce voile à mon regard... 11 paraît que nul ne s'en aperçoit, mais quel supplice ! Je suis incapable de penser, de réfléchir, d'agir. Parfois, je tends le poing devant moi, comme pour crever ce voile qui me gène.
Un voile noir, non, pas noir, violet, un voile noir, derrière lequel il y aurait un voile rouge. Ah, qu'on ôte ce voile noir.
Le voile rouge ne me gène pas.
Berlin^ 14 août.
Je ne dors plus, mais je vois clair.
Le meilleur moment de ma journée esl le point du jour, où le ciel devient rose, inondé de sang jeune et frais.
Aix-la-Chapelle, 16 août.
Liège est une ville allemande maintenant.
Aix-la-Chapelle^ 18 aoilt.
Je sais que la terre belge sent bon le labour et les fleurs. Mais les plates-bandes de l'iiorticulteur appartiennent aux chevaux écumantS'» et' les soldats allemands dorment, le soir, vivants-ou' morts, dans les sillons qu'ils ont possédés comme' un soc irrésistible.
Aix-la-Chapelle^ 22 août.
Dinant secoue sur la Meuse les dernières étincelles de son agonie. Les canons résonnent à toutes roues et à pleine ferraille, dans les rues de Bruxelles. Un grand choc bouscule l'ennemi vers Charleroi. Un autre choc vers Nancy.
Aix-la-Chapelle^ 21 août.
La France va être allemande.
Aix-la-Chapelle^ 28 août.
Je ne me suis jamais aussi bien porté.
Jamais non plus, je ne me suis senti à ce point hors la vie.
Et hors les hommes. Qui suis-je donc ?
Je dors à peine, je me dépense gravement et j'ai toujours une sorte de calme physique, semblable à la torpeur douce que donnent les stupéfiants.
Tous, autour de moi, s'exaltent au contact de la colère victorieuse. Moi j'obéis à cette colère, mais je suis réellement aussi calme qu'on peut l'être. Un peu irrité parfois que les événements n'aient pas un train plus rapide, je me plais naturellement à sentir ce mouvement de conquête.
La guerre, le feu, la mort, voilà des choses simples, et parmi lesquelles je suis fortement à mon aise.
Impression confortable, en somme.
MONSIEUR DE BERLIN ISl
Aix-la-Chapelle^ 29 août.
Oq me fait parvenir, avec bien du retard, un rapport de Schreck, général attaché à l'armée, de mon fils, qui me signale un cas amical.
J'aurais promis à une dame, qui s'appelle Marie Dié, de mettre en liberté son fils, Pierre Dié, interné je ne sais où et de les laisser passer en Suisse tous les deux.
Je me souviens. C'est un jour que j'étais malade.
Je ne savais pas ce que je disais, ce jour-là.
Aix-la-Chapelle, 30 août.
Je retrouve sur mon bureau ce papier de Schreck concernant Misaine Dié. Il est réel, je m'en souviens, que j'ai promis de délivrer ce gamin et que je n'ai rien fait pour cela.
Ce Schreck a raison de m'en reparler. Qu'il soit fait selon ma première promesse.
Non pas que je tienne à exécuter une chose absurde que j'ai dite, mais je pense à Misaine, et il me plaît d'être généreux avec elle.
Misaine, visage mort dans ma pensée, visage qui pouvait être vivant, qui pouvait être toute la vie...
Pourquoi n'a-t-elle pas compris?
Tant de philosophie se réahsait pour moi en ce masque pâle, au sourire d'outre-pensée. Je lui ai dit de rester. Elle n'a songé qu'à de petites chimères patriotiques, alors qu'un rôle immense lui était dévolu. Elle ne s'en est pas doutée peutêtre. Mais, moi, me suis-je trompé?
MONSIliLR DE BERLIN
Elle est venue trop tard, d'abord. Puis, étant venue, elle devait rester. Ce viol, que nous avons entrepris, elle l'eût empêché avec un mot. Et c'était une jouissance énorme, que d'étrangler brusquement tous ces étrangleurs, mes amis.
Il n'en a pas été ainsi. Il est dit que la figure de femme que les siècles m'avaient promise, n'aura pas son heure. Je n'aurai donc pas mon heure, moi, qui de'pends d'elle.
Laissons aller les choses; mon accablement, inquiet au moment de l'apparition qui pouvait le sauver, se déchaîne, morne et farouche, comme si majeunesse le fouaillait.
Ne pensons plus à cette femme rencontrée. Qu'elle reste dans le trou où elle se terre, et qu'on lui jette son fils, si elle veut. Je signerai l'ordre spécial, un de ces jours.
... Il eût été convenable de faire disparaître ce garnement...
Un fils d'officier, un fils de Française, une haine adolescente, qui venait, sans amour, dans le pays des sages et des forts...
Je signerai, un de ces jours.
Aix-la-Chapelle, 31 aoiif.
Nos soldats occupent Amiens.
Que tout cela est lent !
Aix-la-Chapelle^ 2 septembre.
Les siècles, accumulés depuis la création universelle, ont vu bien des hommes forts s'imposer aux autres. Combien peu de ces maîtres étaient prédestinés à la grande maîtrise f Lesquels furent desconque'rants? Peut-être une douzaine. Peut-être deux ou trois.
Peut-être personne.
Conquérir, ce n'est pas, je le jure, pousser devant soi des troupeaux d'hommes en armes au long d'interminables lieues, et ce n'est pas davantage accepter la servitude des vaincus et des obéisseurs. La pauvreté des triomphes sanglants ou faciles, que l'histoire célèbre machinalement, ne vaut pas qu'on l'imite. Une couronne que Ton prend règne par l'e'clat inédit qu'on lui donne, si l'on sait abolir l'inutile souvenir de son ancien pouvoir. Posséder un sol pas à pas et dilater un petit cercle de frontières jusqu'à l'infini, c'est de quoi réaliser un bel orgueil
humain, mais il faut que toutes les routes où les vainqueurs ont passé, soient possédées éternellement de ce passage et en portent la mémoire; et il faut que les frontières neuves, clouées aux extrêmes limites, demeurent à jamais, quel que soit un jour le changement des choses, une trace vivante de ceux qui les auront clouées.
Conquérir, c'est marquer.
L'armée d'Allemagne mérite aujourd'hui qu'on l'admire, mais on ne doit pas l'admirer d'avoir, en peu de jours, forcé un dur obstacle, près des villes, et obligé les envahis de disloquer leur opposition. Le drapeau scellé du grand aigle flotte sur les hôtels de ville et sur les forts impuissants, et des milliers de combattants ennemis sont en fuite. Ce qui vient d'être fait est inoubliable, parce que la victoire, familière à d'autres jadis, ne fut jamais si belle et ne le sera jamais plus. Elle est entrée dans la terre même et dans le cœur des éléments, et le sol où nous marchons est marqué de nos pas désormais. Les soldats alle.mands mettent une signature sur les pays conquis.
Cette griffe, nette comme ces chiffres qu'on écrit d'un fer rouge sur l'épaule des condamnés, quelle armée humaine l'a jamais posée? Il n'y a pas eu encore semblable armée de conquérants.
Chacun de ^es soldats est un chef. Chacun de
! ses chefs est un soldat. Tous obéissent à tous, et tous commandent à eux-mêmes. Ils sont autant d'arme'es complètes qu'ils sont d'individus. Et toute l'armée, formidable, diverse, est unique, comme si un seul être marchait cette marche étonnante.
Ainsi, l'ofTicier ne diffère de ses hommes qu'extérieurement. En lui, comme en eux, s'exalte la discipline, qui confère à chacun, par lambeaux, la volonté suprême de leur maître. En tous est le génie de la victoire.
Comme ils vous ont marqués, pauvres gens! C'est qu'ils avaient faim de votre humiliation totale, c'est qu'ils étaient partis pour vous piétiner.
Il y a des morts de toutes parts. Il y a, sur les routes et dans les champs, la puanteur des cadavres oubliés et, les soirs de bataille, des formes noires vont prendre sur les morts, l'argent, les armes, les habits et les lettres de femmes, dont les hommes se font une lecture qui les porte à rêver.
Il y a des villes. ,
Petites villes, villages, hameaux, grandes cités, on vous envahit magnifiquement. La stupeur idiote des gens ne fait pas regretter le temps perdu à rédiger les proclamations. On leur demande, pour que les habitations soient
inviolées et les habitants respectés, de verseï dans un délai impossible, une somme exorbitante. Le frisson d'angoisse qui courbe le dos devant ces affiches, quelle joie, et cela en vaut la peine! Et puis on risque toujours de voir la somme entière payée à l'heure dite, ce qui est une formalité bien agréable.
Cela n'empêche pas de fusiller quelques groupes d'imbéciles et de visiter leurs appartements.
Le soldat allemand n'est pas un maladroit. 11 sait ce qu'il doit prendre. Et le butin dont il s'encombre mérite toujours l'attention. De là, viennent souvent des rixes dans le rang, mais il résulte généralement delà querelle que celui qui avait trop pris en donne à celui qui a fait une chasse moins brillante. C'est la fraternité forcée .
Ce sont des canquérants tranquilles, mais leur tranquillité étonne, car elle est terrible. Ils vont droit à leur convoitise et s'emparent avec autorité. Ils sont nés propriétaires de ce qui n'est pas à eux.
. Pourquoi attendraient-ils que des geiunards absurdes leur donnent les clefs? Un coup de pied, dans la porte, une volée de crosse sur la vitre, et la boutique ou la maison ont un maître. Et ils se j promènent dans ces intérieurs ,avec l'ingénuité
puissante des héros de vieilles ballades. Les tiroirs sont expertisés en un clin d'oeil. Les meilleures cachettes, ils les découvrent avec leur flair inouï, avec, aussi, le revolver appuyé à la tempe des bonnes gens. Les magasins écoulent leurs marchandises, selon un mode nouveau. Ce seront des cadeaux pour les femmes de ces braves qui recevront, avant l'époux lui-même, des bibelots, des potiches, des outils, des parfums, des chaussures, des montres et des bracelets. Mais il devrait y avoir un plus grand nombre de bijouteries dans toutes les petites ; villes. Il y a tant de soldats allemands....
Ils ne pensent pas seulement à leur ménage et leur nature rêveuse les mène à jouer moins ambitieusement. On les voit piller, me dit-on, les épiceries, comme cette compagnie qui emportait des œufs par sacs, et ils les gobaient crus en marchant, de sorte que leurs mains et leurs mentons ruisselaient pittoresquement de longues traînées jaunes. Spectacle homérique.
Semblables, ces Bavarois, fous de gaîté à la vue d'une confiserie, et se coupant les mains aux vitres brisées, pour rafler les pâtes de fruits et les pots de confitures, qu'ils se versaient aussitôt dans la bouche.
Rien n'est beau comme la franchise de ces actes directs, où l'homme est l'homme, rien de
plus, rien de moins, spontanément. Foules avides de mon pays armé, votre appétit de possession m'enchante et me ressemble et je suis toujours avec vous dans ces invasions brusques aux boutiques, 011 vous improvisez d'héroïques banquets.
Les gradés pensent à eux, à leur famille, à leurs maîtresses, mais à la patrie aussi. Le haut commandement des garnisons et du vaste étatmajor impérial de Berlin se réjouit des chariots qui viennent de là-bas par longues files. Les géne'raux qui ont habité un château ou même une vieille demeure, se souviennent généreusement qu'ils ont des supérieurs; et la belle argenterie, avec, par-dessus le marché, les vieux bahuts qui l'enfermaient, vient meubler la Saxe et la Prusse. Les tapisseries, les phonographes, les pianos, ah! tout ce qui est beau, tout ce qui a une beauté confortable, pourquoi le négliger dans ces demeures guettées par la bombe ou l'incendie? Les grands chariots, émouvants à voir comme les lentes carrioles antiques, sont chargés de tout ce qui est fait pour nous et tout ce que nous attendons. Cela est beau avoir passer.
Les jeunes officiers sont les plus habiles. Ils savent occuper une maison, comme les gouverneurs d'une colonie. Etre jeune et nerveux, se sentir chez soi dans une habitation dont les
locataires viennent à peine de fuir, à moins qu'ils ne soient parqués à l'étage supérieur, et alors c'est exquis de deviner qu'ils tremblent, l'oreille collée au plancher! Occuper la maison, quel art, et quelle douceur d'entendre le pas rude des ordonnances racler l'escalier ou rôder dans la cuisine, pleine d'un fumet déjà savoureux. Le genou de l'estafette qui pousse la porte, le sabre jeté sur le canapé oij il y a des fables brodées, les noms écrits à la craie pour dire auparavant le titre du vainqueur, le vieux chien gâteux accroupi dans un coin du corridor, près de l'escalier et pleurnichant, et hésitant à défendre le cabinet de son maître ou la descente de la cave, que de détails charmants...
Et c'est le dîner, et c'est le vin. Il faut manger pour mieux sentir la vigueur du sang qui nous trotte par le corps. Il faut boire. Il faut boire énormément. On est trois, quatre. Les bouteilles ' se vident en un clin d'œil et vont faire un tas de verre brisé dans un coin du salon. Ce sont façons de prince. Mon fils est charmant dans ces cas-là.
Au dessert, on se jette sur les coussins, en ouvrant son dolman à la fraîcheur du soir. Lun fait l'inventaire des armoires et revient avec des rires. Est-ce la distribution des bijoux? Oui, et la distribution des billets de banque et
la distribution des titres, et surtout la distribution des robes. On enverra aux dames de Berlin des modèles de toutes sortes. C'est bien ennuyeux que tant de femmes s'habillent simplement. Les dames de Berlin aiment les robes luxeuses et leurs^^ officiers savent que ces envois les feront aimer. Si capables de comprendre le goût de la toilette, qu'ils essayent toujours les robes avant de les envoyer et ils sont beaux, ma foi, ces garçons, avec un buste important et des hanches rondes sous la soie bien coupée oii ils se cambrent. Gloire et vin, chants d'Allemagne, grandes glaces devant quoi on se déshabille, ah! la joie violente de ces jeunes gens...
L'âge et mon nom, et le rôle qui m'astreint aux cartes et aux graves soucis ne me permettent pas d'être un de ces hommes qui agissent. Mais comme je les sens agir! Il me semble que je ne cesse pas d'être au milieu d'eux. Par moments, je m'efforce pour me rendre compte du lieu où je suis et du geste que je fais, tant je me crois mêlé à la masse qui conquiert et marque.
Je voudrais être un de ceux-là et pouvoir envahir, briser, signer, détruire. Quand me parvient le récit de ces détails de conquête, je tressaille de bonheur. Qui me blâmera d'aimer la tache de sang, et la tache de vin sur la tache
de sang ? Je suis, idéalement, ce soldat d'Allemagne, et tout ce qu'il fait, c'est moi qui le fais. Je m'empare des frontières, des routes, des retranchements. Et je m'empare de l'argenterie, des meubles, des tentures, des provisions, je m'empare de tout.
Je suis le premier uhlan d'avant-garde. Je suis le premier soldat qui résonne k pleines bottes sur le pavé des villes. Je suis le premier hussard qui lève sa cravache sur le maire. Et je vais, en avant, suivi de millions d'hommes qui épient mes gestes pour les reproduire. Je vais. Je vais.
Jeunes officiers, mes frères, qui lanciez vos verres vides contre l'armoire à glace, pour briser le verre et crever la glace, je suis des vôtres et je ris comme vous,-énergiquement, dans un hoquet magnifique. Voilà un grand lieutenant qui vomit avec gravité sur une console. Tu as trop mangé, mon ami, mais je te ferais fusiller sur l'heure, si je te savais incapable de trop manger. Tu es un de ceux qui marquent.
Il y a une beauté épique à saUr ce qui est beau, à souiller ce qui est intact. Les orgies qui auront éclaboussé les murs ne s'effaceront jamais et les naïfs bourgeois qui reviendront là sentiront toujours l'odeur fauve de la soldatesque. C'est cela qui est beau. J'aime qu'on brise. J'aime encore mieux qu'on salisse.
Le sabre est un bel éclair qui marque les rideaux et achève les vieux portraits d'ancêtres, mais c'est œuvre correcte et rien ne vaut une brutalité plus amère. Briser est facile. Casser «st plus délicat. J'ai toujours eu beaucoup d'amusement, à la vue des hommes, debout sur le piano, et foulant le clavier de leurs bottes, oij les éperons tintent.
Ah, et puis, je le dis, il faut salir tout cela. Est-ce que ces brutes, qu'on a chassées de chez elles, et qui reviendront, ce qui est bien ridicule, parbleu, s'imaginent que nous allons respecter leurs prétentieuses baraques ? Ce serait se mépriser dans sa victoire, et eux nous respecteront, car celui qui a osé être vulgaire chez l'ennemi, est respecté par l'ennemi.
Les officiers allemands ont tous les gestes déculottés des anciennes mœurs de Prusse. Mais vous voyez bien que je trouve cela induï. Soldats, soldats de mon pays, n'épargnez rien, et quand les bibelots seront réduis en miettes, ne négligez pas devons mettre à l'aise au milieu des draps de soie et de la tapisserie ancienne des grands fauteuils.
C'est l'heure, après dîner, oii il convient de violer les objets. Je te connais, innombrable, toi, gros cavalier rose et précieux, qui t'es levé de table brusquement, pour prendre sur la cheminée un vase de cristal trois fois séculaire, où
tu as, face à nous, uriné consciencieusement. Les choses ne sont que ce que nous les faisons. Telle est la destinée de tout ce qui est sur votre route. Beaux officiers, vous renoncez à la pudeur pour vous accroupir sur les paliers. Vos soldats feront mieux encore et dans les placards où se rangeaient les conserves et les compotes, il y aura demain les mêmes pots, pleins d'une odeur fétide.
Ah, la bonne crasse!... ^
Je comprends ce peuple effréné, qui crachait à la figure de Jésus-Christ, mais les juifs n'étaient pas le peuple de Dieu et n'osaient pas souiller celui qu'on envoyait chez eux pour éprouver leur audace. N'importe, soldats allemands, crachez sur la victoire, crachez, si vous n'avez le temps que de cracher.
Ne vous laissez pas gêner par le lieu oii vous êtes, mais que dis-je, et qu'est-ce qui vous gênera? Ne m'êtes-vous pas tout à fait semblables ?
Je sais que, s'il y a près de vous une image sacrée, vous n'aurez que plus rude ivresse. Si vous êtes dans l'église même, vous aurez le génie de l'ordure. Génie parfait, qui défie tout enseignement, et que nul ne pouvait nous apprendre, et qui vous a fait laisser des traces» braves animaux, sur les marches de l'autel, sur le siège
des prélats et jusqu'au seuil des reliquaires : vous les baptisez, hein, les vases sacrés et rien ne fera qu'on ne se souvienne de vous, même quand ces étables seront lavées.
Et qui ne sentira à jamais salis, les autels visités par ce fou, — voilà une histoire qui m'est ag-re'able ! — qui avait le goût pervers de péter dans les tabernacles?...
Mais une église, c'est un lieu qui appelle la destruction, plus que le fumier de l'excrément. Oh, on ne doit pas tirer sur une église ! C'est trop vite
Il y a, en France, des cathédrales extraordinaires, où la pierre est ciselée. Il y a, aux côtés de chaque portail, il y a, en guirlande, à chaque pilier, en théorie à toute chapelle, en rang autour du chœur, des statues, patiemment ajoutées, de saints, d'apôtres, d'anges, ou de dieux, qui sont, chacune, un monument parfait s'ajoutant à la perfection du monument. Je voudrais, moi, venir là, venir seul, et, une à une, bras par bras, tête par tête, tronc par tronc, briser d'un gros marteau toutes ces statues. Il faudrait être seul pour cela et que nul gêneur ne troublât ce lent massacre. Les soldats en foule dans une éghse ne peuvent y marquer que l'ordure. Il y a trop de méditation et d'individualisme dans le geste, presque d'un sculpteur.
qui frappe une œuvre d'art et la met en miettes.
Et puis, ceux qui se ruent brusquement dans une nef, comment ne verraient-ils pas aussitôt le bois qui leur est, semble-t-il, réservé ? Toutes ces chaises qui gâtent la perspective, il faut, au plus vite, en faire un tas énorme, et aussitôt on les mêle aux stalles et aux vieilles boiseries que le marteau meurtrirait sans grandeur, et de la flamme là-dessus !
On ne <loit pas. non, on ne peut pas tirer sur une cathédrale. L'obus détruit en désordre. Une seule minute vaut d'occuper lartillerie à de telles cibles ; c'est le moment oîi, sous la poussée de l'éclatement, les verrières volent en éclats. Il y a de mirifiques vitraux, de grands vitraux d'autrefois, dans les cathédrales de France.
Et la fumée volera lourdement, à travers les croisillons de pierre.
L'incendie doit être lent dans une église. Il ne faut pas trop de paille au pied du bûcher. Il ne faut pas trop de pétrole. La flamme doit lutter avec le bois entassé et faire crier ce qu'elle dévore. Quand un officier a l'art de bien ordon^ nancer un incendie de cathédrale, il est vraisemblablement un artiste, et, de lui, on peut attendre des actes puissants.
Mais, là seulement, il est permis de réfléchir et de s'attarder. Ailleurs, la flamme doit jaillir
dans l'improvisation de l'horreur. Et cela est un spectacle entre tous les spectacles, ce monstre immatériel^ qui enveloppe une maison et la réduit en poussière rouge. Les obus sont des incendiaires. Ils ne valent pas les hommes.
Quand les régiments pénètrent dans un village, des soldats se détachent et vont avec une docilité passionnée faire sauter la porte d'une maison, jeter une fusée ou une grenade, et, muets, rentrent dans le rang; et c'est un grand flambeau, c'est une haie de flambeaux sur le passage des vainqueurs. Dans les fermes, dans les greniers à foin, ils lancent une torche, qui grandit aussitôt, démesurée. Et la flamme monte, danse, crie. Comme elle hurle parfois, quand la porte, bien refermée, garde, tête-à-tête avec le feu, des êtres vivants qui deviendront eux-mêmes du feu, du feu vivant...
Les maisons sont bonnes à brûler.
Bons à brûler, aussi, tous les musées et les vaines toiles qui ne peuvent séduire ceux dont les villes sont pleines de merveilles déjà, et d'ailleurs, fussions-nous gueux au possible, quelle peinture dérobée vaudra la flamme qui la lèche et qui fait crouler les murs? Il faut brûler les musées. Les maisons incendiées, c'est la destruction de quelques années de travail ou, au plujs, d'une vie; avec les musées, ce sont des milliers
MONSIEUR DE BERLIN 16î>
de vies qu'on exécute, ce sont des siècles de recherches mis à bas. Quel ravag-e! Brûlons les musées, brûlons les bibliothèques oii les livres parlent depuis la naissance de la pense'e humaine, brûlons la pensée humaine qui s'amoncelle en pages compactes sur les rayons des bibliothèques, brûlons, brûlons. Flamme échevelée, bondis et disperse au vent les veilles pensives des hommes.
Mais qu'on ne laisse pas fuir de chez eux tous ces g'ens, qui vivent là. Leurs cris complètent le feu. Il faut jeter les passants dans les maisons incendiées.
Si toutes ces villes ne se rendaient pas lâchement, on les assiégerait par le feu. Entourer de flammes tout ce qui la défend, réduire la ville, peu à peu, en rétrécissant le cordon flambant, et faire ainsi reculer tous les habitants jusqu'au centre, parmi l'explosion de leurs munitions et la compression de leurs poitrines étouffées; laisser le feu achever son œuvre, carboniser ce bûcher humain acculé sur quelque place publique ou, mieux, dans la souricière d'un monument; et, nous, posséder enfin cette ville de cendres, coifi"ée d'une fumée tordue vers le ciel, qui sentirait encore la chair grillée.
Des soldats, çàet là, brûlent des gens. Ils sont raffinés dans ces massacres. D'aucuns inondent
de pétrole des vieux paralytiques qui ne peuvent bouger de leurs fauteuils, — et, flambe, mon vieux î Mais neuf fois sur dix, ces gens meurent de peur avant de souffrir. Le même traitement, on l'applique à des femmes enceintes dans leurs lits. Dommage qu'elles s'évanouissent trop vite.
Les prêtres sont plus amusants.
Ils veulent tenir tête jusqu'au bout et ils y réussissent, les vieux surtout. L'un d'eux, en Belgique, ayant appris que la paille et les chaises étaient préparées dans son église, surgit devant les soldats, avec, à la main, un ostensoir magnifique. 11 voulut parler. On l'a jeté au milieu des chaises pêle-mêle et il a été rôti, l'imbécile ! Bien entendu, on lui a pris auparavant son ostensoir, qui était en or massif. Il avait les mains crispées dessus, mais je crois qu'on les lui a coupées.
On est obligé quelquefois de pendre les curés par les pieds, au-dessus d'un brasier. Maigre cela', ils parlent difficilement. Je connais un général qui a la manie de les pendre. S'il quitte une église, sans avoir pu accrocher le curé au grand lustre, il croit que cela lui porte malheur. C'est un superstitieux.
Il n'y a rien à tirer des prêtres. Le mieux est de les crucifi(îr, sur le maître-autel de préférence. Ce geste, bien ({u'involontaire, leur paraît sacrilège, et ils meurent épouvantés.
MONSIELR DE BERLIN 171
Et le feu sur tout cela, naturellement.
Les soldats allemands aiment jouer avec le terrible. Ils font des saletés dans les églises, ils massacrent des prêtres. Ils violent aussi des relig-ieuses.
Le désir de ces hommes est sain.
C'est pourquoi ils exigent de toutes ces femmes qu'ils veulent, la nudité. Ils ont beaucoup de plaisir à faire mettre nues des religieuses. Elles sont désespérées. Quelquefois, ils les promènent ainsi par les rues, mais il est préférable de se tenir dans l'église ou dans un cloître. Ces pauvres filles ont l'impression de profaner elles-mêmes le lieu sacré, par l'indécence à quoi on les oblige. Si elles pouvaient se rassembler dans un coin, elles souffriraient moins, mais on ne leur permet pas de se toucher, quoiqu'il soit intéressant de voir tous ces corps se frotter l'un à l'autre. Mais on les force de se remuer, de courir, et elles courent et ce n'est jamais fini et elles crient. Il faut bien finir par les violer.
La possession brutale dune femme, ce n'est pas, en soi, bien amusant. Elles sont tellement terrifiées par ces hommes résolus, qu'elles se laissent faire la plupart du temps, et ce sont des espèces de loques, sur quoi les soldats se satisfont.
Le viol est un drame rare quand il est public. Combien de vous, soldats, regretteraient l'assouvissement s'il n'a été entouré d'effroi et de folie ! On a vu des mères devenir folles, parce qu'un soldat tenait leurs mains et qu'un autre violait leur fille, là, sur le lit.
Mais les mères sont des femmes, et la crise de nerfs, ou l'évanouissement, transforment trop souvent la souffrance en torpeur. Il est plus audacieux de prendre une femme, une jeune femme, sous les yeux de son mari. Le malheureux écume, rugit, à moins qu'on ne le maintienne en menaçant d'une baïonnette la poitrine de sa femme. Et plusieurs hommes y passent. Pouah ! Après, on tue le mari d'un coup de crosse. Il n'est plus amusant, et il serait capable d'être très bon pour sa femme, après cette réquisition.
... Posséder une mère devant sa fille...
.. . Devant son fils...
Mais les soldats allemands sont admirablement subtils dans la cruauté. C'est la conquête par de vrais conquérants. Ils marquent.
Quelle marque irrémédiable de notre conquête, tous ces petits qui naîtront avec du sang allemand et qui seront le commencement de générations sans fin, de générations allemandes. La pensée de cet avenir fécond empêche le geste •définitif du soldat, qui tuerait celle qu'il a prise.
Il faut qu'elle vive et qu'elle fabrique de la chair prussienne. C'est pourquoi ces hommes préfèrent, aux jeunes filles, les jeunes mères. Elles sont prêtes, en leur corps, à œuvrer pour nous. Et puis quelle chose curieuse que ces frères qu'elles feront, à ceux qu'elles ont fait avant notre venue ; le dernier sera plus fort que l'aîné, et ils se battront, et ils se haïront.
Prenez ces femmes, mes amis, prenez, devant le mari, si vous voulez. Qu'il y ait beaucoup de monde et que chacun porte, en lui et sur son visage, toute la tragédie.
Souvent, un officier assiste.
Curiosité. Inspection.
Surtout par sympathie pour ses hommes.
Toujours impassible, maître de lui, maître de vous, il regarde, à l'abri du monocle, son soldat préféré. Et il ne voit rien autre.
Amour...'
Les soldats s'attardent souvent auprès du €orps d'une morte. Mais ils n'aiment pas les femmes qu'ils ont tuées.
Ils aiment tuer. Ils tuent rapidement.
Ils sont trop nombreux et trop pressés, n'estce pas ? pour tuer avec les nuances qu'il faut.
C'est un autre rêve, la pensée du palais blanc •et rose, enveloppé des arbres parfumés qui
jaillissent, généreux, d'une petite île des mers grecques, un palais de silence oii l'on jouerait à la mort. De grandes salles aux voiles jaunes, aux voiles tachés de rouge, flottant contre les murs au moindre frisson de brise. Des tables, toutes sortes de tables de bois précieux ou de marbre, et, chaque jour, une agonie, chaque jour une façon neuve de tuer.
Rêve. Rêve. Rêve.
Qui sait ?
Les ^soldats n'ont pas le loisir de prendre des tables de marbre ou de bois précieux. Ils sont une avalanche et ne s'arrêtent pas. On cueille la vie humaine en passant.
Les blessés qu'on n'a pas le temps de fouiller, on les achève d'un coup de botte à la tête ou dans le ventre, ou bien on tire son revolver. Il y a aussi l'exécution des ambulances et des hôpitaux, et les mitrailleuses sont de bonnes ouvrières. Quant aux passants, mille tortures, le temps est impérieux, on ne les interroge même pas, et, pourtant, il faudrait les interroger...
Il y a une lacune. Nous sommes assez artistes pour établir la question ébauchée au moyen âge. Des artistes, oui, et l'interrogatoire complet. On inventerait.
C'est une lacune.
Épingler un homme avec sa baïonnette contre
une porte, lui laisser tomber une crosse sur le crâne ou prendre la peine den aligner quelquesuns devant un mur, et, à trois pas, hop ! C'est beau une rangée de bourgeois face à une rangée de fusils. Hop !
Les officiers s'amusent volontiers à faire massacrer les ennemis par leurs propres compatriotes. Faire asseoir des notables au milieu de la rue quand le gros des troupes débouche. Ce sont les notables qui reçoivent toutes les balles.
Ils en reçoivent même d'allemandes. Pauvres vieux !
Ces vieux ridicules, on en fait des boucliers, et l'on y joint aussi des femmes, et tout ça marche en avant des nôtres. Les Français n'osent pas tirer. Cela permet d'avancer et les autres reculent, affolés de notre avant-garde, jusqu'à ce que des naïfs parmi ce troupeau que nous poussons, leur crient de tirer. Alors, ils tirent sur des amis ou des parents. Mais il est trop tard, et nous sommes dans le village.
Nous y sommes. J'y suis.
Je suis dans chaque geste de ces soldats. Je suis le conquérant représenté par ces innombrables conquérants en marche.
Le soir, dans les villes, est perfide, avec son poids d'ombre et de vies. C'est le soir que Fin-
cendie est inimaginable de féerie inattendue. Et la mort est plus habile, le soir.
Le soir, les conquérants marquent leur conquête.
Ils se plaisent, mes frères soldats, quand ils ont bu, à défigurer ceux qu'ils tueront, et ceux aussi qu'ils ne tueront pas. Je sais que les infirmiers des hôpitaux oii sont recueillis des blessés ennemis ont des raffinements furtif s pour agrandir des blessures. Ils cassent des bras.
Mais s'en prendre aux blessés est morbide. Aimons la chair intacte.
D'aucuns mutilent les hommes. Ils les font dévêtir. On les attache. Et d'un coup de baïonnette... ou bien, un couteau de boucherie bien affilé...
J'ai beaucoup ri à l'histoire d'un Badois qui emportait avec lui une petite scie et voulait toujours l'utiliser sur les prisonniers.
Ces êtres que l'on touche ont des cris affreux. C'est généralement fort désagréable. Une mitrailleuse arrange tout cela.
Couteaux ou haches, il y a un geste spontané vers les mains d'enfant. Tous ces petits hommes qui lèveront un jour la droite sur nous ou qui porteront des armes, sont marqués. Ils sont plus morts que des morts. Ce n'est rien de mutiler un homme, c'est simplement le tuer d'une
manière drôle. Mais l'enfant ne meurt pas et sa main droite est morte. Les soldats aiment couper les mains d'enfants. Cependant ils ne gardent pas ces mains comme trophées : ils les jettent; ils en ont un peu peur.
Comme ils sont mystiques, ces rêveurs cruels! Ils sont inquiets devant les enfants ennemis qui les bravent ou qui se taisent. Les enfants sont peut-être des esprits mauvais qu'il faut châtier. Il faudraitne pas les toucher. Les soldats n'aiment pas toucher les enfants.
Ils ne les touchent qu'avec de l'acier. Les baïonnettes allemandes ont tendu vers le ciel bien des petits corps tués. Elles ont aussi crevé des yeux au passage. J'ai vu de ces enfants qui n'avaient plus que deux plaies sales à la place du regard. Certes, ce sont des êtres inquie'tants, les enfants, car leur visage portait la douleur avec plus de beauté que les visages des vieillards. Je suis anxieux devant ces yeux qu'on a violés et qui semblent encore pleins de lumière. Je n'aime pas voir des enfants morts.
J'aime voir des femmes mortes.
Je passais à cheval avec quelques ofRciers sur une route, un lendemain de bataille. Une fumée épaisse signalait des villages lointains, et, sur la lisière d'un champ, un champ gardé par un interminable peuplier, trois femmes, trois
mortes, étaient nues. Leurs vêtements, déchirés, étaient dans les fossés. Les trois corps, jeunes et blancs, jambes béantes, disaient l'assaut brutal de leurs vainqueurs. Chacune de ces mortes était mutilée d'un sein.
J'en ferai une peinture.
Sur le champ de bataille immense, après la victoire, j'ai vu bien des marques, aussi belles, de la conquête forcenée oiî s'épanouit l'orgueil sacré de la race. La nature est plus nôtre que les villes. Elle est la grande conseillère de nos furies et n'a pas les traîtrises mesquines des cités pleines de pièges.
La nature appartient à la mort.
La terre appelle le sang et, du sang, il faut lui en donner généreusement. Cela est si violent que toutes les fosses creusées par obus sont vite rempHes. Que de fois on y pousse des fuyards, femmes, enfants, en grouillement douloureux sur quoi on entasse de la terre ou du fumier.
On ensevelit aussi les morts quelquefois. Les cadavres d'ennemis empestent les endroits oij l'on s'attarde. Les cadavres allemands ne doivent pas être touchés par les bêtes, et il faut des croix de bois blanc, là où des héros se sont battus.
Mais il est plus noble que les morts soient jetés à l'eau et roulent au rythme du courant.
La 3Ieuse emporte des hommes, mannequins taciturnes qui gagnent l'infini et se fracassent le crâne aux piles des ponts.
Quand on a la chance de trouver un puits, on jette tout cela dedans jusqu'à ce qu'il soit comble.
J'ai vu.
Et avant de voir, j'ai vécu. Il n'est pas un geste, pas un cri de mes frères les soldats, qui ne vienne du fond de mon être! Mes audaces frénétiques et mes secrètes terreurs, ils les portent en eux et les font innombrables, par cette invention cruelle qui ne finit pas. Je sens en mon corps, à distance, tous ces désirs qui hantent deux millions d'hommes et j'en suis épuisé. Mon sang bat, mon sang se précipite, la fièvre me sèche la gorge. Je serre mon poing sur mon cœur. Je suis la passion impitoyable qui se manifeste à l'infini. Le temps et l'espace ne me sont plus des obstacles, puisque toutes ces mains qui distillent le meurtre sont mes mains et que je crie par toutes ces voix rauques.
Chaque fois que m'advient l'e'cho de ce que font tous ces soldats, je me reconnais. Et, parfois, je suis inquiet, moi-même, de cette indéniable et mystique diversité.
J'ai senti cela, au plus profond, ce matin, en lisant les notes d'un lieutenant. Elles ne m'étaient pas destinées.
Cet officier conte que, revenant par un beau soir clair, d'une tournée d'inspection autour du camp, il découvrit, à la porte d'une masure démolie et pillée, un de ses soldats gravement saoul, penché sur un cadavre qu'il avait dévêtu Il s'occupait de lui ôter ses derniers vêtements et prenait un grand plaisir à manier cette chair morte, car il murmurait des paroles passionnées. Le lieutenant s'approche. Aux vêtements épars, il comprend que le cadavre est celui d'un Allemand et que l'ivrogne a tué son camarade, sans doute parce qu'il le préférait mort. Il prend son revolver et le décharge dans l'oreille du coupable, qui hoquetait des tendresses désordonnées. Mais le lieutenant ne dit pas dans ses notes ce qu'il a fait après l'exécution. Je pense qu'il s'est attardé, car il est sévère, mais il aime ses hommes.
En hsant cette confidence, j'ai connu un frisson intime que je ne saurais définir. 11 me semble que j'ai vécu la scène pathétique. Mais qui étaisje dans ce drame ? Je me reconnais en chacune des figures.
L'assassiné, l'ivrogne, le lieutenant, ces trois ne font qu'un.
6 septembre.
Mon fils est du côté de la Marne.
Adx-la-Chapelle, 15 septembre.
Les armées allemandes, qui étaient à quatre pas de Paris et tenaient la plus belle victoire de tous les temps, ont changé de direction.
Elles se ruent sur la Belgique, avec autant d'ardeur que le jour oii elles y entraient pour la première fois. Je sais bien que c'est un gentil pays. Je sais aussi que j'aimerais autre chose.
Des brutes!
Aix-la-Chapelle, 16 septembre.
Les Russes tomberont dans le piège.
Jl84 MONSIEUR DÉ BERUN
Aix'la- Chapelle, 18 septembre.
Les Russes ont le nombre, l'endurance, la rage, et ils sont à craindre. Avec de très bons chefs, ces êtres-là feraient de très bons soldats allemands.
Aix-la-Chapelle^ 21 septembre.
Les Russes sont tombés dans le piège.
Aix-la-Chapelle^ 22 septembre.
La Cathédrale de Reims est pleine d'incendie. C'est parfait. Ce n'est pas ce qu'il faut pourtant. Je n'aime pas que les obus tombent sur une cathédrale. Les obus font un travail grossier.
Pouvoir envelopper cette cathédrale d'un réseau électrique, tel que chaque pierre, chaque nœud de ciment et de mortier, soit soumis à un fil puissant, et d'un seul courant saisir le monument dans une si forte décharge...
' Ah, électrocuter une cathédrale !...
Aix-la-Chapelle, 30 septembre.
Une grande bataille vague qui n'en finit pas.
iBS8 MONSIEUR DE BERLIN
Berlin, 15 octobre.
Anvers est allemand. Qu'est-ce qui est encore belg^e en Belgique ?
Deux ou trois petits casinos de la côte... Mais, quelques heures, et nous en ferons des embarcadères, pour envoyer de la graine prussienne aux grandes îles. Le malheur est que, dans tout cela, on ne rencontre pas assez de trahisons. Tant de commandants de place sur qui on pouvait compter! L'odeur de la poudre les a grisés, et tous ces gens se sont mis à parler de patrie, comme si leur bout de pays était la patrie de qui que ce soit. Ils nous ont force's d'abuser du canon, ce qui est très coûteux, et moins rapide, surtout, que la petite comédie du drapeau blanc. On réglera leur compte à tous ces faux marchands qui ont voulu jouer aux soldats.
Cependant nous avons une colonie nouvelle, avec tous ses coffres-forts, ses musées, ses
bonnes gens qu'on civilisera, et voilà quelques excellentes villes allemandes de plus.
En France, de'cidément, nous avons trop peu de colonies.
Berlin, 25 octobre.
Il fait triste. Il fait amer. Je n'ai plus de joie.
Quelle pauvre tempête que cette marée, forcée de battre, comme un petit clapotis au quai du bassin de radoub, à la muraille souterraine des armées en taupinières. Les jours elles semaines s'obstinent. Qui a brisé notre élan? La grande armée d' Allemagne n'a pas renoncé à son exaltation et à ses muscles. Qu'est-ce qui l'empêche de passer? On ne peut croire que ceux de l'autre côté aient eu le temps de faire les prodiges indispensables. Il y a une puissance fatale qui s'interpose et frappe tout ce qui la heurte.
Les morts ne m'inquiètent pas, pourtant je leur en veux de ne servir à rien. Un cadavre de soldat, c'est une pierre pour bâtir le monument triomphal : ceux-là ne font qu'un amas informe et chaotique oii tout est ruine, sinîstrement.
Mais Dieu est avec eux. Je l'entends qui parle. Je parle avec lui.
Je parle pour lui.
Hélas, que j'ai de peine à comprendre cette parole intérieure à travers tout ce qui me harcèle. Pourquoi cet excès de colères qui me griffe le corps? Pendant des semaines, c'était le fouet incessant de l'inquiétude, et ce tourment ne pouvait que décupler, qu'intensifier ma pensée active et ma volonté.
Maintenant le mal ne me tient pas en éveil.
Il me berce, il m'enveloppe, il me ouate, il me tue doucement. Je me sens un vieillard quelquefois.
Et je suis horriblement seul.
Je n'avais pas d'amis. Je regrette Thùlow qui me servait de compagnon. Il était capricieux et c'était charmant de le voir conduit par mon caprice. Retiré de son ombre, il était devenu tout, puis il est redevenu rien, puis on m'a forcé de l'utiliser dans cet effort où toutes les valeurs ont leur place, mais pourquoi est-il loin? Je me moque, ma foi, qu'il s'emploie ailleurs à acheter des neutres. Qu'il achète le Pape, s'il veut, mais ce n'est pas à dire, puisque Dieu est avec nous et que son prêtre ne peut pas ne pas être où Dieu est. J'aimerais mieux Thiilow ici.
Tous les autres sont ensevelis sous leur besogne géante et je n'irai pas les y chercher. Mon fils est à la guerre oii il fait beaucoup par-
1er de lui. Il devrait peut-être ne pas faire que cela.
Je suis seul.
J'erre bêtement de Berlin en France ou en Pologne, et je passe au milieu de choses que je ne vois pas, morne, inutile, avec des yeux vides et un uniforme toujours pareil. Où est ma place? Oij pourrai-je faire que les événements chang-ent de voix? Je me suis un odieux compagnon partout oij je me trouve.
Je suis seul.
Oii est Misaine?
J'aurais dû la garder à Berlin.
WONSIEL'R DE BERLIN
Berlin^ 10 novembre.
Parmi les officiers d'État-major qui s'amassaient dans l'antichambre pour me saluer, j'ai entendu le nom de Schre^îk. Je l'ai fait venir dans mon cabinet. Je ne l'avais pas vu depuis fort longtemps, le hasard sans doute l'ayant dirigé sur un point, alors que je me trouvais à un autre.
Je lui demande négligemment :
': — ^ Vous connaissez les amis que madame Dié avait à Berlin?... les Hoecklin... je crois. Qu'estce que ces gens-là?
Hoecklin est Un gros industriel qui fabriquait des draps comme son père et qui s'arrêta le jour oii il eut doublé les miUions hérités. Il était très jeune encore et épousa une jeune fille de la noblesse ; ce sont des gens très conims à Berlin pour leur fortune, leur indépendance de vie et leur intrépidité mondaine. Je sais tout cela,
mais je le demande à Schreck, pour l'amener à parler de madame Dié.
— Vous les connaissiez, Schreck... Je veux dire... Les visitez-vous quelquefois?
— C'est une des maisons oii je vais le plus volontiers... mais je n'y suis pas allé depuis le début de la g^uerre... Hoecklin est officier, je crois. . . enfin^ je suis très absorbé par la confiance qu'on me témoigne... et les ordres qu'on me donne.
— Oui... évidemment... mais vous pouviez aller .saluer madame Hoecklin... un homme comme vous, Schreck, peut se permettre un plaisir d'une heure... et cela ne me regarde pas...
— J'irai donc, s'il; vous plaît.
— Qu'est-ce que vous dites, Schreck? Vous ne pensez pas que je vous envoie chez ces gens... voyons... voyons...
— Je croyais que cela pouvait vous offrir un intérêt...
— C'est-à-dire, mon ami, je n'y attache .pas d'importance, non, absolument pas, maisau cas 011 vous auriez été là, on vous aurait peutêtre donné des nouvelles de madame... de madame Dié... niais n en parlons plus, et, de vrai, c'est sans importance, je vous dis, sans importance...
. — Mais à quoi bon voir les Hoecklin pour cela"?
J'ai gardé moi-même avec madame Dié d'excellents rapports...
— Vous, Schreck ?
— Oh! je ne l'ai pas témoigné, et mes intimes, seuls, le savent, mais j'avais si fort apprécié la distinction de cette Française et même approché son amitié, que je ne pouvais renoncer à lui être, dans une certaine mesure, dévoué. J'ai donné des ordres à son sujet, et voilà deux mois que je ne l'ai pas vue.
— Qu'est-ce que cette femme ?
— Je ne vous apprendrai pas qui elle est. 11 suffit de la voir pour la connaître, et tous ceux qui veulent, ou qui savent, la connaissent. Je me permets de penser que vous êtes celui qui la connaît le mieux.
Si on le laissait faire, ce Schreck tendrait à l'impertinence. Mais ce qu'il dit me flatte. Je souris.
— 11 y a longtemps que vous la connaissez ?
— Je l'ai connue à Paris, un jour que son mari m'avait invité à les voir. François Dié a e'té mon camarade à l'École Polytechnique, il y a trente ans. >
— Et vous ne l'avez pas perdu de vue ?
— Non, le général Moerich m'avait prié de le revoir et de lui faire une visite dans son usine d'Arras.
i96 MONSIEUR DE BERLIN
-r- Et, depuis la g-uerre, Schreckj, vous n'avez pas revu cette usine?
Schreck rougit.
— Je n'en ai pas retrouvé le chemin.
Voilà qui est grave, mais je n'en suis pas mécontent.
— D'ailleurs, se reprend-il, au moment où je pouvais être utile en cela, j'étais à l'État-major de Berlin. C'est ainsi que j'eus l'occasion de revoir madame Dié et de m'occuper d'elle, puis j'ai été chargé d'une mission en Flandres, et de là, on m'a renvoyé auprès de votre fils.
— Vous n'avez pas perdu votre temps.
Je crois que Schreck fait la grimace. N'importe. Faisons-le parler encore.
— De sorte, Schreck... de sorte que vous ne savez rien d'elle?...
— Je peux savoir. , /
— Vous allez lui écrire? C'est une bonne idée.; Ne lui parlez pas de moi dans votre lettre^
— Je vais aller lavoir.
— Je ne comprends pas,.
— Je vais aller chez elle, ce soir ou demain, dès qu'il vous plaira.
— Chez elle ?
^ Chez elle.
Il me semble que je deviens imbécile. Je
répète.
— Chez elle?
Je crie :
— Elle n'est donc pas en France ?
Schreck se retient de rire.
— Non. Elle est à Berlin.
— Elle voulait rentrer en France. Je l'avais autorisée à passer en Suisse selon son désir. Vous deviez même y veiller.
— C'est vrai... mais... mais...
— Quoi donc ?
— Elle n'est pas partie... Elle ne partait qu'après avoir obtenu satisfaction sur une requête...
— Oui... c'est cela...
— Eh bien, vous lui aviez promis?
— Oui... Oui...
— Mais vous n'avez rien fait.
— Quoi ? son fils ?^
— Elle n'a même pas pu le voir.
Je suis atterré. Effrayé de moi-même. Ainsi cette femme est restée, a attendu, mais pourquoi n'a-t-elle rien dit pour me rappeler cette promesse ?
— Elle m'a écrit, dit Schreck, mais j'aj dû partir et ne pouvais lui être d'aucun secours. C'est une tristesse pour moi.
— Non, Schreck, tout est joie, nous allons réparer. Faut-il le dire, je suis content d'avoir
empêché son départ sans le savoir ? Allez, Schreck, trouver madame Dié, dites que vous venez en mon nom et qu'il faut que je la voie. Je ferai tout ce qu'elle veut. Mais, n'est-ce pas, qu'elle vienne, qu'elle vienne au plus vite ...
Je suis seul ? Allons donc.
Berlin, 15 novembre.
Schreck est revenu. Il a vu Misaine.
— Madame Dié... commence-t-il.
Je le sens embarrassé.
— Elle m'en veut, n'est-ce pas, Schreck ?
Il faut être franc avec soi-même. J'ai oublié de tenir une promesse et je n'en suis pas très fier, car c'est un peu cruel. Si je l'avais fait exprès, cela ne me déplairait pas.
— Elle m'en veut, mais vous avez dit combien j'étais ennuyé de cette déloyauté involontaire ?
— Certes... certes...
— Alors tout ce qu'elle a à me dire, elle le dira quand elle viendra. Moi, de mon côté... j'ai beaucoup de choses à lui dire, beaucoup de choses. Quand vient-elle ?
Il hésite. Puis, bravement :
— Elle ne vient pas.
Je ne veux pas me mettre en colère. Ça me fait trop de mal maintenant quand je me mets en
colère, et puis je ne veux plus m'emporter sans savoir.
— Est-elle malade ?
— Elle ne vient pas... elle ne veut i^as venir...
Je me souviens qu'elle était toujours insaisissable au temps que je la faisais rechercher, mais elle n'a jamais dit : « non » catégoriquement, elle est même venue à moi, et, cette fois encore, elle a besoin de moi.
— Schreck, j« ne vous comprends pas bien... Misaine, je veux dire, madame Dié... vous dites que madame Dié ne peut pas venir... mais si elle n'est pas malade... pourquoi ne peut-elle pas?...
— Je dis qu'elle ne veut pas venir.
— Vous avez entendu cela de sa bouche ? On ne vous a peut-être pas reçu, Schreck, et vous avez supposé...
— Madame Dié m'a reçu.
— Ah ?
— Madame Dié m'a reçu avec une courtoisie amicale et m'a retenu quelques moments chez elle. Quand je lui ai parlé de vous..»
— Dites, dites, Schreck...
— Je n'irai pas au château, m'a-t-elle dit, je ne peux pas y aller....
— Mais vous avez insisté, Schreck !
— J'ai bataillé p<itiemment et elle s'en est
tenue à ceci qu'elle voulait bien venir, mais, le jour seulement oii son fils sera près d'elle et que tous deux pourront passer en Suisse dès qu'il leur plaira.
Il faut traiter ? Soit. Je n'en ai pas d'ennui, et je m'y prête aussitôt.
— Schreck, savez-vous où ce gamin a été' enfermé ?
— Oui.
— Vous allez vous y rendre avec ma signature que voici, et vous me ramenez immédiatement le jeune homme... et vite... vite... Je le conduirai... non, ce n'est pas possible... mais voilà qui était beau, de le conduire moi-même, hein, quel geste !... quel geste !... c'est impossible... enfin, vous... quoique... vraiment, Schreck, je ne suis pas très content de votre insuccès... ah, c'est un insuccès... tant pis... vous le conduirez vousmême à sa mère... demain, très vite, et j'oublierai ce qu'il faut oublier... allez, roulez, agissez, revenez...
Il se précipite.
Je l'arrête.
— Schreck ?
Non, je ne peux pas lui demander. Ou plutôt, lui, ne peut pas répondre. Peut-être.
— Schreck... dites-moi... comment était madame Dié?... triste, pâhe, maigrie...
Schreck dit :
— Elle était belle.
— C'est bien. Allez.
Belle, Pourquoi use-t-il d'un mot qu'il ne sent pas ? Belle, oui, mais cet homme n'a pas le droit de savoir qu'elle est belle. C'est pour moi, la beauté de Misaine.
Je ne suis pas content de Schreck,
Berlin, 18 novembre.
Deux jours sans nouvelles. Ce stupide Schreck a dû commettre une sottise et n'ose pas se présenter devant moi. J'ai dit pourtant que je serai demain soir à Aix-la-Chapelle, où Scheipperg-, Einhem et Metzbar sont convoqués.
Si je savais où est ce prisonnier, je partirais et le ramènerais moi-même à sa mère !
Et tous ces soucis qui m'occupent et auxquels je ne peux pas penser...
Je vais très mal.
Berlin, 19 novembre.
Je pars dans une heure, et pour combien de jours ?
Voici seulement Schreck. Intérieurement, je le condamne. Commençons par user de lui.
— Où est cet enfant ?
— Au fort de Wandau, à trois lieues de Minden.
— C'est là qu'il était enfermé ?
— Oui. C'est de là que je viens.
— Et pourquoi ne le ramenez-vous pas ?
— Parce qu'il n'est pas transportable.
— Expliquez-vous, Schreck, je n'ai ni le temps, ni la patience... allez... allez...
Schreck est très pâle. Il se tient immobile, fig-é dans le geste réglementaire.
— Pierre Dié a voulu s'évader, on l'a poursuivi, rejoint, il n'a pas voulu se rendre, on a tiré dessus.
— On l'a tué ?
— La blessure n'est pas mortelle, mais il est atteint à la cuisse et a perdu beaucoup de sang. Le major dit qu'il faut lui laisser quelques jours de repos.
. — Cela s'est passé ?
— Il y aune semaine.
— La mère le sait ?
— Non.
— La mère n'a pas aidé à cette tentative d'évasion?
Il s'interroge. Il hésite.
— Non.
— Je ne comprends pas comment un petit bonhomme comme ça peut réussir à sortir de là... Wandau est une bonne gardienne et en sortir, tout seul...
— Il n'était pas seul.
— Qui était avec lui ?
— Un ami l'a aidé dans sa fuite.
— Qui ? Parlez donc.
— D'Ascain.
Silence. Je marche furieusement à travers la pièce. Il est dommage que j'aie encore besoin d'interroger ce Schreck, car je sens le désir, en moi, de l'étrangler.
— Autant qu'il m'en souvienne, d'Ascain et le petit Die n'ont pas été d'abord dans la même forteresse.
i?06 MONSIEUR DE BERLIN
— Ils sont restés séparés quelque temps. , — Qui les a réunis ?
— Moi.
Je saisis une canne, je me jette sur Schreck, il ne bronche pas et se laissera tuer militairement.
Allons, je tremble, je le manquerai, je jette ma canne, j'essaie de me dominer.
— C'est de votre chef que vous avez rapproché ces deux hommes?
— Sur la demande de madame Dié.
— Elle vous a demandé ?...
— Pas strictement. Mais elle s'est plaint à moi de savoir son fils, qui est très délicat et sensible, seul, dans des conditions un peu rudes. Je lui ai dit que, le hasard aidant, d'Ascain et lui pourraient peut-être se rencontrer... Et comme je lui ai vu une telle joie, à cette pensée...
— Vous avez fait le hasard ?
Il s'incline. Mais il ne regrette pas.
— Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé ?
— Je n'ai pense' qu'à agir vite.
Je le regarde dans les yeux.
— Comprenez-vous, mon ami, que par celte initiative que je ne commente pas, vous êtes responsable ?
— Oui.
— Vous savez qui porte le poids de cette mort ?
— Ce jeune homme n'est pas mort.
— Taisez-vous, il y a du sang et cela suffit pour justifier le mot. Vous avez causé, Schreck» vous avez causé cette fuite et cet accident. Vous le savez ?
— Oui.
— Vous savez le reste ?
Il ne bronche pas. Simple :
— Je ferai ce qu'il faut.
Je n'ai plus devant moi qu'un soldat coupable.
— Mais vous n'êtes pas libre encore de faire ce qu'il faut. Répondez. D'Ascain a-t-il été rejoint ?
— A quelques mètres du fort. Il avait laissé le petit prendre du champ.
— Tous deux sont àWandau?
— Tous deux.
— J'y vais. Vous viendrez avec moi. Nous verrons ces deux hommes. Après, moi, je partirai pour Aix, et je n'aurai plus d'ordres à vous donner, plus aucun ordre, Schreck.
— Je ferai ce qu'il faut, répète-t-il.
— Venez.
Il a un geste vers son ceinturon.
— Gardez votre sabre et vos décorations, vous-
êtes jusqu'à ce soir le général von Schreck, attaché d'État-major. Je n'ai rien d'autre à savoir. Venez.
Wandau, 20 novembre.
C'est la première fois qu'une visite de moi quelque part est réellement improvisée. Mais si .parfait est le mécanisme de la discipline allemande que je n'ai pas d'inquiétude. Chacun sera à son poste.
J'ai pris avec^'moi Schreck etHoldstadt; ils ont l'ordre formel de ne pas dire un mot de mon projet. Simplement, j'ai fait avertir les autos de la suite que je ferai un détour de quelques ■heures et que je serai à Aix dans la nuit.
Wandau se couronne du titre de forteresse, mais ce n'est qu'un vieux château, de moins en moins solide, où une copieuse garnison remplace, d'ailleurs à merveille, les murailles démodées. C'est un certain Klein qui est à la tête de cette ruine hospitalière. Il était jadis attaché à l'Étatmajor, mais Moerich a demandé sa disgràcej pour manque de fermeté dans un conseil de guerre. Comme je n'avais eu que des louanges
pour ce Klein, je l'ai laissé s'accrocher à une disgrâce aussi confortable que ce mélancolique et doux Wandau.
Quelle amusante impression d'arriver à une porte oîi l'on ne guette pas ma venue.
Le factionnaire a pâli, un frémissement a secoué le corps de garde à la vue de ce fantôme en coup de vent, et Klein s'est trouvé face à face avec moi, si brusquement qu'il n'a pas eu le temps d'être stupéfait. Il doit trembler doucement depuis cette évasion ensanglantée. Vais-je le casser ? Attendons qu'il ait tremblé quelque» heures.
Il est inadmissible qu'on puisse brûler la politesse à Wandau, Klein sait que c'est inadmissible et il n'est pas rassuré sur l'avenir; son seul étonnement doit être le silence hiérarchique de l'État-major, mais cet étonnement, il s'en doute, n'est pas une sécurité. Quand l'heure viendra de régler ses comptes, il recouvrera tout son sangfroid. Tous ces gens-là ne sont pas des hommes : ce sont des soldats.
Schreck se tient très bien.
Il n'y a pas un pli sur son visage, pas une expression. Quoi qu'ils fassent, tous, ils savent finir comme on doit finir.
Schreck et Holdstadt veillent à ce que ma présence ne soit pas signalée aux prisonniers, non
plus que dans la garnison. Ce sont tous des écroués d'importance, promeneurs cueillis, en Allemagne, au moment de la mobilisation, et acceptant, me dit-on, avec une orgueilleuse philosophie, l'existence du camp de concentration.
Klein, sur ma demande, me mène à l'infirmerie. Une douzaine de lits sont occupés. Rien de grave, m'explique avec empressement ce pauvre Klein. Mais, parmi les deux cents hôtes de Wandau, il y a un grand nombre de vieillards, qui supportent mal le régime et la claustration, malgré de petits accords avec leurs gardiens.
Deux paralysés aussi, que le major Stirmann a voulu guérir par une méthode à lui. Il a cassé, à l'un, le bras, à l'autre, la jambe. On a profité de l'arrivée d'un médecin français pour permettre à Stirmann de changer d'air. Ce n'est pas très grave, à tout prendre, ce qu'il a fait ; ce n'est qu'une expérience malheureuse ; ce genre d'opération est mieux indiqué pour des jeunes gens, pour des blessés, et non des paralytiques.
Je m'attarde exprès à regarder la salle. Klein parle à volonté et me renseigne sur ces cas et sur les entérites, gastralgies ou grippes de chacun. Il n'est pas du tout pressé d'aller au petit Dié, moi non plus.
Il fait admirablement propre, là-dedans, et
admirablement triste. Mais c'est la lumière du dehors qui est triste. Tout est si éclatant, si clair qu'on en serait charmé, n'était ce ciel pesant et sale.
Voici le médecin français. C'est un petit mince, très doux, avec des lorgnons, qui fait plusieurs visites par jour à ses malades. Cela le distrait, puisqu'il est prisonnier comme eux. Il a ■peut-être du plaisir à leur compagnie. Il cause, il rit, il les fait rire, il ne s'occupe absolument pas de moi.
Je demande enfin à Klein :
— Et ce... ce petit... ce jeune... Il paraît que vous avez un gamin qui...
Mon rire bonhomme épouvante Klein, c'est visible — un peu trop nerveuse, sa décision de me mener vers le dernier lit de droite, au fond de la salle.
— Je vais vous le montrer... Si vous tenez à le voir... c'est un accident... ah... enfin... c'est un de ces accidents comme...
Il souffle après chaque mot. Il m'amuserait^ mais je suis presque intimidé. Pourquoi?
Voilà le lit, avec une petite figure mince et pâle au creux de l'oreiller. Un infirmier s'est approché du lit avant moi et me fait signe de ne pas faire de bruit. L'enfant est endormi.
— I! faut le laisser, dit-il... Il a eu beaucoup de
fièvre, Ce matin... et le délire... il ne va pas bien aujourd'hui. . .
Je suis comme un tout petit garçon devant cet infirmier qui me parle à voix basse. Je suis troublé dfe ce qu'il me dit, comme si le sort de cette santé compromise m'importait gravement. Je retiens ma respiration.
Le docteur, qui égayait très fort un vieux monsieur à figure jaune, en lui traduisant des journaux comiques allemands, vient surla pointe des pieds et me répète ce que m'a dit l'infirmier. Peutêtre ne sait-il pas qui je suis. Et, s'il le sait, je vois qu'il ne s'en embarrasse pas.
Mais ce qu'il dit est rassurant. J'ai de l'amitié pour lui.
— Je suis bien content que mon petit malade dorme... Il a eu de bien mauvaises nuits depuis sa blessure... une grosse fièvre, mais la fièvre tombe maintenant... il divaguait encore avant de s'endormir... c'est une rude secousse pour cet organisme fragile... quinze ans. Monsieur... quinze ans... un corps de jeune fille.., une sensibilité avec cela... ah ! le pauvre gosse... je crains bien qu'il ne boite désormais... triste, triste... l'important est qu'il vive... Depuis un moment, j'en suis sûr... mais j'ai eu très peur... ouf...
Je respire mieux.
Gentil docteur qui- me l'a sauvé. On a bien fait d'expulser cette brute de Stirmann. Il aurait tout g-àté.
Je suis content, moi ; ça doit se voir, mais je m'en moque.
L'infirmier s'est écarté. Klein se tient prudemment dans le voisinag-e de la porte.
Je demande encore au médecin :
— Et, dites-moi, docteur, on va pouvoir le transporter... bientôt...
Il s'insurge :
— Ne parlons pas encore de cela... Peut-être, si tout va bien, permettrai-je dans une dizaine, non, une quinzaine de jours, de l'emmener... ce serait pour l'emmener chez vous?...
Je crois que j'ai rougi.
— Non... chez sa mère... à Berlin...
Il est ravi :
— Mais, dit-il très vite, nous ne pouvons y song-er avant la fin de la semaine prochaine... je vous dirai alors, si vous êtes là... tenez, en tout cas, demain matin, vous pourrez le voir... pas ce soir, non, non, c'est trop tôt:..
Il m'a éloigné du lit en me prenant le bras, il parle avec une douceur charmante.
— Je ne veux pas... dis-je... croyez-le bien... je ne veux pas désobéir... mais permettez-moi de le voir.
Et sans attendre l'autorisation, je reviens à pas de loup, vers le lit du petit, ce petit que je n'ai pas vu.
Il dort sans vie, dirait-on. On ne voit même pas que sa poitrine respire et ses yeux fermés font deux petites taches bistrées sur son visage livide. Il a le front de Misaine et la forme de son nez et le dessin de ses longs sourcils, qui semblent deux ailes minces pliées dans l'élan du vol. C'est le visage de Misaine. Ce doit être Misaine quand il regarde. Comment regarde-l-il ?
Peut-être n'a-t-il pas les yeux de Misaine, ce visage qui est le visage même de 3Iisaine.
Il ne se peut pas qu'il ait les mêmes yeux. Quel être humain a les yeux d'un autre ? Je suis content qu'il dorme ; ainsi je ne verrai pas ses yeux et je ne serai pas obligé d'être sûr qu'ils sont moins beaux que ceux de sa mère.
Qu'est-ce qui m'attache à regarder cet enfant qui dort ? Je voudrais m'en aller. Je n'ai rien à faire ici. On me regarde. Voilà trop de minutes que je tarde. Je ne peux m'en aller. Qu'est-ce qui me retient?
Je ne regarde plus son visage, ni ses épaules, ni le petit lit qui semble trop grand pour cette gracilité meurtrie. Je ne vois plus rien. Où suisje? Pourquoi ces gens sont-ils là? Je ne sais pas. Je ne vois rien.
Je vois ses mains.
Il est couché sans abandon. Ramassé, pelotonné, il cache un lambeau de son visage dans l'oreiller et, de tout son tlanc, de son épaule gauche, il s'écrase. Mais ses mains sont calmes.
Il les a croisées sur la poitrine. Il a croise les avant-bras, comme les petits enfants câlins dans des bras de femme. De sorte que ses mains touchent presque aux épaules. Quelles mains pâles ! On les croirait transparentes, si blanches, qu'elles semblent brunes comme un cristal trop épais et trop brut qui fdtre mal la lumière.
Misaine, vous posiez sur le clavier des mains extraordinaires, mais ce n'étaient pas ces mainslà. Ces mains qui ne sont ni d'un enfant ni d'une femme ni d'un homme, ces mains de statue ou de mort, ces mains que je regarde, comme je voudrais les tenir pitoyablement dans les miennes!...
Je m'attarde. Ce sont ces mains qui me retiennent.
Je n'ai pas l'impression que je m'éloignerai iamais de là. Les yeux qui dorment s'ouvriront et je ne me soucie plus qu'ils soient plus beaux ou moins purs que les yeux de Misaine. Je pense que la vie animera ce corps au réveil et qu'il fera des gestes. Les mains qui prient, les mains qui
rêvent seront des mains vivantes. Quelles mains harmonieuses !
Il y a très longtemps que je suis là, sans doute. Le médecin revient. Je m'éloigne vite sans me retourner, vers la porte oli Klein m'attend.
Au moment de sortir, je tourne les yeux vers le lit de Pierre Die, je vois la tête butée à l'oreiller et la couverture au bord de l'épaule. Je ne distingue plus les mains, qui disparaissent dans la blancheur du drap. La lumière de l'hiver enveloppe tout.
Je suis sorti brusquement.
Qu'on appelle Schreck, et Holdstadt et la voiture! Il est temps de partir. Klein fait une mine désespérée. Que lui ai-je dit?
Au fait, si je réglais tout de suite la question des responsabilités? Il lui en cuira, je le jure, et sous prétexte de condamner un défaut de surveillance, je veux punir tout ce sang inutile répandu. Je pense à parler, je ne parle pas ; à agir, je n'agis pas.
Les impressions, que j'ai trouvées dans cette mélancolique infirmerie, m'ont durement attristé et je suis de méchante humeur, mais il y a, au fond de ma colère, une détresse inexplicable qui me pousse à l'indifférence. On prendra cela pour de la bonté.
Non. On prendra cela pour de la faiblesse. Pas de faiblesse, en ce désarroi d'apitoiement et d'inquiétude !
Où est Schreck ?
Voici Schreck. Toujours impassible, glacé comme un automate, il attend mes ordres.
— Qu'est-ce que vous avez vu, Schreck ?
— Des détenus.
— Se plaig-nent-ils ?
— Ils ne disent rien. Ils attendent la fin de leur captivité avec la sérénité la plus remarquable.
— Bien. Nourriture?
— Aucune réclamation.
— C'est au mieux. Ils sont toujours aussi bien gardés ?
Schreck doit trouver la plaisanterie funèbre. Il n'en laisse rien voir. Il répond sans hâte, et sans hésitation non plus :
— Ils sont mielix gardés.
Ce doit être ainsi, et sans doute cette réponse
vient-elle de signer la grâce de Klein. N'en aura-t-il pas une qui le sauve, lui?
Je questionne :
— Il y a toujours, Schreck, vous le savez, des criailleries à cause des malades ou des malingres..; ou des vieillards... je sais que ces [ paroles sont oiseuses..." mais, vous, Schreck, vous personnellement, que diriez-vous du traite-.
ment qui est appliqué aux prisonniers?... enfin, comprenez-moi, supposons... vous auriez commis une faute... disons : involontaire... s'il fallait être frappé à cause de cela... de quelques mois... ou de quelques semaines d'isolement... accepteriez-vous cela... plutôt que... que... plutôt qu'autre chose... hein, dites-moi, que feriezvous?... au choix...
11 ne bronche pas.
— Je ferai ce qu'il faut faire, dit-il, passif. Un peu impatienté, je renonce à le tirer du
mauvais pas où je l'ai mis.
— Eh bien, faites, Schreck.
Il salue.
— Je peux?...
— Vous pouvez aller, Schreck, je n'ai plus d'ordres à vous donner..', allez...
Il salue encore, fait demi-tour. Je l'arrête.
— Il y a une gare à cinq kilomètres. Demandez un cheval à Klein, et allez... allez... enfin faites ce qu'il faut faire. Bonsoir, Schreck.
Il s'en va.
Holdstadt, qui a assisté à la fin de l'entretien, fait, militairement, celui qui ne comprend pas. Il a tout compris.
Il récite son rapport dans les mêmes terme que Schreck. Ce sont deux bons soldats, l'un et l'autre, qui disent vrai. Avec ceux-là, une véri-
fi cation de leurs dires serait presque honteuse pour moi et tournerait à ma confusion.
Allons, Holdstadt, c'est l'heure. Klein a disparu. Discret, il s'est effacé devant une conversation supérieure, où, peut-être, il' craignait d'être mêlé inconsidére'ment. Il a fait avancer l'auto, que je vois devant la grille. On la sent rapide et facile, et souple, avec ses roues légères et son élancement gris et argent. Partons. Je voudrais dire un mot à Klein pour qu'il comprenne combien je pourrais sévir. A quoi hon ? Plus rien de tout cela ne me touche en ce moment. Même, je regrette d'avoir si mal tendu la perche à ce calamiteux de Schreck ; si je le revoyais, je serais accommodant. J'hésite [sur le perron; Holdstadt et Klein souhaitent que je me hâte, mais il me semble que j'ai tort de partir. Je dois partir certes et gagner les armées de l'ouest avant demain. Je n'ai plus rien à faire à Wandau.
Je ne puis me résoudre à m'en aller. Déjà au bas du perron, je remonte. Je manifeste à Klein le désir de voir l'établissement et les êtres. Il s'y attendait. Son angoisse redouble. Il accentue son sourire d'hôte bien élevé.
Holdstadt est vexé de Cette contre-visHe et pas du tout content à la perspective d'arriver à Aix en retard. Quelques minutes me suffiront, d'au
tant que je n'y tiens pas du tout. Pressonsnous.
Klein m'introduit dans la petite cour d'honneur, devenue préau et encerclée de baraquements. Il fait froid. Le vent pince aigrement. Personne dans la cour. Je n'ai pas la moindre envie de pénétrer dans le dortoir de planches, où je ne suis pas sûr que cela sente bon. Je me laisse conduire cependant à la porte d'un baraquement, pour écouter peut-être quelques véhémentes apostrophes.
Je reste sur le seuil avec Holdstadt et Klein. Il n'y a que quatre détenus. Deux grands gaillards, hirsutes et râpés, jouent à apprendre la lutte libre. Même pas sérieusement, car leur façon de travailler le « catch as catch can » montre que ni l'un ni l'autre ne sait de quoi il s'agit. Pourtant je dirai tout à l'heure à Klein qu'il faut interdire ces jeux de mains.
Notre présence ne les trouble pas. Ils sont habitués à d'innombrables rondes. Peut-être ne m'ont-ils pas reconnu.
Les deux autres sont plus intéressants. L'un est prêtre anglais : c'est un colosse rouge avec de longs cheveux tout à fait blancs. Il lit. L'autre est un peintre français. Je ne sais plus son nom. Il est jeune, mais déjà estimé en France, même au Salon d'Automne.
Tous ces gens-là n'ont pas sourcillé à notre visite qui se prolonge. Le peintre m'a regardé, a pris un fusain et un bout de papier, où il note mes traits sans doute. Une charge encore. Une de plus. Qu'il charge ! Mais on brûlera son papier.
Le prêtre, qui ne bougeait pas, lève enfin les yeux de son livre et se tourne vers nous :
— Vous serez aimable... dit-il... quand vous sortirez... de bien refermer la porte, s'il vous plaît.
Partons. Ce genre d'inspection ne m'intéresse plus et j'y tiens un piètre rôle. Rien ne peut justifier plus longtemps ma présence à Wandau.
Pourtant, j'allais oublier de demander à Klein :
— Et ce d'Ascain, oii est-il?
Klein verdit. Il imagine que le moment est venu d'expier. Alors, pauvre Klein! Il faudrait seulement que je crois être intéressé par quelque chose à Wandau, pour m'y éterniser de la sorte.
— D'Ascain?.. il est en cellule...
— Ah, c'est bien... c'est très bien, Klein... que dit-il, celui-là?., il a dû protester...
— Il est pire que les autres, réplique-t-il, c'est à le croire muet.
— Il n'a rien dit sur ses projets?... il n'a dénoncé personne ?...
— Rien... Personne...
— Allons donc, Klein... C'est que vous l'aurez mal interrogé... amenez-le-moi.
Klein était blême. Il est pourpre. Il est capable de m'offrir un cordial. J'insiste. Il ne discute pas, pas plus qu'il ne discuterait si... Mais nous verrons.
Il me fait attendre dans un salon sombre, qui fut élégant. Les meubles ne sont plus que des loques de tapisseries sur du bois rouge et les parois de chêne sculpté, où de l'or subsiste par coulées incertaines, sont crevassées et dévastées séculairement. Du feu de bois danse dans la cheminée. Il fait triste et humide. Les prisonniers sont mieux dans leurs baraquements.
D'Ascain a l'air d'un vieillard.
Au moment de le voir, j'ai pensé que cette entrevue était inutile, sinon ridicule, mais, en le voyant, j'ai été saisi.
Il a les cheveux entièrement blancs. Son visage est aussi maigre qu'on peut l'être, et l'ironie spirituelle qui le marquait n'est plus qu'une grimace sur cette ruine. Déformé et tourmenté, c'est Voltaire lui-même, le Voltaire prophétique des veilles de catastrophes et je m'attends à je ne sais quelle moquerie terrible. Mais il ne sourit pas et ne parle pas.
A ma vue, il fait une espèce de salut. Il né
semble pas me reconnaître. Ses yeux sont ailleurs.
Son grarid air un peu insolent ne l'a pas quitté : ce n'est plus lui pourtant, c'est un masque, un accessoire, un corps sans pensée.
Je lui tends la main. Il ne la prend pas. Ce n'est pas exprès ; il ne l'a pas vue. Il n'a plus de regard.
— Ce n'est pas le temps d'évoquer nos bonnes rencontres, dis-je..., cependant elles me permettent de venir à vous franchement, je m'intéresse à ce petit... je suis peiné... je suis dans une grande peine... depuis que je sais la nouvelle..
Il fait :
— Ah! ah!...
... Comme s'il ne comprenait pas.
— Mais enfin, Monsieur d'Ascain, tout n'est pas désespéré... et cet enfant... puisqu'il est
sauvé . . .
Il tressaille. Il crie.
— Qu'est-ce que vous avez dit?
Son visage mort est ressuscite' pour l'angoisse, et aussi la joie.
Il bégaye :
— Qu'est-ce que?... Qu'est-ce que vous?...
— Il est sauvé... Il vivra... Ne le saviez-vous pas ?..
Il fronce le sourcil, tape du pied :
— On m'a fourré dans un cachot, bougonnet-il... Je ne savais rien... Je croyais que... que c'était fini, quoi!... alors?... alors?...
Il ne peut plus parler. Il pleure.
— Répe'tez-moi... Dites encore... Il est sauvé... ah! que c'est beau de savoir qu'il est vivant... moi qui pensais que... Horrible!
— Oui, le médecin français veille sur lui et va nous le guérir... tout à fait... On le rendra bientôt à sa mère... Madame Dié sera heureuse...
Il pleure encore silencieusement.
— J'ai voulu vous voir parce qu'on m'a dit... vous avez voulu faire comme lui... vous avez essayé de partir...
Les larmes s'arrêtent. Il a de nouveau son visage hébété. Puis il s'efforce de parler. Il parle d'une voix sourde :
— C'est ma faute... il voulait fuir... j'aurais dû l'empêcher... le conseiller... je l'ai encourag-é au contraire... on avait promis à sa mère je ne sais quelles merveilles... et d'abord de le voir... rien... rien... et puis on étouffe làdedans... la santé de Pierre... sa tristesse... c'est tin enfant délicat... une âme délicate... dès qu'il a parlé de fuir... voilà... moi je riais... je lui disais: «tu vas voir comment on|saute le mur »... c'est de là folie... qu'est-ce que j'ai fait là?
Il ne peut plus parler.
Pourtant il dit encore, avec son ancien sourire, avec l'ombre de ce sourire, qui lui fait un visage épouvantable à voir :
— Vous ne trouvez pas ig-noble qu'on puisse tirer sur des enfants?
Il éclate de rire. Il répète:
— Des enfants!.. Sur des enfants!.. Quinze ans...
Il rit encore et des larmes roulent sur ses joues. Une curiosité' me tenaille. Je ne peux m'empêcher d'y venir. Je veux savoir. Je saurai.
— Apaisez-vous, Monsieur... Pierre Dié est maintenant hors de danger. La fièvre est réduite. Dans une quinzaine, il sortira d'ici... Mais ditesmoi, dites-rnoi, vous êtes si ému... si malheureux de ce qui a failli arriver... vous l'aimez beaucoup cet enfant... beaucoup... comme un fils?
— Non. Comme un frère.
Je retrouve, un moment, la fine expression qui me plaisait, en m'irritant un peu, à notre rencontre du Frédéric, ou chez Karl.
— Je l'aime comme un frère.
Il dit ce mot, comme s'il venait seulement de découvrir qu'il est beau, et il en est émerveillé.
— Comme un frère... comme un frère... Comprenez que j'ai deviné votre pensée... En d'autres
temps, je l'aurais mal accueillie... Et le moins que j'aurais fait, eût été de me taire... Mais tout cela est si pauvre et si petit que je n'en puis avoir de colère... Il a fallu que vous aussi, parce que je voyageais avec madame Dié et me plaisais si ouvertement en sa compagnie, vous supposiez, comme les autres...
J'essaie une vague excuse. Il m'interrompt.
— Cela n'a aucune espèce d'importance. Il est des êtres que le soupçon grandit. Ce n'est pas de moi que je veux parler. Madame Dié est mieux que mon meilleur ami. Mon meilleur ami est François Dié. Elle, c'est autre chose. Pas même fraternel, je me sens filial auprès d'elle. C'est pourquoi j'aime Pierre comme un frère, et sa mère est à mes yeux quelque chose comme une mère. Je ne me l'explique pas; vous pouviez donc ne pas savoir. Qui le sait ? François, peut-être. Pierre le devine. Madame Dié, elle, le sait. Personne, même celle qui le sait, ne peut l'expliquer. Je suis âgé auprès de cette jeune femme et il n'y a entre nous que peu d'années affectueuses. Pourquoi ai-je pour elle un respect de fils? Est-ce parce que je n'ai pas connu ma mère, ou parce que j'ai été si mal aimé et que je n'ai plus parlé d'amour à personne? C'est sans doute, simplement, qiie j'ai senti madame Dié une créature supérieure à toutes autres et d'une
telle essence qu'on n'a pas le droit de porter autre chose que son admiration dans une vie déjà construite, ou parfaite ! S'il y a d'autre raison, je n'en sais rien. Oh! je vous jure que c'est beau d'avoir ça dans le cœur.
ïl parle bas, gravement, en confidence. Mais il y a une chose qu'il voudrait dire bien vite et qu'il ne dit qu'après mille hésitations.
— Avant de rentrer... là... mepermettra-t-on de voir mon frère Pierre?..
— Vous n'allez pas rentrer là oii vous étiez... et vous allez voir Pierre Die'... aujourd'hui même...
— Ah, merci...
Il a crié. Il tremble :
— Que me dira-t-il? que me dira-t-il?... vat-il me pardonner?...
— Il ne se souvient de rien... Il a eu le délire... la fièvre... il ne sait plus...
— Ah... bien... bien... mais il est sauvé ?... c'est bien vrai ?...
— Je vous ai dit la vérité... dans quinze jours il partira chez sa mère.
— Quelle joie, ce jour-là... Qu'il parte! Qu'il parte!.. Elle aura tout le bonheur du mande quand elle le verra... Et moi qui vais le voir ! ...
Il est déjà près de la porte.
Je veux encore dire quelque chose. Pourquoi
ai-je besoin que tout ne soit pas sinistre aujourd'hui ? Je veux encore dire à d'Ascain une bonne parole.
— Monsieur d'Ascain... je ne pourrai sans doute pas revenir ici... mais je voudrais que, pour ce voyag-e, quelqu'un d'ami accompagne l'enfant... Voulez-vous vous en charger ?...
Il ne répond pas. Il me prend la main et la presse, et la serre longuement. Klein et Holdstadt, oubliés dans un coin du vieux salon, reg-ardent avec stupeur. Je dégage ma main.
Montons à l'infirmerie.
C'est pour cela que je ne pouvais me décider à partir. Ni les prisonniers ni d'Ascain ne me retenaient. Il fallait que je revoie l'enfant aux belles mains. Peut-être est-il éveillé. Peut-être connaîtrai-je ses yeux. Je partirai satisfait, si je peux voir ses yeux. Et je veux revoir ses mains pâles.
Holdstadt va m'attendre à l'auto. Klein reste sur le palier. J'entre, et d'Ascain vient derrière moi.
Il fait un grand silence dans la salle. Le méde- " cin n'est pas là. L'infirmier fait manger un malade.
Pierre Dié est toujours endormi.
Je vais vers son lit très lentement. D'Ascain
est resté un moment à la porte. Il n'osait pas. Je lui ai fait comprendre que Pierre dormait et il est venu sans bruit.
Me voici tout près du petit lit. Beau visage que je connais et que je retrouve, visage de Misaine, visage d'un enfant qui est Misaine, es-tu vivant? La tête n'a pas bougé du trou qu'elle a fait dans l'oreiller. La fièvre est toujours tenace aux paupières et les mains sont croisées encore, dans leur confiance puérile. Pourquoi suis-je pénétré d'étonnement et de douceur, devant ce lit où le sommeil lutte mystérieusement avec le mal ? C'est par Misaine que j'ai appris cela. C'est Misaine que je reconnais dans ce spectacle et dans cette émotion, et ce petit peut-être est plus beau que Misaine, avec ces mains qui ne sont pas des choses de la terre, n'est-ce pas?
Je tourne la tête. D'Ascain, agenouillé contre le lit voisin, pleure doucement à la vue de celui qu'il appelle son frère.
Je regarde Pierre. Est-ce un vivant, celui-là? Je veux voir ses yeux, qui sont beaux, je le sais bien. Mais ses mains ne sont pas vivantes, n'ont jamais été vivantes.
Pourquoi me suis-je ainsi rapproché du lit? Il ne faut pas éveiller le petit malade. Mais, ces mains, il faut que je les voie mieux.
Et je ne peux pas ne pas les toucher.
Je les effleure à peine et je recule, stupéfait de mon geste. Autour de moi, c'est le grand silence qui dure. D'Ascain pleure, dans sa génuflexion immobile. Moi, je vais partir. Ces mains d'enfant étaient douces comme la fièvre qui finit. Des mains qui vivront.
Mais Pierre a ouvert les yeux.
Il ne remue pas. Il me regarde avec des yeux fixes. Ce sont les yeux de Misaine, gris et profonds, que la fièvre fait paraître noirs.
Il me regarde comme s'il me connaissait. Il va parler. Non, il se tait et ses yeux me considèrent.
Qu'est-ce que je fais là devant cet enfant silencieux? Je n'ai rien à lui dire. Il n'attend pas que je le plaigne, il doit savoir que je suis anxieux de lui et mon inquiétude combat ses reproches. Il ne peut rien me reprocher. Il est sauvé, il vivra, il sera aimé, il sera beau. Je ne savais pas que je saurai jamais tout ce que je sais depuis ce matin. Enfant, est-ce Misaine queje vois, estce toi, et qui suis-je moi-même ? Je n'ai pas fait le mal: je ne savais pas que le mal existait. Que veux-tu de moi? Parle, et ne me regarde plus. Je te donnerai mes regrets et mes promesses, mais tu me connais mieux queje ne me connais, toi qui a de tels yeux. Parle, ou je vais i parler, et je ne saurai pas parler. Il y a désor-
mais un visage sur ma vie qui me montre la clarté et voici que des mains d'enfant vont me g uider. On ne t'a pas tué. C'est qu'il est écrit que tu me guideras, visage de Misaine, mains fragiles de celui que je voudrais nommer, moi aussi, mon frère.
Les grands yeux me considèrent toujours.
Je suis comme une statue avec, en moi, une tempête de cris que je vais laisser éclater.
L'enfant a fermé ses paupières.
Puis il les ouvre de nouveau, me regarde interminablement, et, pour la première fois, ses mains bougent. Elles se sont décroisées.
Il pose un doigt sur sa bouche.
Il croise encore ses mains sur sa poitrine, comme pour dormir. Malgré moi, je tends une m ain vers lui . Il fait le même geste et dit à voix imperceptible :
— Chut...
Il murmure encore dans un souffle :
— Chut... chut...
Je sens quelque chose qui me serre la gorge. Ces mains sont en prière, ces yeux se ferment, et c'est le sommeil peut-être.
Je m'arrache à cette contemplation. Je vais rapidement vers la porte, et je cours à l'auto...
Je suis parti à toute vitesse avec Holdstadt, et
mon esprit tumultueux grondait comme le ronflement de ce moteur de course.
A quelques kilomètres de Wandau, comme nous arrivions à un carrefour, le chauffeur a ralenti. Un cheval errait au milieu de la route. Accroché aux étriers, plié sur l'échiné de la bête, sabre ballant, tête en bas, bras éperdus, un mort, à la tempe sanglante, barrait mon chemin. Mais le cheval entra dans la forêt, avec ce cadavre prêt à tomber.
Je reconnus Schreck, qui s'était brûlé la cervelle.
Aix-la-Chapelle, 28 novembre.
Les artilleurs allemands sont des sages. Tout le mois, ils ont pris, comme cibles quotidiennes, l'hôtel de ville d'Arras, la cathédrale de Reims, la cathédrale de Soissons, les vieilles pierres d'Ypres, et cela les amuse beaucoup. Les Suisses commencent à crier qu'on ne doit pas tirer sur tout et qu'il est des choses respectables et qu'il faut épargner çà et là. Nul de nous, jamais, n'a pensé autrement. Qui oserait, sciemment, tirer sur une usine ?
Il faut laisser les belles choses utiles pour le jour où nous entrerons dans les villes. Qu'est-ce que nous ferions des églises ? Du feu.
C'est fait.
Aix-la-Chapelle, 30 novembre.
Toutes ces tristesses ne me réjouissent pas. Je reviens des Flandres. Je voudrais bien ne plus revoir ces plaines "dévastées. Leur dévastation me plaisait ? Je le croyais du moins.
Était-il nécessaire de dévaster un pays qui est pour nous ?
Je suis mortellement triste. Et las.
Très las.
De nouveau j'ai d'insupportables tintamarres dans la tête, et des kilos invisibles sur les épaules. Par moments, je n'y vois plus. J'ai toujours froid.
Je vais à Wandau.
Berlin^ 2 décembre.
Je ne suis pas allé à Wandau.
J'avais pourtant donné ordre de m'y mener, mais il paraît que je me suis évanoui, dans l'auto où Metzbar m'accompagnait. Il me dit que cela n'a pas duré et qu'à notre arrivée ici, j'étais de la plus vaillante humeur. Il faut que l'un de nous ait rêvé, car je ne me souviens pas du moindre détail de ce voyage. Ce matin, en m'éveillant, j'ai été stupéfait de reconnaître ma chambre de Berlin.
Qu'est-ce que j'ai ? Je suis très malade.
Berlin, 3 décembre.
Je veux être renseigné, jour par jour, sur ce petit Dié. Il est guéri sans doute : on a dû m'obéir et l'envoyer ici, près de sa mère, avec d'Ascain. 11 faut qu'on me dise où il est, comment il va et s'il sera bientôt rétabli.
Dès que je pourrai sortir, j'irai le voir. • On me défend de sortir, sous le prétexte que je ne peux tenir debout et que j'e'viterai le mal en étant très sévère pour moi-même. Soit, je serai sévère.
Cela ne m'empêche pas de m'occuper des affaires de l'armée et à plus forte raison de cet enfant malade. Pour manier cette histoire délicate, il me faut un brave garçon plein de tact.
Je vais en parler à Schreck.
Berlin, 5 décembre.
Le professeur Hilltz m'a visité ce matin. Il dit que je suis sauvé et que dans quarante-huit heures, je pourrai monter à cheval.
Depuis sa visite, je n'ai pu ouvrir les yeux. J'ai demandé de quoi écrire. C'est à peine si je peux, en m'efforçant, tracer quelques lignes. Des heures ont passé, et la nuit me guette. •
La terreur m'envahit.
Il me semble que ma tête est dépecée, lentement, par dures becquées d'un vorace. FoUe. Je me frotte les mains nerveusement, ou me déchire les bras avec mes ongles. Et la lumière m'est pénible. Je voudrais être dans une alcôve sans lumière. Pourtant, la nuit proche m'épouvante.
Je ne vais pas dormir. Je ne veux pas souffrir.
Surtout ne plus voir toutes ces villes en feu, toutes ces villes couronnées d'un panache couleur de sang que le vent tord en crinière immense.
Il y a trop de cris là-dedans. Éteig-nez tous ces flambeaux. De 1 ombre, du calme, pas de bruits, la vision de Dieu...
Voici Dieu, dans une chapelle toute blanche. Dieu est blessé. Comme il est jeune !
Comme il est pâle, sur son lit blanc...
Une figure de femme est au-dessus du lit, avec un sourire merveilleux. Il faut sourire. Tout n'est que sourire. J'entends au loin la charge sourde des artilleurs de l'empire, qui vont bombarder le monde. Qu'est-ce que cela ? Je suis dans la chapelle de Dieu et je le vois sourire.
Ho ! ce n'est pas lui, c'est une femme qui sourit.
Dieu est blesse' et il dort. Il ne peut pas sourire. Il ne sourira jamais plus. Qui est donc cette femme qui sourit à côté de lui ?
Je ne sais plus rien.
J'ai mal. J'ai mal. Je me souviens que Schreck est parti, un jour, sur une route.
Et puis ?
Ah, c'est la fin. Je ne vois plus.
Berlin, 6 décembi^e.
Berlin^ 7 décembre.
Berlin, 8 décembre.
Berlin, 9 décembre.
Berlin^ 10 décembre.
Berlin.» 11 décembre. 38° 2'.
Berlin^ 12 décembre.
Berlin^ 15 décembre.
Me voilà sur une chaise-longue. On ne laisse approcher de moi que deux ou trois indispensables. Je n'ai plus de fièvre, mais je suis très faible.
Il fait tiède, il fait gentil, c'est très agréable. L'heure est douce. Je ne pense à rien. Je ne pense même pas à moi.
Je ne sens rien, si ce n'est dans la gorge : là,. ça ne va pas du tout. J'ai le cou entortille'. C'est bien ridicule.
Quoique, Néron...
Oui, mais Néron était un ténor et pas autre chose.
Il est vrai que je chante fort bien.
Allons, je chanterai, quand je n'aurai plus mal à la gorge. Je vais composer des mélodies que je chanterai, des mélodies qui seront belles et que je chanterai bien.
Berlin, 17 décembre.
Écrire à Misaine.
Berlin, 18 décembre.
Un inutile m'a forcé de le recevoir, sous couleur de stratég'ie. C'est d'ailleurs un grand général, mais il est arrivé au moment que je ne me souciais pas de l'Yser et de la Galicie. Je voulais écrire à 3Iisaine. C'est gâché.
Aujourd'hui, je suis nerveux, triste, et je ne peux pas me risquer dans une confession. La seule rencontre oii j'ai tenté de m'expliquer avec Misaine était mal réglée. Elle venait me parler de ses ennuis et s'y est entêtée si àprement que je n'ai pu, à mon aise, lui parler d'elle et de moi. J'aurais dû lui écrire depuis longtemps. C'est vrai qu'elle n'était pas en état de m'écouter. Elle a son fils maintenant. Je pourrai lui écrire.
Je ne suis pas bien disposé aujourd'hui.
Mais pourquoi écrire ? Dans une semaine je dis adieu aux potions et aux gardes-malades. J'irai les voir.
Je ne sais pas si j'essaierai jamais de prouver
à Misaine que la divinité Frig-g-a ressemble à son visag-e. Ou bien elle n'est qu'une petite bourg'eoise, ou bien, c'est le visag-e divin lui-même, et alors...
Berlin^ 23 décembre.
Je suis très gai aujourd'hui.
Il faut que tout cela finisse. Je sens que j'ai besoin d'être gai et que le souci de cette campagne double me gêne dans ma santé morale. Je veux aimer la vie pour elle-même et non pour l'ambition du peuple et de ses agitateurs. D'ailleurs une guerre, au delà de trois mois, ce n'est pas amusant du tout.
J'ai passé une journée exquise avec Heissler. Le professeur Hilltz m'a permis de faire quelques pas sur la terrasse, mais il y faisait tellement froid que j'ai retrouvé, avec volupté, les fourrures' et la chaleur de ma chambre.
Heissler est un ami charmant. Il ne demande jamais de faveur. Sans doute parce qu'il a tous les titres et toutes les décorations. Enfin il n'est pas obsédant et à la minute oii il n'amuse plus, il n'insiste pas et s'esquive. C'est un drôle de conseiller, philosophe et dilettante, quia manqué
servir de cible à ce naïf Harden et qui, pour cela, réserve au journaliste une belle vengeance, dont l'heure me semble imminente. On a, auprès de Heissler, cette impression de sécurité spirituelle, que donnent, à un certain âge, les courtisanes, dont les hommes ont formé le goût, la fortune, l'autorité et l'indifférence aimable devant le pouvoir.
J'aime Heissler, parce qu'il est peintre et qu'il a le goût de la couleur. Il m'a souvent apporté de vieilles estampes, qui m'ont servi à faire dessiner des uniformes intéressants.
Aujourd'hui, nous avons encore bavardé sur des questions de toilette. J'ai visité en sa compagnie ma garde-robe. Il savait qu'elle est incomparable. Tout de même, il a été émerveillé.
Je ne m'étais pas habillé depuis trois semaines.
Aussi, à la vue de tous ces vêtements, j'ai eu l'envie d'en essayer quelques-uns. Nous avons bien ri.
Je n'ai voulu appeler aucun des valets de chambre attachés à la garde-robe. Heissler m'a aidé.
Nous avons bien ri, parce que le hasard me faisait mettre la main sur des uniformes d'officiers étrangers. J'ai trouvé bouffon de les endosser.
Voilà une livrée de grand amiral anglais, portée
en 1891, à Londres, un jour que j'ai été bien misérablement malade. Je retrouve encore le générai russe, avec toutes ses plaques et ses croix, qui a salue la tsarine, et aussi l'officier de bersaglieri, qui eut tant de succès dans les journaux italiens. En ce temps-là, se rendre populaire en Italie était moins coûteux : c'est hors de prix, je crois, à présent. D'autres encore, mais toutes ces transformations sont lentes et compliquées. Je suis exténué.
Il y a toute une collection d'uniformes français, . que je n'ai jamais pu mettre en public. Ceux-là me vont à ravir et je les aime entre tous. Il y a surtout un habit de gala, authentique propriété de Louis XV, qui me plaît infiniment. J'ai bien envie de le passer et, avec poudre et perruque, de me faire peindre, pour avoir celte belle image dans mon cabinet. J'y penserai. Aujourd'hui, je suis exténué.
Comme je me défais de toutes ces hardes, Heissler, devant qui j'apparais en collant de soie, me dit retrouver Hamlet. Il le dit avec un air de rire. Mais ce n'est pas sot, et, devant la glace, je contemple ce prince tragique, en chemisette et en culotte blanche, qui a la pâleur même de sa destinée légendaire. Oui, Heissler, c'est le prince Hamlet. Mais le prince Hamlet n'était qu'un prince, et celui qui est là...
Heissier, ne parlons pas de Néron. Heissler, connaissez-vous Héliogabale ?
Heissler ne riait plus. Il était un peu g"êné, troublé, ma foi, et respectueux, c'est-à-dire qu'il était très ému. Il a vu un empereur de l'Orient Romain ressusciter.
Je me suis dévêtu et vag^uement enveloppé d'une grande tenture légère. Mais je me suis vu si pâle ^que j'ai été effrayé. J'ai dû me farder abondamment.
Petit empereur écrasé sous les siècles, comme tu étais grand à cette minute-là.
J'ai voulu, debout, improviser un poème à la gloire de Dieu, qui m'accompagne. La force m'a manqué. J'ai craint de défaillir. Je suis allé jusqu'à ma chaise-longue, m'étendre. presque nu, dans mon manteau sommaire.
Heissler était en admiration. Il voulait parler. Je n'avais pas envie de l'écouter. Je l'ai prié de se mettre au clavecin, qui est dans le petit selon, et je suis resté seul dans la chambre, avec mon rêve intact. Heissler joue médiocrement, mais je me suis endormi.
Berlin^ 3 janvier 1915.
Mes premières forces, je les ai nécessairement consacrées à des imbéciles et à des imbécillités.
Demain j'aurai un peu de loisir.
Mais après-demain je pars à Goschen (1), oh. Himburg vient à ma rencontre. Tout cela est bien ennuyeux.
Comment m'habillerai-je?
(1) En Prusse Orientale probablement.
Berlin, 4 janvier.
C'est une journée parfaite. Le temps est presque tiède, à cause d'une brume douce, qui donne l'impression d'une fourrure légère, éparse.
Je vais faire une promenade, une bonne promenade de bourgeois, et je sais qu'il y aura très peu de police à mes trousses. Si bien que je vais la dépister, pour aller chez Misaine.
Prudemment, je n'ai pas chargé un policier de me renseigner sur l'habitation de Misaine. C'est Holdstadt qui s'en est tiré, en télégraphiant à Klein et en visitant les Hoecklin.
Misaine est avec son fils à quatre lieues de Berlin, dans une propriété que les Hoecklin ont mise à sa disposition. Elle n'en sort pas, le petit ayant besoin encore de beaucoup de soins. Elle ne parle pas de partir, dit-on.
C'est là que je vais la voir, pas attendu, pas annoncé. Pourvu que mes suiveurs me perdent et s'attachent à l'auto, toute pareille, où Holdstadl
est chargé de se promener avec moi pendant deux heures.
Pour la première fois, depuis ma convalescence, l'air du dehors m'est agréable. Je me suis habitué à la tiédeur silencieuse de ma chambre. Il faut, pour me réacclimater, la température automnale de cet après-midi.
Berlin est gris, gris. C'est une ville neurasthénique.
Cette ville m'est tout à fait indifférente. Je guette du coin de l'œil le cycliste discret, qui me précède et l'auto, moins discrète, qui me suit. Je pense au carrefour où la substitution doit s'opérer et je crains une maladresse d'Holdstadt.
C'est fait. Ma voiture est hbre. Nous filons à toute allure, sans cycliste et sans auto derrière nous. Me voilà tranquille, jusqu'au soir.
La maison des Hoecklin est une grosse villa, banale et riche, entourée d'un parc important. Je suis ravi, comme un gamin, de sonner à la grille aussi familièrement. Et je ris, malgré moi, dans la grande allée, oij le domestique vient à ma rencontre. On n'a pas l'habitude de recevoir souvent, là-dedans, car mon arrivée effare cet homme et le démonte.
U me dit, sans même que j'aie parlé, « que Madame ne reçoit pas ». Je lui affirme qu'elle me recevra, que j'attendrai, s'il le faut, et qu'il
veuille bien lui demander l'autorisation de me laisser faire antichambre. Tout cela m'amuse énormément.
. Le valet de chambre m'a reconnu, quand j'ai dit :
— Faut- il me nommer?
Alors il a rougi, il m'a tourné le dos et, a couru comme un fou vers le perron. Par chance, d'Ascain sortait et s'est occupé aussitôt de m'ouvrir un salon. Il est froid et digne, et ne ressemble plus au pauvre tourmenté que j'ai calmé à Wandau : il ne lui en reste qu'une grimace de dureté. Très courtois, cependant.
— Si vous insistez, me dit-il poliment, je vais prévenir madame Dié, mais elle est mal disposée à la douceur et surtout à la parole. Pierre est
très mal.
Il a parlé un peu sec, mais, à mon haut-lecorps, il s'amenuise.
— Après votre venue à Wandau, il a continué d'avoir la fièvre et le délire et nous n'avons pu le transporter que la semaine dernière. Quand il est parti de là-bas, il semblait parfaitement en voie de guérir. Depuis quatre jours, la fièvre est revenue, et aussi le délire. Les médecins ont peur. Ce sera long, et ils ne savent pas comment cela finira.
Je suis bouleversé.
— Et elle?-
— Je crois qu'elle a peur. Elle ne me dit rien. Elle ne parle plus. Elle vit, les yeux fixés sur son enfant. C'est pourquoi...
J'insiste.
— A-t-elle dit qu'elle ne voulait absolument pas me revoir?
— Elle ne m'a jamais parlé de vous.
— Ah!
Je ne sais quoi dire. D'Ascain m'a informé et me paraît las tout soudain. 11 voudrait se taire lui aussi, et être seul.
Doucement, timidement, je lui dis :
— Il faut que je la voie.
11 n'a pas un tressaillement. M'a-t-il compris?
— 11 faut que je la voie.
11 me regarde.
— J'avais entendu, dit-il. Puis il regarde dans le vide et semble réfléchir. Il répète avec indifiérence : — J'avais entendu.
Puis, comme si tout cela ne l'intéressait en aucune façon.
— Voyez-la... Voulez-vous rester ici?.. Je vais lui dire moi-même... Vous voulez bien attendre, n'est-ce pas?..
Il hésite encore, la main sur le bouton de la porte. 11 dit lentement t
— Si vous la voyez devant vous... ce n'est
peut-être pas elle que vous verrez... ce n'est pas...
Il n'achève point et se hâte de sortir.
Deux minutes à peine, et voici Misaine. A sa vue, je suis secoué de la tête aux pieds, comme par un vent furieux : cette femme que j'ai vue trois fois, ce visage d'énig-me et de lumière,, c'est toute ma vie.
Elle est pâle comme de la chair morte.
Elle essaie un sourire et veut me parler avec douceur. Gomme elle est désespérée !
— Je savais que c'était vous, me dit-elle... Vous pensez bien que je serais descendue.
Ce n'était pas pour s'habiller. Elle est modeste comme une infirmière.
— Je me suis attardée avec la garde-malade. Je lui expliquais l'emploi d'un médicament, que le médecin a ordpnné ce matin pour la première fois.
Je lui prends les mains sans qu'elle proteste.
— Misaine, qu'ai-je fait?
Elle rit presque pour me répondre, mais ses yeux sont hagards.
— Je crois que vous m'appelez Misaine sans permission.
Je serre ses mains glacées dans les miennes. Je répète, honteusement :
— Misaine, qu'ai-je fait?
— Vous n'avez rien fait et le passé est passé. L'important est que mon petit guérisse et que je puisse l'emmener. L'air d'ici, comprenezvous?.. Dès qu'il sera guéri...
Elle a envie de pleurer.
Elle sourit.
Son beau sourire a une lassitude infinie. C'est presque une bouche de vieille femme. Comment se peut-il que ce sourire flétri soit plus beau maintenant? Sourire de Dieu pensif...
Et je répète, obstinément :
— Qu'ai-je fait?... qu'ai-je fait?...
— Cela n'est rien et il n'y a rien à dire. Vous vous ressemblez, en tout ce que vous faites, voilà tout.
— Ne dites pas cela, Misaine, et si vous aviez voulu...
— Je n'avais rien à vouloir.
— Croyez- vous ?
Elle me regarde au fond des yeux.
— Je suis sûre que vous vous trompez, ditelle, gravement. Je ne suis, pour vous, qu'une imagination. Si vous n'avez jamais rencontré l'âme unique qu'il fallait à votre avidité, vous ne la rencontrerez jamais. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas une autre... Laissons cela.
Elle soupire. Puis, encore :
— Laissons cela. En tout cas, je ne vous reproche pas, moi, d'être ce que vous êtes. Tout au plus, voudrais-je vous blâmer de vous mentir à vous-même. Mais quoi, mentir aux autres, mentir à soi-même, ne pouvoir que mentir, c'est une espèce de sincérité.
J'essaie de protester. Je suis accablé. Il me semble qu'en trois mots, presque négligents, elle nous a séparés définitivement. Je me sens irrémédiablement seul.
— Je vais... vous laisser... dis-je péniblement. A-t-elle de la pitié ?
— Je vous reçois mal, dit-elle, mais les circonstances... Et puis, je suis la meilleure infirmière de cette maison.
Elle essaie encore de rire. C'est un petit cri rauque, qui fait mal à entendre.
— Je pars demain vers l'Est, lui dis-je... Vous me permettrez, au retour, de venir prendre des nouvelles de votre fils ?
— Vous pouvez en faire prendre tant qu'il vous plaira...
— Quoi, vous ne voulez pas que moi-même?..
— A quoi bon? Tout est dit. Je gémis.
— Non. Tout n'est pas dit.
Elle continue.
— Tout est dit. Tout est dit. Vous êtes allé
là-bas. Vous êtes venu ici. Vous avez su. Que , vous faut-il encore ? Chacun de nous a gardé son attitude véritable, et, vous, les événements vous forcent de la g^arder. Allez et faites ce qui est peut-éire votre devoir, ce qui est, en tout cas, l'ordre de votre sang et de votre cerv^eau. Vous m'avez fait dire, après des mois d'attente, que j'étais libre. Si vous m'avez attendue comme vous le dites, ne m'attendez plus. Je vous jure que vous éles libre.
Je murmure, lâchement. . -
— Libre... libre..'.
Et elle :
— Ne regrettez rien de ce que vous avez fait... ne craignez pas ce que vous ferez... allez au bout de votre fatalité... achevez d'être vousmême... ni vous ni moi, n'avons le droit d'y contredire...
Elle ne parle plus. Elle dicte. J'ai tant souhaité qu'elle conseille.
— Dites encore... Misaine... dites encore... dites... dites...
— Je n'ai rien à vous dire, reprend-elle doucement... Va vous n'avez' rien à me dire... Pardonnez- moi... J'ai un malade qui m'attend... N'en avez-v >us pas un aussi? Allez auprès de votre malu le, allez auprès de votre vie tourmentée, et chassez l'image inutile de Misaine.
Elle se lèye. Je veux prendre ses mains. Elle s'éloig'ne.
Je l'appelle. Elle va sortir.
Je crie :
— Je reviendrai... Je reviendrai..
— Adieu, dit-elle.
Le salon est vide. Les portes ouvertes laissent entrer l'air froid du crépuscule. J'ai la tête perdue. Je sors, d'un pas incertain, comme si le sol tanguait sous mes pieds.
MOK&ffiUR DE BERLIN 265
Goschen^ 8 janvier.
Je n'ai jamais senti, comme aujourd'hui, le respect dont je suis entouré. Toutes ces ombres ceinturées, bottées, casquées et médaillées, marchent derrière moi sous le ciel. Et leur silence est pieux.
Ils ont raison. Je ne sais déjà plus parmi les hommes.
10 janvier.
Misaine, je suis une àme morte.
Misaine, j'ai dit que j'allais vous parler et les mots se dérobent. Je pense à vous dans cette grande chambre oii le poêle, surcharg-é, gronde comme un chien de g-arde. Par la fenêtre, je vois la g-lace, où les feux des projecteurs mirent leur vaste éclair. Je vois des forêts et une nuit d'encre.
Dans quelques jours, j'irai chez vous, car je ne peux vous parler dans cette lettre et cependant il faut que je vous parle. Je suis un pauvre mort depuis que vous m'avez quitté. Puis-je croire, Misaine, que ce sourire entrevu, j'y doive renoncer désormais ? Comment voulez-vous que je renonce à vivre, ou bien pourquoi vous ai-je vue? Vous ne savez pas, vous ne comprenez pas.
Des chevaux hennissent dans la nuil. Le vent
secoue les tuiles du toit. C'est un ancien château, un très ancien château.
Dans la pièce voisine, dallée, un pas de factionnaire va et vient.
Vous ne savez pas, Misaine...
15 janvier.
Je ne puis partir encore. J'ai envoyé à Berlin une estafette, avec mission de voir Misaine et de lui demander un mot. Elle a pris la lettre et n'a rien fait répondre.
L'estafette aura dix ans de forteresse !
16 janvier.
Je n'aime plus la nuit, ni les cris, ni le sang. Le canon me glace. Je voudrais que personne ne meure. Je ne veux pa^ mourir, moi.
C'est comme si j'étais mort. On m'entoure de silence et l'état-major ne me prend à parti que lorsque c'est indispensable. Je laisse donner des ordres en mon nom. On fabrique de futures victoires, paraît-il.
18 janvier.
Dans un accès de vanité naïve et rigoureuse, j'ai passé la nuit, debout, avec tout l'état-major, à la corne d'une forêt, sous le prétexte de conduire une grande attaque.
Je ne sais plus ce qui s'est passé. N'était-ce pas un rêve, cette attente immobile dans le froid du soir, où dansait la neige ? Tous ces hommes, aux manteaux blancs, s'étaient fixés dans l'attitude que commandait la mienne, et laissaient venir l'heure, sans un frisson, les yeux sévères, sous les arbres où le vent se rompt. Puis, des feux, le canoUj des sonneries, un rythme de pas ■et de bonds sur le sol glacé, et des cris, et des chants, et la grande voix du triomphe, après le halètement méthodique de l'assaut. Qu'est-ce que tout cela, sinon une vaine minute ? Mais on me dit que cette minute a dure' toute la nuit. De fait, je suis rentré à l'aube dans le grand château, et, sur la route, les chevaux traînaient les fourgons
sans roues, en quête des blessés et des morts. Un rêve, une minute, mon corps même étaitil là-bas? Je n'ai rien vu. J'ai pensé, toute la nuit, au yacht paisible que je projetais, il y a huit mois, d'emmener en croisière. Mers calmes, ciels sans ravages, tempêtes apaisées, où êtesvous? Si le yacht avait porté la passagère qu'il faut, il ne serait jamais revenu.
272 MONSIEUR DE BERUN
20 janvier.
La mort, non, assez, plus de toute cette mort qui s'obstine.
Il est des êtres qui ne meurent pas. Oiî vontils? ^
Mais de tous ceux-là qui sont tombes, combien sont de vrais morts ? Combien sont de vrais morts parmi ces morts ? Ceux qui ne meurent pas ne doivent même pas faire semblant de mourir et leur corps aussi doit disparaître, pour fuir toute cette saleté qui dégrade. Ne pensons plus à tous ces morts qui sont morts. Ils ne sont plus rien.
Et que serai-je, moi?
VMON&IEUR DE BKRLIN
25 Janvier.
Misaine, éeoutez-rnoi.
Écoutez-moi, mon frère Pierre.
' Je suis un malade à l'extrême de son mal, et vous pouvez me guérir ou me tuer. C'est la fin d'une chose horrible. Ce sera la fin qu'il vous plaira de me donner.
Vous êtes avares des mots qu'il faut que j'entende. Pourquoi ne parlez-vous pas? Faut-il que je vous dise, moi^ ce que vous devez me dire?
Misaine, Pierre, écoutez-moi.
Ohl je suis un malade, un vieux malade qui veut finir d'avoir mal...
Écoutez-moi... Écoulez-moi...
Berlin^ 2 février.
Je me fais conduire à la villa banlieusarde où est Misaine. Aucun souci d'être suivi ou non, tant j'ai de hâte, une heure après mon retour, de courir à cette maison.
L'auto file.
D'autres autos viennent derrière, mais cela m'est égal. D'ailleurs elles sont très loin derrière et n'osent pas adopter l'allure insensée que j'ai prescrite.
La grille est ouverte. Le chauffeur entre et se range devant le perron. C'est toujours le même silence, plein de vent sournois.
Personne ne vient à ma rencontre.
Holdstadt, qui m'a accompagné, reste à la grille et calmera les tardifs veilleurs de ma personne qui vont sans doute arriver.
Je monte. La porte du vestibule est grand ouverte, comme la grille.
J'entre.
Rien que des portes béantes sur des salles vides. Je reconnais le salon où d'Ascain m'avait introduit. C'est une pièce claire et élég-ante, où il fait froid. Je piétine un moment et je suis de nouveau dans le vestibule.
La même solitude autour de moi.
J'aperçois une cloche près de la porte et je secoue le gland de soie qui pend. La sonnerie e'veille d'inutiles échos.
Rien.
J'entre dans chaque pièce. Mon pas résonne comme dans un cloître. Qu'est-ce qui se cache parmi ce vide?
J'avise l'escalier et je monte en hésitant. Personne en bas. Nulle tête penchée au-dessus de moi. Je monte. Le silence est plus pesant à mesure que je monte. Je monte. Je monte...
Le palier.
Toutes les portes sont ouvertes, comme en bas. Ce sont des chambres. Nues et nettes, avec des lits bien ordonnés, sous la lumière blême.
Personne.
Ah, mais voici des ombres.
Je marche sur un tapis compact où mon pas ne s'entend plus; je suis une ombre, moi aussi. .
Il y a des ombres dans une chambre. Une ombre d'homme est debout contre la porte, voûtée, comme cassée d'un coup de trique, s'ap-
puyant des mains au dossier d'une chaise. Je connais cet homme. Je ne prends pas garde à ses traits et je ne m'occupe pas de lui. Maintenant, je sais que je n'ai rien à dire. C'est une chambre 011 on ne parle pas.
Une femme est assise.
Ployée, prostrée, coudes aux genoux, poings aux joues, sans larmes aux yeux, elle est si douloureuse qu'elle n'est plus réelle. Elle attend on ne sait quoi, jetée sur un siège bas, près d'un grand lit.
Elle a des lèvres de pierre qui ne souriront plus.
Il fait tiède dans cette chambre. Du bois flambe dans la cheminée, qui est bonne à voir après ces appartements vides et froids. Je ne sens rien. Tout est inanimé. Les êtres n'ontils pas atteint cette limite de vie intérieure 011 la sensation est abolie? Je l'atteins en ce moment et je ne souffre pas. Ai-je encore du sang dans les veines? Quelqu'un m'a mené là. Comment et qui, je ne sais pas. Je suis une ombre morte qu'on a menée dans cette chambre où il y un lit.
C'est un grand lit. On ne voit, dans ce grand lit, qu'une petite tête, qu'on a placée, droite, au milieu de l'oreiller, bien pâle, bien dessinée, bien coiffée. Elle a des yeux clos, un nez mince
et deux petits plis bleuâtres qui allongent la bouche de chaque côté. Regard, sourire, pauvreté humaine, on t'a nettoyée de tout cela, douce tête...
Au milieu du lit, un long corps gracile s'indique à peine sous le drap. Les bras, posés le long des flancs, n'ont plus de forme dans les manches légères de la chemise. Des mains très blanches, des mains un peu jaunes dans les creux.
C'est une ombre maigre étendue dans ce lit. Qui est cet enfant ? Je ne comprends pas qu'il ne soit pas tout à fait parti. Pourquoi reste-t-il encore ici, sous la forme vaine de ce corps dépouillé ?
Je me tiens au pied du lit, sans plus rien voir que le lit lui-même. Et je ne sais plus seulement si je regarde la tête morte.
C'est moi que je regarde.
Non, je ne regarde rien.
Je m'enfonce dans le silence opaque d'une forêt mystérieuse où je ne suis jamais entré. Est-ce l'asile? Voici bien les troncs immenses' dont la colonnade porte un ciel vert, que le soleil invisible jaunit. Mais les feuilles ne bruissent pas. Je m'arrête et m'empêche de respirer, pour mieux entendre le^chanl de l'oiseau sacré, mais je n'entends rien. Je marche dans
l'inconnu sévère de la grande forêt. Dieu, que j'ai approché, Dieu pour qui je me suis trompé et pour qui je m'arrache à la vie terrestre, oii m'attends-tu ? J'appelle. Je n'entends pas ma voix. Tout est néant dans le mirage angoissant de la forêt. Il n'y a pas de route et je ne trouve pas le chemin qu'il faut trouver. Dieu, qui es parti, ne veux-tu pas m'appeler ?
Je t'ai vu derrière le sourire miséricordieux dune femme, mais elle a fui et n'est plus maintenant qu'une stupeur muette. Je t'ai vu dans les mains sacrées d'un enfant qui souffrait, mais il m'a chassé et, quand je reviens, il n'est plus qu'une chose finie. La femme est une morte, l'enfant est un mort, et, moi, je suis un mort aussi. Ne sommes-nous pas tous déliés suffisamment des erreurs matérielles pour que la vérité éclate ?
Mais je ne vois rien. Je ne vois que l'inépuisable théorie des arbres qui m'entourent, et si je parviens une minute à m'en évader, c'est pour apercevoir une tête fragile qui sera bientôt décomposée.
Il fait trop chaud dans cette chambre. Le sang me bat les tempes, je serre mes poings qui sont moites.
Les ombres qui m'entourent ont une immobilité effrayante. Elles ne sont plus dans la vie.
Nous ne sommes plus dans la vie. Je me sens presque heureux de cette libération soudaine. Pourtant je ne sais oii elle me mène. Les grands morts ne sont jamais des morts, et il me semble que la mort est absolue ici et nous réduit à rien. Si Dieu était là, il n'y est plus. Il n'est ici que de la mort bien morte. Où chercher?
Ce silence m'irrite. Je n'ose pas parler. Je voudrais entendre un bruit. Tout à l'heure une trompe d'auto geignait sur la route. Plus rien. Au moins qu'un sanglot brise ce triste enchantement !
Rien.
Je suis vide de ma vision. La forêt elle-même n'est plus qu'une brume légère, qui flotte dans ma mémoire martyrisée.
— Ce petit...
C'est moi qui ai parlé, sourdement, sans me rendre compte. Misaine ne lève pas la tête. Elle dit, après un moment :
— Il est mort, cette nuit.
' Le silence nous sépare de nouveau.
Puis, Misaine reprend avec douceur :
— Je savais que vous alliez venir... c'est pourquoi j'ai fait ouvrir toutes les portes...
Et elle murmure plus bas, mais avec plus de douceur :
— Maintenant... maintenant... vous compre-
nez que c'est fini... n'est-ce pas?... c'est Oni... c'est fini...
Les derniers mots se perdent dans un souffle. Je n'ai pas de tristesse. Je pense à la mort. Je pense à Dieu et je sens en moi des questions que je ne parviens même pas à me formuler.
Dieu...
Le silence est si profond qu'il devient violent.
Il y a des rafales de néant dans cette chambre d'adieu.
De grands cerveaux de philosophes ont travaillé pour mon pays et pour préparer ma venue ; des musiciens ont aspiré le monde dans leurs âmes pour en faire un chant oii je me reconnaîtrais. C'est ce silence de maintenant qui les a dispersés dans les souffles limpides de la forêt. Ils ne sont rien. Et, moi, leur œuvre et leur fin, ne vais-je pas trouver l'issue? Il y a une route, pour aller vers ce but qui se dérobe.
Où chercher? Oiî chercher?...
Dieu...
Les choses de la terre sont finies. Partout où je serai, la mort sera, non plus comme une chose que je crée, mais comme une chose que je suis. Quittons cette chambre, qui pre'cise l'aspect de la mort, sans résoudre.
Je m'approche de l'enfant, qui était Dieu peutêtre. Je veux toucher ses mains.
— Ne le touchez pas, dit doucement la mère. Je le touche, pourtant. Comme il fait froid sur
la peau des morts. Misaine n'a pas bougé. Je me penche vers elle.
— Vous allez l'emmener?
Elle ne se fâche pas, pour dire :
— On croirait que vous êtes pressé de le laisser partir, maintenant...
Je ne sais pas bien ce qu'elle dit. Nous ne sommes que des ombres, qui parlent dans du vide.
— Je pensais, dis-je, presque à son oreille, qu'il vous plairait de l'emmener.. Il doit vous tarder de vous sentir en France avec lui...
Elle me souffle lentement :
— Avec ce mort, je me sens en terre française, n'importe oiî...
Je reviens au pied du lit. Je reg-arde encore la tête. La main va-t-elle me faire le geste du silence que j'ai vu à Wandau? Qui fera le geste attendu ?
Le silence nous enveloppe encore et m'étourdit. Je me sens frissonner, je commence une phrase :
— Je vais...
Quoi dire ? Les paroles sont mortes comme les êtres. Allons, je ne veux plus voir ce visage de cadavre. Je m'en vais lentement. Près de la
porte, je sens le froid de la grande maison désolée.
Je me retourne vers le lit. Je m'approche. Misaine n'a pas bougé. Misaine est une ombre immobile.
— Misaine...
Paroles d'ombres, paroles de morts, quel vide m'accapare désormais ! J'hésite encore. Puis je m'éloigne. D'Ascain est encore debout et ne semble pas me voir. Et je passe auprès de lui sans me forcer à me taire, avec l'impression qu'à la place oij il est, il n'y a personne.
L'escalier est froid et sombre. Je ne sens aucune lassitude. Je ne sens aucune tristesse. Je ne sens aucun repos.
Rien.
Holdstadt vient au-devant de moi. L'auto m'emporte. Deux autres voitures suivent. Il y a des maisons, des arbres, des lumières, une ville, des gens, de la vie.
Rien.
Berlin^ 3 février.
Dieu, Dieu, ces morts.., Quoi?
Berlin, 6 février.
Qu'on ne me parle plus de ces ombres.
Après tant d'années, j'ai rencontré l'image de Dieu, mais, pourquoi, de ce sourire extraordinaire, pourquoi, de ces mains impériales, n'estil venu que doute et catastrophe?
Les choses humaines vont leur train.
On le dit. C'est fort bien. Je n'imagine pas que je puisse un jour m'y intéresser encore.
Il n'est rien de beau au monde.
Le principe annonçait que Dieu prendrait, un jour, face d'homme. Triple visage, prétendent les traditions que je vénérais. Ces trois fronts souverains à qui j'ai obéi, ne m'ont pas conseillé. J'ai livré plus de pensée et sacrifié plus de sang humain à leur gloire qu'aucun être ne l'a fait. Où est la lumière qui doit m'en récompenser?
Elle e'tait, un soir, cette lumière, dans le sourire d'une femme. Cette femme n'a rien voulu dire. Je t'aurais écoutée, opiniâtre qui n'as point
parlé et que je souhaitais entendre. Je reg"rette anxieusement son sourire de lumière. Etait-ce la lumière de Dieu?
Pourquoi l'enfant, qui lui ressemblait et qui était plus beau, m'a-t-il fait signe de me taire ? 11 devait me tendre ses mains... Etaient-ce les mains désirées ? Mains sacrées, mains d'enfant, que sais-je, que savait-il?
Dieu, c'est écrit, passera un temps parmi les hommes.
Était-il là?
Je sais qu'il n'était pas venu auparavant. Il ne peut pas venir après moi. Ah, qui me dira ce que je dais croire?
Mais je suis celui qu'on ne peut conseiller.
Ma pensée s'égare et se disperse. Je vois, du fond de ma fièvre, des routes de toutes sortes, oii il y a beaucoup de sang- à chaque pas. Je suis sur toutes ces routes à la fois, me hâtant. Mais il semble que ces routes, qui cherchent les extrémités du monde, soient infinies!
Dieu fuit, éperdu, sur les routes...
Berlin, 10 février.
Une fièvre harcelante.
On me calfeutre dans ma chambre, où il fait doux. Mais j'ai besoin d'air. Cela sent l'écurie autour de moi. Oh ! l'odeur des chevaux, après la course... '
Le docteur est entré, a voulu écrire, je lui ai envoyé une liasse de papiers à la tète. L'imbécile I J'ai ri.
Qu'est-ce que je fais là?
Malade, si l'on veut, mais pas malade d'un mal humain. C'est une impatience de cerveau cadenassé dans des règles étroites.
De cerveau, peut-être. Parfois j'ai l'impression d'être un animal sauvage, qu'on essaie idiotement de domestiquer. Je suis une bête, moi.
A qui dire ça?
Je n'aime pas les gens. Il me faut l'espace, l'air, les bois frais et la chair qui saigne sous la griffe ou sous la corne. Un trou dans le rocher,
un trou qui sent la fourrure chaude ! On marche sur des os en entrant. Voilà la vie.
Fini.
Singer les hommes, bah! Laissons-les jouer aux fauves dans cette partie qu'ils ont engagée. Je suis hors de tout cela. Je n'ai jamais été homme. Qui donc s'y est trompé ?
Au delà de l'homme était ma pensée...
Tout cela est réglé. Je n'en parlerai absolument pas.
Je me tiens dans cette chambre infecte. Il y a des visages ridicules aux murs. Des portraits qui m'ont précédé et que je ne veux pas connaître. Au fait, que sont devenus tous ces gens-là ?
Si je pouvais dormir tout le temps, ce serait simple. Ah, c'est une fièvre qui m'empêche de dormir. Sottise!
Je fais des calculs, des plans, je suis éreinté.
C'est éreintant, cette inaction. Bondir, sauter, courir, voilà, voilà, enfin vivre !...
Fini, ai-je dit.
J'ai fait jadis des poèmes puissants. Aujourd'hui, je me consolerais si je composais une symphonie. J'hésite à m'asseoir devant le clavecin, ou le piano. L'un vaut l'autre. Le supplice de m'asseoir n'est modéré par rien.
Les mains au clavier, j'improvise. C'est urt
hymne. Je crois, ah oui, que c'est un hymne. Le génie exaspéré chante là-dedans.
Inutile. Inutile.
J'ouvre la caisse du piano et, d'un stylet que j'ai trouvé, bzzz, je coupe les cordes. Aïe ! que de miaulements !...
Plus de soucis. Je vais penser. Je vais suivre le cours de la méditation. Le cours de la méditation? Ah, enfin, de ce côté-là... Je vais me diriger du côté de la méditation. A tâtons.
Je m'assieds devant le feu.
Je m'étends, je me roule comme un enfant sur le sable, c'est amusant. Tout à fait comme un enfant, et je marciie à quatre pattes. C'est la première fois que je m'amuse. Je fais le tour de la chambre. Je me cogne aux meubles, j'entraîne des tapis avec moi, je boite comme un tigre blessé. Ah, que c'est beau !
Dieu, être libre et sentir ses griffes s'enfoncer dans la terre...
Berlin^ 10 février
Fin des Notes.
Je n'allai pas plus avant dans la lecture du manuscrit que Schmidt, le « Monsieur de Berlin », m'avait confié. Je n'avais aucune nouvelle de lui depuis deux mois, et, dans les courts billets adressés à Claude, je n'osais m'informer de l'hôte bizarre soigné par Anna Spring-. Aussi je résolus, dès l'aube de septembre, de partir pour Lausanne. Je savais que Claude Arzeu et sa chère Anna voulaient s'installer à Paris avant l'automne et qu'ils seraient heureux de ma fraternelle compagnie, pour venir en France. Sans doute aussi la cure de Monsieur de Berlin touchait à son terme. Je devais donc renoncer à tout travail plus complet, si je voulais l'atteindre avant qu'il n'ait disparu.
Au reste, les pages que je n'avais pas eu le loisir de mettre, comme le reste, dans un français presque lisible, achevaient ce livre de notes par une totale incohérence. Les formules d'impertinente philosophie sombraient dans la puérilité,
voire le balbutiement, et disparaissaient même aux derniers feuillets, pleins de monosyllabes indéchiffrables et d'onomatopées. Je n'arrivais pas à me douter du sens possible de ce chaos manuscrit, oij l'éparpillement des mots, des lettres, des chiffres, évoquaient le cri ou le grognement des bêtes, dans un lyrisme de cabanon.
Ceux qui liront les confidences de « Monsieur de Berlin » pourront se rendre compte des dernières pages et de leur désordre, par quelques passages inquiétants de ce volume, que j'ai transcrits dans le ton et dans la forme exactes. Ce n'est même pas à leur auteur véritable que les gens de goût peuvent s'en prendre, car le malheureux, même quand il semble raisonner, obéit à une étrange hallucination, où sa personnalité se substitue à une autre, pour refléter tout ce que l'autre a de repoussant.
Quelques pages disparues — volées par un ami puissant dont l'indiscrétion valut au prétendu Schmidt cet exil quasi-sanitaire — soulignent par des trous inattendus la tristesse lâche de cette pseudo-confession. Je voulais en essayer une reconstitution avec ses propres souvenirs et jeter ainsi peut-être une clarté suffisante sur ces divagations.
J'aurais aimé savoir, et faire savoir aux lecteurs de cela, comment ce malade, chroniqueur
improvisé, entreprenant, de son propre aveu, une satyre de son pays et de ses compatriotes, n'était parvenu qu'à troquer son identité avec celle d'un plus puissant. Dès l'abord, son âge, son aspect, l'incertitude de ses désirs et de sa santé, m'avaient évoqué le grand spectre rouge de ce temps. Mais je ne m'attendais pas à le voir adopter si absolument l'âme, pour ainsi dire, du vrai Monsieur de Berlin.
Monsieur de Berlin ! combien plus inquiétant ce titre de justicier que les traditionnels Monsieur de Paris. On pense aux époques où le bourreau s'appelait Samson ? Mais quels bourreaux pour le bourreau, quand ce bourreau ne sert pas la justice ? L'infirmier seul a des droits sur lui.
Pauvre Schmidt ! Gue'ri de ses hallucinations, n'allait-il pas renier tout ce qu'il avait écrit? Cependant avait-on pu le guérir ? Le talent persuasif d'Anna ne s'était-il pas heurté à l'incurable ?
Bien durement malade, le cerveau qui avait pu se plaire à l'imitation fiévreuse d'un autre au point d'en aimer la folie. Les malades qu'on ne guérit pas n'ont plus qu'à chérir leur mal. Dans ce petit amas de feuillets, que j'avais mis quelque huit semaines à déchiffrer, le paradoxe et la faiblesse s'exaltaient jusqu'à l'orgie. Le sadisme
s'y épanouissait. Sadisme naïf et lyrique, poésie bizarre, qui se nourrit d'une odeur de boucherie et d'un parfum d'encens, frénésie, cancer cérébral où pourrit doucement la littérature physique de tel ou tel Parsifal, avec la nudité sanglante du sein d'Amfortas. Dois-je l'avouer, les premières lignes du manuscrit m'avaient rendu curieux des dernières, et plus je m'avançais dans la lecture de ce drame trouble, plus je tenais à connaître les péripéties qu'il en adviendrait, malgré la mélancolie nauséeuse de mes découvertes.
Livre incomplet dont j'espérais que Schmidt me donnerait la clé. Incomplet, l'ai-je dit, par les pages enfuies, par les pages incohérentes, et surtout par la trépidation morne de ces notes juxtaposées.
Quelques pages étaient rédigées en allemand. Je ne suis plus très familier avec cette langue et le style en était outrancier, passant des formules les plus laborieusement fleuries au ton télégraphique. J'eus beaucoup de difTiculté à les traduire.
La plupart étaient en français. Ce n'est pas celles qui me donnèrent le moins de mal. Elles ne manquaient ni de vigueur, ni de netteté et leur auteur était visiblement très maître de notre parler. Mais l'impétuosité de sa manière s'avouait
à tout moment par des mots oubliés et par un amas de synonymes accumulés, où j'étais parfois bien embarrassé de deviner son intention.
Parmi les premiers feuillets, beaucoup d'annotations en allemand. Mais, raturées et surchar gées, elles restèrent indéchiffrables.
Tout à la fin, je parvins à comprendre le sens de deux longues notes, dont l'une est malheureusement incomplète.
La première, que voici intégralement, disait :
« Les noms sont imaginés par moi. J'ai dissimulé volontairement, sous des pseudonymes de mon invention, les personnages réels de cette histoire. Il est difficile de les nommer. Surtout il serait injuste de leur laisser leur titre réel puisque j'ai parfois modifié leur attitude et leur rôle. Ainsi Thiilow n'est pas ... » — Ici quelques lettres effacées. — « De même pour les désignations géographiques, où j'ai remplacé parfois le terme exact, par un autre inventé. Enfin, on trouvera des erreurs dans les dates, ces erreurs ne sont pas voulues rigoureusement. Elles sont sans importance. J'ai mal à la mémoire. (Sic.) Je ne veux pas écrire un traité d'histoire. Je veux... Eh bien, ce sont des confidences... »
Une autre note, presque impossible à saisir, sous l'enchevêtrement des traits de plume et des mots ajoutés, puis retranchés, commençait ainsi :
« Ceci est écrit pour juger. Je condamnerai ensuite celui que... »
Puis, trois lignes incompréhensibles, et :
« On me rendra cette justice, que j'avoue les sentiments stricts d'un homme très malade. Mon livre n'est pas allemand. C'est le fouet sur un désordre puissant qui a bouleversé la paix. Mais il ne faut pas plaindre un inspiré qui a été heureux de ses souffrances. Ah, si quelqu'un... »
Encore trois lignes dont je ne pus saisir le sens et dont les derniers mots étaient :
« Mais j'aurais été moins heureux. »
D'autres lignes suivaient, affreusement mutilées et maquillées. Je dus renoncer.
Le tout était en allemand. Sauf un mot, mis au coin de la page, souligné, français : « Explication. »
En bas, une date :
« Janvier 1915. »
Puis tout à fait en bas, au bord de la page :
« Si j'ai négligé de vérifier toutes ces grandes dates de ma vie, c'est que ma santé... »
Le reste devait être sur une autre page. Elle manquait.
Je ne m'annonçai pas à Lausanne et j'arrivai, dans la fluidité du matin, si étourdi de lumière après ces semaines de travail entêté, que je ne reconnaissais pas les choses. On me conduisit
à la clinique d'Ouchy en quelques minutes.
La grille était ouverte. Dans la cour, rangée au bas du perron, une auto de luxe attendait. Le chauffeur avait un manteau blanc. Deux messieurs, corrects et importants, attendaient, debout près de la portière, que l'un d'eux s'apprêtait à ouvrir. Ce spectacle ne méritait guère d'attention, sinon pour la richesse confortable de la voiture. Je m'arrêtai pourtant à la considérer. Tous les stores étaient baissés et les vitres défendues par des barreaux d'acier vernis. Des voitures spéciales hantent les maisons de santé, mais celle-là n'était pas destinée primitivement à cet usage. On eût dit plutôt d'une auto royale transformée en voiture cellulaire.
Je ne m'attardai qu'un instant et me hâtai vers la villa. Les deux messieurs laissèrent, malgré leur impassibilité, paraître un peu de mécontentement à ma vue. Comme j'atteignais la porte, un infirmier sortit précipitamment et les rejoignit. Je ne m'inquiétai plus de ces détails et entrai dans le vestibule.
Un bruit de voix me fit lever les yeux vers le palier.
— Doucement... Doucement...
C'était la voix d'Anna. Elle dit encore :
— C'est une première promenade, n'est-ce pas?... Doucement, mon ami...
Elle venait, en avant d'un groupe de blouses blanches qui entourait Schmidt.
Monsieur de Berlin avait son complet de flanelle et il me parut hideusement pâle. Mais je le voyais mal. Deux ou trois infirmiers, qui l'aidaient à marcher, me le cachèrent presque aussitôt. Derrière eux, un colosse glabre, aux yeux doux, surveillait ce cortège. Le colosse disait d'une grosse voix paternelle :
' — ; Voyons, Monsieur, est-ce que nous ne sommes pas de vos amis? Vous êtes entouré d'amis.
Mais une autre voix, basse et triste, que je n'entendais pas bien, répliquait obstinément :
— Je vous dis : non... Je vous dis : non... Tout ça va changer.
Était-ce Schmidt ? Je n'osais me l'affirmer^ tant il y avait, sur ses paroles, un accent douloureux.
Anna ne me voyait pas. Tout occupée de son malade, elle descendait l'escalier, lentement. Schmidt et son escorte étaient encore sur la première marche.
Il parlementait.
— Un mot, disait-il gentiment, j'ai un mot à vous dire... Il s'agit de l'harmonium... Mais le plus simple est de vous montrer moi-même...
Il voulut regagner sa chambre, mais le colosse
lui barrait la route et tâchait de le calmer.
-^ Demain, Monsieur, demain. Nous ferons tout ce que vous voudrez. Maintenant, il faut faire une promenade. Allons voir les vignes.
Schmidt pouffa.
— Inouï... voilà une idée... ah ! inouï... allons voir les vignes.. .
Puis il se retourna, soupçonneux :
— Qui es-tu ? dit-il au colosse.
Celui-ci haussa les épaules.
— Quelle plaisanterie, mon cher Monsieur... Vous ne reconnaissez pas Bamblin, le docteur Bamblin, votre ami ?
Schmidt sourit affectueusement.
— Bonjour, déclara-t-il... je reconnais... je reconnais...
Mais il se reprit et maugréa :
— Comment peut-on reconnaître des gens qu'on n'a jamais vus ?
Il cracha grossièrement, en signe de mépris, donna une claque violente à la rampe et, regardant Bamblin :
— Va-t'en, lui dit-il.
Et, sans le .regarder, il descendit plusieurs marches, d'un pas d'homme pressé et bien portant. Puis il s'arrêta net.
— La musique, dit-il... ah ! c'est cela qui me... qui me... oh ! mon Dieu I
Il gémissait, fermant les yeux. Il semblait las de nouveau. Sa pâleur était navrante. Il s'appuya au mur.
Bamblin lui demanda :
— Vous ne voulez pas voir les vignes de mademoiselle Spring ?
Et Schmidt, le front tourmenté de pensées épuisantes, essaya une explication :
— Il n'y a qu'un geste, fit-il, didactique. . . Il n'y a qu'un geste dans la beauté du monde... Les bras... Les bras... Tu comprends, toi, le grand?... Les bras levés... vers le ciel... hein ?... si... si... ah, alors, tout s'explique, l'homme appelle, offre, donne... c'est ce que la musique... ré... ré... sol... fa... ou à peu près...
Il murmura quelques mesures d'une lenteur liturgique, avec une expression de parfaite béatitude. D'une main il se tenait à la rampe, de l'autre il dessinait un mouvement vague dans l'espace.
Tous se taisaient autour de lui.
Il regarda un gros infirmier à barbe grise, qui se tenait une marche au-dessous de lui.
— Cher enfant, gémit-il...
Et il l'embrassa.
Puis, le repoussant :
— Imbécile... Imbécile, qui es mort...
Après ce cri brusque, il parut moins hagard
MONSIEUR DE BERLIN 30l
et, se penchant sur la rampe, il m'aperçut :
— Bonjour, fit-il...
Il avait une figure paisible, aux traits soudain détendus.
— Mademoiselle Spring, jeta-t-il à Anna, bien qu'il fût placé de manière à ne pas la voir, je vous assure. Mademoiselle, que je viens d'avoir une faiblesse... Mais c'est bien entendu et il ne sera plus question de ces vieilleries...
Il soupira. Il souffla longuement.
— Hé, dites donCj s'écria-t-il en me regardant, dites donc, l'aveugle, c'est clair, n'est-ce pas, nous sommes tous d'accord? Plus de vieilleries : j'ai besoin d'air, d'air frais, d'air bleu, d'air, ah!,.. Et qu'on me dise s'il faut... Non. J'ai besoin d'air. N'est-ce pas, l'aveugle ?
Anna me fit un geste de désespoir. Cette scène lui était pénible. Bambhn voulut agir.
— Eh bien, cher Monsieur, dit-il, les mains aux épaules de Schmidt... Ne pensez- vous pas que cet endroit est inconfortable?...
— Si, cria Schmidt, remontons.
Bamblin l'arrêta, sans violence.
— Et cet air, dont vous avez besoin?...
— Au fait, dit Schmidt, embarrassé... vous avez raison.
Il se passa une main dans les cheveux.
Il décréta :
-^ Vous avez raison... mais que l'aveugle s'en aille...
Sur un signe d'Anna, je me reculai sous l'escalier. Je ne vis plus rien. J'entendis.
— C'est excellent, dit Schmidt, allons-nous-en. . .
Un pas lourd, au-dessus de ma tête, me désignait le fou, parmi le piétinement docile de ses aides. Tout cela me parut interminable.
La porte du perron était restée ouverte. Les deux messieurs de l'auto s'y encadrèrent. Ils s'impatientaient, évidemment.
Dès qu'ils parurent, Schmidt poussa un hurlement, si aigu que je sortis de ma cachette, effrayé.
— Ho! criait-il à pleine voix, la retraite est coupée.
Il regardait avec terreur les deux hommes. Brusquement, il se retourna, fit un faux pas, tomba et glissa de trois marches. 11 se releva et, d'un bond, gagna le palier, bousculant les infirmiers. Bamblin le prit à bras-le-corps, encaissant froidement les coups du malheureux, déchaîné.
— Je passerai... je passerai... criaille fou.
Il avait, dans un sursaut, jeté un des infirmiers contre le mur, et le pauvre diable se relevait avec du sang au front. Les deux messieurs
s'étaient élancés, pour prêter main-forte à Bamblin, dont la vigueur ne pouvait suffire à tenir les nerfs décuplés de Schmidt.
Je voulus monter aussi, mais Anna m'empêchait, disant :
— Laissez-les... Il faut qu'on l'emporte...
A ce moment, Schmidt fit un effort incroyable et se dégagea, en hurlant de joie. Il se rua sur sa chambre. Bamblin le rejoignit à la porte et lui sauta au cou. Tous deux roulèrent sur le palier, si malencontreusement que Bambhn eut le dessous.
Schmidt disait :
— Dans le feu ! . . . allez ! . . . dans le feu ! . . .
Il était écarlate. Ses yeux étincelaient. Les trois infirmiers et les inconnus dégagèrent Bamblin, et luttèrent dangereusement, avant de maîtriser le furieux.
— La camisole... la camisole... disait Bamblin, à demi étouffé, en se relevant.
Schmidt se débattait de toutes ses forces. L'écume souillait son menton.
— Dans le feu! criait-il encore... dans le feu!... dans le feu, tous... tous... dans le feu!...
Il y eut encore bataille : le chauffeur, accouru aux cris, se mêla de la bagarre, et en sortit, sa belle robe blanche lacérée. Près de moi, au rezde-chaussée, une porte s'ouvrit. Claude parut.
— Va-t'en, lui dit Anna. C'est dangereux pour toi...
— Laisse donc, répliqua-t-il, je veux voir ça.
— Bonjour, lui dis-je.
— Ah, tu es là? et ses mains me cherchaient... Comment trouves-tu le Monsieur de Berlin?
— Va-t en ! répéta Anna.
Là-haut, Schmidt ne criait plus. Vaincu, emprisonné dans la camisole des furieux, il pleurait et geignait. On l'enleva. On l'emporta. Et les infirmiers descendirent lentement l'escaHer, avec cette loque humaine sur leurs épaules.
Bamblin ordonna :
— Ne perdez pas de temps ! . . . La crise va peutêtre reprendre.
Mais Schmidt pleurait à gros sanglots d'enfant :
— Pourquoi ?... Pourquoi?... Pourquoi ?... Cette plainte était plus terrifiante encore que
la colère qui l'avait précédée.
— Pourquoi?... Pourquoi?... Pourquoi?
Quelle douleur finissait dans ces lamentations
enfantines ?
Les hommes étaient au bas de l'escalier. Anna s'occupait d'ouvrir la porte toute grande, pour leur passage. Je m'approchai de Monsieur de Berlin.
Il n'avait plus d'âge. Les yeux agrandis par la terreur étaient deux trous sans intelligence. Les joues étaient labourées de torture. Et la bouche, entr'ouverte par on ne sait quel étranglement, soufflait toujours sa plainte.
J'eus de la pitié. Ses yeux semblèrent me voir :
— Pourquoi?... dit-il plus fort... Pourquoi?... Je reculai d'un pas, pour laisser passer ce
cadavre vivant. Il ferma les yeux, se jetant de nouveau dans sa léthargie. Puis il les rouvrit, eut un regard flambant, vit Claude, et fut épouvanté.
— Pourquoi?... Pourquoi?...
Le même mot, mais hurlé.
J'éloignai Claude.
— Vite, cria Bamblin.
Le chauffeur était sorti. L'auto ronflait. On se hâta.
— Dans le feu!... dans le feu!... criait le fou. Les inconnus ouvrirent la portière. On le posa
dans l'auto, comme un paquet immonde. Il criait à en mourir.
Des passants vinrent à la grille.
Mais la portière claqua. Les inconnus étaient près du fou, dans la voiture qui démarca, glissa, douce, vers la rue, et fila comme une' flèche.
— Je vous demanderai un verre d'eau, chère
306 MONSIEUR DE DERLIN
Mademoiselle, dit Bamblin à Anna, j'ai encore une empreinte sérieuse à la gorge.
Tout le monde rit.
Nous étions bouleversés.
Et de Monsieur de Berlin il ne fut plus question. Anna semblait redouter que je ne l'interroge sur Schmidt et sur ce départ dramatique. Je rp'abstins.
Au reste, que m'eût-elle appris et que savaitelle vraiment? Rien désormais ne la liait plusi à Ouchy. Déjà Bamblin avait pris la direction! de la clinique. Anna songeait à Paris et à Claude.
Je rentrai avec eux, deux jours après. Aucun de nous ne parlait. Anna, que j'avais vue toujours sûre de ses émotions, semblait prête à pleurer. Claude ne riait plus si fort. Il avait un sourire de convalescent. Moi, je pensais à Monsieur de Berlin et à ce manuscrit que je devais renoncer à déchiffrer entièrement.
Au moment que l'express du soir quitta la gare de Lausanne, Claude déclara :
— Et maintenant, allons travailler.
Ensuite, aucune parole. Anna le considérait dans la pénombre du compartiment. Ils dormirent bientôt l'un et l'autre, mains unies.
Je ne pus fermer les yeux. Je les regardais, je
pensais à leur destinée et je ne pouvais pas ne pas penser au malade monstrueux que j'avais vu emporter, l'écume aux lèvres.
Je m'endormis quelques minutes avant Paris. Le bruit de la gare m'éveilla et j'entendis Claude s'écrier :
— Que de lumière, maintenant! Que de lumière dans mes yeux!
Je l'aidai à descendre du wagon et, comme trois frères, au souci différent mais à la même faim, Anna, Claude et moi entrâmes dans la Ville.
Le dernier mot.
Il n'y a plus rien à dire, cependant, après le toliu-bohu d'une confession que je n'ai pas su commencer, ou bien il y a tout à dire. Qui le dira ?
Je vous fais toutes mes excuses pour cette fin qui ne finit pas. Le malade a raconté sa maladie. Il ne racontera pas ce qu'on appelle sa convalescence.
C'est qu'il est plus malade.
Le fou qu'on emmenait, délirant et torturé, de chez Anna Spring, n'a pas été conduit au cabanon. On l'a coiffé à nouveau de la raison d'État et travesti, maquillé, commandé, il tient la place de chef qu'il eut jadis.
Ses amis ont pu, durant plusieurs mois, taire son mal exaspéré et son internement. Mais on sait que l'art d'Anna Spring fut inutile à rendre normal un cerveau perdu. La cour allemande a dû rechercher cet être fini, dont la disparition avouée équivaudrait à la suprême défaite. La
seule chance est que le fou soit désormais aussi impuissant que dans une camisole de force. Il n'est là que pour porter des uniformes et faire, avec un peu de rouge aux pommettes, figure de souverain. L'état-major brutal qui entoure ce fantôme agonisant est, pour moitié, composé d'infirmiers et de dompteurs. Des maréchaux, parfois, serrent les poings à la vue de ce maître caricatural, mais le spectre hautain de Germanie doit auréoler la loque humaine et son carnaval.
L'Empereur d'Allemagne n'est plus qu'un semblant d'homme. Victime d'une race, contaminée par tous les poisons du monde, il n'est plus qu'une bête après son dernier sursaut d'action, qui fut un sursaut d'horreur, et le dernier souffle de cette bête, enchaînée par ses montreurs angoissés, sera le dernier souffle d'une tempête monstrueuse.
Le monde regarde mourir la guerre.
Mais, quand ce fou sera mort et que cette guerre sera morte, qu'adviendra-t-il ? D'autres monstres souilleront encore l'harmonie humaine. . .
Qui me dira si tout cela s'apaisera un jour ? Qui tuera la Guerre ?
Grimaud, Septembre 1915.