I.'ÉDlTIiLR, stiiprlail
Que je vous donne mon neveu ?
I 'a UT EU p..
Sans doute.
l'éditevu.
Kt... pourquoi Taire ?
i'auteur.
Comment, vous ne comprenez pas?
l' éd itelr.
Du tout.
l'auteur.
Pour faire du roman. Rien de plus naturel.
l'éditeur.
Allons donc !
Vous ne comprenez pas que, puisque son imaginalion est si facile, je la mettrai à même de se développer dans un plus large cercle; — que, puisqu'il ne demande que iiasards et aventures, je lui fournirai des aventures et des liasards.
l'kpiteur.
Eli bien ! et vous?
150 MONSIEIR DE CtPlDOX
l'a CT EUR.
Moi ? je le regarderai faire.
l'ÉDITF. UR.
Al) bail!
l'auteur.
Berdriquet sera un acteur qui ne jouera que par
moi et pour moi. — Une fois en srènCj je le daguerréolyperai.
l'éditeur.
Ce sera curieux.
l'auteur.
Vous rai)pelez-vous par hasard la fable de l'aveugle, qui marche pour le paralytique — et du paralytique (|ui v(jit pour l'aveugle ?
Oui.
l'auteur.
Il en sera de même pour nous deux, il vivra pour moi et j'écrirai pour lui. U sera l'idée et je serai la plume; à nous deux nous ferons peut-être un romancier complet.
l'éditeur, sautant au cou de Tauleur.
Bravo ! mon cher Isidore! vous venez de me sauver la vie !...
l'auteur.
Que \ous semble de mon projet ?
monsieur de cipido' 151
l'kditecr.
Suljlime ! digne de vous, enfml Hàtons-nous d'être les premiers à l'exploiter.
L'ACTEUn.
Vous consentez donc ?
l'éditeuu. ^
Belle demande!
l'aITEIjR.
Mais lui... le héros?
l'édhelu.
C'est mon affaire. Berdriquet sera chez vous demain, à midi.
l'auteur.
J'y compte.
l'éditeur.
C'est comme si vous aviez mon neveu.
l'auteur.
C'est comme si vous aviez votre roman.
Le lendemain, — à l'heure dite, — Berdriquet fut livré à son propriétaire.
Le matin, son onde l'avait mandé dans son cabinet et lui avait tenu le discours suivant :
— Mon cher neveu , j'ai été longtemps pour toi un oncle sévère, j'en conviens. Je n'ai pas toujours eu
152 MOXSCELB DE tlPlDO
pour tes fredaines l'indulgence que tu étais en droit d'attendre du frère de ta mère. Désormais je veux changer de conduite à ton égard, et , puisqu'il faut que Jeunesse se passe , passe donc la tienne comme tu l'entendras, et le plus joyeusement possible. Un de mes amis, que tu vas aller trouver et qui te porte un grand intérêt, t'ouvrira un crédit suffisant à satisfaire ton inclination pour les plaisirs. Tu as l'esprit vif, les goûts romanesques, — arrange ta vie delà façon la plus originale que tu pourras. Aime , joue, bois, — cela ne me regarde plus; c'est l'affaire de ton nouveau i)atron.
Berdriquel demeura étourdi.
Il fixa son oncle avec inquiétude, comme s'il eût craint un dérangement de ses facultés.
— Parlez- vous sérieusement? lui demanda-l-il.
— Très-sérieusement.
— Que j'arrange ma vie de la façon la plus originale !... que j'aime , que je boive , que je joue , — c'est l'affaire de mon patron?
— Oui, mon ami.
— C'est merveilleux!
— Je le crois bien.
— Et quel est, s'il vous plaît, le nom de cet étrange personnage ?
— M. Isidore Mongeard.
Berdriquet laissa échapper une exclamation de surprise.
MONSIEIR DE CIPIDON 153
— Isidore Mongeard ! s'écria-t-il , Mongeard le romancier?...
— Tu l'as dit.
— Tn petit? un gros? un décoré?
— Précisément.
— Et c'est M. Isidore Mongeard qui veut bien ?...
— Sans doute. Cela te déplaît?
— Du tout, mon oncle, au contraire... c'est que...
— Serait-ce par hasard un de tes créanciers?
— Quelle idée !
— Alors qu'est-ce donc (jui t'arrête?
— Rien, mon oncle, absolument rien. Je suis prêt à contenter vos désirs et à me rendre à l'instant aul)rL's de M. Isidore.
— A la bonne heure.
« Berdriquet , — et je regrette sincèrement que » mon héros s'appelât ainsi , dans la crainte que le » lecteur ne su[)pose que ce soit un nom cherché «avec une intention d'originalité, — Berdriquet, rt dis-je, était un grand jeune homme au teint brun, » à la forte poitrine. Il y avait à la fois du Bacchus » indien et de l'officier d'Afrique dans les lignes vi- » goureusement creusées de sa physionomie et dans » l'épanouissement de ces larges ombres qui en tem- » péraient l'expression peut-être un peu commune. » — Son front, splendidement découvert, semblait » receler une pensée vaillante. — De ses yeux sombres )) et voilés jaillissait par intervalles une lueur fauve
loi MONSIEUR DE CLPIDON
» qu'on cùl dit ccliappée à quelque soupirail. Les » extrémités de ses noirs sourcils rappelaient en se » rejoignant les froncements traditionnels de Jupiter )) et de Napoléon. Une moustache touffue et recour- » bée Irancliait sur resi)ace compris entre le nez, — T, qui faisait souvenir des aquilins les plus célèbres. j) — et la lèvre supérieure, où l'ironie se tordait à )) chaque coin.
» Le costume de Berdriquet — lorsque Berdriquel « m'apparut pour la première fois — était en complète » désharmonie avec la beauté sévère de sa figure. » C'est ainsi qu'il portait un de ces affreux petits ha- )' bits à la mode dont les pans ridiculement châtrés « se livraient derrière lui à une sarabande continuelle « — et, au lieu de chapeau, un cylindre de feutre » terminéà sa partie inférieure par un très-fort ourlet. » Un pantalon, dit de Cosaque, et une cravate roulée » en IjouI de corde comi.osaient le reste de son ajus- » lement... »
Celte tartine n'est ])as de moi, — elle appartient à M. Isidore Mongeard, qui, dans ce moment, ne se sentait pas de joie de posséder son héros et qui l'examinait sous tous les aspects avec une satisfac-. lion mal contenue.
Après avoir — instantanément — tiré de son portrait une vingtaine de pages environ, ce qui était d(\jà fort joli pour une première séance, il se hûta de fermer son manuscrit , et , s'adressant d'uti air curieux à Berdriquet :
— Çà , lui dit-il, maintenant que vous voilà pose, qu'est-ce que vous comptez faire ?
— Ce que je compte faire? répéta Berdriquet.
— Oui!
— Tout ce que vous voudrez.
— Permettez, dit l'homme de lettres en souriant, si j'avais l'idée d'ordonner quelque chose à quelqu'un, je n'aurais besoin de personne. C'est à vous d'imaginer un incident imprévu.
— Ali ! bon, bon, je comprends...
— Voyons donc.
— Eh bien, reprit Berdriquet, — après un temps de méditation, — si nous allions dîner?
— Dîner !
— Pour commencer. Moi, d'abord, il me faut toujours une petite pointe pour avoir de l'imaginative.
— Soit î Vous voulez sans doute un bouge dans le goût d"? Régnier, un cabaret effroyaljlement borgne, avec des voix rauques et des nappes rougies? — Fort bien. Trente lignes de clair- obscur et de tons flamands, ajouta le romancier par manière d'aparté.
— Pouah ! s'écria Berdriquet; est-ce que l'on dîne ainsi dans vos ouvrages? Mais vous ne connaissez rien alors à la cuisine littéraire.
— Diable ! vous entendez le roman en grand, à ce qu'il paraît. Allons au Palais-Royal.
Le dîner fut des plus gais. Berdriquet avait une verve facile et communicatrice , avec laquelle il se grisait lui-même. Ses mots, qui eussent demandé un
156 MONSIEIR DE Cl'PIDON
triage sévère, parlaient de droite et de gauche comme des coups de pistolet. M. Mongeard en eut les oreilles meurtries.
Vers la fm du dessert, il tira son album et écrivit les lignes suivantes:
« La nature de Berdriquet était une nature aussi » puissante que gracieuse. 11 n'aurait peut-être pas as- » sommé un bœuf, — mais, à coup sûr, il l'eût mangé. » Majestueusement renversé sur sa chaise, la serviette » agrafée en guise de jabot, il savourait avec délices » une tasse de café brûlant. Le plaisir resplendissait » sur son visage. Ses lèvres respiraient cette sensua- » lité de bon goût qui ne se retrouve que dans les » grands volujitueux de l'histoire. — Son œil avait les » facettes étin celantes d'un bouchon de carafe en » cristal. »
— Eravo! brava ! mon cher romancier! c'est magnifique! s'écria Berdriquet.
— Vous trouvez?
— Je vous prédis trois éditions avant un mois. — A votre santé !
M. Mongeard fit porter la carte, — qui s'élevait à cinquante francs, — sur le compte de l'éditeur. Puis, avant pris 5o?? sujet sous le bras, il l'emmena dans le jardin.
— Ah çà! mon cher Berdriquet, coramenra-l-il, il ne s'agit plus de perdre notre temps. Nous nous sommes assez promenés dans le long et le large des préliminaires. Arrivons à l'action.
MONSIEIR DE f.lPIDON 157
— Je le veux bien.
— Voici précisément le crépuscule, qui favorise folle entreprise^ comme on dirait à l'Opéra-Comique. Tranchez donc dans le vif.
— Si je cassais quelques vitres pour me faire la main ?
— C'est assez OEil-de-bœuf, je ne dis pas. Mais l'entourage n'est plus le même qu'autrefois. Le guet est mort. Le violon et les sergents de ville détruiraient toute l'harmonie de votre couleur locale.
— Vous croyez?
— J'en suis sur. Tenez, arrangez-moi plutôt un bon petit duel pour entrer en matière. Les flanconnades sont toujours demandées. Marchez sur le pied du premier quidam qui se trouvera sur votre passage, et fourrez-lui plusieurs centimètres d'acier dans le ventre. Hein?
Berdriquel fit la grimace, et regarda le bout de ses bottes.
— Si vous voulez m'en croire, répondit-il, nous réserverons cela pour le second volume. Car enfin, en supposant ce qui pourrait fort bien arriver, où en serait votre roman si j'étais tué dès le premier chapitre ?
— Cette raison est concluante, et je n'y avais pas songé. Voyons autre chose alors.
— Je vote plutôt pour une excursion au Cliâteau- Rouge ou au Ranelagh. Nous ne pouvons manquer
158 MONSIEUR DE CLPIDON
<l'y rencontrer des femmes charmantes, et là, l'occasion...
— L'herbe tendre...
— El le diable aussi me poussant...
— Sur l'air du tra la la. — PeuJi! c'est. Paul de Ivock en diable. Gardons-nous du flan, ou nous aurions toutes les peines du monde à nous f*n tirer. Autre chose.
— Eh bien, aclietons des gants et allons à l'Opéra. Vous me présenterez à une duchesse, — la première Campo-Mayor ou Villaréal.
— Pour hier six mois de parfait amour et être mis ensuite à la porte par le mari? Temps perdu, mon (lier. Autre chose, répéta le romancier.
— Autre chose... autre chose... C'est que je ne trouve plus rien.
— A'ous voulez plaisanter.
— D'honneur, je me creuse inutilement la cervelle.
— Mais alors je suis tout seul aussi avancé que <ians votre compagnie, et votre oncle n'avait pas besoin de vous adresser à moi.
Ils marchèrent pendant quelque temps en silence. Bcrdriquet, les mains dans ses poches, sifflotait une ])allade erotique du quartier latin. — .AI. Mongeard le regardait avec anxiété.
Tout à coup, en passant devant la cour des Messageries, celui-ci partit d'une exclamation :
— Parbleu! mon gaillard, voilà votre affaire !
MONSIEUR DE CIPIDON 159
— Qu'esl-ce que c'est? demanda Benliiquel.
— Vous ne devinez pas?
— Non.
— Vous êtes un homme lassé, blasé, ennuyé, n'eslce pas? Tout vous obsède, vous ne savez que faire <lc voire pensée et de votre corps. Eh bien, prenez la posle et allez vous promener.
— Me promener... où cela?
— Partout où vous voudrez , en province , par exemple. Vous pénétrerez dans les familles; nous peindrons des intérieurs domestiques, nous ferons du drame bourgeois, des grandes at des petites brelèclies. — Rien ne me retient à Paris, je peux, donc facilement vous accompagner.
— AU! oui... mais c'est que je ne peux pas, moi.
— Pourquoi donc?
— J'ai des affaires à terminer ici.
— Des affaires de coeur? dit vivement le romancier.
— Oh! non, non , — réj)ondit aussi vivement que lui Bcrdriquet, — des affaires... d'argent.
— Des dettes, peut-être? Bah! si ce n'est que cela, votre oncle se chargera de les arranger, je vous le promets.
— C'est que... ce ne sont pas des dettes non plus, dit Berdriquet un peu embarrassé.
— Qu'est-ce donc, alors?
— C'est...
— C'est?
— ... Un procès.
160 MONSIELK l>K CllMDO.N
— Ah! un procès... dans ce cas, c'est différent.
— Ouais! se dit tout bas M. Mongeard en le guignant avec méfiance, n'y aurait-il pas quelque mystère làdessous? J'y aurai l'œil.
Il lui soumit encore quelques nouvelles propositions, qui partagèrent le sort des précédentes. Bonne ou mauvaise, Berdriquet avait une raison pour chacune.
— 11 ne voulut pas escalader une muraille hérissée de pointes de fer ; — il craignait de s'enrhumer en passant la nuit à jouer de la guitare sous une jalousie,
— et il refusa obstinément de recevoir, à l'instar d'Antony, le timon d'une calèche en pleine poitrine.
En revanche, il proposa à son romancier — une partie de dominos au café Turc.
M. Mongeard accepta, de guerre lasse.
Mais, comme il fut complètement battu sur tous les points, sa mauvaise humeur ne fit qu'empirer. Berdriquet, pour le consoler, lui jura de commencer le lendemain — la nuit portant conseil — les premières scènes de son roman.
A dix heures et demie, tous les deux quittèrent le café.
Une fois sur les boulevards, Berdriquet s'arrêta, serra avec effusion la main à M. Mongeard et lui souhaita le bonsoir.
— Où allez-vous donc? lui demanda celui-ci.
— Je rentre chez moi.
— Vous ne demeurez plus chez vous, mon cher.
MONSiicin ni: «i p/dov 161
— Comment?
— J'ai un api)arlement délicieux à vous olTrir, à côté du mien.
— Une semblable attention...
— Est dans nos conditions avec votre oncle.
— Mais je ne sais si je dois...
— Non, vous ne devez plus l'ien. Votre oncle n soldé vos trois mois d'arriéré.
— Cependant...
— Venez donc et ne faites pas l'enfant. D'ailleurs, votre mobilier a été trans[iorlé cliez moi, 11 y a force majeure.
Berdriquet était stupéfait,
H se laissa entraîner d'un air visiblement contrarié, en maudissant les précautionsofficieuses de son oncle.
De son côté, M. Mongeard était considérablement revenu de son enthousiasme à propos de son sujet. Aussi, en arrivant ci leur domicile commun, ne fût-ce qu'avec une extrême froideur — et un long soupir — qu'il lui souhaita le bonsoir, après lui avoir indiqué sa chambre.
— Ma foi ! se dit-il, si ce Berdriquet ne me taille pas plus de besogne que cela, je le renverrai demain fort poliment à mon éditeur.
En proie à ces fâcheuses pensées, M. Mongeard chercha vainement le repos. Il se tourna et se retourna cent fois dans son lit. Le Sommeil semblait fuir ses paupières. En dernier ressort , il essaya d'une invocation à ce dieu, retapée des poètes grecs par
162 MOXSIELK DE CLPIDON
M. F. Ponsard, membre du conseil général de l'Isère.
Pendant qu'il aspirait à lentes doses les émanations somnifères de ces alexandrins, — il s'étonna d'entendre encore du bruit dans la chambre de Berdriquet. Le souvenir de ses hésitations et de son embarras lui revint en mémoire, et , la curiosité l'aiguillonnant de ses flèches les plus i)ointues, — il se leva avec la précaution de Psyché allant surprendre l'Amour,— et apposa un œil indiscret à l'huis de la serrure...
Quel ne fut pas son étonnement, en apercevant son héros frisé et pommadé comme pour un bal du faubourg Saint-Germain, et s'occupant devant la glace à faire entrer ses doigts dans des gants parfaitement jaunes.
M. Isidore Mongeard faillit en être renversé ; mais il se hàla de reprendre ses sens et son poste d'observation.
Berdriquet apportait en ce moment les derniers soins à sa toilette. 11 lissait son chapeau, tordait sa moustache, se souriait avec grâce. On eût dit un amoureux se disposant à entrer en scène pour aller chanter un couplet.
Après deux secondes d'une souriante méditation, il prit une canne à pomme d'or, pirouetta sur luimôme comme un marquis — et franchit d'un pied de sylphe le seuil de la porte...
M. .Mongeard resta quelques instants sous le poids d'une surprise furieuse et concentrée. Toutefois, en
MONSIELU DE CIPIDON 163
LMitendant le bruit de la poile (•oclière qui se refermait avec pesanteur, — il parut se raviser. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il passa un pantalon et un liabit, — et il se mit à courir après son roman qui s'enfuyait.
— Ali çà! où allez-vous, monsieur ? s'écria-t-il essoufflé, en rejoignant Berdriquet au milieu de la rue.
lierdriquet se retourna, pétrifié.
— Qu'est-ce que c'est qu'une pareille conduite? ouc veulent dire ces cachotteries, ces escapades? Comment! lorsque je vous crois couché, songeant aux événements du lendemain, voilà que vous vous esquivez comme un écolier, pour aller battre le pavé de Paris! — M'expliquerez-v^us ce que cela signifie, monsieur ?
El le romancier, saisissant son héros au collet, le ramenait malgré lui sur ses pas.
— Le plus beau de votre histoire sans doute, un rendez-vous, un adultère peut-être... allons, racontez-moi tout en confidence : nous déguiserons les noms, et nous ferons passer l'aventure sous la Restauration.
— Mais, monsieur... vous vous trompez.
— A d'autres!
— Je vous proteste qu'il n'y a pas un mot de vrai dans vos suppositions.
16i MONSIEIU Di: et PinON
— On ne me dupe pas de la sorte.
— Je sortais pour prendre l'air, pas autre cliose.
— Ail i
Ils étaient revenus. Un vif mécontentement se peii,'nail sur les traits de Berdriquet , — mais M. Mongeard, en diplomate, feignit de ne point s'en apercevoir, el l'accompagna lui-même jusque dans son appartement, où il l'enferma, '^•elte fois, à double tour, et dont il eut soin de mettre la clef dans sa poche.
Après quoi, libre d'inquiétudes , il revint se couclier, et s'endormit en rêvant à une énorme publication en trente volumes, d'une conception tout à fait neuve, et intitulée: les Mystères de Berdriqucl.
Le lendemain matin fut vraiment un beau jour pour M. Isidore Mongeard. Le soleil s'était levé dans toute sa magnificence printanière. — Le front lim[)ide et le cœur épanoui, le romancier fit, à cette occasion, trois page^ de style sur la nature, — les feuillages, — et les petits oiseaux. Couic! couic !
Au déjeuner, il enveloppa Berdriquet d'un réseau d'attentions gracieuses et desoins charmants, — qui, malheureusement, s'en vinrent tous échouer devant une insensibilité parfaite. Berdriquet lui gardait rancune, et paraissait plus que jamais disposé à rester muré dans son secret.
M. Mongeard ne se rebuta ])as au premier choc. 11 fit comme ces assiégeants qui tournent longtemps
MO.XSIliLK DE CL'PIDON 165
autour d'une citadelle, alin d'en découvrir les endroits mal gardés, préférant la ruse à la force.
— Berdriquet, lui dit-il de l'inlonation la plus insinuante, malgré votre fugue d'hier, vous devez vous ai)ercevoir tjue l'intérêt réel que je vous porte n'a pas diminué. Au contraire : je me suis de nouveau efforcé à vous venir en aide, et, dans celle intention, je ij'ois avoir mis la main sur l'idée qu'il nous faut...
Berdriquel lioclia la tête à ce préambule.
— Vous ne voulez pas vous battre dans la crainte d'être lue, — continua M. Mongeard, qui ne s'arrêta pas à ce mouvement ; — vous ne voulez pas voyager, dans la crainte , sans doute, de ne plus revenir. Je conçois vos scrupules et je les apprécie. Aussi mon idée vous ira comme un gant ; avec elle, vous n'aurez à courir aucun risque de ce genre. Je veux vous marier.
— Me marier I
— Suivez bien mon raisonnement. — D'abord, vous vous mettrez en quête de la demoiselle ou de la dame. — Là, silhouettes de petites pensionnaires ou •variétés de jeunes veuves. — Votre choix arrêté, j'analyse à la loupe les progrès, la marche et les développements de votre passion. — Ici , éludes morales, {)crlurbalions intellectuelles, chapitre do la symj)atliie, etc. — En ma qualité de témoin, je signe au contrat, et vous me présentez aux parents (le voire femme, dont les portraits me fournissent un délicieux musée de grotesques.
Ififi MONSIEUR DE CIPIDON
— De grotesques !...
— Enfin, une fois marié...
— Une fois marié ?
— Eli bien ! nous nous arrangerons de manière à vous procurer quelque désagrément conjugal... un pagrante delicto des plus piquants, qui nous conduira insensiblement à la conclusion de nos deux volumes.
Berdriquetle regarda, comme pour s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui.
— O'^i'eu pensez-vous? reprit le romancier d'un air (le triomplie.
— Aferci ! Je ne veux pas me marier.
— J'en étais sûr, murmura M. Mongeard. 11 y a quelque bonne amourette sous jeu.
— Mais enfin, savez-vous, mon cher, continua-t-il haute voix, que vous êtes bien difflcile. Rien ne
vous convient, rien ne vous sourit. Auriez-vous, par hasard, de votre côté, quelque projet à me communiquer?
— Oui. J'ai songé à une chose.
— Bah ! et à quoi, s'il vous plaît ?
— J'ai songé tout simplement à m'en aller.
— Répétez ! s'écria M. Mongeard en faisant un bond .
— A m'en aller, articula tranquillement Rerdri- ([uot. Depuis hier, voyez-vous, j'ai fait de nombieusos réflexions, d'où j'ai conclu que ce qu'il y avait de mieux pour l'un et pour l'autre, c'était d'arrêter notre collaboration aux premières pages. Vos idées de roman finiraient par me briser la tête. J'ai
de la gaieté, c'esl vrai; de l'imagination, on le dit; mais je suis un peu comme les enfants, je ne peux. rien faire lorsque je sais qu'on me regarde.
— Y pensez-vous? dit le romancier, qui voyait avec teneur ses deux volumes lui glisser entre les doigts.
— Ma résolution est irrévocablement prise.
— Mais vous ne pouvez pas vous en aller ainsi.
— Votre aimable insistance est inutile, je vous en préviens.
— Cependant...
— Dans quelques beures, j'aurai l'bonncur de venir prendre congé de vous.
Berdriquet accompagna ces paroles d'un salut majestueux, — et rentra dans son appartement.
— Parbleu! se dit le romancier en le suivant des yeux, je saurai le mot de cette énigme, ou j'y perdrai mon nom...
Et, appliquant, comme la veille, son regard au trou de la serrure, il aperçut Berdriquet qui écrivait.
Il sonna son valet de cbambre, et engagea avec lui le colloque suivant :
— Oscar !
— Tu es un drôle d'intelligence el quasi d'esprit.
— Monsieur me flatte.
— Point. Mais je veux te voir à l'oHivre.
— De quoi s'agit-il?
168 MO.NsIKLU DE CU'IDON "
— D'un liomme qui est lù-dedans et qui écrit une
lettre.
— Je comprends.
— Qu'est-ce que tu comprends?
— Dame !... monsieur, je ne sais pas.
— Il me faut cette lettre à tout prix. Je te laisse le choix des mojens : la ruse ou la force, les menottes ou le narcotique, l'ancien ou le nouveau répertoire.
— Oui, monsieur.
— Si tu réussis, je ne te nomme plus désormais tpie Frontiii, et je double tes gages.
Le valet s'inclina et sortit.
— Verluljleu! dit le romancier en se frottant les mains avec jubilation, je crois que me voici moimême à la tète d'une petite intrigue assez congriiment menée. C'est du Marivaux tout pur, ou la peste m'étouffe!
Un (juart d'heure ne s'était pas écoulé, que le valet rentra, tenant en main la lettre de Berdriquet. M. Isidore Mongeard recula d'admiration.
— Tu as du Figaro dans les veines! s'écria-t-il. Par quel enchantement es-tu parvenu à te procurer subito cette épîtrc ?
— Ce monsieur me l'a remise lui-même, avec ordre de la porter à son adresse.
— Je rabats un peu de mon opinion sur ton mérite. C'est égal, je tiendrai mes promesses. Songe que tu ne t'appelles plus maintenant que Frontin.
Une fi»is seul, le romancier, sans s'arrêter aux
M )Nsib:Li{ ni: ((l'inov 16!)
<onsé(iuencL'.> de l'tHte lur|)ilU(lc, — s'(;mpressa île «lécaclieler la lellro de Berdriquet, el lut avidement ces quelques lignes :
'(Chère lielle, — un incident, dont le récit ne pourra manquer de vous égayer, m'a |)rivé du plaisir d'aller vous rendre mes hommages. Attendez-moi ce soir comme à l'ordinaire, vers neuf heures, el comptez, celte fois, sur une exactitude royale. — Mille baisers d'amour sur vos blanches mains.
» Airnini i>i; ijkaiskjoi «. »
— Arthur de Beauséjour! fit le romancier; un pseudonyme aristocratique ! c'est ravissant de rouerie ! — Voyons maintenant la suscription : « A madame, madame la baronne de Lammermoor, rue Riclier, 19. » — De plus en [tins fort ! D'honneur, je suis sur la voie du plus délicieux proverbe qui se puisse imaginer... — Mascarille el Cathos, je gage, métamorphosés en vicomte et en l>aronne... Ah ! ah! ah!
Mais },I. Mongeard réprima presque aussitôt les éclats brusques de sa gaieté; — le dos renversé sur son fauteuil, une jambe et les deux bras en l'air, il s'immobilisa soudainement dans cette pose, comme s'il eût été frappé d'une crampe.
C'esl qu'une idée venait de surgir dans son esprit !
— Si je prenais la place de Berdriquet? s'était il dit; ce serait d'une adorable scélératesse. Vn tour
170 MONSIEin DE CUPIDON
ilijîne des don Juan et des Fronsac ! Jouer moi-même un rôle dans mon roman, quelle tentation! — Après tout, continua-t-il, puisque j'ai tant fait- que d'interrepter sa lettre, pourquoi ne jouirais-je pas jusqu'au bout de cet abus de confiance?... Allons, allons, c'est décidé! je ne suis plus ce soir M. Isidore Monigeard, je suis M. Arthur de Beauséjour... — Frontin !
— Écoute avec attention ce que je m'en vais le (lire.
Sur ce, empoignant vigoureusement la main de son valet de cbambre, à la manière des acteurs des boulevards, il lui fit faire quelques pas en avant et lui hurla sourdement ces mots dans l'oreille :
— Il y a ici une volonté qui gêne ma volonté, une liberté qui enchaîne ma liberté. Sur deux que nous sommes, un seul doit passer par le chemin où je m'engage. 11 ne faut pas que cet homme sorte de celte chambre !
— Cela suffit, monsieur, dit le domestique en essayant de dégager sa main de l'étreinte de son maître.
— Malheureux ! que vas-lu faire ? s'écria le romancier ; pas de sang inutile, au moins !
— Soyez tranquille, monsieur, je vais mettre le verrou.
— A la bonne iieure, Frontin.
M. Mongeard, ce jour-là, changea six fois de costume. U avait fait porter la lettre de Berdriquet ;\
MOSiEUu i)i: 1 1 i>n)ON 171
,M"'* la baronne de Lamniermoor, et attendait avei impatience l'heure de se rendre chez elle. — Ce lui donc avec un vif contentement qu'il accueillit l'instant où, selon l'expression du i)oote, les ombres répandues
Du faite des maisons deseeucleiii dans les rues.
— Yêtirai-je un manteau couleur de muraille? se demanda-t-il en rélléchissant; non, il vaut mieux ménager nos nuances et les graduer. Contentons-nous pour aujourd'liui de mon poifiuard et de ma canne à épée.
— Ainsi, reprit-il en se retournant vers son valet, tu es certain que Berdriquet ne peut sortir ?
— J'en réponds.
— Sa fenêtre n'est pas grillée, cependant.
— Trois étages donnant sur une cour avec puits.
— C'est bien, Frontin. Je vais en rendez-vous, J-ronlin. Je te permets de te griser, Frontin.
Et M. Isidore Mongeard sortit de chez lui, en affectant les airs évaporés de la Régence, et fredonnant ÏAndalouse de Monpou. — Son pas était léger comme le pas d'une grisette à jeun. 11 rasait l'asphalte du bout de sa botte vernie, et faisait tournoyer à siv pouces au-dessus de sa tète un petit jonc. Sa figure radieuse, sur laquelle flamboyait un immense sourire , semblait dire à tous les passants : Je vais à un rendez-vous d'amour chez madame la baronne de Lammermoor, rue Richer, 19.
172 MO.vsiiii II i>r. cî i'ii)f)>
— C'est é^al, pensait-il parfois en se grattant l'oreille, c'est furieusement immoral pour un homme marié... Après tout, je ne le suis presque plus... et puis, d'ailleurs, tant pis pour les scrupules!
Ce fut dans ces dispositions qu'il arriva devant l'Iiotel de madame la baronne. Mais là, il s'a[)erçut qu'il n'était tout au [)lus que huit heures, et il résolut de se promener quelques instants encore avant d'entrer. A le voir affecter des poses tristes, et lever langoureusement les yeux au ciel, il n'est personne qui ne l'eût pris pour un hidalgo de la Castille-Vieille.
— 0 ma tant douce jeunesse ! disait-il en poussant des soupirs aux fenêtres, — ma jeunesse si vite évanouie, si vite effeuillée, l'aurais -je donc ressaisie dans ta lleur? 0 mes premières émotions et mes premiers frémissements! vous voilà donc revenus en foule, comme aux beaux jours de mes vingt ans?
— Et vous toutes, ô mes charmantes maîtresses, mes belles échevelées, Sophie, Emma, Rosalinde, vous à qui j'ai donné tout l'amour de mon cœur, est-ce vous, est-ce vous que je revois? Est-ce votre voix si, pure qui murmure encore à mon côté ? Sonl-cc vos boucles soyeuses qui iloltent de nouveau sur mon front ?
— Folles et blanches visions, qui tournoyiez jadis autour du soleil de mon printemps, revenez aujourd'hui danser au clair de lune de mon âge mûr!...
En ce moment, une horloge sonna neuf heures.
— Madame la baronne de Lammermoor ? demanda
MONSIKIR DE Cl IMDON 173
le romancier, en su précipitant comme une avalanche dans la loge du concierge.
— Au quatrième, répondit-on.
Deux secondes suffirent pour s'y transporter. Là, sa main agita discrètement un cordon, — et il avança aussitôt la tète dans l'entre-ljàillement de la porte.
— Est-ce vous, de Beauséjour ? dit une petite voix.
Un cri de surprise partit de la poitrine de M. Isidore Mongeard, qui recula de trois pas, — en reconnaissant dans cette baronne de Lammermoor — l'ancienne figurante de la Renaissance, — Félicia, — sa femme 1
YI
M... , libraire-éditeur, rue des Beaux-Arts, reçut le lendemain matin une lettre de M. Isidore Mongeard, dans laquelle celui-ci lui annonçait son prochain départ pour Inspruck, avec l'intention d'y achever un roman tyrolien, intitulé : La! la! itou!
Quant à Berdriquet, — rendu immédiatement à la liberté, il ne songea jamais à demander raison de la violence qui lui avait été faite.
—^ C'est singulier, lui dit un jour son oncle; — moi qu croyais si bien que tu lai aurais joué quelque joli roman. Je me suis bien trompé.
— Non, mon cher oncle, vous ne vous êtes pas trompé, lui répondit Berdriquet; je lui en ai joué un, en effet, et tel que vous le désiriez, — mais c'est le seul qu'il n'écrira pas.