CHAPITRE IX
Où l'on voit que les partis ne tiennent pas compte de la modération et de la philosophie.
J'ai transcrit la précédente lettre comme j'en transcrirai d'autres, parce que rien ne fait mieux connaître un homme que ces communications confidentielles qui ne furent pas écrites pour préparer la justification de sa vie. Or, je le demande, est-ce ainsi que se serait exprimé notre ex-capitaine de hussards s'il n'avait été dans cette complète indifférence politique qui est la seule impartialité permise à notre faiblenature? Eh bien, déjà à cettedate, que disaiton de lui, à Arles connue à Paris? que ce n'é- I. 9
i3d :^r. de L'irmCELLE,
tait pas un homme bien pensant ; qu'il n avait donné sa démission que pour ne pas prêterserment à Louis XYIII. Ilfaisaitsemblant de se rattacher à la charte, comme si un ex-miUtaire pouvait être constitutionnel^ d'ailleurs constitutionnel et buonapartiste n'était-ce pas la même chose ? C'était un baptême bien commode pour toutes les opinions dangereuses que cet amour de la charte.
Sans vouloir réveiller indiscrètement tous les souvenirs pénibles de i8i4, il fout bien rappeler ici que quelques mois après la restauration, à Arles comme en d'autres villes du Midi et peut- être du Nord, quelques royalistes peu touchés de' l'empressement presque unanime avec lequel la cocarde blanche avait été mise à tous les chapeaux, fondèrent une véritable secte de royalistes purs, qui, procédant par la méthode d'exqlusion, rejetaient de leurs rangs tous ceux cui n'étaient pas à la hauteur de leur politique, ou que lein^s antécédents signalaient comme les irréconciliables ennemis du nouvel ordre de choses.
bu \RLES ET PARîèi. toi
Louis XYIII liii-niéme finit par être exclus (hi petit nombre des élus de ce paradis légitimiste, où sa majesté très chrétienne fut traitée de jacobin en bonnet blanc : aux yeux de nos exclusifs, pour être des leurs, il fallait savoir non seulement aimer le roi, mais encore détester la charte; il ne suffisait pas d'être royaliste, il fallait l'avoir toujours été, ou afficher un éclatant repentir pour avoir servi la révolution et Fempirc.
Etie.^-vous trop jeunepour avoir vu la république et accepté quelque faveur ou emploi sous le tyran, on pouvait exiger de vous que votre père et votre grand-père fussent aussi purs que vous de cette double tache originelle, à moins que vous ne portassiez lui nom à particule ; car la noblesse réclamait encore au nombre de ses privilèges celui d'avoir obéi à tous les gouvernements sans cesser d'être dévouée à celui des Bourbons : d'éclatants repentirs, de scandaleuses apostasies ne vous faisaient pas toujours admettre dans les rangs de cette sainte milice, où les femmes criaient plus haut que les hommes quand il s'agissait de repousser
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nu royaliste suspect ou un fils de républicain de quelque fête privilégiée et même de la farandoule des places publiques. 11 y avait sansdoutedans cette secte des zélateurs de bonne foi; mais à ceux-ci se mêlèrent bientôt des intrigants qui comprirent tout l'avantage qu'il y avait pour eux à entrer dans un parti tendant à s'emparer du gouvernement et de l'administration. La dynastie restaurée avait respecté d'abord toutes les positions particulières, les pensions, les grades, les places, etc. ; elle prouvait par là qu'elle n'avait rencontré aucune opposition. Hien n'était changé en France, il n'y avait que quelques Français de plus. Les ultras malheureusement ne tardèrent pas à se récrier contre ce système libéral ; non que tous voulussent les places pour eux, mais ils les réclamèrefnt pour les leurs ; de là les médisances politiques, et puis les dénonciations plus sérieuses.
Notre capitaine de hussards fut des premiers signalé par nos ultras comme un ennemi de la cause royaliste. Par cela même qu'il avait renoncé à toute ambition et s'é-
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tait dépouillé de toute arrière-pensée sur les événements, il avait parlé peut-être avec un peu trop de franchise à quelques uns de ces chevaliers de la fidélité. Les meilleurs cœurs laissent échapper quelquefois sous une forme plus ou moins malicieuse l'effet que produit sur eux un ridicule; la bonhomie ellemême a sa pointe d'ironie comme l'abeille son aiguillon, et notre capitaine si doux, si courtois, si facile à vivre, avait le défaut de ne pas se refuser une épigramme plus ou moins déguisée. S'il n'attaquait pas, il ne se faisait pas faute d'une riposte. Ce genre d'esprit, très bien venu à Arles , n'est pas précisément du goût de celui qui n'a pas les rieurs de son côté. Un de nos gentilshommes qui, ayant été enseigne de vaisseau en 17^2, avait, pour prix de ses bons sentiments, à défaut de service actif réclamé et obtenu , en 1814 le titre de capitaine de frégate, la croix de Saint-Louis , la croix d'honneur et une pension de dix-huit cents francs, quoique affligé d'ailleurs d'un patrimoine dequarante à cinquante mille livres de rente; ce grand marin, parlant un jour à M. Babandy,
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l'appelait lieutenant, soit parce qu'il ignorait son grade, soit parce qu'il affectait de l'ignorer pour mieux montrer sa familiarité envers lin si jeune officier. Mais M. Babandy est capitaine, lui fit observer quelqu'un. — Bah! bah! dit M. Babandy en souriant; capitaine ou lieutenant, qu'importe? au bout de vingt ans de démission je n'en serai pas moins général de division par droit d'ancienneté. A compter de cette réponse, le capitahie de frégate dit partout que le capitaine de hussards était un de ces hommes que les bienfaits de la restauration ne pourraient jamais rallier.
Un autre chevalier pacili{|ue, qui avait conquis de même des épaulettes de colonel, et tout fierde la croix d'honneur qui luiélait arrivée tout récemment, affectait de s'étonner cjue le capitaine ne fut pas décoré. Patience, répondit le capitaine, si je n'ai pu l'avoir après avoir fait cent campagiics, je serai plus heureux dans quelques années, quand je ferai valoir mes services en tenips de paix. — Le chevalier pacifique dit partout que l'ofûcier de Napoléon n'était resté
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à Arles que pour être plus près de l'île d'Elbe.
Si, peu à peu, les royalistes purs qui connaissaient M. Babandy le saluèrent un peu plus froidement, d'un autre côté, les exclus et les mécontents lui levèrent le chapeau avec un respect plus marqué; puis il se montra plus froid avec ceux qui le traitèrent plus froidement, et plus affectueux avec ceux qui redoublaient de politesse à son égard, mais sans trop chercher à savoir qui étaient les uns et qui étaient les autres, parlant peu politique, et plus occupé de sa nouvelle famille que des affaires d'État. Aussi fut-il surpris comme bien d'autres lorsque la nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan retentit dans toute l'Europe comme le signal d'une audacieuse folie selon les uns, et d'une vaste conspiration buonapartiste pour les autres. Il s'en émut sans doute, mais ne prit aucune part au mouvement général : madame Babandy était sur le point d'accoucher, et ce fut le jour où l'on apprit à Arles l'entrée de l'Empereur à Paris qu'elle mit au monde une fille. Quand,
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tout fier et tout heureux de sa paternité, le capitaine Babandy alla en personne faire sa déclaration à la mairie, il aperçut un nouvel étendard au bout de la pique de l'Homme de Bronze. On lui trouva un air radieux lorsqu'il redescendit les degrés de l'Hotelde-Ville pour s'arrêter un moment chez M. Petit ; mais un royaliste qui le encontra s'en souvint quelques mois après, pour assurer que c'était le capitaine qui, à la télé des marins de la Hoqueté, avait arboré le drapeau tricolore.
• ^TIAPITRE X.
Lettres de deux amis. — Le capitaine donne des armes contre lui.
Quinze jours s'étaient à peine écoulés que M. Babandy reçut, par le même courrier, deux lettres de Paris : la première portait le timbre du ministre de la guerre, qui lui annonçait qu'il était replacé sur les contrôles de l'armée avec son grade; la seconde était de M, Mazade , cet ami que notre capitaine avait invité à venir le joindre.
« Mon cher Maurice, lui écrivait M. Mazade, tu me pardonneras, j'espère, d'avoir tant tardé à t'aller trouver; maintenant c'est moi qui t'attends. Je t'annonce que le général***
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m'a choisi pour son second aide-de-camp , et comme il lui en fallait un premier, je t'ai désigné : le général t'accepte avec joie. Allons, en route, ami, le chemin de la gloire et de l'avancement nous est r'ouvert. Avaistu pu croire que l'astre de Napoléon s'éclipserait sans retour comme une pauvre étoile qui file? Le voilà plus brillant que jamais à l'horizon. Après la campagne (car le père La Violette veut la paix selon le proverbe classique : la paix en préparant par la guerre); après' la campagne, tu es sur d'avoir les graines d'épinards sur l'épaule, et moi de devenir capitaine. Tu sais que lorsque, ayant assez de la drogue, je me faisais faire les cartes au régiment , le roi de carreau ne maiiquait jamais de me promettre les galons de général , et qu'une vieille sorcière d'Italie m'a prédit que je ne mourrai qu après avoir obtenu ce grade. Napoléo/i est revenu exprès pour moi de l'île d'Elbe. Juge de la satisfaction avec laquelle j'ai salué son aigle volant de clocher en clocher jusque sur les tours de ISotre-Da/ne. As-tu remarqué comme il entend toujours supérieure-
ou ARLKS ET PARIS. l3f)
ment la blague des proclamations, ce mauvais écolier que les journaux des Bourbons accusent de ne pas savoir l'orthographe. Louis XYIII est peut-être plus fort en thèmes, en effet ; mais Louis XVIII ne blague pas mieux en latin que l'autre en français. Plaisanterie à part, ne te fais pas attendre à Paris comme je me suis fait attendre à Arles. Le général est prévenu par moi de ton exactitude, de ton zèle, de ton dévouement : tu es trop mon ami pour me faire mentir. Je te donne deux jours pour embrasser ta femme et ta petite huî^sarde , que j'aime autant que Marie-Louise et le roi de Rome j mais ensuite, pas accéléré, en avant, marche et arrive.
)) Adieu, mon roi, je suis toujours
» Ton mauvais sujet, Màzade.
» P. S. Ton cousin d'Armentières est rentré dans le civil. »
M. Babaiicly hésita un moment ; mais quoi qu'il lui en coûtât, il comprit qu'il ne pouvait se dispenser de partir. Il répondit donc à son ami Mazade:
l4o M. DE l'ÉTIJNCELLE,
« Mon cher Mazade ,
» Si je refusais de reprendre du service, je t'écrirais une belle litanie de prétextes et de mauvaises raisons; comme je pars , tu me permettras bien de t'exhaler toute ma mauvaise humeur de mari et de père. Je ne suis pas un Spartiate, moi, et j'avais fait mon deuil de la gloire. Je ne suis donc pas aussi enthousiasmé que le séide Mazade de la réapparition du grand Empereur, ce météore glorieux et fatal , qui à tes yeux surpasse le soleil, et que tu aurais pu, en effet, comparer à Alcide, en le voyant se lever encore une fois radieux sur la France du fond de sa couche humide de la mer Méditerranée. Je n'ai conservé pour Napoléon , tu le vois, qu'une admiration toute poétique. Dans mon égoïsme, je ne faisais qu'un souhait pour ton Empereur, celui de lui voir rendre sa femme et son fils, afin qu'après avoir savouré ces plaisirs de la vie domestique qu'il ignore encore , l'exil lui fût plu;, doux que le mouvement et le bruit de la guerre; et voilà que son ambition vient
ou ARLFS ET PARIS. l4l
m'arracber moi-même au seul boiihourqne je croyais pouvoir loyalement désirer pour l'Empereur qui a abdiqué comme pour l'obscur capitaine démissionnaire. Mazade, je ne lui pardonnerai pas, si je ne te vois un jour avec ces galons de général qui t'empêchent de dormir depuis qu'une sorcière t'a prédit ce haut degré de fortune, auquel tu sacrifierais joyeusement amis, parents, patrie. Je ne m'explique pas comment ton égoïsme héroïque triomphe de mon égoïsme bourgeois. Est-ce que c'est sérieusement que tu ne crois pas un mot de mes vertus pacifiques? Je parie que tu t'attends à être remercié de l'excellente place que tu me procures auprès du général ***, et des excellents renseignements que tu lui as donnés sur ton camarade de livrée? Vil esclave! quand tu auras épuisé tous les grades militaires, je te verrai dans les antichamJjies , te pavanant sous le costume de chambellan... Je ne comprends rien à cette rage de grandeur. Avant de remettre le sabre au coté, j'ai cherché bien des faux- fu van ts pour refuser; remercie la stérilité de mon inven-
\l^% M. DE L'ÉTlNGELtkj
tion, si je me décide à quitter le nid solitaire que je me suis fait ici , au bord du Khône. Il n'y a pas huit jours, je lisais à mon Odille la fable des Deux Pigeo/is, et je l'ai fait pleurer, tant il y avait de larmes dans ma voix. Je te battrais, tiens, de te voir si heureux de la guene , buveur de sang que tu es!
» Enfin il le faut : je ne déserterai pas le drapeau de mes camarades; je ne resteiai pas les bras croisés quand l'ennemi vient sur nos frontières nous menacer d'une autre invasion. jNIaudit INIazade! c'est moi qui trouve encore les motifs de patriotisme et d'honneur qui te donnent raison.
» Je pars donc; passe chez M. Gibert, et prie-le de suspendre toute vente de mes rentes. Je suspends moi-même l'achat que j'allais faire ici d'une île tout entière, à défaut de la Beiiugue, d'inie île plantée de saules, et que je sacrifie à ton Empereur en lui disant, comme le poète Boubin d'Arles à Louis XIV :
i-aisse-inoi dans mon île, il n'v croît que tles saules; i£l tu n'aimes que les lauriers. »
bu ARLES ET Pàilis. 1^3
w Adieu, séide de l'ogre de Corse! j'espère que tes épaulettes à grosses cloches ne me coûteront ni un bras, ni une jambe, ni un œil. Je n'ai fait qu'une fille qui sera jolie, ma foi, et je veux revenir en état de faire un garçon qui ait tous ses membres, comme son père. Je pars sous trois jours; annonce-le au général ***. Je remercie mon cousin d'être resté à Paris; j'avais peur qu'il ne lui prît envie de jouer à l'émigré et de me tirer un coup de fusil de la frontière.
» Ton ami, Ma.urice Babandy. »