‹ Monsieur de l'étincelle (volume 2)Chapitre 33 sur 45 · W. SC0TI · texte numérisé non relu

W. SC0TI

Nouvelle lettre d'Odille a sa soeur.

« Ma chère sœur ,

» Encore un mois de félicité parfaite, depuis ma dernière lettre. Que M. d'Armen-

(i) Peut-être ce récit d'un promeneur te rappellera-t-il . 6 mon ami, nos promenades d'été, alors que, tout-à-fait oisifs, et,

tières avait raison de le dire : il ne manquait à Maurice qu'une occupation, pour épuiser Tinquiétude de son caractère! il s'est fait ici jardiniej\ et cela suffit à l'activité de son esprit. Qu'il est bien récompensé de n'avoir pensé qu'à moi, en achetant notre joli pavillon ! Il en est plus enchanté que moi-même. Avec quel amour il arrose ses rosiers! avec quel soin il donne un tuteur à la plante la plus commune, dont la frêle tige réclame ce secours pour ne pas laisser tomber dans la plate-bande son diadème odorant! Armé d'un sécateur, comme il s'empresse de débarrasser les arbustes de leurs branches mortes ou parasites! — Moi, de mon côté, je m'occupe spécialement de la basse-cour, et ' tu serais contente de voir ta sœur redevenue une vraie fermière de Camargue, elle qui naguère s'était si facilement métamorphosée en petite maîtresse parisienne. Je ne te ferai pas la description détaillée de notre

à dire vrai , nullement désireux de trouver quelque chose à faire, nous parcourions au loin les hauteurs et les bois, changeant fréquemment nos discours , aussi irréguliers que noire chemin, passant, sans ordre et sans suite, du grave au plaisant, etc. , etc.

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Eden, quoique, lectrice de WalterSeott, je me sente de force à imiter le maître , en t'écrivant un long chapitre sur nos trois arpents. Grâce aux accidents du terrain, nous avons des vallons en miniature, une avenue de peupliers, une allée de cerisiers, une contre-allée de pruniers , des labyrinthes , où Thésée peut se passer du fil d'Ariane; des sentiers, que l'on monte et descend entre des guirlandes de chèvrefeuille; un potager et des espaliers; un ermitage incrusté de coquilles, et enfin, un théâtre rustique où Ton a réellement joué, à ce qu'il paraît, non pas des proverbes, mais bien des pièces en trois actes!Toutcela,ma chère amie, nous a retenus deux grands mois dans l'étroite enceinte de nos murs : ce n'est que depuis une semaine que nous avons commencé nos excursions aux environs, et tu n'as pas d'idée de tout ce que nous découvrons chaque jour en paysages, soit lorsque nous nous dirigeons vers les châtaigniers de Sèvres, soit lorsque nous osons nous égarer au-delà du château de Meudon , à travers la plus magnifique des forets royales.

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» Hier encore, nous sommes partis de bon matin pour une de ces explorations lointaines, qui nous procurent toutes les sensations de Robinson Crusoé allant pas à pas à la conquête des sites de son île. Après avoir admiré un étang appelé Villebon, où quelques laveuses, péniblement accroupies sur leur lessive, nous ont semblé aussi poétiques que les nymphes de Diane, nous avons hardiment gravi une montagne sauvage, par un sentier escarpé qui nous a conduits dans une véritable Sierra Morena', nous commencions à avoir soif , et nous faisions des vœux pour que le hasard, auquel nous nous étions si imprudemment confiés, nous fit rencontrer une source d'eau vive, dont nous avions vaguement ouï parler quelques jours auparavant, chez un voisin plus ancien que nous dans le pays; soudain, à notre main gauche s'ouvre une espèce de terrasse naturelle, d'où, abrités sous un grand chêne, nous voyons comme se dérouler la large toile du plus riche panorama que puisse rêver un peintre : au fond du tableau,c'est Paris tout entier; ou plutôt, ce

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sont les monuments de Paris et ses édifices rapprochés en un groupe sublime , par l'effet de la distance, mais parfaitement dessinés sur l'azur du ciel. La Seine est là aussi, et , à défaut du mouvement sensible de son cours, malgré la pente du terrain, on dirait une ceinture d'argent que la grande capitale a oubliée sur la verdure ; plus près de nous , le paysage n'a plus rien d'idéal , mais tous les détails en sont ravissants et admirablement composés : dans ce premier plan, le sévère château de Meudon, flanqué de ses hautes murailles et de ses terrasses, est rejeté sur le côté, comme un des moindres accessoires; ses tilleuls si régulièrement alignés et réduits à une taille uniforme par le ciseau de l'émondeur , s'humilient devant la forêt échevelée, qui couvre de ses libres rameaux les hauteurs de Fleury. A nos pieds, enfin, un rideau de peupliers sépare deux petits lacs, dont l'un étale au soleil sa nappe polie comme un miroir, l'autre se dissimule à moitié sous des touffes de joncs , et me rappelle l'étang du grand Clar d'Arles, vu de la montagne de Montmazour.

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» Devant ce spectacle, pendant une demiheure nous oubliâmes notre soif, mais nous ne revînmes pas sans avoir trouvé la fontaine. Aussi, à notre retour, bien reposés et bien désaltérés, nous avons déclaré, Maurice et moi , que nous répéterions le voyage au moins une fois par mois.

)i Ne crois pas , ma sœur, malgré ma comparaison avec les découvertes de Robinson Crusoé, que nous soyons ici privés de tous les plaisirs de la civilisation parisienne. Il ne tiendrait qu'à nous de vivre de la vie des salons, au milieu de nos bois : on appelle Bellevue la Chaussée-d'Antin des environs de Paris; nous sommes fort heureux en voisins, et si nous voulons descendre à Sèvres , nous avons la maison de M. et madame Féline qui réunit tous les dimanches une société choisie. Je ne connais pas de maison où les mœurs soient comme dans celle-là , à la fois patriarcales et élégantes ; madame Féline est une vraie lady Bountiful; c'est à elle que je dois notre chèvre du Thibet, qui bondit joyeuse sur la pelouse avec Isabelle, pendant que je t'écris, à

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moins que, fatiguées toutes les deux, elles se soient endormies ensemble, ce qui forme un groupe ravissant pour Maurice et pour moi.

» Odille.

» P. S. Nous avons vu cette semaine M. Mazade, qui, de son côté^ a fait un mois de Villégiatura^ comme disent les Italiens, dans un château de Normandie ; quant à M. d'Armentières, qui n'a guère été moins rare dans ses visites , il m'a laissé deviner qu'il obéissait à un sentiment de discrétion et faisait violence à son amitié, pour nous prouver, quand il en serait temps, que cette amitié est toujours la même. »

CHAPITHE XIX,

Où nous voyons un officier bonapartiste risquer de devenir dévot par ambition , et royaliste par amour.

• Je suis honnête homme. Me croyez vous capable , monsieur, d'une action aussi lâolie que celle-là? Moi , aimer une jeune et bille personne qui a l'honneur d'être fille de M. le baron de Sottenville ! Je vous révère trop pour cela, et suis trop votre serviteur : quiconque vous l'a dit est un sot. *

MoLliiRE.

Qui ne croirait, après la lecture des deux lettres qui précèdent, que, sans autre péripétie, la première partie de l'histoire de M. et madame Babandy va finir ici comme mie pastorale, par la description d'une fête de

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famille célébrée sur leur petit théâtre de Bellevue , illuminé en verres de couleur à l'instar des tréteaux du Jardin Turc ou de Tivoli? Dans la sécurité de leur bonheur champêtre, ils s'étonnaient d'avoir pu craindre de ne pas tonjours se suffire l'un à l'autre. A (Mille le chant de la linote perchée sur l'arbie voisin de son nid paraissait mille fois plus charmant que Ja doucereuse musique des compfimeTits qu'elle entendait nagueres nunmurer a son oreille, dans les salons de Pans. Lorsque, rêvant sous ses allées embaumées, elle faisait son examen de conscience, elle se reprochait à peine ses petits mouvements de coquetterie, si naturels à une jolie femme, continuellement flattée par son mari et les amis de son mari, tant elle se sentait forte contre toutes les suggestions de sa vanité dans l'atmosphère de la solitude, en voyant Maurice si heureux entre elle et sa fille. Quant à Maurice , arraché ainsi tout-à-coup aux aigres disputes du libéralisme et du royalisme d'alors, ne lisant plus de journaux, il se croyait revenu à cette délicieuse quié-

ou A.RLES ET PARIS. qSq

tude de la premièie année de son mariage , où il eût si volontiers oublié et l'empire et la restauration dans une métairie de la Camargue. Lorsqu'il comparait le calme philosophique de sa retraite à l'agitation fiévreuse dont il avait plutôt subi que cherché la contagion, quelle que fût sa partialité pour Mazade,il s'inquiéiait bien moinsque ce turbulent ami partir l'abandonner, tsinr il redoutait d'être grondé par lui de son indifférence politique

Malheureusement, Mazade revint et il revint toujoursle mèmej malgré six semaines de séjour dans un château ou l'entêtement de son bonapartisme libéral avait triomphé de toutes les séductions aristocratiques et dévotes de l'époque.

— Puisque vous voilà de retour à Paris pour le reste de la saison, monsieur Mazade, lui dit madame Babandy qui avait un peu oublié sa rancune, j'espère que vous allez nous indemniser : il ne faut que trois quarts d'heure pour se lendre de la place Louis XV à Sèvres. On peut venir diner ici et s'en retourner en moins de temps qu'on n'en met-

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trait à aller dîner de la Chaussée-d'Antin au Marais, et, si on voulait prolonger sa visite, nous avons un lit à offrir à qui daignerait nous accorder toute sa soirée.

— Ma chère Odille , dit Maurice en riant et sans attendre la réponse de Mazade,je ne suis pas aussi sûr que toi que notre chaumière puisse attirer quelqu'un qui vient d'un magnifique château où tous les honneurs étaient pour lui , où les dames même prodiguaient les prévenances au nouveau Renaud, dans un nouveau palais d'Armide.

— En effet , monsieur Mazade, continua Odille , nous devons redouter une pareille comparaison.il paraît que vous avez été forcé de convenir que les dames du faubourg Saint-Germain n'étaient pas toutes des douai rières implacables. Je serais curieuse de savoir par quelles concessions vous avez reconnu tant de courtoisie et d'amabilité royalistes.

— Vous croyez plaisanter, madame, dit Mazade ; eh bien l il n'a tenu qu'à moi de faire ma fortune militaire et de sortir avec un beau grade du château de Rollonfort, en récompense du noble exploit qui m'y

Ot) ARLES l'T PARIS. ^4 l

avait fait conduire presqu'en triomphe.

Maurice ne vous a-t-il donc pas raconté comment je suis devenu le favori de ces nobles dames?

— En servant la messe!

— Justement.

— Maurice m'a bien dit deux mots de cette histoire ; mais, monsieur Mazade, je ne serais pas fâchée de l'entendre avec plus de détails de votre bouche.

— Oh 1 très volontiers, madame; je ne serais pas un héros complet à la façon du noble faubourg, si je me privais du plaisir de faire valoir moi-même mes états de service. Quand je serai général ^\<à serai peutêtre plus modeste.

— Toujours votre phrase favorite, monsieur Mazade.

— Je ne l'ai jamais répétée plus à propos, madame, jamais avec plus de confiance en la prédiction d'une vieille sibylle que Maurice ne peut avoir oubliée, et qui, après m'avoir assuré que j'étais né pour les plus hauts grades militaires , se tourna vers notre

•242 M. DE l'étincelle,

camarade Tancrède de Tancarville et lui dit :

— Quant à vous, capitaine, qui riez en franc incrédule que vous êtes , vous demanderez un jour pardon à Dieu de toutes vos folies, si vous voulez ne pas faire mentir votre étoile que je vois là-haut, coiffée d'une mitre.

— Oui-dà! s'écria Tancrède, est-ce que mon étoile serait un astre d'église ?

— Vous l'avez dit , reprit la sibylle, vous renoncerez à la carrière des armes pour vous faire ecclésiastique.

— Pourvu que je devienne évêque, j'y consens.

— Vous deviendrez évéque, poursuivit la diseuse de bonne aventure avec une assurance impayable.

— Tous les officiers félicitèrent Tancrède en riant aux éclats, et je lui promis pour ma part de servir sa première messe, seraisje maréchal de France. Quelle fut ma surprise lorsque, il y a un \eu plus de deux mois, je reçus une lettre de Tancrède, que nous avions perdu de vue depuis 181 5 :

ÔtJ ARLES FT PARiS. 1^\S

il me rappelait ma promesse, en m'annonçant qu'il devait sous quelques jours être ordonné par monseigneur de Paris, et qu'il comptait sur moi pour la première fois qu'il rtïonterait à l'autel. Soit ambition , soit vraie piété, Tancrède n'est pas le seul militaire qui depuis la restauration se soit enrôlé sous la bannière toute-puissante de notre saintpère le pape. Je n'ai pu reculer, et au jour indiqué, endossant mon uniforme de hussard , je suis allé attendre l'abbé Tancarville dans la sacristie de Saint-Roch. L'assemblée était choisie : toute la noble famille du nouveau Samuel était là avec le ban et l'arrièreban de ses cousins et cousines du faubourg Saint-Germain.

— Et vous avez réellement remplacé l'enfant de chœur? dit Odille.

— Certainement, madame, reprit Mazade; j'ai servi la première messe de notre ancien camarade, et comme j'avais relu deux fois la veille au soir un vieux Paroissien de ma grand'mère,je me suis acquitté démon rôle à la satisfaction du clergé de Saint-Roch. Je l'avouerai même, tout joyeux militaire que

â44 M. t)£ l'ÉTINCELLIÎ,

je suis, j'ai pris la chose au sérieux, moitié par respect pour notre religion que je n'ai jamais reniée, j'espère, malgré mon antipathie pour les jésuites (n'est-ce pas, Maurice ?) et moitié aussi par respect pour la vieille sibylle dont je suis intéressé à faire accomplir toutes les prophéties ; car il faudra bien que mon tour vienne, et que je meure général, comme notre camarade Tancarville mourra évêque. Quoi qu'il en soit, ces messieurs furent édifiés de voir un officier de hussards servir si bien la messe. Quel triomphe pour la congrégation! quel éclatant démenti donné aux philosophes, aux incrédules, aux libéraux, aux bonapartistes et autres ennemis de l'ancien régime! Mon mérite faisait pâlir le mérite de Tancrède lui-même, car sous sa chasuble, le hussard disparaissait à tous les yeux, tandis que mon uniforme mettait en évidence l'adhésion de l'armée au rétablissement des idées religieuses. Il n'y avait pas un seul des vieux émigrés présents à l'auguste cérémonie qui ne pût désormais se livrer au rêve chéri de la restauration, et se figurer la France militaire âge-

ou ARLES ET PARIS. l[\^

nouillée avec un aspersoir ou un cierge à la main. En un mot, quand nous rentrâmes dans la sacristie, et que nous fûmes entourés de tous les marquis, comtes et barons, cousins du nouvel abbé , de toutes les marquises, comtesses et baronnes, ses cousines, je ne pus me dissimuler que j'étais le héros. Les félicitations les plus affectueuses me furent adressées : un vieux chevalier revenu d'Angleterre avec le comte d'Artois me serra la main à l'anglaise , à me démettre le poignet; une marquise, qui avait, hélas! soixante ans au moins, me demanda la permission de m'embrasser; et enfin madame de Rochelion , une des tantes de Tancrède , chez qui toute la famille devait déjeuner en revenant de l'église, me pria de lui donner la main jusqu'à sa voiture, voulant me conduire eJle-méme à son hôtel.

— Je vous vois déjà présenté à la duchesse d'Angouléme, dit Odille que ce récit amusait.

— Permettez-moi d'abord de déjeuner chez madame la vicomtesse Rochelion , reprit Mazade.

246 M. DE l'Étincelle,

Je tus placé à table entre la noble dame et sa sœur mademoiselle Éléonore de Rollonfort.

— Demoisellejeune, belle, aimable autant que noble sans doute? demanda Odille.

— Doucement ; elle a été tout cela, madame, avant la révolution,... mais en face de moi j'avais sa nièce, mademoiselle Laure, à qui toutes ces épithètes vont si biep que, tout en répondant sans distraction à je ne sais combien de questions croisées de ses deux tantes, je ne pouvais m'expliquer que par l'invincible puissance de la prédiction qui lui avait été faite, comment notre camarade Tan crède n'avait pas préféré cette charmante cousine à notre sainte mère l'Église. Je ne pus m'empécher d'en faire la remarque à demi-voix, reprenant un peu mon rôle de hussard, lorsque mademoiselle Éléonore de RoUonfort m'eut confié tout bas que ce mariage entre cousins avait été arrêté depuis leur enfance par les deux branches de la famille.

— Tu ne te permis, je pense, cette franchise qu'après quelques verres de vin de

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Champagne qui devinrent ton excuse dans cette dévote réunion ? dit Maurice.

— Je ne sais, répondit Mazade, si j'avais besoin d'une excuse : tout ce que je disais était bien reçu, et je vis que, grâce à mes fonctions cléricales, j'aurais pu me permettre plus encore sans compromettre mon caractère de soldat religieux. Mademoiselle Eléonore de Rollonfort sourit à deux ou trois de nies saillies de hussard, et avant que nous fussions sortis de table, elle m'avait invité solennellement à passer une partie de la belle saison au château de Rollonfort. Enivré de mes honneurs comme Vert-Vert des caresses des nonnes, je ne sus pas refuser, et voilà comment j'ai fait connaissance avec un des plus beaux châteaux de la Normandie.

— J'espère, monsieur Mazade, dit Odille, que votre roman n'est pas fini là.

— Je n'ai pas de secret pour vous, continua Mazade; et puisque vous vous y intéressez, je puis, sans abuser de cet intérêt, ajouter en quelques mots que j'ai réellement commencé à Rollonfort un roman auquel une royaliste comme vous, madame.

q48 m. de l'étincelle,

me reprochera peut-être de n'avoir pas cherché à donner un phis tendre dénouement.

— Je devine, monsieur Mazade, que dans vos conquêtes normandes, vous vous serez montré phis galant qu'amoureux.

— L'avenir seul en décidera, madame; mais il est certain que si j'en croyais ma vanité, je pourrais me vanter d'avoir quelques chances de m'alliera une noble famille dont les nombreux protecteurs m'aideraient à devenir général, s'il me convenait d'être un général en cocarde blanche.

— Mais, mon cher monsieur Mazade, il me semble que vous ne pouvez plus guère être général en France avec la cocarde tricolore.

— Peut-être^ dit Mazade en prononçant le mot avec une certaine emphase ; mais après s'être mordu les lèvres comme un homme qui fait le discret, Mazade revint en ces termes au récit de son amoureuse campagne sur les terres du vieux RoUon : — Je trouvai à Rollonfort plusieurs des convives du déjeuner dévot par lequel s'était terminée la première messe de Tancrède, et entre

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autres un vieux chevalier de Saint-Louis, M. de Faisanville, qui, ne pouvant se figurer être jamais en compagnie roturière, gratifie royalement de la particule tous ceux à qui il adresse la parole : Il ne manqua pas de me saluer du nom de M. de Mazade, et quoique la bonne mademoiselle Éléonore de Rollonfort m'eût prévenu de cette manie, il finit par m'impatienter, tout libéralisme à part. Cependant je me contentai de prendre sur lui l'avantage d'une plaisanterie que je dois vous raconter, parce qu'elle amena, entre la noble tante et moi, une explication qui diminuera peut -être à vos yeux le mérite de mes succès , mais vous prouvera du moins que si j'ai été fidèle à mon humeur de mauvais plaisant parmi les nobles, leur société ne m'a pas rendu plus fat qu'auparavant.

— Monsieur de Mazade montera -t-il à cheval ce matin ? me demanda dès le second jour M. de Faisanville; — monsieur de Mazade veut-il faire une partie de billard? — monsieur de Mazade par-ci; — monsieur de Mazade par-là! !.. — Je vous demande bien pardon, mon sien r le chevalier, répondis- je

enfin, mais vous mettez une particule de trop à mon nom !

— Quoi donc! s'écria-t-il, ne seriez-vous pas gentilhomme?

Je vis dans les yeux de mademoiselle de RoUonfort quejela contrariais en répudiant ce titre; je repris : — Loin de moi, monsieur le chevalier, de n'être pas fier du nom que m'a laissé mon père; mais c'est pour cela même que je tiens comme lui à ne pas souffrir qu'on y ajoute ou retranche ime syllabe. ÎSi la peur de la lanterne, ni la peur de la hache révolutionnaire ne purent forcer mon père à subir ce qu'il déclarait être, en style de rhétorique, une lâche métonymie. Il s'appelait de Maza^ monsieur le chevalier; et lorsque ses timides amis vinrent le menacer de Marat et de Robespierre s'il persistait à garder sa particule, tout ce qu'il voulut accorder à leur prudence fut de la transposer de la tête à la queue de son nom. C'est ainsi que notre particule a traversé impunément tout le règne de la terreur. Pourquoi donc, me demanderez-vous, depuis le retour de nos bien-aimés princes, continué-je à

ou A.RLES ET PARIS. sSl

m'appeler Mazade, au lieu de reprendre le nom de cleMazà? Ma foi, monsieur le chelier, il me semble que je rends hommage par là au courage avec lequel mon père brava les Brutus de 1798, en incorporant audacieusement sa particule à notre nom plutôt que de la supprimer comme tant d'autres nobles seigneurs.

— Cette plaisanterie réussit ? demanda Odille.

— Comment donc! elle fut acceptée dans son sens littéral par le chevalier qui , me serrant la main, me jura que j'étais le digne fils de mon père, et qu'il voulait citer cette anecdote au comte d'Artois , persuadé qu'elle me vaudrait au moins la croix de Saint-Louis; bien mieux encore, il ne fut pas le seul à croire à la noblesse de M. de Maza ou M. ^lùzade, car le chevalier ne manqua plus de réunir les deux variantes loi-squ'il parlait de moi. Bref, je fus obligé consciencieusement de modérer mon penchant à uu innocent persiflage, parce que, dans ce château enchanté, on était si aveuglé en ma faveur, que l'on aurait pris au mot mes plus

202 M. DE L ÉTI.NCEILE,

fortes rodomontades. Réservé malgré moi et réduit à ma plus simple gaieté, j'eus encore le bonheur d'être trouvé modeste et aimable par les dames, mais surtout parles deux demoiselles de RoUonfort. A la tante je n'aurais pu, sans être ingrat pour ses continuelles prévenances, me dispenser de témoigner les égards qu'on doit à une douairière vierge; à la mère, à moins d'être insensible, je ne pouvais taire l'admiration qu'inspire une jeune personne belle sans sotte fierté, douce sans fadeur ni mignardise, spirituelle sans affectation.

— En un mot, vous en devîntes amoureux? demanda Odille.

— De la nièce seulement, poursuivit Mazade; mais en prévenant loyalement la tante du sentiment que j'éprouvais, et la priant de me laisser partir avant que je perdisse tout-à-fait la raison, dans mon enthousiasme pour une jeune parente qui n'était si parfaite que parce que, élevée sous ses yeuxet par ses leçons, elle s'était modelée sur elle...

— Adroit flatteur! interrompit Maurice.

— Aurais-tu voulu, reprit l'ex-lieutenant,

DtJ ARLES ET PARIS. 2û3

t^ue je fisse la grimace à la tante et les yeux doux à la nièce? D'ailleurs je ne mentais point, et je ne sais même si mademoiselle Eléonore de Rollonfort n'a pas été plus belle encore dans son temps et plus aimable que sa nièce Laure. Ma sincérité ne lui déplut pas. Monsieur Mazade, me dit-elle, le chevalier de Faisanville a bien raison; vous êtes digne de votre père, car je l'ai connu, hélas ! et il s'appelait Mazade tout court, malheureusemenl, ajouta-t-elle avec un sourire à travers lequel perçait un souvenir de tristesse... Jugez de ma surprise; mademoiselle Eléonore de Rollonfort avait connu mon père et soupirait en me parlant de lui.

— Il y a dans le monde de. singulières rencontres! continua-t-elle. Vous comprendrez mon émotion lorsqu'en vous voyant à Saint-Rocli et vous entendant nommer je ne pus douter que vous étiez le fils d'un honnne qui m'avait aimée quarante ans auparavant,... que j'avais aimé moi-même, mais dont le préjugé à peu près insurmonmontable de cette époque m'avait à jamais séparée à cause de cet amour même. J'étais

cependant bien romanesque, il y a quarante ans , mon jeune ami; mais j'étais aussi bien fière, et je ne me révoltais pas contre le gouverneur de la province de Saintonge, mon père, lorsqu'il répétait devant moi , comme s'il eût deviné mon sentiment secret pour son jeune secrétaire , que depuis dix siècles les demoiselles de Rollonfort n'épousaient qu'un membre de la famille de Tancarville , ou entraient dans un couvent. Votre père étouffa comme moi sa passion sans espoir, et sa seule consolation fut la certitude que je ne serais jamais du moins l'épouse d'un autre, lorsque je pris le voile en 1789. Je n'avais pas encore prononcé mes vœux, que la révolution vint abolir les couvents et me forcer de chercher avec ma famille un refuge d'exilésdans cette Angleterre dont nosaïeux avaient autrefois envoyé leurs fils cadets occuper les palais en conquérants. Ce fut là que j'appris que M. Mazade avait été moins fidèle que moi à notre serment commun de n'aimer qu'une fois. Tête exaltée comme je l'étais alors, je vous avoue que je lui en voulus beaucoup, et je ne lui ai peut-être

OD ABtES ET PARIS. *î55

même pardonné tout-à-fait que le jour où vous m'êtes apparu, son vivant portrait...

Diëli Sait, continua Mazade, si je suis sentimental de ma nature ; mais à cette révélation inattendue, j'éprouvai une émotion extraordinaire ; j'essuyai une larme... et vraiment, en voils t-acontant mon aventure, peu s'en faut que je ne me donne le ridicule de pleurer encore.

— Sais-tu bien, dit Maurice à Mazade, en le voyant tout honteux de sa sensibilité, et voulant le ramener à son humeur habituelle par une plaisanterie , sais-tu bien que tu mé produis l'effet d'un second tome deTélémaque , fils d'Ulysse , chez la nymphe Calypso?

— Je ne t'en veux pas de la comparaison, répondit Mazade, car elle me vint justement à l'esprit, et grâce à mes préventions contre les douairières du faubourg, un moment j'eus la mauvaise pensée que mademoiselle Eléonore pourrait bien avoir compté sur le fils pour payer les dettes du père; mais elle était trop généreuse pour cela, et dans l'expansion du moment, elle alla même jusqu'à

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me laisser entrevoir que je n'étais pas indifférent à sa nièce. La pauvre tante! elle avait tant souffert du préjugé nobiliaire, qu'au milieu même de sa famille exclusive, son imagination de vieille fille, attendrie par un retour sur sa jeunesse, l'avait tout-à-coup identifiée à une situation semblable à la sienne, et intéressée par conséquent aux malheurs supposés du fils de mon père et de sa propre nièce. Moi-même, en l'écoutant , je ne pouvais que subir je ne sais quelle influence romanesque; ma tète se monta, et la belle Laure lut bientôt dans mes regards que j'étais amoureux de bonne foi. Mademoiselle Eléonore de Rollonfort ne me refusa pas alors sa pitié, et il fut question sérieusement d'aplanir tous les obstacles à une union qu'elle approuvait. Il faut vous dire que mademoiselle Laure a dix-huit ans, qu'elle est orpheline, avec un frère puîné, et que sa tante remplace seule sa mère auprès d'elle : si une tradition de famille la soumet aux convenances de ses parents les Tancarville , la renonciation volontaire de

ou ARLES ET PARIS. 267

son cousin Tancrède au monde et à sa main lui rend à peu près toute la liberté de son choix.

— Il serait plaisant, s'écria ici Maurice, qu'amoureux et aimé de la nièce, protégé de la tante , pouvant épouser un riche parti, toi officier de fortune, ou à peu près, tu te fusses avisé de trouver toimême des objections à ton bonheur !

— Eh bien, oui! mon cher Maurice, des scrupules me sont survenus, j'ai été effrayé de me voir si près du mariage, moi, qui la veille en étais si loin; j'ai voulu du moins réfléchir, en me replaçant hors de ce cercle d'enchantements aristocratiques où j'étais peut-être fasciné, comme Georges Dandin avant d'épouser mademoiselle de Sotenville. J'ai cru devoir du moins venir consulter mes amis, j'ai donc quitté le château d'Armide ou l'île de Calypso, comme tu voudras l'appeler, mon cher Maurice, et me voici à Bellevue, bien embarrassé, bien incertain, et assez tenté d'attendre que je sois un peu plus près démon grade de général pour me marier, de peur qu'on ne fasse

quelque jour à ma noble épouse la plaisanterie que nous nous permîmes à Mantoue envers celle du colonel Gauvancourt, à qui le corps d'ofUciers offrit pour sa fête une paire d'épaulettes en sucre.

— Mon cher Mazade, d'après cette conclusion, dit Babandy, je devine que, voulant nous amuser du récit de ton aventure , tu ne nous as présenté l'affaire la plus grave de ta vie que sous le jour le plus romanesque, mais qu'il y a le pour et Iç contre dans ce mariage, comme dans tous les mariages du monde, depuis et avant la fameuse consultation de Sganarelle; nous en causerons donc plus sérieuseiftent ensemble.

— Messieurs, je mç retire, dit Odille.

— Du tout, madame, reprit Mazade, nous avons le temps; car je me suis étçndu si complaisamment sur mes amours, que me voilà forcé de vous demander l'hospitalité jusqu'à demain, et peut-être Maurice aura-t-il la <;omplaisauçe de m'acçompagner à Paris, où j'aurai à lui montrer quelques papiers de famille, que je nç pouvais apppr-

ou ARLl.S ET PARIS. 209

ter à la campagne, sous peine d'arriver comme un procureur avec des liasses de dossiers. Pour ce soir, causons d'autre chose, si ce n'est pas déjà l'heure de monter dans nos chambres, pour pouvoir nous lever demain matinalement.

On passa donc à un autre sujet de conversation, dans lequel Mazade prouva que la préoccupation du mariage lui laissait encore une grande partie de la joyeuse versatilité de son caractère.

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