CHAPITRE III
où lé ntfble bossu raconte ses antipathies et ses amoui's.
A Blue l
Tliere needs no more — when ibat sartie Word is SMd, TKie men (ly frotn lier, respectful and afraid; Save the choice friends who in her colour dfess, Aùd ail her praise in vrords like hers express (i).
Grabbb.
Qa'appelles-tu des bonr^eois? repartit fièrement la soubrette: pour qui prends-tu les comédiennes ? les prends-tu pour des avocates ou des procureuses ? Oh ! sacbe, tttOu ami , que les comédienaes sont nobles, archinobies, par les alliances qu'elles contractent avec les grands seigneurs.
Gil-Blas, liv. III, ch. ï.
La sévérité du conducteur se relâcha si bien (Jue le déjeuner à la fourchette rem-
(i) Un bas-bleu ! Il n'en faut pas davantage. — A peine ce mot éêl prononcé que les hommes se tiennent à l'écart avec respect et tireur , excepté 1^ amis intimes qui portent %es couleurs et, «Zèbrent ses louanges dans la même langue qu'elle.
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plaça la frugale tasse de café au lait. M. Mazade fît même déboucher quelques bouteilles de vin àl extra , qui se trouva bon par hasard, bien qu'un peu capiteux , et dont M. Bohëmond de Tancarville prit sa part, enchanté de tenir tête au généralissime franco-indien. Rentrés dans la diligence, les voyageurs sommèrent leur compagnon de raconter son histoire, et il ne se fit pas prier, après avoir prévenu madame de Bronzac que , s'il ne possédait pas au suprême degré l'art de gazer, il ne se permettrait pas de faire certaines confidences devant une dame. D'ailleurs, ajoutat-il, je n'appartiens pas à l'école des romanciers modernes, qui ne laissent rien à deviner à leurs lecteurs , comme s'il n'était pas à la fois plus poli et plus littéraire de supposer que ceux-ci ont un peu d'imagination , assez du moins pour combler les lacunes de deux ou trois réticences.
— Ce préambule est-il bien rassurant?
demanda madame de Bronzac à son voisin.
— Ne vous alarmez pas, madame, si je passe pour un mauvais sujet parmi mes amis; je suis très chaste dans mon langage,
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repartit le narrateur, (}iii, soit dit pour rassurer nos propres lecteurs, n'était après tout qu'un fanfaron de vices. — Je suis un c|idet de la maison illustre de Tancarville, continuat-il. On peut, depuis la révolution de juillet, parler de sa noblesse sans cesser d'être modeste; la classe moyenne est tout, nous ne venons plus qu'après les bourgeois dans la hiérarchie sociale. Ce n'est pas précisément, il est vrai, l'opinion de mon père; mais mon père est un vieillard de l'autre siècle, et en fait de préjugés, quant à moi , je me contente de ceux du mien; il en reste bien assez, je vous assure. Cependant, tant que je n'avais pas atteint ma majorité, je devais respecter jusqu'aux erreurs de l'auiorité paternelle et laisser croire que je subirais toutes les obligations de mon nom. Nous étions deux frères ; mon aîné fut envoyé à l'école de Saint-Germain : on me destina dès le berceau à entrer dans un séminaire. Dans l'ancien régime, je me serais fait abbé ou chevalier de Malte sans murmurer, et j'aurais pu même en vouloir à mon frère de m'envier ma pacifique II. 4
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vocation; mais, venu au monde en Tannée impériale 1808, je suis loin de me plaindre que mon aine, après avoir bravement servi dans les houzards, se soit avisé loul-à-coup de jeter la sabredache aux orties pour prendre la soutane....
— Pardon , monsieur, si je vous interromps, dit M. Mazade; monsieur votre frère s'appelle Tancrède de Tancarville, autrefois capitaine dans Berchigny !
— Oui, monsieur, et aujourd'hui évccjue de***.
— Évêque! dit Mazade ; l'abbé Tancarville est évèque! Monsieur, je l'ai beaucoup connu; nous avons servi ensemble, et si vous étiez à sa première messe....
— TSon , monsieur; âgé alors de douze ou treize ans et élève du collège Henri IV, j'avais justement cette semaine-là causé un tel scandale par je ne sais plus quelle malice de j.eiit mauvais sujet, que ma famille ne put obtenir un congé extraordinaire qu'on avait demandé au proviseur pour me faire assialer à la pre-
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mière messe de mon frère. Je me souviens que je ne fis qu'en rire; une pareille récréalion élait fort peu de mon goût. Mon père se consolait de ma turbulence, en pensant qu'elle indiquait des inclinations militaires et que le ciel ferait de moi, à défaut de mon frère, le vrai descendant de ces Normands qui autrefois, par pariie de plaisir, s'en allaient conquérir l'Angleterre ou la Sicile. Je viens d'Italie, mais je dois avouer que ce ne Sont pas des conquêtes de rojaume que j'y ai faites.
Madame de Bronzac ne put s'empêcher de sourire : Mazade et les autre;5 voyageurs tinrent leur sérieux.
— Cependant, continua M. Bohëmond, sans la révolution de juillet j'aurais obtenu une sous-lieutcnance; le roi l'avait promise à mon père, à qui le ministre l'avait refusée, sous prétexte que j'avais les épaules un peu inégales, comme si ce n'était pas là , M. de Chateaubriand l'a très bien dit dans sa Vie du duc de Berri, un signe caractéristique des grandes races militaires avant et depuis l© maréchal dç Lu.xcmbourg, qui élait, lui,
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tout-à-fait bossu. En attendant ma souslieutenance, je n'étais pas plus tôt sorti de collège, que j'avais déjà prouvé par quelques bonnes folies qu'il ne m'eût pas été donné d'être un sage ecclésiastique, si mon frère n'avait pas changé les intentions de la famille à mon égard. Il faut que jeunesse se passe , dit mon père pendant quelque temps; mais voyant que jeunesse ne se passait pas très vite, il se souvint que le mariage l'avait jadis sevré lui-même de ses habitudes dissipées , et il résolut de me marier.
Depuis plus de deux générations, la famille des Tancarville est alliée à la famille de Rollonfort, et, par suite d'une espèce de pacte traditionnel renouvelé à chaque nouveau mariage entre un Tancarville et une Rollonfort, il est convenu qu'une demoiselle de Rollonfort ne peut disposer de sa main que s'il n'y a aucun mâle du nom de Tancarville en état de l'accepter, ou après le refus motivé dudit mâle. Ce contrat se rattache à l'histoire d'une fière dame de Rollonfort , qui , après avoir dédaigné l'amour d'un Tancarville , se vit plus tard réduite à la dure condition d'im-
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plorer grâce et merci. Quoi qu'il en soit, en soumettant son occiput à la tonsnre, mon frère avait laissé disponible une aimable cousine nommée Laure , âgée alors de seize à dix-huit ans, et si belle, que certes il fallait que sa Yocalion pour l'état ecclésiastique fût bien décidée. Laure , heureusement, n'était pas amoureuse du futur prélat, et avait d'ailleurs si peu de goût pour le mariage, qu'elle est encore aujourd'hui à marier. Ce fut moi que mon père jugea propre à réparer envers elle l'incroyable indifférence de mon frère.
— Il va sans dire que vous vous montrâtes plus galant que lui, dit madame de Bronzac.
— Je vois, reprit M. Bohëmond , que je vais avoir besoin de me justifier. Eh bien! non, madame, je ne fus pas plus galant que mon frère envers cette belle cousine Remarquez , d'abord , que lorsque mon père m'en parla , il y avait déjà près de onze ans qu'elle attendait que le cadet effaçât les torts de son aîné. Laure a bien près de la trentaine, et je suis plus jeune qu'elle de huit ans. Je ne pouvais nier qu'elle n'eût encore toute sa
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beauté: mais sa grande taille, son air fier et son maintien de reine me faisaient craindre que dans le mcn3j;;e l'autorité ne passât de son côté. Evidemment, mon père voulant me rendre sage malgré moi, c'était un Menlor qu'il prétendait me donner sous les traits de cette belle Minerve. Je ne me souciais pas de retourner ainsi la métamorphose du roman de M. de Fénelon. Vue fois prévenu, j'entendis vanter en vain tous les mérites et tousles talents de monincomparablecousine, bien résolu à ne pas l'aimer, et surtout à ne pas lui paraître aimable. Il faut tout dire: ses mérites et ses talents aurait n» suffi pour faire naîlreennioi une véritable antipathie. Imaginez-vous que dans les loisirs de sa longue virf^inité, la b<^lle Laure s'était avisée de devenir une femme savante, un bas bleu!
— Avait-elle appris le grec et le latin? demanda madame de Bronzac.
— Ah bien oui! c'eût clé trop commun pour son génie supérieur; et tout mauvais écolier que j'aie été, j'aurais encore pu lui tenir tcte par quelques vers d'Homère et de yirgile. Non, madame,dédaignanl l'antiquité
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cîassiqne,ma savante cousine s'est jetée dans l'élude (les langues orientales. Depuis dix ans, elle étudie Xanihe ^ le persan, le mogol, \e sanscrit, V/iindoastani, fl tous les dialectes de l'Inde; je crois qu'elle sait le tartare mantchouxQl même \epaU, Dieu me pardonne;... bref, c'est une monstruosité!
A ces mots, un éclat de rire interrompit le narrateur; — et, à son grand étonnement, cette joyeuse interruption provenait du plus grave de ses auditeurs, de l'Espagnol don Antonio Scintilla, dont la figure triste et rêveuse fut toute bouleversée par cet accès d'irrésistible gaieté. Rien n'est contagieux comme le rire ; aussi Mazade, qui un moment auparavant semblait presque embarrassé de sa contenance, imita bientôt son ami; Paul fît commeMazade, M. Justin d'Aliinall comme Paul , et madame de Bronzac comme tout le monde , sans t rop savoir pou rquoi, et au point de déconcerter le noble bossu lui-même, qui, dans son anmur-propre de conteur épigrammatique, avait compté tout au plus sur un succès de sourire en cette partie de son récit.
L'Espagnol se crut obligé d'expliquer ce
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qui lui avait paru si plaisant dans cette sortie contre l'orientalisme : — Vous avez oublié dans votre verve, monsieur, dit-il à M. Bohëmond, que vous parliez devant mon ami M. Mazade, qui depuis douze ans, plus Indien que Français , est accoutumé à ouïr parler avec plus de respect des langues orientales. Je n'ai pu m'empécher de trouver tort drôle qu'à son arrivée en Europe il entendît dire qu'on a refusé d'épouser une personne aimable et belle, uniquement parce qu'elle sait l'hindoustani!
— J'espère, reprit M. Bohëmond, que monsieur n'a rien vu d'offensant dans ce qui m'est échappé.
— Moi , dit Mazade , au contraire , je vous assure, et je crois avoir ri comme tout le monde, quoique convaincu qu'en effet ce n'est pas moi, membre très indigne de la Société asiatique de Calcutta, qui refuserais d'épouser une cousine parce qu'elle aurait étudié l'hindoustani. Continuez, monsieur, je vous en conjure, votre histoire m'intéresse et m'amuse au dernier point.
— M. Bohëmond continua : — C'est que
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non seulement ma cousine , que j'avais sur nommée ironiquement Lalla Roukh (i), par allusion à un poëme de Thomas Moore qu'elle préférait à tous les romans qu'on nous a traduits ou retraduits de l'anglais depuis quinze ans; non seulement ma cousine Lalla Roukh, dis-je, a étudié les dialectes indous, mais encore elle sait par cœur toute la géographie de l'Inde; elle a lu tout ce qu'on a publié sur cette contrée ; elle en connaît les mœurs et les usages comme si elle y avait vécu, et vous parle de Bénarès ou de Delhi comme elle parlerait de Paris ou de Lyon, du Gange et de l'Indus comme du Rhône ou de la Seine, et des monts Himalaya comme de la butte Montmartre. Je vous assure , M. Mazade, que vous en seriez étonné vous-même; si vous voulez, quand nous serons à Paris, me permettre de vous présenter à ma cousine, vous vous croirez encore sur les bords de la Jumna. Elle a un petit chien qui répond au nom de Myzapour. Quant à moi , fort peu sensible à cette science extraordinaire, je déclarai à mon père qu'à aucun prix je n'épouserais
(I) Lalla Roukh , ou la Princestemogole, a vo!. in-n.
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Lalla Roukh de Rollonfort. Mon père me traita d'insensé et me défia de trouver mieux. Je le laissai dire, et je ris sous cape de son
défi Ce mieux était trouvé.
Peut-être, en effet, aurais -je pardonné plus facilement à ma cousine sa passion pour l'hindouslanisije n'étais pasdevenuamoureux d'unebayadèred'Europe.Vouslaverrez, monsieur Mazade, et vous me direz si vous avez rencontré, de Tanjore à Delhi, de Surate à Calcutta,unedanseuseplusado:able.Taglioni
seule lui est supérieure, selon les partisans de Taglioni; mais Taglioni vole avec les s) Iphes, et, selon moi, il vaudrait autant aimer un être aérien, d'un platonique amour, que d'aimer Taglioni; tandis que sa rivale est une divinité palpable, un ange qui s'est fait femme, et dont on peut briguer les faveurs sons avoir l'air de courir après une apparition fantastique. Je ne vous la nommerai pas, d'abord parce que je l'nime vraiment, et que dans le véritable amouril faut toujours un peu de mystère, ensuite parœque le nom qu'elle porlJ pour le public n'est plus celui que je dois lui donner... J'ai dit ce malin que
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j'étais à moitié marié, c'est elle qui est ma femme.
— Et c'est contre celte divinité que vous allez réclamer le divorce, ou invoquer un prétexte de nullité? demanda Paul.
— Oui, monsieur, à moins qu'elle ne consente enfin a la consommation de notre union.
— Quoi , vraiment ! Votre histoire est curieuse.
— Nous sommes à la péripétie, continua M. BohëmonddeTancarville. Une fois amoureux de ma danseuse, je ne tardai pas à me faire présenter chez elle, et c'est là que je connus M. Théodose d'Armentières; il était mon rival. Si une danseuse n'était pas un peu coquette, quelle femme le serait? La nôtre ne s'en cachait pas, et, avec un art infini, elle opposait sans cesse ses deux soupirants l'un à l'autre, de manière à leur faire perdre la raison à tous deux. Pour moi, je ne conservai pas la mienne long-temps, et quand ma divinité pensa que j'étais aussi fou que M. d'Armentières, et M. d'Armentières aussi fou que moi, elle nous déclara que, fort
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indécise entre nous, elle choisirait celui qui lui prouverait qu'il l'aimait de la passion la plus vraie. — Je n'ai plus qu'une ambition, dit-elle; je ne veux pas d'amant, ye nen ai jamais eu et je nen aurai jamais'^ mais je veux un mari : voyez, messieurs, si vous me croyez digne de porter votre nim. M. d'Armentières chercha son chapeau et se retira , me prenant à témoin pour déclarer qu'il ne battait en retraite que parce qu'on lui demandait une chose impossible. Je ne cache pas que cette retraite occasionna un peu de dépit à notre princesse. Si j'étais un fat, je refuserais d'avouer que M. d'Armenlières est d'un extérieur plus avantageux que moi ;
mais j'ai ce qu'il n'a pas ; je veux dire,
pour ne parler que de ce qui flatte encore la vanité d'une femme malgré la révolution de i83o, je veux dire que M. d'Armentières n'est qu'un gentilhomme de robe, et que mon frère m'ayant cédé son droit d'aînesse devant les hommes, pour ne le garder que devant Dieu , je suis aujourd'hui l'héritier d'un titre de marquis; or, comme disait un jour mon père en parlant de moi, si mon fils
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Bohcmond n'a pas toutes les qualités physiques qui rendirent la princesse Anne Comnène amoureuse à la première vue de celui de nos ancêtres maternels dont il estl'homonjme, il a de quoi rendre amoureux par réflexion une princesse qui voudrait avant tout ne pas se mésallier (i).
— Eh bien, me demanda la fille de Therpsicore, allez-vous reculer aussi, ou serai-je madame la comtesse de Tancarville, avec l'espoir d'être un jour marquise?
— Vous serez duchesse, si un jour je suis duc, m'écriai-je, car je ne veux pas d^autre
(0 L'ancêtre auquel faisait allusion le marquis de Tancarville était Marc Bohëmond , fils de Robert Guiscard. duc de la Fouillé et de Calabre. Dans la conférence qu'il eut à Byzance avec l'empereur Alexis, sa vue fit une impression si vive sur Anne Cornnene , qu'elle a laissé de lui ce portrait remarquable :
• Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation •étonnait l'esprit. Sa stature surpassait d'une coudée celle des "hommes les plus grands. Sa taille était mince, sa poitrine lar'-e •ses bras nerveux. Il rappelait ces statues qui rassemblent en^un -même sujet des beautés que la nature réunit rarement Ses •'Cheveux étaient blonds et courts, son visage agréablement co- -lore; ses yeux bleus paraissaient animés par la fierté et le désir •delà vengeance. Si la hauteur de son corps et l'assurance de •ses regards avaient quelque chose de farouche et de terrible sa « bonae mme avait aussi quelque cho.-,e de doux et de charmant .
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femme que vous. Er le lendemain je lui apportai une promesse de mariage notariée; il fut convenu que j'amènerais tout doucement mon pèreàmedonnersonconsentement, mais que , dans l'intérêt commun , nous n'aurions recours aux sommations respectueuses qu'à l'expiration de Tannée. Je me crus au comble de mes vœux. Le soir ce fut moi qui , en sortant de l'Opéra, donnai le bras à ma fiancée; sa voiture nous transporta ensemble à son joli appartement de la rue de la Paix, que j'appelais d'avance le domicile conjugal; mais là furentlescolonnesd Herculede mon triomphe.. — Monsieur, me dit-elle avec un air de décision qui ne souffrait pas de réplique, j'ai votre promesse, voici la mienne, rédigée ce malin même par M* Tourin , mon notaire. (Et elle me remit un papier.) Je compte sur vous, comptez sur moi; je suis à vos ordres pour terminer nos affaires, et la comtesse de Tancarville n'aura plus rien à vous refuser. Je restai interdit ; mais toujours plus amoureux, je ne pus qu'admirer cette di-nilé chaste qui me promettait la plus sage des épouses. Je ne cessai donc pas de me mon-
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trer maussade à ma cousine, et surtout de me faire détester de sa tante, mademoiselle Éléanore de Rollonfort, douairière vierge, prude romanesque. Avec la tante, je soutenais des thèses contre la fidélité en amour; avec la nièce , je médisais du grand Mogol , du Nizam , du roi d'Oude , du Paishvva, des Rajas, des Begums et des Nababs de l'Inde. Je réservais toute mon amabilité pour les coulisses de l'Académie royale de Musique et de danse, où enfin mon assiduité donna des soupçons à mon père. Il me fit subir un sermon qui aurait rendu jaloux mon frère l'évêque, et m'enjoignit sous peine d'cxhérédâtion d'aller faire un voyage à Naples et à Palerme, espérant, dit-il, que je puiserais là des sentiments plus dignes de nos ancêtres , c'est-à-dire que je me guérirais de ma passion pour une danseuse.
— Et vous revenez guéri? demandamadame de Bronzac.
— Pas précisément, reprit l'héritier de la noble famille des Tancarville; maisj'ai fait des réflexions: je me sens à la fois plus fort contre ma fiancée et contre mon père. C'est elle (jue je verrai d'abord j si le plaisir de me re-
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voir ne la rend pas plus tendre, plus confiante, j'en conclurai qu'elle n'aime de moi que mon titre, et je me retire, sauf à plaider contre elle si elle invoque le dédit de ma promesse de mariage ; puis j'épouse mademoiselle Laure de Rollonfort ; mais si je suis récompensé de revenir fidèle , je fais à mon père les sommations légales, et tiens mes engagements avec ma princesse d'Opéra , sans pitié pour ma savante cousine, de qui on dira que l'Église lui a pris le frère aîné, et le théâtre, le frère cadet.
— Prenez garde, monsieur le comte, dit madame la baronne de Bronzac, vous risquez de vous trouver sans femme entre celle que vous aurez adorée en vain, et celle dont vous n'avez pas craint de vous faire haïr.
— Mais je ne crois pas précisément, madame , que ma cousine orientale ait contre moi de la haine: j'ai plutôt piqué sa vanité; il y aurait pour elle un petit triomphe à me voir abjurer à ses pieds mes préventions contre l'hindoustani , et je lui promettrai qu'après notre mariage je l'accompagnerais si elle le voulait à Seringapatam ou à Cachemyr. Dans sa dernière lettre, mon père me fait entrevoir
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qu'elle commence à s'impatienter de ne pas voir arriver un prince Feramorz, si je me rappelle bien le nom du prince déguisé qui demande Lalla-Rookh en mariage.
— Et après cette félonie, vous ne redouterez pas la vengeance de votre divinité d'opéra , dit M. Mazade.
— Monsieur, ce serait à mon grand regret que je serais félon comme vous dites, reprit M. Bohëmond,et j'espère encore que ce sera elle quime rendra le plusheureux des époux ; il faudra bien alors que mon père dépose ses préjugés aux pieds de la belle.... mais je dois taire son nom, si vous ne l'avez pas reconnue au portrait que j'ai essayé de vous en faire.
— Vous pourriez citer à monsieur votre père, dit M. Justin d'Allinall, l'exemple des plusgrandsseigneursd'Angleterre. La célèbre missO'Niel a épousé un gentilhomme irlandais, et joue très bien la dame châtelainela duchesse de Saint-Albans a été aussi une actrice : chez nous enfin n'avons-nous pas des pairs de France ou des fils de pairs qui ont pris femme au théâtre.^
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— Quantàmoi, dit M. Mazade,jeme charge, si vous voulez, mon cher monsieur, en ancien camarade de monseigneur l'évêque voti-e frère, de décider cette question délicate: j'y suis intéressé de plus d'une façon j mais sans la connaître je prends surtout le parti de votre danseuse... Je le dois... ne serait-ce que par égard pour la princesse Indienne dont je suis le généralissime j car ma souveraine ne s'en cache pas, avant d'être reine de Jaghire elle a été bajadère.
— La reine de Jaghire, autrement appelée la Begum Sombre? Ah! ma cousine en parlait souvent, ditM.deTancarvillejquedesinguliers contes on fait sur cette princesse! et vraiment, monsieur le généralissime, vous devriez bien nous dire aussi quelque chose de son histoire, et en même temps de la vôtre.
— Volontiers, dit M. Mazade,jen'airienà refuser au cousin de Lalla-Rookh et à l'époux, car vous le serez..., d'une bayadère de l'Académie royale de musique et de danse.