‹ Monsieur le Marquis de PontangesChapitre 37 sur 68 · D'HEUREUX AUSPICES · texte numérisé non relu

D'HEUREUX AUSPICES

— Oh! la mariée est-elle mignonne!.'.. La belle robe!... Elle a l'air content, tout de même.

— Son homme est joliment bien aus^i, dit une autre paysanne... impossible d'être plus bel homme que cet homme-là...

— Je le trouve trop blême; il a l'air malade; j'aime mieux son ami.

— Qui? ce gros rouge? laisse donc! C'est un pouf.

— Chut ! v'ià M. le maire avec son écharpe...

M. Bélin s'avança gravement. 11 était fort ému; il n'avait pas cette noble indifférence qui convient au magistrat: on voyait qu'il était intéressé dans la question. Il ouvrit le Code civil, et lut le chapitre qui concerne les époux et leurs devoirs; puis il dit d'une voix chevrotante :

— Lionel-Richard-Raymond de Marny, consentez-vous à prendre pour épouse Laure-Amélie-Clémentine Bélin?

Oui.

— Mettez votre main dans celle de mademoiselle.

Puis reprenant son ton solennel, le maire continua :

— Laure- Amélie- Clémentine BJlin, consentez-vous à prendre pour époux Liunel-Raymond-Richard de Marny?

— Oui, mon père, répondit Clémentine.

Lionel sourit.

Elle se reprend : — Oui.

M. le maire lit l'exhortation d'usage; il bégaye paternellement, car son émotion est profonde pendant cette cérémonie dont il est le grand-prêtre, lui, l'homme du monde qui fait le moins de cérémonies.

Mademoiselle Valérie Bel in, fille de M. le maire et sœur de la mariée, se moque beaucoup de monsieur son père et de la manière dont il lit le Code.

— Ce mariage de famille ressemble à une charade en action, dit-elle tout bas à son amie. C'est mon premier : Le mot est épouvante.

On fait signe à Valérie de se taire.

— Vous ne rirez pas ainsi, mademoiselle, quand viendra votre tour.

— Moi, si vraiment, je rirai... D'abord, je ne me ; roirais pas mariée ainsi.

La cérémonie est terminée...

On emporte la grande table de la mairie. Le bal va commencer.

H. de Marny prend la main de Clémentine et la conduit à sa place; la contredanse est bientôt en train.

Clémentine est charmante; elle est très-pâle... mais on la voit rougir à chaque instant. Elle parait heureuse... Oh ! elle l'aime !

Lionel la regarde avec affectation ; il a l'air trop heureux.

M. Bélin vient lui prendre la main d'un air de gaieté sensible.

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— Bonsoir, mon gendre, dit-il.

— Qu'elle est belle! lui répond Lionel avec un peu trop d'enthousiasme.

— Comme il est amoureux, dit le bon père en frappant sur l'épaule de Ferdinand.., il en est fou...

— Pourvu qu'il ne soit pas gris, pensa le roue' confident, qui ne croyait qu'à une. sorte d'ivresse.

Madame d'Auray est là; elle est triomphante : ce mariage est son ouvrage... Elle aime Lionel, et elle est enchantée de le marier. Expliquez cela. — Oh! c'est qu'elle n'est pas jalouse de Clémentine, — Clémentine n'est pas sa rivale; elle ne lui en veut pas. C'est Laurence, Laurence qu'elle hait; c'est à elle quil faut enlever M. de Marny ; elle le marie pour les séparer; voilà comment elle se venge. Elle sait bien que Laurence est libre... Aussi elle a hâté le mariige; elle a rompu tous les rapports... Les femmes!... Leur vanité est un abîme où l'on se perd! Étrange chose! voilà deux personnes qui trament la même perfidie : madame d'Auray et Ferdinand Dulac. — La première fait sciemment une méchanceté; l'autre fait une bonne action. Vous verrez cela. — N'importe, marier l'homme qu'on aime ! cela parait une maladresse ; pas du tout, c'est une ruse de la vanité... Oh! le monde! !

Après avoir dansé la seconde contredanse avec sa bellesœur Valérie, en face de la mariée, Lionel se promène un moment dans le bal, en répondant aux ennuyeux compliments dont on l'accable. Puis, fatigué de son rôle, il va se réfugier dans un petit salon où quelques personnes sont retirées à l'écart et jouent au whist.

Les journaux qu'on vient d'apporter sont sur une table; Lionel les parcourt sans les lire. 11 prend machinalement le Journal des Débats.

Il lit...

Mais tout à coup le journal s'échappe de ses main?. Lionel pâlit, ses yeux se troublent, sa tête s'incline.

— Ah! mon Dieu! dit quelqu'un, il se trouve mal... Qu'avez-vous?

— Rien, répond Lionel d'une voix étouffée.

— C'est un étourdissement, dit une autre personne; ce n'est pas étonnant, l'émotion... et puis il fait extrêmement chaud dans ce grand salon; il faut prendre l'air... Venez...

On entraîne M. de Marny dans le jardin ; mais voyant qu'il souffre toujours, on le conduit dans sa chambre.

TTS ARTICLE NÉCROLOGIQUE

Or, d'où provenait cette grande émotion ? Quelle nouvelle effrayante M. de Marny avait-il lue dans ce journal ? quel malheur lui apprenait-on? quelles paroles terribles l'avaient ainsi bouleversé?...

Un article nécrologique conçu en ces termes :

« La société, la littérature, les sciences et les arts vien- » nent de faire une perte déplorable dans la personne de » M. le marquis de Pontanges. Dernier rejeton d'une race » illustre, M. de Pontanges joignait à cette urbanité de » manières qui s'allie si bien avec un grand nom, et qui » séduit dans l'homme du monde, cette douce philoso-

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» phie, cette élévation de pensée, cette générosité de ca- )> ractère, qui attachent dans l'homme de bien. Passionné » pour la science, il ne sortait presque jamais de sa biblio- » thèque, où il se livrait tout entier aux douceurs de » l'étude. 11 avait adopté avec empressement toutes les » idées modernes d'améliorations. Il fonda plusieurs » écoles. Il se plut aussi à encourager les arts. La cha- » pelle de son château, qui est, comme on sait, une des » plus belles antiquités féodales de France, renferme des » chefs-d'œuvre du premier ordre en peinture et en sculp- » ture. M. le marquis de Pontanges meurt sans postérité. » Avec lui s'éteint l'illustre branche des ***, dont il des- » cendait par les femmes. Il laisse une veuve inconso- » lable, auprès de laquelle il a goûté pendant cinq ans » tout le bonheur d'une union sans nuages. »

Voilà pourtant les grandes phrases qui faillirent tuer M. de Marny.

Voyez un peu la différence des caractères.

Une jeune femme qui avait entendu parler du pauvre Amaury, et qui savait à quel point ces éloges étaient mérités, vint lire cet article cinq minutes après Lionel; elle en rit aux larmes.

Jugez donc un acticle de journal après cela.

L'un en meurt.

L'autre en rit.

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