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Monsieur le Vent et Madame la Pluie

A peu près dans le temps où le bon roi Robert chantait au lutrin, vivait en Bretagne un pauvre meunier appelé Jean-Pierre, qui ne possédait pour tout bien que son moulin, une méchante cabane et un jardm potager, où il plantait des choux et des 5 carottes. Jean-Pierre avait du malheur. Souvent il voyait d'autres moulins qui tournaient sur les collines du voisinage, tandis que le vent ne soufflait pas de son côté; la pluie tombait dans le fond de la vallée, tandis que les légumes de son jardin dépérissaient par xo la sécheresse, malgré la peine qu'il prenait de les arroser. Comme il n'avait pas beaucoup d'esprit, Jean-Pierre ne faisait que répéter:

• Hélas ! Monsieur le Vent, ne voulez- vous donc pas souffler sur mon moulin? et vous, Madame la Pluie, 15 ne tomberez-vous pas dans mon jardin, afin que je puisse gagner ma vie? »

a MONSIEUR LE VENT

mière, raccommoda le linge, remît de l'ordre dans la maison, éleva des poules et porta les œufs au marché; enfin son ménage commençait à prospérer un peu, lorsqu'elle devint mère d'un garçon, qui reçut le nom s de Pierrot ,\ Ce que Claudine avait amassé depuis son mariage suffisait à peine pour acheter un berceau, des langes et tout ce qui est nécessaire à une mère et à son enfant; elle y dépensa jusqu'à son dernier écu. Four comble de malheur elle tomba malade, et il folio lut appeler le médecin du village. Jean-Pierre négligea son travail pour donner des soins à Claudine, car il n'avait pas de quoi payer une garde, et ces pauvres gens se trouvèrent tout à coup dans une misère affreuse. Un soir qu'il veillait près de sa femme et de son i$ enfant, qui dormaient tous deux, Jean-Pierre se mit à réfléchir sur sa triste position:

« Si tous mes maux, pensa- 1- il, n'accablaient que moi

seul, je ne me plaindrais pas; je suis assez robuste

pour endurer le froid et la faim; mais ma femme aurait

20 besoin de feu, de bons aliments, de médicaments pour

se guérir, et je n'ai point de bois à mettre dans la

cheminée, ni de viande pour faire du bouillon, ni

l'argent nécessaire pour aller chez le pharmacien.

J'aime mieux ma Claudine et son enfant que tous les

as trésors~de la terre, ainsi je ne regrette point d'avoir

épousé une fille aussi pauvre que moi; mais, au moins,

si le vent voulait donc souffler sur mon moulin, je me

tirerais d'embarras. »

Comme il disait ces mots, Jean-Pierre vit la flamme

30 de la chandelle qui vacillait, et il entendit la girouette

rouillée qui tournait sur le toit de la chaumière. Le vent commençait à souffler. Le meunier courut bien vite à son moulin; il donna du grain à la meule pour toute la nuit; il délia le frein qui retenait les ailes, et aussitôt le moulin tourna et se mit à moudre le blé, et à le changer en son et en farine. Jean-Pierre revint ensuite auprès de sa femme qui continuait à dormir, et il se frotta les mains en songeant à l'heureuse nouvelle qu'il aurait à lui apprendre à son réveil.

Cependant la girouette rouillée gémissait avec plus 10 de force; la chandelle faillit s'éteindre, et il fallut la mettre derrière un rideau, car il y avait tant de trous et de crevasses à la chaumière, que des courants d'air y entraient de tous côtés. La fenêtre était ébranlée, la porte remuait sur ses gonds, et la cendre de la 15 cheminée volait à travers la chambre. Au milieu du tapage de la tempête, Jean-Pierre crut entendre les voix des esprits du Vent chuchoter des paroles à ses oreilles:

« Sifflons, disaient ces esprits, sifflons par ce carreau 20 cassé. Tâchons d'arracher le papier qui le bouche. —

Gémissons, gémissons par ce trou. — Accrochonsnous au chaume de cette masure. — Poussons, poussons cette porte mal attachée. — Bourdonnons, bourdonnons dans cette cheminée. »

5 Malgré l'étonnement que lui causaient ces voix mystérieuses, le meunier ne s'effraya point, et il leur répondait:

* Sifflez, gémissez, bourdonnez tant qu'il vous plaira, pourvu que mon moulin tourne. »

» Au même instant, le loquet, qui ne tenait à rien, sauta, la porte s'ouvrit toute grande, et Jean-Pierre vit entrer une figure extraordinaire. C'était un personnage qui ressemblait plus à un génie qu'à un homme.

ET MADAME LA PLUIE s

Son corps pouvait se ployer dans tous les sens, tant il avait de souplesse et d'élasticité. Ses yeux brillaient comme du phosphore. Tantôt ses joues paraissaient maigres et plissées, tantôt elles s'enflaient comme des ballons. Sa large poitrine faisait le bruit d'un soufflet 5 de forge. Les deux grandes ailes qu'il avait aux épaules n'auraient pas pu se déployer dans la chambre. Un manteau rouge d'une étoffe légère flottait autour de lui en faisant tant de plis, qu'on ne distinguait pas précisément les formes de son corps. Ses pieds rasaient 10 la terre sans qu'il se donnât la peine de marcher; cependant, comme il venait de fort loin, il paraissait un peu fatigué: V

« Donne-moi une chaise, dit-il à Jean-Pierre, que je me repose un moment chez toi, avant de poursuivre 15 ma route, a

Le meunier offrit avec empressement sa meilleure chaise de paille.

« Asseyez-vous, Monseigneur, dit-il, et reposez-vous chez moi aussi longtemps que vous voudrez. Ayez 20 seulement la bonté de parler plus bas pour ne point réveiller ma femme qui est malade, et mon enfant nouveau-né.

— Ne crains rien, répondit l'étranger, le murmure de mes paroles les endormira, au contraire, plus profondé- 25 ment. Je suis M. le Vent, à qui tu as plusieurs fois adressé des prières. Tu ne t'étonneras pas de me voir un peu essoufflé quand tu sauras qu'en moins d'une heure je viens de visiter les côtes de la Bretagne entière, et de parcourir un grand espace sur l'Océan. 30

/Ton seigneur, dont le château est voisin, n'a pas voulu me recevoir. Ses gens ont fermé les portes avec de gros verrous, les fenêtres avec des volets solides, recouverts de tentures épaisses; c'est à peine si j'ai pu

s pénétrer dans ses escaliers par la lucarne d'une tour, et dans ses cuisines par un petit soupirail. Je me suis vengé sur les sentinelles qui montent la garde dans les

cours du château, en renversant leurs guérites. Chez toi, au contraire, je trouve les murs percés à jour, le

10 toit ouvert, les vitres brisées, le loquet mal attaché. Je n'ai eu qu'à pousser la porte pour entrer dans ta chaumière. Voilà une maison comme je les aime. Tu ne possèdes qu'une mauvaise chaise de paille, et tu me l'as présentée de bonne grâce; je te sais gré de

15 cet accueil hospitalier. Demande-moi quelque service, Jean-Pierre, et je te le rendrai volontiers.

— Monsieur le Vent, dit le meunier, tout ce que je vous demande, c'est de souffler trois ou quatre heures par jour sur mon moulin.

— Mon pauvre Jean-Pierre, répondit M. le Vent, il ne m'est pas permis de sortir tous les jours. Mme la s Pluîe occupe le ciel pendant le tiers de l'année, et me chasse, comme une ingrate, aussitôt que j'ai amené ses nuages. Le soleil s'arrange encore plus mal avec moi. Je vis enfermé dans ma caverne pendant des mois entiers; mais j'aurai soin de t'envoyer les zéphyrs et 10 les petits esprits qui vont, par mon ordre, examiner le pays matin et soir, et je leur commanderai de ne pas oublier ton moulin. Quand tu seras embarrassé, malheureux ou persécuté, viens me trouver dans ma caverne, et je te donnerai du secours. Je demeure là- 15 haut, tout au faite de la montagne du Midi.

— Eh ! Monsieur le Vent, s'écria Jean-Pierre, je suis malheureux et embarrassé à présent même. Venez tout de suite à mon secours.

— H est trop tard pour aujourd'hui, répondit M. le » Vent. H faut que je parte à l'instant pour Paris, où j'ai une douzaine de cheminées à jeter par terre; et, dans une demi-heure, je dois être rentré chez moi, car voici Mme la Pluie qui me marche sur les talons. Adieu, Jean-Pierre. • 35

En parlant ainsi, M. le Vent s'élança d'un bond par la porte, déploya ses grandes ailes, et disparut. Au bout d'une demi-heure, les sifflements, gémissements et bourdonnements diminuèrent et finirent par se taire tout à fait. Le meunier reconnut que le Vent était 30

revenu de son voyage et rentré dans sa caverne sur la montagne du Midi; mais les petits esprits qu'il avait laissés derrière lui suffirent à faire tourner lé

Aussitôt après le départ de M. le Vent, la pluie se mit à tomber, doucement d'abord, et puis ensuite à torrents. Les ruisseaux s'enflèrent, et quand la terre desséchée eut bien bu, il se forma de petites mares d'eau dans lesquelles les gouttes de pluie sonnaient comme des clochettes. Jean-Pierre crut encore entendre les voix des esprits de la Pluie:

* Tombons, disaient ces voix, tombons sur ce toit de chaume. — Mouillons, mouillons toute la maison. — Arrosons ces feuilles de choux. — Coulons sur ces cail- t> loux. — Sonnons dans la gouttière. — Glissons sur cette poutre. — Sautons par ce trou. — Tombons, mouillons tout ce que nous pourrons, petites gouttes, gouttes, gouttes. »

Au heu d'avoir peur, Jean-Pierre répétait: i

« Tombez, mouillez, arrosez tant que vous pourrez; demain mon jardin sera plus vert, et mes légumes se porteront mieux. »

Comme M. le Vent avait brisé le loquet, et qu'il était sorti sans fermer la porte, le battant s'entr'ouvrit 2. de trois ou quatre pouces. Par cet espace étroit, Jean-Pierre vit entrer une grande dame de figure singulière, qui ressemblait plutôt à une fée qu'à une femme. Son corps était un peu vaporeux, et son visage défait, comme si elle relevait de maladie. Ses cheveux ne a

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io MONSIEUR LE VENT

frisaient point du tout et lui tombaient jusqu'aux talons. Ses yeux étaient voilés par deux ruisseaux de larmes, et son nez un peu enflé par le rhume de cerveau. Sa robe était entièrement grise et son manteau de s même. Sur son écharpe de soie brillaient les sept cou-

leurs de l'arc-en-ciel. Cette dame s'avançait lentement sans qu'où vit remuer ses pieds; elle bâillait en étendant ses bras, et paraissait accablée, plutôt d'ennui que de lassitude.

3 i Donne-moi une chaise, dit-elle à Jean-Pierre, afin que je me repose un instant, avant que je descende dans la vallée.

ET MADAME LA PLUIE h

— Asseyez-vous, Madame, dit le meunier. Veuillez seulement parler bas, car ma femme est malade et mon enfant dort.

— Ne crains rien, répondit la dame; le bruit de mes paroles les endormira d'un sommeil meilleur. Je suis 5 Mme la Pluie, à qui tu as souvent adressé des invocations. H y a cinq minutes, j'étais encore à huit cents toises au-dessus de la terre, c'est pourquoi je suis un peu étourdie de ma chute. Le seigneur du château voisin m'a fermé au nez ses portes et ses fenêtres; mais 10 je m'en suis vengée en mouillant jusqu'aux os ses sentinelles. Chez toi je trouve des crevasses aux murailles, des vitres brisées et la porte ouverte; aussi j'abne ta chaumière, et je me souviendrai de ton bon accueil. Si je puis te servir à quelque chose, profite 13 de l'occasion; demande-moi ce que tu voudras et je

te le donnerai.

— Madame la Pluie, répondit le meunier, que pourrais-je vous demander, sinon de vouloir bien tomber deux ou trois fois par semaine sur les légumes de mon 20 potager?

— Hélas ! mon ami, dit la dame, je ne cours pas le monde comme je le voudrais. Le beau temps du déluge est passé. M. le Soleil est plus fort que moi et me repousse dans ma grotte à chaque instant. Quant 35 à Mme la Lune, depuis Adam je cherche à deviner si elle m'est favorable ou contraire, et je n'ai pas encore pu éclaircir la chose; mais, avec l'aide des astronomes, j'espère bien savoir au juste, d'ici à trois ou quatre mille ans, quelles sont ses intentions à mon égard. On 30

me fait partout mauvaise mine, excepté chez toi. Je suis enfermée pendant les deux tiers de l'année; mais je t'enverrai mes rosées du matin et les petits nuages à qui je donne la clef des champs entre deux rayons de s soleil. Si ta femme ou ton enfant éprouvent quelque malheur, ne manque pas de m'en informer; je les prendrai sous ma protection.

— Ahl Madame la Pluie, s'écria Jean-Pierre, protégez-les tout de suite: ma femme et mon petit Pierrot

10 sont malades !

— Il fallait commencer par me dire cela, répondit la dame. Tu es un maladroit, Jean-Pierre. Je suis obligée de partir bien vite pour aller mouiller les plaines de la Normandie et de la Beauce. Le soleil va bientôt

iS venir sécher tout mon ouvrage. Adieu, honnête Jean- Pierre. Je demeure dans ma grotte de l'Ouest, sur le rivage de la mer. i

Mme la Pluie glissa par la porte entr'ouverte, et s'abattit dans le fond du vallon. Au bout d'une heure, les

30 joues de l'Aurore commençaient à rougir. Les esprits de la Pluie parlaient plus bas. Les ruisseaux n'étaient plus que des filets d'eau qui ne disaient rien; le son des petites clochettes s'éteignit peu à peu. Un grand rayon de soleil dissipa bientôt les nuages, et le meunier

»S comprit que Mme la Pluie s'était retirée dans sa grotte de l'Ouest, au bord de la mer.

Jean-Pierre sortit alors de sa cabane, et s'en alla au moulin. D y trouva de quoi emplir deux sacs de farine. Il courut ensuite au jardin, et il y cueillit des laitues

3° et des choux qui avaient poussé. Il porta la farine chez

un fermier, qui lui donna deux écus de six livres, et il vendit les légumes au marché. Sa femme donnait encore lorsqu'il rentra chez lui, avec un fagot de bois sur ses épaules, de l'argent dans sa poche, et de bonnes provisions dans son panier.

La femme de Jean-Pierre, ayant dormi jusqu'au matin, n'avait entendu ni le vent ni la pluie. Elle fut fort étonnée d'apprendre que le moulin avait tourné pendant la nuit, et de voir l'argent et les provisions 5 rapportées par son mari. Son sommeil avait déjà hâté sa guérison. La joie qu'elle eut de ces heureuses nouvelles acheva de lui rendre la santé. Cependant Jean- Pierre ne lui parla point des deux visites extraordinaires qu'il avait reçues.

10 «Claudine, pensait-il, a plus d'esprit que moi; maïs elle est un peu bavarde. Elle irait dire mon secret à ses commères, et cela pourrait me faire du tort. »

Pendant les jours suivants, le moulin tourna soir et matin; la rosée tomba dans le jardin potager. Jean- 15 Pierre faisait bon feu et bonne chère. Sa femme reprit des forces, et le petit Pierrot devint rose et frais comme une pomme d'api. Le bonheur et la gaieté étaient revenus dans la maison.

Un jour, le seigneur du château voisin passa devant w la cabane de Jean-Pierre, en allant à la chasse. Les seigneurs de ce temps-là jouissaient d'un grand pouvoir. Lorsqu'ils étaient bons, ils rendaient leurs vassaux heureux; mais lorsqu'ils étaient méchants, ils exerçaient toutes sortes de tyrannies et de cruautés sur 25 les pauvres paysans. Or, celui de qui Jean-Pierre était vassal avait le cœur dur; il aimait beaucoup l'argent,

et pour s'en procurer il accablait ses gens d'impositions. Il les faisait payer pour la taille, pour la dîme, pour la ceinture de la reine, et pour cent autres inventions vexatoires. En voyant son seigneur, le meunier fut saisi de crainte, car cette visite ne lui annonçait rien de bon. s -

t Holà ! Jean-Pierre, cria le baron sans descendre de son cheval, tu me dois six mois d'impositions. C'est dix écus que j'enverrai chercher demain par mon intendant.

— Monsieur le baron, répondit ie meunier, accordez- 10 moi encore trois mois de délai. Ma femme a été malade, et si je vous donne dix écus, c'est tout ce que je possède; il ne me restera plus rien.

— Je ne t'accorderai pas seulement trois jours, reprit

le baron. Si tu ne payes pas demain, on vendra tes 15 meubles; je t'arracherai de ta cabane, et je te ferai travailler dans mes champs, à coups de bâton. *

Le seigneur partit au galop, sans écouter les plaintes de son vassal. Le lendemain, l'intendant du château arriva, portant une sacoche, et Jean-Pierre fut obligé de 20 lui donner les dix écus; c'était tout ce que le meunier avait économisé depuis un mois. Les faveurs du vent et de la pluie se trouvaient ainsi perdues. Claudine se mit à pleurer de tout son cœur.

« Ne pleure pas, lui dit Jean-Pierre. Tout le monde 3$ n'est pas aussi méchant que M. le baron. Donne-moi mes souliers ferrés, ma canne et mon manteau de laine; j'ai une visite à faire. Ne t'inquiète pas si je rentre tard à la maison; ce sera pour te rapporter quelque bonne nouvelle. » 30

i6 MONSIEUR LE VENT

Claudine devina tout de suite que son mari lui cachait un secret. Elle essuya ses larmes, et fit mille questions au meunier pour lui arracher ce secret; mais il ne voulut point parler, et il partit avec ses souliers s ferrés, sa canne et son manteau de laine. Après avoir traversé des champs et des prés, Jean-Pierre arriva au bas de la montagne du Midi. Il monta pendant trois heures dans un bois de sapins; puis il trouva des bruyères désertes, et enfin des rochers escarpés, où il

io grimpa à l'aide de ses souliers ferrés et de sa canne. Il parvint au faîte de la montagne, avant le coucher du soleil. En voyant l'entrée d'une caverne, le meunier pensa que ce devait être l'habitation de M. le Vent. Comme la caverne paraissait profonde et obscure,

15 Jean-Pierre ne se sentait pas trop rassuré. Il rassembla tout son courage, et il entra en tàtant le terrain avec sa canne par précaution. A peine eut-il fait vingt-cinq pas, qu'il entendit à ses oreilles les voix des petits esprits.

x, t Soufflons sur cet étranger, disaient les voix. Arrachons-lui son manteau. Tâchons de lui enlever son chapeau. »

Mais Jean-Pierre tenait fortement son chapeau d'une main, et de l'autre son manteau de laine. H aperçut

25 enfin de la lumière, et il reconnut M. le Vent, assis devant une table et mangeant son dîner. Des feux follets voltigeaient pour éclairer la table; d'autres esprits apportaient les plats et les flacons de vin du fond de deux grands trous qui servaient de cuisine et de

30 cave.

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1 Qui vient là ? demanda M. le Vent.

— C'est moi, répondit le meunier; je suis Jean-Pierre. Votre Excellence a daigné se reposer chez moi il y a un mois.

— Eh bien, que me veux-tu? S

— Je ne sais, Monseigneur, répondit le meunier en balbutiant.

— Imbécile ! s'écria M. le Vent, tu viens me déranger quand je suis à table, et tu ne sais pas seulement ce que tu as à me demander ! Je vois bien que j'ai accordé 10 ma protection à un nigaud.

— Excusez-moi, reprit Jean-Pierre; le respect me coupe la parole. Depuis que vous avez favorisé mon moulin, j'avais gagné dix écus; M. le baron me les a enlevés ce matin, sous le prétexte d'un impôt. Je sup- 15 plie Votre Excellence de me secourir; je m'en rapporte

à sa générosité.

— Je n'ai pas le temps de m'occuper de tes affaires, ni de te donner des conseils, dit le Vent d'un ton bourru. Tâche de savoir ce que tu désires, et dis-le-moi en peu 20 de mots.

— Ce que je désire ! répétale meunier: ce qu'il vous plaira de me donner, pourvu que cela m'empêche de mourir de faim, car j'en suis menacé.

— Tu ne mourras pas de faim, reprit M. le Vent avec 25 plus de douceur. Qu'on donne à cet animal mon petit tonneau d'argent. » '

Un esprit, qui avait des ailes de chauve-souris, apporta aussitôt un joli tonneau d'argent, pas plus grand que les petits barils où l'on enferme les olives. Un autre 30

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i8 MONSIEUR LE VENT

esprit apporta une baguette aussi d'argent, qu'il posa sur la table.

* Prends ce tonneau et cette baguette, dit M. le Vent. Quand tu seras chez toi, tu frapperas avec la baguette S sur le petit baril, et tu verras ce que tu verras. Maintenant va-t'en, et laisse-moi dîner en paix! »

La nuit était tombée lorsque Jean-Pierre sortit de la caverne de M. le Vent. Il faillit se rompre le cou parmi les rochers; il déchira son manteau de

laine aux buissons, et se 5

mouilla les pieds dans un marais, en dépit de ses souliers ferrés; mais il ne lâcha point son baril ni sa

baguette. Sa femme com- 10

mençait à s'inquiéter, lorsque, à neuf heures du soir, le meunier rentra au logis.

« Qu'est ceci ? demanda Claudine en voyant le petit 15

tonneau. Où as-tu pris ce bijou magnifique? Je savais bien que tu me cachais un secret d'importance. Il faut que tu m'expliques ce mystère tout à l'heure, Est-ce qu'il y a des pierres précieuses dans ce tonneau? 20 Quand il n'y aurait rien dedans, l'argent seul vaudrait au moins cent louis, sans compter la façon. Un orfèvre en donnerait une grosse somme. Parie donc, Jean- Pierre; je grille de savoir le secret. >

Le meunier raconta comment il avait reçu la visite 15 de M. le Vent, comment ce personnage surnaturel lui

zo MONSIEUR LE VENT

avait promis sa protection, et lui avait donné le tonneau et la baguette, en lui indiquant la manière de s'en servir. Jean Pierre recommanda bien fort à sa femme de ne point parler de cette aventure aux commères du

s voisinage; mais, au lieu d'écouter ses recommandations, Claudine se remit à babiller,

« Tu vois, lui dit-elle, que tu as eu tort de me cacher ce secret. Je suis plus fine que toi; je t'aurais donné de bons conseils, et tu ne serais pas resté les bras pen-

10 dants, avec un air hébété, comme tu l'as fait, quand M. le Vent t'a demandé ce que tu voulais. Je t'aurais dît de lui répondre sans hésiter: « Donnez-moi dix mille livres. » Et tu serais revenu avec des écus sonnants, au lieu de ce tonneau d'argent dont nous serons em-

15 barrasses de nous défaire.

— Qui sait? répondit le meunier; mon tonneau vaut peut-être plus que tu ne crois. Mettons-le d'abord à l'épreuve. »

Jean-Pierre posa le petit tonneau debout sur la table,

ia et, d'une main tremblante, il frappa dessus avec la baguette d'argent. Aussitôt le baril s'ouvrit en deux parties comme une armoire. D'un côté il y avait une petite cuisine, et de l'autre un office en miniature. Dans la cuisine on voyait des broches grosses comme

»S des aiguilles, des chaudrons grands comme des dés à coudre, des casseroles mignonnes et des poêles à frire à mourir de rire. Un cuisinier haut de trois pouces, le bonnet de coton sur l'oreille, et deux petits marmitons s'agitaient devant les fourneaux, soufflaient le feu, sur-

30 veillaient la broche et goûtaient les sauces. Us faisaient

ET MADAME LA PLUIE zi

rôtir des dindons gros comme des abeilles, et des poulets gros comme des mouches; ils faisaient frire des poissons plus minces que des vers à soie qui viennent de naître, et taillaient des choux qui ressemblaient à des têtes d'épingle. Pendant ce temps-là, deux dômes- s tiques, de la même taille que le cuisinier, rangeaient la vaisselle dans l'office. Ils essuyaient des assiettes de porcelaine qui étaient grandes commes des pièces de cinq sous, et des verres qui semblaient faits pour donner à boire à des moineaux. Ils emplissaient les bouteilles 10 avec deux gouttes de vin, et les carafes de cristal contenaient deux gouttes d'eau. En un tour de main, le , dîner se trouva prêt. ^

Le meunieT et sa femme restaient tout ébahis à regarder ce petit monde si prompt et si habile. Leur 15 surprise fut bien plus grande quand ils virent les deux domestiques nains sortir du petit

tonneau, sauter sur la ao

table et y déposer tous les plats fumants, préparer deux couverts, ranger avec ordre le

premier service, mettre =JJ , , 35

à leur place les bou- ^j PJp ^ gSjj^jS S^p j ^ -teilles et les carafes, ^-^^^r.'r^-.^^-^^.

Dans un coin de la

chambre, ils placèrent le second service et le dessert, et puis ils rentrèrent dans leur petite office. Le ton- 3c

neau d'argent se referma subitement, et Jean-Pierre et Claudine ne virent plus rien; mais, au même instant, les plats qui étaient sur la table devinrent de véritables plats de la grosseur ordinaire, les poulets 5 rôtis furent de véritables poulets rôtis, les poissons de bons gros poissons, les bouteilles de grandes bouteilles remplies de vin délicat, les couverts de bons gros cou-

verts en bon argent. Jean-Pierre et sa femme se trouvèrent tout à coup en face d'un excellent souper servi

10 pour deux personnes, et où il y avait à manger pour quatre. Ils se mirent à table, et soupèrent copieusement, car ils avaient faim. Les ragoûts étaient parfaits et les volailles cuites à point. Jean-Pierre but trois fois à la santé de M. le Vent, et comme le vin

is était capiteux, le meunier se coucha, la tête un peu troublée; il s'endormit, et ronfla comme un chantre,

Claudine se coucha aussi; mais elle ne fit que s'agiter dans le lit sans pouvoir dormir, tant elle avait hâte de voir le jour, pour' aller conter cette aventure à sa voisine la laitière. La voisine ouvrit de grands yeux en écoutant cette histoire. Elle répéta plusieurs fois, en soupirant, que Claudine était bien heureuse d'être l' ami e de M.

le Vent, et de posséder le précieux baril d'argent.

Aussitôt la meunière partie, la laitière mit son panier sur sa tête, et s'en alla porter de la crème et du beurre au château. Elle ne manqua pas de raconter l'aventure de sa voisine au cuisinier. Le cuisinier raconta la nouvelle au valet de chambre, et le valet de chambre, tout en aidant son maître à s'habiller, lui apprit ce qui était arrivé à Jean-Pierre. Le baron conçut tout de suite le pro-

dbïGooglc

jet de s'emparer du petit tonneau d'argent; c'est

pourquoi il monta sur son cheval et s'en alla au moulin.

Lorsque M. le baron arriva au moulin, Jean-Pierre

venait de se lever, et Claudine n'était pas encore reve-

5 nue, car, en sortant de chez la laitière, elle avait couru

raconter son aventure à sa voisine la blanchisseuse, à

sa commère la bûcheronne, et à sa cousine la gardeuse

de vaches.

« Jean-Pierre, dit le baron, M. le Vent, qui est de mes

io amis, m'a dit ce matin qu'il t'avait donné un petit tonneau d'argent dans lequel il y a une cuisine magique. Qu'as-tu besoin de manger des dindons rôtis dans une cabane délabrée, avec des habits percés et des meubles vermoulus? Il vaudrait mieux faire raccommoder ta

15 masure par le maçon et le charpentier, acheter des habits bien chauds, des robes pour ta femme, et des armoires, du linge, des fauteuils pour meubler ta chaumière. Vends-moi ta petite cuisine. Je te donnerai dix mille livres, avec lesquelles tu pourras bâtir une

» autre maison, acquérir des champs, des bestiaux et des chevaux, et tu deviendras un riche propriétaire.

— Monsieur le baron, répondit le meunier, quand j'aurai dépensé mes dix mille livres, il ne me restera plus rien, tandis qu'avec mon petit tonneau, j'ai ma

iS nourriture assurée pour toute la vie.

— Comment ! reprit le soigneur, n'est-ce rien que de posséder une bonne maison et de cultiver deschamps?

"" —C'est la vérité, dit Jean-Pierre; des terres d'un

bon produit valent mieux que des poulets rôtis. D'ail-

30 leurs, ma femme m'a grondé de n'avoir pas demandé

ET MADAME LA PLUIE as

à M. le Vent dis mille livres, et puisque vous m'offrez cette somme, j'accepte le marché.

— A la bonne heure, dit le baron; ta femme est une personne d'esprit. Voici mille francs que j'ai apportés avec moi; je te payerai le reste dans quinze jours, et s je vais t'en faire une promesse par écrit. Donne-moi

ton baril d'argent. » -^-

Le meunier donna le baril, prit le sac de mille francs, et, comme il ne savait pas lire, il accepta la promesse écrite de son seigneur, sans en connaître le contenu. 10 Le baron une fois parti avec le petit tonneau d'argent, Claudine ne tarda pas à rentrer. Jean-Pierre lui raconta le beau marché qu'il venait de faire. Aussitôt elle poussa des cris lamentables et s'arracha les cheveux.

f Ah! sainte Vierge, disait-elle, faut-il que j'aie pour 15 mari un homme qui se laisse tromper comme un sot! Malheureuse que je suis d'avoir épousé ce maladroit! *

Jean-Pierre se mit dans une colère épouvantable.

■ Femme capricieuse, dit-il, ne m'as-tu pas reproché toi-même de n'avoir pas demandé dix mille livres à m M. le Vent, au lieu de ce petit tonneau.

— Vilain niais, répondit la femme, quand j'ai dit cela, je ne savais pas encore ce que valait ce tonneau merveilleux. Ne vois-tu pas que les petits nains nous ont laissé de la vaisselle et des couverts? Tous les jours 15 ils nous auraient donné de bonnes cuillers d'argent que nous aurions vendues à l'orfèvre. Pourquoi désire-t-on avoir des terres, une maison et des bestiaux ? n'est-ce pas pour manger des poulets rôtis? Puisque nous les avions, ces poulets rôtis, à quoi bon courir après des 30

champs et des bestiaux? Les champs seront, peut-être détruits par la grêle, et les bestiaux mourront de maladie; tandis qu'avec le petit tonneau nous étions certains de ne manquer de rien. M. le baron s'est moqué 5 de toi. Il ne connaît pas M. le Vent; il t'a trompé en disant qu'il était denses amis, et peut-être ne payera-t-il pas, dans quinze jours, les neuf mille francs qu'il t'a promis. »

Jean-Pierre commençait à comprendre sa sottise. Au 10 lieu d'en convenir, il se mit encore plus en colère.

« C'est donc par tes bavardages, dit-il, que M. le baron a appris mon secret. Tu es sortie ce matin pour aller répandre la nouvelle dans tout le pays. »

Au lieu d'avouer sa faute, Claudine redoubla ses 15 plaintes. Elle appela son mari imbécile; Jean-Pierre appela sa femme folle et ils se querellèrent tant qu'ils purent, comme font les meuniers et les meunières; après quoi ils se réconcilièrent, parce qu'au fond le meunier était un bon mari, et la meunière une bonne femme.

Ce que Claudine avait prévu arriva. Le baron, étant

maître du petit tonneau magique, ne s'inquiéta plus de ses promesses. Quand le meunier vint au château présenter son billet, on le mit à la porte, en lui disant qu'il était un insolent d'oser demander de l'argent à son seigneur. Jean-Pierre ne reçut donc que mille francs

au lieu des dix mille qu'on lui avait promis. Ses regrets et son chagrin redoublèrent lorsqu'il apprit que le baril merveilleux servait tous les jours, dans la salle à manger du château, des dîners splendides pour autant de per- 10 sonnes qu'il plaisait au baron d'en inviter. Le seigneur n'avait plus besoin de cuisinier, et il renvoya ses marmitons. Les petits nains renouvelaient chaque fois le linge de la table, les assiettes, les plats et l'argenterie. Quoique très avare. M. le baron régalait souvent ses 15

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amis afin d'avoir, après le dîner, des restes si précieux, et bientôt il amassa tant de cuillers et de fourchettes, qu'il n'en savait plus que faire. Jean-Pierre jurait ses grands dieux de ne jamais se laisser tromper par les S offres de son seigneur, et Claudine se promettait de ne plus confier de secret à ses commères. Malheureusement ces sages résolutions ne réparaient point les sottises passées.

Avec les mille francs qu'ils avaient reçus, le meunier

10 et sa femme rirent un peu raccommoder leur chaumière par le maçon et le charpentier. Ils achetèrent quelques ustensiles de ménage, et puis ils vécurent sur le reste pendant une année à force d'économie. Au bout de l'an, tout l'argent était dépensé. Jean-Pierre n'avait

15 plus de courage au travail; Claudine, inconsolable, négligeait son aiguille et sa basse-cour. Le souvenir du bonheur que ces pauvres gens avaient perdu empoisonnait leur vie, et ils se trouvaient plus misérables et plus accablés que jamais. Jean-Pierre se décida en-

îo fin à faire une seconde visite à M. le Vent. Ne voulant mériter aucun reproche, il consulta sa femme.

« Cette fois, lui dit Claudine, il faut arriver dans la caverne avant l'heure du dîner de M. le Vent. Ne t'avise pas de lui raconter tes sottises; dis-lui que ton

as seigneur t'a enlevé par force le petit tonneau d'argent.

S'il te demande ce que tu désires, réponds tout de suite

que tu voudrais un autre petit tonneau, ou quelque

chose d'aussi merveilleux. >

Le meunier, ayant sa leçon préparée, se mit en route

30 dès le point du jour avec ses souliers ferrés, sa canne

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et son manteau de laine. Comme il savait le chemin, il ne perdit pas de temps et & arriva devant la caverne à dix heures du matin. Cependant le ciel s'était chargé de gros nuages rouges à l'horizon. Un orage se préparait. Les esprits de la caverne parlaient tous à la 5 fois. M. le Vent demandait ses habits de voyage et se préparait à sortir. Lorsqu'il aperçut le meunier, il lui cria d'une voix de stentor:

1 Maître Jean-Pierre, tu as le talent d'arriver toujours mal à propos. Il faut que je sois dans un quart 10 d'heure au milieu de l'Océan. J'ai deux vaisseaux à faire nauf rager; va-t'en bien vite, ou sinon je te précipite du haut de la montagne dans la plaine.

— Monseigneur, répondit Jean-Pierre, au lieu de tourmenter ces pauvres vaisseaux qui ne vous ont rien 15 fait, écoutez-moi; je suis malheureux et persécuté. M.

le baron est venu chez moi avec ses hommes de guerre, et il m'a pris de force mon petit tonneau d'argent.

— Cela ne se peut pas, s'écria M. le Vent. Si on avait voulu te prendre le petit baril d'argent par la »o violence, il serait enflé si gros,' qu'on n'aurait pu le faire sortir ni par la porte ni par la fenêtre. Tu l'as donc vendu ou donné volontairement. Tu es un menteur et un fourbe. Je ne sais à quoi tient que je ne te casse la tête. » 33

Jean-Pierre se jeta par terre à deux genoux:

• Pardonnez-moi, Monseigneur, dit-il en pleurant. Si

j'ai menti, c'est ma femme qui me l'a conseillé. Je suis

au désespoir d'avoir mérité votre colère.

— Eh bien, que me veux-tu? 30

3 o MONSIEUR LE VENT

— Je voudrais un autre petit tonneau merveilleux.

— Qu'on lui donne donc mon petit tonneau d'or; mais ce sera mon dernier présent. Que ce drôle ne revienne jamais dans ma caverne. S'il y remet les pieds,

S qu'on lui torde le cou à l'instant. »

Les esprits apportèrent un joli petit tonneau d'or et une baguette. Jean-Pierre mit le tout sous son bras,

et se sauva en courant. A peine fut-il hors de la caverne, que l'orage éclata. Il entendit M. le Vent passer

o au-dessus de sa tête en volant d'une vitesse effroyable. Les esprits de la tempête accompagnèrent le meunier jusque chez lui avec des éclats de rire.

« Qu'il est heureux, disaient-ils, qu'il est heureux de posséder le petit tonneau d'or!

5 — Oui, je suis heureux, répétait Jean-Pierre. Riez tant que vous voudrez; je me moque de vous. » Claudine attendait son mari avec une impatience ex-

trême. Lorsqu'elle le vit revenir, portant le petit tonneau d'or, elle battit des mains et sauta de joie.

« Nous voilà riches pour toute notre vie, disait-elle. Ce ne sont plus des couverts d'argent que nous allons posséder, mais des cuillers et des fourchettes d'or. Nous les vendrons, et avec leur prix, nous pourrons acheter des domaines, des maisons et des châteaux.

Quand même M. le baron nous offrirait cent mille écus, nous ne lui donnerions pas le tonneau d'or. Dépêchetoi, Jean-Pierre, dépêche-toi de frapper avec la baguette, 10 car je n'ai point préparé le dîner, tant j'avais de confiance dans la bonté de M. le Vent. »

Jean-Pierre posa le petit baril par terre, et frappa un grand coup avec la baguette d'or. La bonde du- tonneau s'ouvrit, et il en sortit une fumée noire qui monta 15 jusqu'au plafond de la chambre. Cette fumée prit une

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forme humaine. Jean-Pierre et sa femme distinguèrent une tête et un corps; mais une tête grosse comme une citrouille, avec des traits affreux, et un corps gros comme le tronc d'un chêne. Le meunier se trouve en face

5 d'un géant d'une force extraordinaire et armé d'un bâton. Aussitôt que le géant put se tenir sur ses pieds, il courut à Jean-Pierre, le saisit d'une main par le collet de sa veste, et de l'autre il lui appliqua sur les reins vingt-cinq coups de bâton si terribles, que le pauvre

o homme en poussa des cris pitoyables. Cela fait, le géant s'évanouit en fumée et rentra dans le petit tonneau comme il en était sorti.

Le meunier et sa femme ne pouvaient se consoler. Jean-Pierre resta pendant une heure étendu sur son lit à gémir; Claudine pleurait amèrement, et le petit Pierrot criait de toutes ses forces. La meunière mettait déjà son bonnet pour aller raconter cette aventure s malheureuse à sa voisine la laitière, lorsque M. le baron vint à passer en revenant de la chasse, avec ses valets et ses piqueurs. Le seigneur entra dans la chaumière pour se rafraîchir.

«Que vois- je donc là? dît-il; est-ce que ce petit 10 baril d'or serait un nouveau cadeau de M. le Vent?

— Précisément, Monseigneur, répondit Jean-Pierre. J'arrive à l'instant avec mon tonneau merveilleux, et je ne sais pas encore ce qu'il renferme.-

— Il faut me vendre cela, mon ami, dit le baron. 15

— Nenni, nenni, Monseigneur, répondit le meunier d'un air rusé. C'est assez de vous avoir vendu mon baril d'argent. Je ne recommencerai pas à faire la même faute.

— Cependant, si je t'offrais une somme plus forte 20 que l'autre fois, douze mille livres, par exemple?

— Je ne vous le donnerais pas pour quinze mille livres.

— Eh bien, je t'en propose dix-huit mille.

— C'est vingt mille que j'en veux avoir.

— La somme est énorme; mais j'ai de l'amitié pour 15 toi, et je ferai ce sacrifice. Tu auras mille écus comp-

tant, et pour le reste je te remettrai une promesse par écrit.

— Nenni, Monseigneur. Je sais trop bien ce qui arrive à vos promesses signées. Vous me donnerez vingt s mille livres comptant, en bons écus, ou vous n'aurez point le petit tonneau d'or, car je fais peut-être encore un mauvais marché. »

Le baron avait tant peur de manquer l'occasion, qu'il envoya un exprès au château demander vingt mille

10 livres à son intendant. Au bout d'un quart d'heure, on apporta vingt sacs tout pleins d'écus. Jean-Pierre vérifia la somme, rangea les sacs dans son armoire, et mit la clef dans sa poche; puis il donna le petit baril d'or, et le seigneur partit enchanté de son acquisition.

15 A son retour au château, M. le baron s'enferma dans sa chambre pour essayer son petit tonneau merveilleux. Il frappa dessus avec la baguette, et aussitôt la fumée sortit, en prenant la forme d'un géant, et le géant donna vingt-cinq coups de bâton au seigneur.

10 Les gens de M. le baron l'entendirent pousser des cris aigus. Lorsqu'ils accoururent, ils trouvèrent leur maître étendu sur le carreau. Le géant était déjà- rentré dans sa demeure, et on ne sentait plus dans la chambre qu'une légère odeur de fumée. Comme le seigneur avait

25 les reins moins durs que le meunjer, il resta au lit pendant deux jours avec une courbature; mais il ne voulait point se vanter des coups de bâton qu'il avait reçus, c'est pourquoi il ne parla de son aventure à personne. H feignit même d'être très content de posséder

30 le petit tonneau d'or.

Cependant le meunier et sa femme employèrent utilement leurs vingt mille livres. Ils -achetèrent des prés et des champs; ils firent abattre leur mauvaise cabane et bâtir à la place une belle ferme, avec des granges, des é tables, des écuries et une" bergerie où ils mirent s un troupeau de moutons. Jean-Pierre eut des valets de charrue, des travailleurs à ses gages, un garçon pour

veiller au moulin. Au lieu de moudre du blé pour les autres, il ht de la farine avec le grain qu'il récoltait. Claudine acheta une robe de soie pour aller à la messe 10 le dimanche. Aussitôt que Pierrot fut assez grand pour apprendre à lire, on l'envoya à l'école, et, dès l'âge de six ans, il était déjà plus savant que son père et sa mère. Ces bonnes gens auraient pu vivre heureux et tranquilles sans la méchanceté de leur seigneur. 15 M. le baron leur gardait rancune pour les coups de

bâton qu'il avait reçus et les vingt mille livres qu'il avait payées. Il s'amusait à lâcher du gibier sur les terres de Jean-Pierre, et, sous le prétexte de la chasse, il dévastait les champs avec ses chevaux, ses chiens S et ses piqueurs. Le meunier avait beau se plaindre, on ne l'écoutait pas, et on recommençait le lendemain.

Un jour le baron eut une querelle avec un autre seigneur du voisinage, et'il voulut lui faire la guerre. Ce

fut un prétexte pour lever des impôts sur ses vassaux;

10 il en accabla Jean-Pierre, et lui prit ses valets de charrue pour en faire des soldats, et ses chevaux pour mener les soldats à la bataille. Le meunier, se voyant menacé de retomber dans la misère, se souvint alors des promesses que lui avait faites Mme la Pluie. Sans en

15 parler à sa femme, il prit ses souliers ferrés, sa canne et son manteau de laine, et s'en alla bien loin jusqu'à ce qu'il eût trouvé le bord de la mer et la grotte de l'Ouest. Un jour gris régnait dans cette grotte; un brouillard léger en voilait l'entrée, et l'humidité suintait à tra-

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vers les rochers. De petits esprits y voltigeaient avec des ailes semblables à des nageoires. En passant, ils jetaient de l'eau sur le nez de Jean-Pierre, et disaient tout bas:

« Mouillons, trempons cet indiscret. Perçons-lui son s manteau. Pénétrons à travers ses chaussures. »

Mais Jean-Pierre releva le collet de son manteau et marcha hardiment jusqu'au fond de la grotte. Il y trouva Mme la Pluie entourée de nymphes grises, languissantes et enrhumées comme elle. On était alors 10 dans le cœur de l'été; la Pluie en profitait pour faire ses provisions. Les petits esprits apportaient une à une les gouttes d'eau que le soleil avait enlevées sur la œsx, dans les rivières, les bois, les marais et les prairies. Les nymphes recevaient ces gouttes d'eau dans des 15 coupes d'or et les jetaient ensuite dans un grand réservoir. Lorsque Mme la Pluie aperçut Jean-Pierre, elle se mit à bâiller, puis elle se moucha, et lui dit d'une voix lamentable:

t Quel est cet ennuyeux personnage qui vient me 10 troubler dans mes occupations ?

— Madame, répondit le meunier, je suis Jean-Pierre, chez qui vous avez pris un peu de repos il y a longtemps. Vous m'avez promis de vous intéresser au sort de mon enfant. Le petit Pierrot aura bientôt sept ans, 15 je viens vous prier de faire quelque chose pour lui. Il

le mérite par sa sagesse, puisqu'il sait déjà lire couramment.

— Que veux-tu que je fasse pour lui?

— Madame, je suis un pauvre paysan, qui n'ai point 30

d'idées. Je ne saurais quoi imaginer; mais je m'en rapporte à vous.

— Rustre que tu es! dit Mme la Pluie en étemuant, tu viens me déranger, et tu ne sais pas même ce que 5 tu veux! Il faut pourtant me débarrasser de cet homme. Puisque son fils sait lire, qu'on lui donne ma grande boîte de cuivre avec la baguette et le livre doré sur tranche. Si le petit Pierrot est moins bête que son père, c'est assez pour faire sa fortune. »

10 Les esprits apportèrent la grande boite de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche. Jean-Pierre mit le tout sous son bras, et s'enfuit en courant.

« Ma femme, dit le meunier en arrivant chez lui tout essoufflé, voici un superbe cadeau que Mme la Pluie m'a donné. Elle m'a assuré que, si notre petit Pierrot était moins bête que moi, il y aurait là dedans de quoi faire sa fortune. 5

— Grand Dieu ! s'écria Claudine, tu avais donc encore un secret que tu ne me disais point? Est-il possible que tu l'aies gardé si longtemps? Qu'est-ce que Mme la Pluie? Qu'est-ce que cette boite de cuivre? Mais parle donc bien vite; je n'en puis plus d'envie de 10 savoir ce secret. »

Jean-Pierre raconta qu'il avait reçu la visite de Mme la Pluie dans la même nuit où M. le Vent était venu, et qu'elle lui avait promis de faire du bien au petit Pierrot; comment il l'était allé voir à la grotte de ij l'Ouest, et comment elle lui avait donné la boite de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche.

« Pourvu, disait Claudine en tremblant, qu'il n'y ait pas quelque nouveau géant dans cette boite 1 pourvu que tout ceci ne finisse pas encore une fois par des coups »o de bâton !

— Ma mère, dit le petit Pierrot, donnez-moi le livre; je verrai ce qui est écrit dedans. >

Pierrot ouvrit le livre doré sur tranche, et il lut ces mots écrits au frontispice: t Douze comédies représentées 25 Par les marionnettes merveilleuses de la botte de cuivre,

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4 o MONSIEUR LE VENT

et inventées par Mme la Pluie, pour le divertissement des petits garçons et des petites JiUes. »

« Frappez sans crainte avec la baguette, s'écria Pierrot; cette boite est un théâtre de marionnettes. » 5 Le meunier mit la boite de cuivre sur la table, prit la baguette et frappa sur le couvercle. Aussitôt la boite merveilleuse s'ouvrit; le compartiment de devant s'abattît, et l'on aperçut un théâtre fermé par un rideau rouge. De petites bougies allumées formaient

io la rampe. On entendît les trois coups qui annonçaient que la pièce allait commencer; la toile se leva, et l'on vit une belle décoration représentant une forêt. Une marionnette de bois, haute de cinq à six pouces, sortit de la coulisse, et se mit à faire des gestes si expressifs,

15 que Pierrot reconnut tout de suite la première scène de la comédie dont il avait les paroles sous les yeux. H passa derrière la table et lut à haute voix le rôle du petit acteur. Un autre personnage entra bientôt, et

Pierrot, changeant de ton, lut son rôle. Il récita ainsi toute la première comédie qui s'appelait: les Aventures de l'enchanteur Merlin. A la dernière scène, les petits acteurs de bois saluèrent le public; la toile tomba, et la boite de cuivre se referma brusquement. S

1 Mon père, dit Pierrot, frappez encore sur la boite merveilleuse; nous verrons sans doute la seconde comédie, qui s'appelle: les Amours du chevalier Jasmin et de la princesse Êglantine. •

Jean-Pierre prit la baguette et frappa sur la boite. 10 Le théâtre s'ouvrit de nouveau, et l'on vit en effet paraître la belle Êglantine avec sa robe rose. Pierrot récita les rôles en prenant une voix douce quand la princesse parlait, et une voix grave quand c'était le tour du chevalier. Après la seconde comédie, la boite se 15 referma; mais Jean-Pierre frappa encore avec la baguette, et l'on vit la troisième comédie, qui s'appelait: les Dons de la fée Patle-de-Mouche. Le meunier et sa femme veillèrent jusqu'à minuit pour regarder les douze comédies, et Pierrot récita tant de jolis discours, qu'il 10 en était un peu enroué.

< Ces comédies sont fort divertissantes, disait Jean- Pierre; mais ce théâtre n'est qu'un joujou, et je ne comprends pas comment il pourra faire la fortune de Pierrot. 25

— Je le comprends bien, moi, dît Claudine. Tout le monde voudra voir notre spectacle merveilleux. Pierrot s'en ira dans les châteaux du voisinage, avec la boite de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche. Il amusera les enfants des seigneurs, on le régalera, il 30

recevra des cadeaux, et qui sait ? peut-être, un jour, fl épousera une princesse Églantine comme le chevalier Jasmin.

— Ce sont des rêveries que ces idées-là, murmura 5 Jean-Pierre en s' endormant. •

Le lendemain, au point du jour, Claudine mit son bonnet, et sortit de la ferme pour aller conter la nouvelle à sa voisine la laitière. Elle mêla si bien dans son Hiwreifs Mmo 1» Plnip 1» orntt*

comme elle put, au cuisinier. Le cuisinier en parla au valet de chambre, qui s'en alla trouver M. le baron. Jean-Pierre vit arriver son seigneur à la ferme. < Mon ami, dit le baron, j'ai rencontré tout à l'heure 5 dans un bois madame la Pluie, qui est une amie de nia femme. Elle m'a parlé d'une boite de cuivre dans laquelle est un théâtre de marionnettes, et m'a conseillé de te l'acheter pour amuser mes enfants.

— Cette boite merveilleuse ne m'appartient pas, ré- 10 pondit le meunier. Elle a été donnée à mon fils Pierrot.

— Eh bien, c'est à Pierrot que je l'achèterai. Qu'avezvous besoin d'un théâtre? Cela est bon pour des gens riches comme nous. Irez-vous perdre votre temps à regarder des marionnettes, au lieu de travailler? Une

15 centaine d'écus valent mieux pour Pierrot que toutes les poupées du monde.

— Ce serait mon avis, répondit Jean-Pierre; mais ma femme m'a trop grondé de vous avoir vendu le petit tonneau d'argent. Je ne ferai rien sans la con-

20 su) ter. 1

Claudine rentra, et le seigneur lui offrit d'abord cent écus du théâtre magique, et puis mille livres, et enfin deux mille; mais la meunière ne voulut rien écouter. M. le baron se fâcha tout à fait, en disant qu'on re-

15 fusait ses offres pour le plaisir de le contrarier, et qu'il saurait bien se venger. Alors le petit Pierrot s'approcha en ôtant son bonnet, et salua le baron:

« Monseigneur, dit-il, le théâtre merveilleux m'appartient. Si vous le permettez, et si madame la baronne

30 veut bien me recevoir chez elle, je porterai mon théâtre

au château et je ferai jouer mes acteurs devant vos enfants aussi souvent que vous me le demanderez.

— A la bonne heure 1 dît le seigneur. Tu es un gentil garçon. Apporte ton spectacle ce soir après le dîner, et je te donnerai quelque chose pour ta peine.

Le soir arrivé, Pierrot mit la grande boite de cuivre dans une brouette et s'en alla au château. Mme la

baronne était une belle dame aimable, charitable et bonne, qui tachait d'adoucir un peu l'humeur de son mari. Elle avait trois jolis enfants, une fille et deux 10 garçons. Pierrot fut reçu à merveille. On le caressa, on lui donna des gâteaux, et la baronne lui glissa de l'argent dans la main. Pour le premier jour, Pierrot Et jouer à ses marionnettes la première comédie seulement, et on la trouva si jolie, qu'on le pria de revenir 15

le lendemain. Le second jour, il montra la seconde comédie, et ainsi de suite jusqu'au douzième jour. Quand ce fut uni, on voulut recommencer. Pierrot prit donc l'habitude d'aller au château tous les jours; ja- 5 mais il ne retournait à la ferme sans avoir reçu des caresses, des gâteaux et de l'argent, et le meunier, en voyant son fils revenir chaque soir avec les poches pleines, comprit enfin tout ce que valait le cadeau de Mme la Pluie.

10 La petite fille de la baronne, qui était du même âge que Pierrot, aimait passionnément les comédies de marionnettes. On l'appelait Marguerite. Elle avait les plus jolis yeux bleus et les plus beaux cheveux blonds du monde; mais elle était sage, douce et toujours de

is bonne humeur, ce qui vaut mieux que d'être belle. Pierrot l'aimait beaucoup, et mademoiselle Marguerite avait aussi de l'amitié pour lui. Un soir, après le spectacle, elle soupira, en disant:

« Tu es bien heureux, Pierrot, d'avoir un théâtre

20 merveilleux. Mme la Pluie t'a donné là un joujou digne d'une princesse.

— Mademoiselle, répondit Pierrot, je suis bien heureux, en effet, de posséder une chose qui vous plaise, afin de pouvoir vous la donner. Si mon théâtre est

?S cligne d'une princesse, vous le trouverez peut-être digne de vous, et je vous l'offre de tout mon cœur. »

Marguerite avait grande envie d'accepter le présent; mais la baronne s'y opposa.

— Pierrot, dit-elle, tu es trop généreux. Garde ta 30 boite magique. Ma fille ne veut pas t'en priver,

— Laissez-le, dit le baron; s'il lui convient de donner son théâtre à Marguerite, il ne faut pas l'en empêcher. Ne te gêne pas, mon garçon. Ma fille acceptera le cadeau sans se faire prier.

— Mademoiselle, reprit Pierrot, le théâtre vous ap- 5 partient. Voici la baguette magique. Amusez-vous avec les marionnettes autant que vous voudrez. »

Lorsque Jean-Pierre apprit que son fils avait donné la boite de cuivre, il se mit en colère.

x Ne vous fâchez pas, mon père, lui dit Pierrot. Il i< est vrai que j'ai donné la boite et la baguette; mais j'ai gardé le livre doré sur tranche, et vous verrez qu'on m'enverra chercher demain, comme à l'ordinaire, pour réciter la comédie. » *

Le meunier n'écoutait rien et s'apprêtait à fouetter 15 son fils; heureusement Claudine prit le petit Pierrot dans ses bras.

• Jean-Pierre, dit-elle à son mari, notre garçon en sait plus long que toi. Ce qu'il dit est raisonnable. Attends au moins jusqu'à demain avant de le fouet- m ter.»

Un domestique du château vint chercher Pierrot le lendemain, comme à l'ordinaire, car on avait besoin de lui pour faire parier les marionnettes. Après la comédie, Marguerite soupira en disant: »,■

i Mon cher Pierrot, si tu ne me donnes pas le livre doré sur tranche, ton joli présent ne me servira à rien.

— Voici le livre, répondît Pierrot. Je le gardais pour avoir le plaisir de vous montrer moi-même le spectacle; mais puisque vous désirez l'avoir, je vous le donne. » 3c

Jean-Pierre se mit dans une colère terrible, en apprenant que son fils n'avait plus le livre doré sur tranche.

« Mon père, lui dit Pierrot, je n'ai pu résister au plaisir d'obliger mademoiselle Marguerite; j'espère que S nous nous en trouverons bien. M. le baron ne nous tourmentera plus; madame la baronne lui parlera en votre faveur, et j'aurai gagné l'amitié de la plus aimable demoiselle qui soit au monde, i

Le meunier voulait absolument fouetter son fils. «> Heureusement Claudine emporta Pierrot, en disant:

« Attends un peu, Jean-Pierre; attends au moins que nous sachions si ce que dit notre enfant arrivera. »

Mais le lendemain le domestique du château ne vint pas comme à l'ordinaire.

15 « On n'a plus besoin de moi, disait Pierrot, et on m'oublie; mais je ne regrette rien puisque j'ai fait plaisir à mademoiselle Marguerite. >

Ce n'était pas la faute de Marguerite si Pierrot ne venait plus au château. Elle aurait voulu qu'on l'envoyât chercher, pour lire la comédie. Le baron avait répondu qu'il valait mieux faire lire la pièce par la vieille gouvernante des enfants, et qu'on pouvait se passer de Pierrot. Comme la vieille gouvernante portait de grosses lunettes qui lui pinçaient le nez, sa voix était nasillarde et traînante, et tout le charme du spectacle se trouvait détruit. Les enfants regrettaient Pierrot, et Marguerite était bien fâchée de lui avoir de- i mandé le livre doré sur tranche.

Un jour, la fille d'un seigneur du voisinage vint au château, et, pour la divertir, on lui fit voir une représentation du théâtre merveilleux. A peine eut-elle exprimé son admiration et son plaisir, que Marguerite i s'écria:

« Ma chère amie, puisque mon théâtre vous plaît, je suis heureuse de pouvoir vous le donner. Emportez-le chez vous. ■

La petite fille accepta ce beau présent, embrassa ten- 2 drement son amie, et emporta la boite de cuivre, la baguette et le livre doré sur tranche. Le baron, qui était à la chasse, se mit en fureur lorsqu'il apprit ce que Marguerite venait de faire; il voulut lui donner le fouet, mais la baronne s'y opposa en disant: a

5 o MONSIEUR LE VENT

« Si notre Marguerite est généreuse, c'est un bon et rare défaut dont je ne veux point qu'on la corrige. « Cependant les enfants s'ennuyaient de n'avoir plus s leur théâtre. Leurs jeux ordinaires ne les amusaient plus, et ils bâillaient du matin au soir.

« Au moins, disaient-ils, si Pierrot était ici, il nous raconterait l'histoire du chevalier Jasmin et de la princesse Églantine. »

10 On envoya chercher Pierrot.

« Mes amis, dit-il aux enfants, ne vous désolez pas. Vous avez bien fait de donner le spectacle merveilleux; il ne faut jamais regretter d'avoir été généreux. Je travaille chez un maître charpentier, et je vais vous

15 construire moi-même un autre théâtre en bois. Il ne sera pas aussi beau que l'autre, et les petits acteurs ne manœuvreront pas aussi bien; mais je tâcherai de me rappeler la comédie du chevalier Jasmin, et je pourrai encore vous la réciter, en remplaçant ce que j'aurai

20 oublié par des mots de mon invention, t

Pierrot alla chercher ses outils de charpentier. Il scia des planches et construisit un théâtre, avec des coulisses et une rampe. Il peignit les décors en papier. Un grand pot de confitures, sur lequel il dessina des

25 pierres, représenta la tour d'une forteresse. Pendant qu'il travaillait, madame la baronne faisait de petites poupées avec du linge, et découpait du satin et de la mousseline pour habiller les acteurs. Le chevalier Jas^ min eut un joli manteau blanc, et la princesse Églan-

30 tine une robe de soie rose. Tous les autres personnages

furent bientôt achevés. On leur attacha un ni de fer au sommet de la tète. La doublure rouge d'une robe de chambre servit à tailler le rideau du théâtre. On alluma les bougies; Pierrot rassembla ses acteurs; puis U frappa les trois coups, et la pièce commença.

Peu de jours après la représentation de la comédie, les enfants de M. le baron se promenaient avec leur vieille gouvernante. La bonne dame s'était assise sur l'herbe, tandis que les enfants jouaient et couraient 5 dans une prairie. Pendant ce temps-là, les deux garçons grimpèrent sur les arbres pour cueillir des pommes, et la petite Marguerite s'en alla tout au bout de la prairie en cherchant des fleurs. Elle arriva ainsi au bord d'un ruisseau qui coulait parmi de grandes herbes. 10 De l'autre côté d'une haie d'épines, il y avait un sentier dans lequel Pierrot passa en revenant du village. H s'arrêta tout à coup en entendant des cris perçants. C'était Marguerite qui appelait au secours.

«Oh! que j'ai peur, disait-elle. Voici un gros ser- 15 pent qui se glisse dans l'herbe. Il s'approche de moi pour me mordre. Mes frères, madame la gouvernante, venez me secourir. Hélas! ils ne m'entendent pas. Je vais mourir peut-être. »

Pierrot traversa la haie d'épines et accourut dans la 20 prairie.

1 N'ayez pas peur, Mademoiselle, dit-il; ce que vous voyez n'est pas un serpent. C'est une petite vipère qui ne vous mordra pas si vous ne la touchez point; mais pour vous rassurer, je vais la tuer. > 25 Avec le talon de son sabot Pierrot écrasa la tête de la vipère.

1 Que tu es courageux! lui dit Marguerite. Viens avec moi au château; je veux dire à ma mère que tu m'as sauvé la vie.

— D n'y a pas grand mérite à ce que j'ai fait, Mademoiselle. Je suis obligé d'aller chez mon maître le 5 charpentier; mais j'irai vous voir au château dans un autre moment.

— Va travailler, mon ami, reprit Marguerite. Je n'oublierai pas ta belle action. Embrassons-nous, car je vois avec plaisir que tu n'es pas trop barbouillé 10 aujourd'hui. »

Le lendemain, madame la baronne vint à la ferme, Elle embrassa aussitôt Pierrot, et lui donna une botte remplie d'outils de charpentier, avec une douzaine de

livres reliés en maroquin, parmi lesquels étaient des ouvrages de géométrie, une histoire ancienne et une de France, depuis Pharamond jusqu'au roi Robert. Elle remit ensuite à Claudine une bourse bien garnie, en

S lui disant d'employer cet argent à faire instruire son fils. Pierrot, pénétré de reconnaissance, ouvrit les livres, après le départ de la baronne, et se dépêcha d'étudier, afin d'être bientôt aussi savant qu'il était courageux. Au bout de six mois, il savait par cœur

10 tout ce qui était dans ses livres; la baronne lui en donna d'autres qu'il lut assidûment.

Un soir, Jean-Pierre et sa femme étaient assis paisiblement au coin de leur feu dans une chambre bien close. Les volets étaient fermés, et les fenêtres recouvertes de tapisseries. Il y avait double porte à la chambre et double porte à l'antichambre; aussi ne sentait-on pas le moindre courant d'air. Le meunier et sa femme se réjouissaient des bontés de Mme la baronne, et ils

goûtaient leur aisance avec d'autant plus de plaisir, qu'on entendait le vent mugir au dehors. Les petits esprits ne trouvaient pas le moindre trou pour s'in- 10 troduire dans la ferme. Cependant, à force de prêter l'oreille, Claudine crut distinguer leurs voix:

« Ingrat Jean-Pierre, disaient-ils, tu nous dois tout,

et tu nous refuses un asile. Plus de carreaux cassés,

ss

plus de crevasses où nous puissions gémir et bourdonner ! C'est à peine si l'on peut siffloter par le trou de la serrure tout doucement.

— Est-ce que M. le Vent voudrait encore une fois s entrer chez nous? s'écria Jean-Pierre un peu effrayé.

— D n'y aurait pas grand mal à cela, dit Claudine. Si l'envie lui en prend, laissons-le faire. Peut-être nous en trouverons-nous aussi bien que la première fois, i

En parlant ainsi, Claudine ouvrit toutes les portes.

10 Au même instant M. le Vent parut, et s'élança dans la

chambre en tournoyant. La queue de son manteau

s'enlevait jusqu'au plafond, et ses deux grandes ailes

remplissaient la moitié de l'appartement.

« Oh ! dit-il avec sa grosse voix, il y a du changement 15 ici. Tu as donc fait fortune, malgré tes sottises, maître Jean-Pierre? Tu es logé comme un marquis. Donnemoi une bergère, que je me repose sur tes coussins. Monseigneur le meunier. »

M. le Vent éclata de rire avec tant de force, que les 20 vitres en tremblèrent, et que le petit Pierrot s'éveilla en sursaut. -

« Corbleu ! reprit M. le Vent, on est fort agréablement dans cette bergère. Tu es un brave homme, Jean- Pierre. Je te pardonne tes fautes, et te remercie de 25 ton bon accueil; mais puisque te voilà riche, je ne te donnerai rien. Adieu, mon ami. »

Au moment où M. le Vent s'apprêtait à s'envoler,

Pierrot, qui s'était glissé en bas de son lit, ferma tout

à coup les quatre portes de la chambre et du vesti-

30 bule. Aussitôt on vit M. le Vent chanceler sur ses

pieds et retomber dans sa bergère. Ses grosses joues se dégonflèrent en formant mille rides. Sa large poitrine se rétrécit; son corps s'affaissa peu à peu, et ses ailes devinrent plus petites que celles d'un moineau. Il voulut crier; mais son gosier ne rendit qu'un son faible 5 et voilé comme s'il avait eu une extinction de voix.

« Mes amis, dit-il, ne me retenez pas. Ce serait un tour abominable. Donnez-moi de l'air. J'étouffe; ouvrez la fenêtre par pitié ! Vous ne voulez pas me faire mourir ? 10

— Le Vent ne meurt pas, dit Pierrot. Nous vous garderons seulement prisonnier, et pour sortir il faudra capituler avec nous.

— Bonnes gens, reprit M. le Vent, que voulez-vous donc de moi? 15

— Il me faut beaucoup d'argent, dît Jean-Pierre.

— Nous voulons, dit Claudine, une indemnité pour les coups de bâton que nous a donnés le géant enfermé dans le petit tonneau d'or.

— Moi, dit Pierrot, je veux être créé chevalier ou jo baron!

— Malheureux, imprudent, fou que je suis! murmura M. le Vent, d'être venu dans cette maison. Mes amis, je vous donnerai de l'argent et des petits tonneaux magiques; mais il n'y a que le roi qui fasse des che- 25 valiers et des barons. Laissez-moi partir.

— Vous ne sortirez point, s'écria Claudine; Pierrot a raison. Vous devez capituler avec nous. »

M. le Vent tenta un effort désespéré pour tâcher de s'enfuir; mais Jean-Pierre, Claudine et Pierrot se mi- $c

rent à souffler tous les trois sur lui, et il se trouva si faible qu'il ne put leur opposer aucune résistance. On le fit voler d'un bout à l'autre de la chambre comme une plume, tant il était devenu menu et léger. On le poussa S ainsi dans un cabinet bien clos, à deux portes et sans fenêtres, et on l'y enferma à double tour.

A peine Jean-Pierre eut-il retiré la clef du cabinet, et bouché le trou de la serrure avec du mastic, que le bruit du dehors cessa. La tempête, étant privée du 10 vent, s'abattit à l'instant; les nuages ne pouvaient plus courir; les feuilles des arbres ne bougèrent plus, et les ailes du moulin s'arrêtèrent.

Le meunier, sa femme et le petit Pierrot tenaient conseil entre eux pour savoir comment ils tireraient de M. le Vent une grosse rançon, lorsqu'ils entendirent la pluie tomber à torrents, et les voix des petits esprits chuchoter sur le toit: S

« Ingrat Jean-Pierre, disaient ces voix. Nous avons fait ta fortune, et tu nous refuses l'entrée de ta maison! Nous glissons sur les ardoises, nous coulons de la gouttière dans le ruisseau. Plus de vitres brisées, plus de trous au mur! Nous ne pouvons plus mouiller tes 10 meubles, ni sauter dans ta chambre, C'est en vain que nous tombons par milliers, petites gouttes, gouttes, gouttes.

— Est-ce que Mme la Pluie serait disposée à revenir? dit le meunier. , s

— Ouvrons-lui la fenêtre bien vite, • s'écria Claudine. Aussitôt que la fenêtre s'ouvrit, Mme la Pluie entra. Des flots de larmes coulaient de ses yeux; ses habits étaient plus trempés qu'à sa première visite, et son nez plus enflé par le rhume de cerveau. ao

i Qu'est-il donc survenu ici? dit-elle d'un ton lamentable. Je ne reconnais plus cette maison. Donnemoi un bon fauteuil, Jean-Pierre, afin que je puisse bailler et m'ennuyer un instant dans ce joli appartement. Je t'ai porté bonheur, à ce que je vois. La boite 25 de cuivre et le livre doré sur tranche ont profité au

D,g,tzMBi GoOgfc

5o MONSIEUR LE VENT

petit Pierrot. Comme vous n'avez plus besoin de moi, je ferai du bien à d'autres. Adieu, mes amis. »

Elle allait déjà se glisser par la fenêtre, lorsque Claudine ferma brusquement les persiennes, les volets et s les doubles rideaux. Aussitôt Mme la Pluie tomba en défaillance dans son fauteuil. Ses larmes cessèrent de couler; son nez se dégonfla; ses vêtements se séchèrent; sa physionomie devînt souriante, et son visage sembla presque coloré.

10 « désespoir! s'écria-t-elle d'une voix moins traînante, me voilà prise! Mes amis, ne me faîtes pas mourir, ne m'enfermez pas dans cette serre chaude. Je me dessèche! au secours! ouvrez la fenêtre par charité.

15 — La Pluie ne saurait mourir, dit Pierrot. Vous ne sortirez pas sans payer pour votre délivrance.

— Payer, mon Dieu! Et que voulez-vous que je paye? parlez vite. Je n'en puis plus. Si vous ne me rendez pas ma langueur, mes larmes, mon ennui et

20 mon rhume de cerveau, je vais avoir une attaque de nerfs.

— Cela ne sera rien, dit Jean-Pierre. Je vous jetterai un verre d'eau sur le visage, comme je fais lorsque ma femme a envie de s'évanouir. Il faut capituler

as avec nous. Je veux de l'argent; Claudine demande un don magique, et Pierrot désire des lettres de noblesse.

— Vous aurez de l'argent et le don magique; mais Pierrot ne deviendra baron que s'il se distingue par des actions d'éclat. Laissez-moi partir. O folle, étourdie

30 que je suis, d'avoir donné dans ce piège ! 1

Mme la Pluie poussa des sanglots et porta sa main à ses yeux pour y chercher une larme; mais pas une goutte d'eau ne voulut sortir. Elle tenta un dernier effort pour s'échapper; mais Jean-Pierre s'arma d'un parapluie, Claudine d'une bassinoire, et Pierrot lui jeta sur le nez une serviette chauffée au feu. Elle tomba

pâmée sur le tapis de la cheminée. Alors Claudine prit Mme la Pluie par le milieu du corps et la jeta dans la citerne, dont Jean-Pierre ferma soigneusement le couvercle, en le chargeant d'un gros pavé. 10

Au même instant, les ruisseaux cessèrent de murmurer au dehors; la gouttière se vida; les feuilles des arbres se séchèrent; la terre but l'eau qui était tombée; le ciel ôta son manteau de nuages, pour mettre son habit parsemé d'étoiles, et la lune resplendissante lança 15 ses rayons bien loin dans la plaine.

xra

Dans ce temps-là, Guillaume, duc de Normandie, entreprit la conquête de l'Angleterre. Il rassembla tous ses soldats, et appela sous ses étendards les seigneurs de tous pays qui voulurent prendre part à la guerre. S M. le baron, qui s'ennuyait dans son château, se résolut à partir. H se rendit à Caen, auprès du duc Guillaume. L'armée s'embarqua dans une quantité de petits vaisseaux, et alla aborder en Angleterre. Le prince Harold, chef des Anglais, amassa des troupes à Londres 10 et marcha au-devant de Guillaume pour défendre son royaume. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine d'Hastings, et l'on s'attendit à une bataille effroyable.

Mme la baronne était fort inquiète de son mari, 15 dont elle ne recevait pas de nouvelles. Les enfants n'osaient plus jouer entre eux, voyant le chagrin de leur mère, et mademoiselle Marguerite pleurait en songeant aux dangers que courait son papa. Un jour Pierrot vint au château, et il trouva tout le monde dans zo la consternation.

« Ne vous affligez pas, Madame labaronne, dit-il, et

vous, ma chère Marguerite, essuyez vos larmes. Dans

une heure, vous aurez des nouvelles de M. le baron. »

Pierrot courut à la ferme, et il entra dans la prison

D.g.tzMbïGoOgle

de M. le Vent. II le trouva étendu sur un canapé, tout engourdi et si racorni, qu'on distinguait à peine son corps parmi les plis de ses vêtements.

« Levez-vous, Monsieur le Vent, dit Pierrot. J'ai une commission importante à vous donner. Ne seriez- 5 vous pas bien aise de prendre un peu l'air, et de courir en liberté par-dessus la mer?

— Oui, sans doute, répondit le Vent, j'en serais bien aise, car je me consume dans cet affreux cachot.

— Eh bien, je vous donnerai la clef des champs pour 10 une heure; mais il faut me promettre de revenir et de faire une commi sion importante.

— Quelle commission ? Parle vite, et ouvre les portes. Dépêchons-nous. Je suis prêt à partir.

— Un moment, reprit Pierrot. On ne part pas ainsi. 15 Étendez d'abord votre main sur ce crucifix, et jurez de revenir dans une heure; si vous ne jurez pas, je ne vous ouvrirai pas les portes. »

M. le Vent étendit sa main sur le crucifix et prêta serment. ao

-^ * A présent, dit Pierrot, allez en Angleterre; volez d'un trait jusqu'au camp du duc Guillaume. Regardez ce qui se passe, apportez-moi des nouvelles de M. le baron. Il ne vous faut pas plus d'une heure pour tout cela; mais je vous donne le quart d'heure de grâce 25 pour faire un peu l'école buissonnière. t v

Pierrot ouvrit les portes; M. le Vent aspira une bouffée d'air; sa poitrine s'enfla aussitôt comme un ballon. H déploya ses grandes ailes et s'élança pardessus les arbres et les clochers, avec un sifflement ter- 30

D,g,tzMBi GoOgfc

rible. H était parti depuis une heure et un quart, lorsque Pierrot le vit revenir,

* Oh I dit M. le Vent, quelle belle promenade je viens de faire là! Je me suis bien diverti. Les deux armées s se sont battues dans la plaine d'Hastings. Le duc Guillaume a été vainqueur. Harold est tué,. Les Normands

marchent sur Londres. M. le baron se porte bien; il s'est conduit vaillamment, et le duc lui a promis des biens et des honneurs en récompense de son courage.

10 — Fort bien, dit Pierrot en fermant les portes. Je vous remercie de votre promptitude. Dormez maintenant jusqu'à demain. »

Pierrot courut au château, et donna ces heureuses nouvelles à la baronne et aux enfants. Quoiqu'il ne

15 voulût pas dire comment il s'y était pris pour savoir cela, on le crut volontiers parce que les nouvelles étaient bonnes. Au bout de quinze jours, la baronne

fut bien étonnée en recevant une lettre de son mari, dans laquelle se trouvait mot pour mot tout ce qu'avait annoncé Pierrot. Pour le remercier, elle le combla de cadeaux et de friandises, et lui donna la permission de venir tous les jours au château pour 5 voir son amie Marguerite. ,-

Les mois et les années s'écoulaient. Pierrot atteignit un beau jour ses quatorze ans. Comme il était grand et robuste, il voulut aller chercher fortune en Angleterre. Il fit ses adieux à madame la baronne, et il

s embrassa les enfants. On lui donna un bagage complet, de l'argent, un cheval et des provisions. Marguerite lui broda un beau mouchoir, comme un gage de son amitié. Jean-Pierre lui souhaita bonne chance, et Claudine le pressa dans ses bras en pleurant. 10 « Ne pleurez point, dit Pierrot. Je reviendrai peutêtre bientôt riche et grand seigneur. Ne laissez point échapper M. le Vent ni madame la Pluie. Envoyez-

les en Angleterre tous les matins. Ils vous rapporteront de mes nouvelles, et je les emploierai utilement au service du duc Guillaume. N'oubliez pas surtout de leur faire prononcer le serment sacré, avant de leur permettre de sortir. »

/Claudine promit de suivre exactement les instructions de son fils. Pierrot monta sur son cheval et partit, en pressant sur son cœu le mouchoir brodé par Marguerite. Il traversa une partie de la Bretagne, et arriva au bout de trois jours à Caen. Des Normands qui passaient 1 en Angleterre le prirent dans leur vaisseau. M. le Vent, que Claudine laissa sortir fort à propos, souffla dans les voiles. Pierrot entra le quinzième jour à Londres, où le duc Guillaume demeurait. H se logea dans une petite auberge, en attendant l'occasion de se présenter 1 à la cour. Un matin, qu'il prenait l'air à sa fenêtre, Pierrot vit courir à lui M. le Vent, qui lui dit:

« Je suis à tes ordres, Pierrot; ta mère m'envoie savoir comment tu te portes, et si tu as besoin de mes services. a

— Dites à ma mère que je l'aime et que je me porte bien. Je n'ai rien à vous commander pour aujourd'hui; mais ne manquez pas de revenir demain. »

Mme la Pluie, qui ne voyageait pas si vite, n'arriva que l'après-midi à Londres. 1

t As-tu des ordres à me donner? dit-elle.

— Point d'ordres pour aujourd'hui, répondit Pierrot; mais ne manquez pas de revenir demain. »

Le duc Guillaume adorait sa femme, la princesse Mathilde, qu'il avait laissée à Caen. Toutes les semaines il lui envoyait un exprès; mais, comme huit jours s'étaient écoulés avant le retour du courrier, S il n'avait jamais de nouvelles fraîches. Pierrot alla trouver ce grand prince, et se jetant à ses pieds:

« Monseigneur, lui dit-il, j'ai à mes ordres un courrier bien plus habile que les vôtres. SI vous voulez vous servir de moi, je vous ferai savoir jour par jour ce qui 10 se passe à Caen dans votre palais. >

Le prince voulut bien essayer des services de Pierrot. Dès le lendemain, M. le Vent accourut à la même heure que la veille. Pierrot l'expédia aussitôt à Caen, et au bout d'un moment, il sut tout ce qu'avait fait la du- 15 chesse dans la matinée. Il en porta le détail au duc Guillaume, qui fut bien étonné lorsque les lettres et les courriers vinrent confirmer plus tard ce qu'avait dit Pierrot. Le prince voulut attacher à sa personne un messager si habile et si prompt. Il lui donna un logera ment dans son château, et se servit de lui tous les jours, sans se douter des moyens que Pierrot employait. Les autres seigneurs eurent aussi recours à lui pour savoir ce que faisaient leurs femmes. Quelques-uns en apprirent plus long qu'ils n'auraient souhaité, et comme ils 25 n'étaient pas d'aussi bons maris que le duc Guillaume, ils renoncèrent bientôt à ces messages rapides pour

revenir à la poste ordinaire. Cependant Pierrot fit fortune à ce métier-là. Il amassa cent mille écus qu'il envoya à ses parents, en les priant d'acheter le premier château qui serait à vendre dans son pays, et il écrivit une lettre bien tendre à Marguerite, où il lui 5

disait, qu'il n'avait plus qu'un pas à faire pour devenir chevalier.

Le duc Guillaume fut enfin couronné roi d'Angleterre, et il s'apprêtait à jouir paisiblement de ses conquêtes, lorsqu'on apprit que les Eanois et les Saxons 10 envoyaient contre lui une flotte considérable. On fit aussitôt de grands préparatifs de défense, et on assembla les troupes pour s'opposer à la descente des ennemis en Angleterre. Pierrot alla trouver le roi.

« Sire, lui dit-il, ne dépensez pas votre argent, et ne 15 fatiguez pas vos soldats inutilement. Je vous délivrerai des Saxons et des Danois avant que leur flotte

D,g,tzMB ï G00gIe

7 o MONSIEUR LE VENT

soit en vue des côtes, et sans que vous ayez besoin d'équiper un seul vaisseau.

— Tu es donc un petit sorcier ? dit le prince en riant.

— Non, Sire, je suis un bon chrétien; mais fiez-vous 5 à moi; dans vingt-quatre heures, vous n'aurez plus

d'ennemis.

— Eh bien, j'attendrai vingt-quatre heures avant de donner mes ordres et de faire mes préparatifs de guerre, i

10 Le lendemain de bon matin, Pierrot guetta de loin

M. le Vent par sa fenêtre. Il le vit accourir à tire-d'aile.

t Ne perdez pas de temps à vous reposer, lui dit-il;

allez au-devant des Danois et des Saxons. Soufflez de

toutes vos forces sur leurs navires. Dispersez-les de

15 tous côtés sur la mer. Empêchez qu'ils n'abordent en Angleterre; mais noyez le moins de monde que vous pourrez.

— Voilà au moins une commission agréable, dit M, le Vent. Je vais m'en acquitter comme il faut. ».

jo Là-dessus il partit comme une flèche. Il enfla ses joues, souleva des vagues hautes comme des montagnes, et en moins d'une heure il dispersa et anéantit la flotte des Danois et des Saxons. Un courrier en apporta la nouvelle à la cour le soir même. Le roi en fut si joyeux,

25 qu'il embrassa Pierrot, et il allait sans doute lui donner une magnifique récompense, lorsqu'un autre courrier tout couvert de poussière entra dans le cabinet du prince. Cet homme annonça que la province de Cornouailles s'était révoltée, et qu'une année innom-

30 brable s'avançait pour surprendre la ville de Londres.

Le roi fit sonner les trompettes; tous les seigneurs prirent leurs armes et montèrent à cheval. On sortît de la ville et on se rangea en bataille dans une plaine, en face des ennemis. Les habitants du pays de Cornouailles étaient des gens 5

féroces, qui poussaient des cris sauvages et voulaient tout égorger. Le grand Guillaume, quoique intrépide, avait de l'inquiétude. 10 Au moment de livrer bataille, il aperçut auprès de lui un cavalier vêtu d'une armure noire, et dont la visière était baissée. 15

«Quiêtes-vous? dit-il à ce cavalier, et pourquoi vous tenez-vous si près de moi?

— Je suis un serviteur de

Votre Majesté, répondit le »r

cavalier noir. Je veille sur votre personne, et je viens vous assurer la victoire.

— Et quels sont ces per- V ' — . ;'sonnages bizarres que je vois 35 derrière vous? Quelle est cette grande figure enveloppée d'un manteau flottant? Et cette femme qui pleure avec une écharpe couleur de l'arc-en-ciel?

— L'un est mon écuyer, et l'autre ma servante. C'est

à eux que nous devrons tout à l'heure notre salut. » y

Le roi donna le signal du combat. Les ennemis s'avancèrent en poussant des hurlements épouvantables. Alors le cavalier noir se tourna vers les deux figures qui le suivaient, et leur cria:

S i Faites votre devoir ! »

A l'instant on vit ces deux étranges personnes s'élever dans les airs à une hauteur prodigieuse. Un vent terrible souffla dans le visage des ennemis, et une pluie battante les mouilla jusqu'aux os, sans que l'année des

10 Normands en fût incommodée. Le désordre se mit dans les rangs des révoltés. Au premier choc ils furent enfoncés et battus. Au milieu de la mêlée, le roi remarqua le cavalier noir, qui frappait sur les ennemis à grands coups d'épée, et qui se comportait en ho mm e de cou-

15 rage. On tua dix mille des séditieux, et le reste prit la fuite. Le roi fit appeler le cavalier noir, et lui dit en présence de toute sa cour:

« Jeune inconnu, c'est à vous que je dois le succès de cette journée. Veuillez maintenant vous découvrir à

îo moi, et quelle que soit la faveur que vous puissiez me demander pour un si grand service, je vous l'accorde d'avance. >

Alors le cavalier noir leva la visière de son casque, et l'on reconnut Pierrot.

as « Sire, dit-il, je suis votre messager Pierrot; puisque vous êtes assez bon pour vouloir récompenser mes faibles services, donnez-moi des lettres de noblesse et faites-moi chevalier, i Le roi donna l'accolade à Pierrot, et le créa cheva-

30 lier. En rentrant au château, il écrivit des lettres

de noblesse, et Pierrot s'appela le chevalier de la Pierre.

* A présent, Sire, dit-il au roi, si Votre Majesté veut faire de moi le plus heureux des hommes, elle n'a qu'à demander à M. le baron, dont je ne suis plus le vassal, de me donner en mariage sa fille Marguerite. Je suis assez riche pour prétendre à une si belle alliance. »

Guillaume le Conquérant demanda Marguerite à M. le baron, et donna encore cent mille livres à Pierrot pour ses frais de noces. Le chevalier prit congé du roi, u

et retourna dans son pays, avec des écuyers et une suite digne de sa nouvelle fortune. La baronne lui accorda la main de Marguerite, et on célébra splendidement le mariage au château. Le chevalier de la Pierre se retira ensuite dans un domaine acheté par Jean-Pierre avec 15 l'argent envoyé de Londres. M. le Vent et Mme la Pluie voulurent faire leur présent de noces aux jeunes époux. Le chevalier reçut des mains de M. le Vent un anneau constellé, par la vertu duquel Pierrot trouvait encore sa femme aussi belle au bout de vingt ans que 20

le jour de son mariage; et Mme la Pluie mit au cou de Marguerite un collier enchanté qui lui fit voir son mari toujours jeune et aimable. Après des cadeaux si précieux, on aurait eu mauvaise s grâce à retenir prisonniers le Vent et la Pluie. On leur ouvrit les portes de la ferme et le couvercle de la citerne, et ils retournèrent, l'un sur la montagne du Midi, et l'autre dans-la grotte de l'Ouest. Cependant, ils avaient si bien pris l'habitude de passer et de re-

10 passer la Manche, qu'ils ont encore à présent un goût particulier pour l'Angleterre, quoique le roi Guillaume n'ait plus besoin de leurs services. De là vient qu'à Londres, on porte des paletots de caoutchouc, et qu'un Anglais ne voyage pas sans prendre avec lui

15 son parapluie.

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