IL AURAIT QUARANTE ANS
VOUS apparaît encore quand on tisonne, le soir. On revoit dans la flamme qui pétille la chambre du bébé perdu, la table où étaient les tisanes, les fioles éparses, tout cet arsenal qu'amène la maladie; ses petits vêtements rangés en ordre et qui l'ont attendu si longtemps ; dans un coin, ses joujoux délaissés. On revoit jusque sur le papier de tenture la trace de ses petits doigts et sur la porte, les zigzags qu'il fit avec son crayon ; on revoit ce coin tout barbouillé de traits ou de dates où chaque mois on le mesurait ; on le revoit jouant, courant, arrivant en nage se jeter dans vos bras, et en même temps on l'aperçoit aussi fixant sur vous son regard vitreux ou immobile et froid sous un grand linge blanc tout humide d'eau bénite.
N'est-ce pas, vieille grand'mère, que ce souvenir-là vous revient parfois, et que vous versez encore une longue larme en vous disant : « Il aurait quarante ans ! »
Et ne le savons-nous pas, chère vieille dont le cœur saigne encore, qu'il y a au fond de votre armoire à glace, derrière vos bijoux, à côté de paquets de lettres jaunies dont nous ne voulons pas deviner l'écriture, qu'il y a, dis- je, tout un petit musée de saintes reliques, les derniers souliers avec lesquels il courut dans le sable, ce jour où il se plaignit du frisson, quelques débris de joujoux brisés, une branche de buis desséchée, un petit bonnet, — son dernier ! — déposé dans une triple enveloppe, et
4l6 IL AURAIT QUARANTE ANS
mille riens qui sont un monde, pauvre femme! qui sont les miettes de votre cœur brisé.
Les liens qui unissent les enfants aux parents se dénouent. Ceux qui unissent les parents aux enfants se brisent.
Là, c'est le passé qui s'efface; — ici, c'est l'avenir qui se déchire.
st^TAis, mon cher lecteur, oubliez ce que je viens de ^Jjl dire. Bébé ne veut pas vous quitter; il ne veut pas mourir, le pauvre petit être; et si vous voulez en avoir la preuve, regardez-le de bien près ; le voilà qui sourit.
4l8 CONVALESCENCE
Sourire bien pâle, qui ressemble à ces rayons de soleil tiède qui se faufilent entre deux nuages à la fin d'un hiver pluvieux. On le devine plutôt qu'on ne le voit, ce sourire, mais il suffit à vous réchauffer le cœur. Le voile commence à se dissiper ; il vous voit, il vous entend, il sait que petit père est là ; — votre enfant vous est rendu. — Déjà son regard est plus net. Appelez-le doucement. . .
Il voudrait se retourner, mais il ne peut encore, et, pour toute réponse, sa petite main qui recommence à naître, s'agite et chiffonne le drap.
Attendez encore un peu, pauvre père impatient, et demain, à son réveil, il vous dira : papa.
Vous verrez comme il vous fera du bien, ce papa qui ressemble à un souffle, ce premier signe à peine intelligible du retour à la vie.
Il vous semblera que votre enfant renaît une seconde fois.
Il va souffrir encore, il aura d'autres crises ; la tempête ne se calme pas tout d'un coup ; mais il pourra maintenant appuyer sa tête sur votre épaule, se blottir dans vos bras, parmi les couvertures; il pourra se plaindre, vous demander du regard et des lèvres aide, soulagement, et vous aurez conscience qu'il souffre moins en souffrant sur vos genoux.
Vous garderez sa main dans la vôtre, et si vous vou-
Icz VOUS éloigner, il vous regardera en vous serrant le doigt.
Que de choses dans cette petite étreinte ! Cher monsieur, vous la rappelez-vous ?
1 Petit père, reste près de inoî, tu m'aides à souffrir; quand je suis seul, j'ai peur du bobo; serre-moi bien contre toi, et je souffrirai moins. »
Plus votre protection est nécessaire à un autre, et plus vous jouissez en l'accordant. Qu'est-ce donc lorsque cet autre est un second vous-même plus aimé que le premier.
Avec la convalescence arrive une nouvelle enfance, pour ainsi dire. Nouveaux étonnements, nouvelles joies, nouveaux désirs arrivant un à un à mesure que la santé renaît.
Aïs ce qui est touchant et délicieux, c'est cette càlinerie si délicate de l'enfant qui souffre encore et s'accroche a vous, c'est cet abandon de lui-même en vous, c'est cette faiblesse extrême qui vous le livre tout entier. A aucune époque de la vie, il n'a joui autant de votre présence, il ne s'est réfugié aussi volontiers dans votre robe de chambre, il n'a écoute plus religieusement vos histoires et souri plus finement à vos accès de gaieté !
Est-il vrai, comme il vous semble, qu'il n'ait jamais été
plus charmant, ou serait-ce simplement que le voisinage du danger vous fait attacher plus de prix à ses caresses, et que vous comptez vos trésors avec d'autant plus de charme que vous avez failli être ruiné ?
Mais le petit homme est sur pieds. Battez, tambours ! sonnez, clairons ! chevaux éventrés, sortez de vos cachettes ; entrez à Bots, mon beau soleil ! petits oiseaux, une ritournelle.
Le petit roi renaît... vive le roi !
T vous, monseigneur, venez embrasser votre père.
; Ce qu'il y a de panicuHer, c'est que cette crise affreuse que l'on vient de traverser vous devient douce en quelque sorte; on y songe sans cesse, on en reparle, on la caresse de la pensée, et, comme les compagnons d'Enée, on cherche, en se souvenant du péril passé, à augmenter la joie présente.
« Te rappelles-tu ce jour où il était si mal ? Te rappelles-tu son regard éteint, son petit bras maigre, ses lèvres pâlies ?
— Et ce matin oft le docteur est parti en nous serrant la main ? "
II n'y a que bébé qui ne se souvienne de rien. II n'éprouve plus qu'un immense désir de réparer ses
forces, de regonfler ses joues et de recouvrer ses mollets. ETixpère, est-ce que nous n'alk \ ions pas dîner, dis, petit père ?
— Oui, petit ami, le jour baisse, attends un peu.
— Dis donc, papa, si nous n'attendions pas ?
— Dans vingt minutes, gros goulu.
— Vingt! c'est beaucoup, dis, vingt ?... Si on mangeait vingt côtelettes, est-ce que ça vous ferait mal î... Mais avec des pommes de terre, et puis des confitures, et puis de la soupe, et puis des gâteaux, et puis... est-ce qu'il y a toujours vingt minutes ? — Dis donc, papa, quand il y a du bœuf avec de la sauce (il en a plein la bouche) avec de la sauce tomate... rouge.
— Oui, l'ami, oui, eh bien .'
— Eh bien ! un bœuf, c'est plus gros que ce qu'il y a dans le plat; pourquoi donc est-ce qu'on n'apporte pas le reste du bœuf? Moi, d'abord, je mangerais bien tout, mais avec du pain, et puis des haricots, et puis, et puis!... "
Il est insatiable lorsqu'il a la serviette au cou, et c'est plaisir que de voir le bonheur qu'il éprouve à faire travailler ses mâchoires. Ses petits yeux brillent, ses joues se colorent ; ce qu'il cache dans son petit four
est impossible à dire, et c'est à peine, tant il est occupé, s'il trouve le temps d'éclater de rire entre deux bouchées.
Vers le dessert, son ardeur se ralentit, son regard devient plus langoureux, ses doigts se détendent, et par moments ses yeux se ferment.
" Petite mère, je voudrais bien me coucher, - dit-il en se frottant les yeux.
Bébé se remplume.
ENIVREMENT du succès, la fièvrc de la lutte éloignent l'homme de la famille ou l'y font vivre en étranger, et bientôt il ne trouve plus de charmes aux choses qui l'ont d'abord séduit.
Mais que Tinsuccès arrive, que le vent froid souffle un peu fort, rhomme se replie sur lui-même, il cherche tout près de lui quelqu'un qui soutienne ses défaillances, un sentiment qui remplace son rêve évanoui, et il penche son front vers son enfant ; il prend la main de sa femme et la serre. Il semble inviter ces deux êtres à partager son fardeau. En voyant des larmes dans les yeux de ceux qu'il aime, les siennes lui paraissent diminuer d'autant. Il semble que les douleurs morales aient les mêmes effets que les douleurs physiques. Le malheureux qui se noie s'attache aux roseaux ; de même l'homme dont le cœur se brise serre sa femme et son enfant contre lui. Il demande à son tour aide, protection, chaleur, et c'est chose touchante que de voir le plus fort s'abriter dans les bras du plus faible et retrouver courage dans son baiser. Les enfants ont l'instinct de tout cela, et Témotion la plus vive qu'ils puissent éprouver est celle qu'ils ressentent en voyant leur père pleurer.
Rappelez-vous, cher lecteur, vos plus lointains souvenirs, cherchez dans ce passé qui vous apparaît d'autant plus net que vous êtes plus loin.
Avez- vous vu une fois le père rentrer à la maison, puis s'asseoir au foyer avec une larme dans les yeux ? — Vous n'avez pas osé l'approcher d'abord, tant vous sentiez sa douleur profonde. — Comme il fallait qu'il fût malheureux pour que ses yeux fussent humides ! Alors vous avez
senti qu'un lien vous attachait à ce pauvre homme, que son malheur vous frappait aussi, qu'une part vous revenait de droit, et que vous étiez atteint puisque le père Tétait.
Personne ne comprend mieux que Tenfant cette solidarité de la famille à laquelle il doit tout.
Vous avez donc ressenti tout cela; votre cœur s'est gonflé dans le petit coin où vous étiez resté silencieux, et les sanglots ont éclaté, tandis que, sans savoir pourquoi, vous tendiez vos bras vers le vieil ami.
Il s'est retourné, il a tout compris, il n'a pu contenir sa douleur davantage, et vous êtes restés enlacés dans les bras Tun de l'autre, père, mère et enfant, sans vous rien dire, mais vous regardant et vous comprenant.
Saviez-vous, cependant, la cause du chagrin de ce pauvre homme ?
En aucune façon.
Et voilà pourquoi l'on a poétisé Tamour filial et Tamour paternel, pourquoi la famille est dite sainte; c'est qu'on y retrouve la source même du besoin de s'aimer, de s'entr'aider, de se soutenir, qui de temps à autre se répand sur la société tout entière, mais à l'état d'écho affaibli.
Ce n'est que de loin en loin dans Thistoire que l'on voit
tout un peuple se grouper, se replier sur lui-même et
frissonner du même frisson*
Il faut un bouleversement effroyable pour qu'un million d'hommes se tendent la main et se comprennent en se regardant; il faut un effort surhumain pour que la famille devienne la nation, et que les limites du foyer s'étendent jusqu'aux frontières.
Il suffit d'une plainte, d'une souffrance, d'une larme, pour qu'un homme, une femme et un enfant confondent leurs trois cœurs en un seul, et sentent qu'ils ne font qu'un.
Raillez le mariage, la chose est aisée. Tous les contrats humains sont entachés d'erreur, et l'erreur est toujours comique pour ceux qui n'en sont pas victimes. — Il est des maris trompés, la chose est certaine, et lorsqu'on voit choir un homme, se serait-il fracassé la tète, le premier mouvement est d'éclater de rire. De là l'immense et éternelle gaieté qui salue Sganarelle.
Mais fouillez au fond et voyez que sous toutes ces misères, sous toute cette poussière de petites vanités déçues, d'erreurs ridicules et de passions comiques, se cache le pivot même de la société, et constatez qu'en cela tout est pour le mieux, puisque ce sentiment de la famille, qui est la base du monde, en est aussi la consolation et la joie.
L'honneur et le respect du drapeau, l'amour de la patrie, tout ce qui pousse l'homme à se dévouer pour quelque chose ou quelqu'un qui n'est pas lui, dérivent
de ce sentiment-là, et c'est en lui, on peut le dire, qu'est la source d'où découlent les grands fleuves où se désaltère le cœur humain.
Égoïsme à trois ! dites- vous; — Qu'importe, si cet égoïsme engendre le dévouement !
Reprocherez-vous au papillon d'avoir été chenille ?
Ne m'accusez pas en tout cela d'exagération ou de lyrisme.
Oui, la vie de famille est bien souvent calme et prosaïque, le pot-au-feu qui figure dans ses armes n'a point été mis là sans raison ; je le reconnais. Au mari qui viendrait me dire : « Monsieur, voici deux jours de suite que je m'endors au coin du feu, » — je répondrais : « Vous êtes trop paresseux, mais enfin je vous comprends. »
Je comprends aussi que la trompette de bébé est bruyante, que les bijoux sont horriblement chers, que les volants de dentelle et les garnitures de zibeline le sont également, que le bal est fastidieux, que madame a ses vapeurs, ses niaiseries, ses exigences ; je comprends enfin qu'un homme auquel la carrière sourit considère sa femme et son enfant comme deux bâtons placés entre ses jambes.
Mais je l'attends, l'homme heureux, au moment où son front se plissera, où la déception lui tombera sur la tête comme une calotte de plomb et où, ramassant les deux bâtons qu'il a maudits, il s'en fera deux béquilles.
J'admets qu'Alexandre le Grand, Napoléon I*' et tous les demi-dieux de Thumanité n'aient ressenti qu'à de rares intervalles le charme d'être père ou époux ; mais nous autres pauvres petits hommes qui sommes moins occupés, il faut que nous soyons Tun ou l'autre.
Je ne crois pas au vieux célibataire heureux, je ne crois pas au bonheur de tous les êtres qui, par folie ou calcul, se sont soustraits à la meilleure des lois sociales. On en a dit long sur ce sujet-là, et je ne veux pas augmenter le dossier de ce volumineux procès ; mais, avouez-le franchement, vous tous qui avez entendu le cri de votre nouveau-né et qui avez senti votre cœur tinter comme un verre qui va se briser, avouez, à moins que vous ne soyez idiots, avouez que vous vous êtes dit : « Je suis dans le vrai, dans le beau et dans le bon. Là, et là seulement, est le rôle de l'homme. J'entre dans la voie battue, frayée, mais droite ; je traverserai les landes monotones, mais chacun de mes pas me rapproche du clocher. Je ne suis point errant dans la vie, je marche ; je soulève de mes pieds la poussière où mon père a mis les siens. Mon enfant, sur cette même route, retrouvera la trace de mes pas, et peut-être, en voyant que je n'ai point failli, dira : « Faisons comme le pauvre vieux, et ne nous perdons pas dans les terres labourées. »
Si le mot saini a encore un sens, en dépit du métier qu'on lui a fait faire, je ne vois pas qu'on puisse s'en
mieux servir qu'en le plaçant à côté du mot famille.
On parle de progrès, de justice, de bien-être général, de politique infaillible, de patriotisme et de dévouement.... J'en suis, morbleu! de toutes ces bonnes choses-là! mais tout ce brillant horizon se résume en ces trois mots : aimer son voisin, et c'est précisément, à mon avis du moins, la chose qu'on oublie d'enseigner.
Aimer son voisin, c^est simple comme bonjour; mais c'est le diable que de rencontrer ce sentiment si naturel. Il y a des gens qui vous en montrent la graine dans le creux de la main ; mais ceux-là même qui en font commerce, de cette graine précieuse, sont les derniers à vous en montrer la feuille.
Eh bien ! mon bon lecteur, cette petite plante , qui devrait pousser en France comme le coquelicot dans les blés, cette plante qu'on n'a jamais vue plus haute que le cresson de fontaine, et qui devrait dépasser les chênes, cette plante introuvable, je sais où elle est.
Elle est au coin du foyer domestique, entre la pelle et la pincette, à côté du pot-au-feu ; c'est là qu'elle se perpétue, et si elle existe encore, c'est à la . famille qu'on le doit. J'aime, à peu de chose près, tous les philanthropes et tous les sauveurs d'humanités; mais je n'ai foi qu'en, ceux qui ont appris à aimer les autres en embrassant leurs enfants.
On ne refera pas l'homme pour satisfaire le besoin des
43o LA FAMILLE
théories humanitaires; Thomme est égoïste, et il aime avant tout ceux qui Tentourent. Voilà le sentiment humain et naturel : c'est celui-là qu'il faut élargir, étendre et cultiver. En un mot, c'est dans l'amour de la famille qu'est compris Tamour de la patrie, et, par suite, celui de l'humanité. Cest avec les pères qu'on fait des citoyens.
L'homme n'a pas trente-six mobiles; il n'en a qu'un dans le cœur; ne le discutez pas et profitez-en.
L'affection gagne de proche en proche. L'amour à trois, lorsqu'il est vigoureux, veut bientôt plus d'espace; il recule les murs de la maison, et petit à petit il invite les voisins. L'important est donc de le faire naître, cet amour à trois ; car c^est folie, j'en ai peur, que d'imposer tout d'abord au cœur de l'homme l'espèce humaine entière. On n'avale pas du coup et sans préparation d'aussi gros morceaux.
C'est pourquoi j'ai toujours pensé qu'avec les nombreux sous donnés pour le rachat des petits Chinois on aurait pu, en France, faire pétiller la fiamme dans des cheminées où elle ne pétille plus ; faire briller bien des yeux autour d'une soupe fumante; réchauffer des mères transies, faire sourire des bébés amaigris, redonner à de pauvres découragés plaisir et bonheur à rentrer au logis....
Que de gros baisers français vous auriez fait sonner
avec tous ces gros sous ! et, par suite, quel coup d^arrosoir pour la petite plante que vous savez!
« Mais alors que serait devenu le commerce des petits Chinois ? «
Que voulez-vous ? nous y songerons plus tard; il faut savoir aimer les siens avant de pouvoir aimer ceux des autres.
Cela est brutal, égoïste, mais vous n'y changerez rien; c'est avec les petits défauts que Ton construit les grandes vertus. Et, après tout, gardez-vous de gémir; cet égoisme-Ià est la première pierre de ce grand monument — entouré d'échafaudages pour le moment — que l'on nomme la société.