ENCORE LE CAHIER BLEU
Quand je pense que j’ai été sur le point de te jeter au feu, mon pauvre mignon. Etais-je assez folle? A qui me confier, Seigneur? Si je ne t’avais pas , à qui dire ces petites choses dont tout le monde rit, mais qui vous font pleurer ?
Ce soir, par exemple, j’ai dîné seule, puisque Georges était invité en ville; eh bien ! à qui avouer que, lorsque je me suis trouvée seule, en face d’un gigot cuit à son goût, en face de ce grand couteau à découper qui d’ordinaire est devant son assiette, je me suis mise à pleurer comme un enfant? A qui avouer que j’ai bu dans ce verre de Bohême qu’il affectionne pour me consoler un peu?
Mais si je racontais cela, on me rirait au nez;
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le père Cyprien lui-même, qui a pourtant dans 1 cœur des rosées de tendresse, me dirait :
— Passons, ma chère enfant, passons.
Je le connais si bien, le père Cyprien ! Tandis que toi, tu écoutes toujours, mon pauvre petit cahier; si une* larme m’échappe, tu la bois gracieusement et en conserves la trace, comme un garçon qui a du cœur. Aussi, je t’aime.
Et puisque nous sommes en tête-à-tête , causons. Tu ne m’en voudras pas d’écrire avec ifn crayon , chéri ? C’est que, vois-tu, je suis bien confortablement installée dans mon grand dodo, et je ne voudrais pas faire des taches d’encre. Le feu pétillé dans la cheminée, la rue est silencieuse; oublions que Georges ne rentrera qu’à minuit et revenons au passé.
Je ne peux repenser aux premiers mois de ce cher passé sans rire et pleurer tout ensemble.
Etions-nous bêtes ! — Etait-ce charmant l
Il y a une façon d’apprendre à nager qui n’est pas la plus mauvaise, m’a-t-on dit. Elle consiste à jeter à l’eau le futur nageur et à prier le bon Dieu pour lui. On assure qu’après la première leçon il se tient sur l’eau.
Eh bien ! je trouve qu’on nous apprend à être épouse un peu d’après la même méthode.
Bonheur ou malheur, — la chose est discutable.
Encore le cahier bleu.
— le mariage est un ouragan , quelque cho d’inouï et d’horriblement violent.
Du jour au lendemain, sans transition aucune, tout se transforme et change de couleur; le monsieur cravaté, frisé, soigné, vous apparaît en robe de chambre. Ce qui était défendu devient permis, le Code a changé de face, et les mots eux-mêmes acquièrent un sens qu’ils n’avaient jamais eu, etc., etc
Ce n’est point que tout cela soit effrayant, à le bien prendre ; une femme qui a quelque courage dans le cœur et quelque souplesse dans l’esprit supporte le choc et n’en meurt pas; mais les mieux trempées parmi nous en sont étourdies et restent bouche béante au milieu de ces nouveautés étranges, comme un gourmet sans argent dans la boutique de Potel et Chabot.
Elles n’osent toucher à ces primeurs qui les entourent, quoiqu’on les invite à goûter. Ce n’est point que l’envie ou l’appétit leur manque, mais tous ces beaux fruits leur sont offerts depuis si peu de temps qu’ils ont encore ce charme un peu acide de la pomme verte et du fruit défendu. On s’approche, mais on hésite à mordre.
Après tout, pourquoi se plaindre? De quoi se souviéndrait-on, si l’on entrait dans le ménage comme dans un moulin, si l’on n’avait point un
peu tremblé en frappant à la porte? — Et, en vé-
Encore le cahier bleu.
rité, c’est si bon de se souvenir, qu’on voudr quelquefois habiller l’avenir avec les habits du passé.
Ç’était, je me le rappelle, le surlendemain du grand jour. J’étais entrée dans sa chambre, je ne sais plus trop pourquoi... pour le seul plaisir d’y entrer, peut-être bien, et par là de faire acte d’épouse. C est une grosse envie qui vous pousse dans le cerveau au sortir de la messe, qpc celle d’avoir l’air d’une vieille mariée. On s’affuble de bonnets à rubans, on ne sort plus de ses cachemires, on dit che\ moi, — les deux jolis mots ! et après l’on se mord les lèvres pour ne point éclater. Et : mon mari, et : ma femme de chambre, et le premier menu que l’on ordonne, où l’on oublie le potage ! Tout cela est charmant, et si mal à l’aise que l’on se sente d’abord dans tous ces habits neufs, on a la rage de les endosser.
J 'étais donc entrée dans la chambre de mon mari qui, pour le quart d’heure, debout devant sa glace, et fort légèrement vêtu, faisait prosaïquement sa barbe.
— Pardon, ma chère amie, me dit-il en riant, et il redressa son blaireau tout couvert de mousse blanche. Vous permettez que je continue? Désirezvous quelque chose ?
— Je menais voir au contraire, lui répondis-je, si vouà n’avez besoin de rien. — Et fort embar-
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rassée moi-même, car j’avais peur d’être indiscrète et je n’étais pas sûre qu’on pût entrer ainsi chez son mari, j’ajoutai naïvement :
— Vos chemises ont des boutons, n’est-ce pas?
—Oh ! mais la bonne petite ménagère que j’ai épousée là! Ne vous inquiétez pas pour ces petites choses-là, ma chère mignonne, je prierai votre femme de chambre de veiller sur mes
, boutons.
Je restai confuse, j’avais peur de lui paraître pensionnaire au possible. Il continuait de faire mousser son savon avec son blaireau. Je voulais m’en aller, mais j’étais intéressée d’une façon si nouvelle par la vue de mon mari que je n’avais pas le courage de partir. Il avait le cou nu, un gros cou large, solide, mais très-blanc, et qui changeait de forme à chaque mouvement; les muscles, vous savez? C’eût été horrible chez une femme, ce cou, et cependant il ne me parut pas laid. Ce n’était pas non plus de l’admiration qu’il m’inspirait, c’était plutôt comme de la gourmandise... j’aurais voulu y toucher. La naissance de ses cheveux, coupés fort court — nous y sommes tenus dans l’armée — commençait assez bas, et, entre l’oreille et les cheveux naissants, il y avait une place toute blanche et fine... L’idée me vint immédiatement que si jamais je devenais brave, ce
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serait là que je l’embrasserais le plus souvent; c’est étrange, ce pressentiment! et c’est en effet dans ce petit endroit que je... le plus souvent... bref.
Il s’arrêta tout court. Cependant, je crus comprendre qu’il avait peur de me paraître comique avec son visage barbouillé; mais il avait tort, je me sentais toute frissonnante d’être à côté d’un homme (ce mot d’homme me répugne un peu, mais je n’en trouve, pas d’autre, le mot marj ne rendrait pas ma pensée), d’être à côté d’un homme, dis-je, dans l’exercice de ses fonctions. J’aurais voulu qu’il continuât sans se gêner, j’aurais voulu voir comment il arrivait à se raser sans entame* sa moustache, comment il faisait la raie de ses cheveux et se brossait la tête avec les deux brosses rondes que je voyais étalées sur la table; quel usage il faisait de tous ces petits instruments alignés en ordre sur le marbre de la toilette: pinces, ciseaux, peignes imperceptibles, petits pots et flacons à couvercle d’argent et tout un arsenal de choses brillantes qui donnent envie de soigner sa petite personne.
J’aurais voulu que, tout en causant, il fît la toilette des ongles de sa main que j’aimais déjà beaucoup, ou mieux encore, qu’il me confiât sa main. Comme j’aurais fouillé dans les petits coins, taillé, limé, arrangé tout cela !
Encore le cahier bien.
— Eh bien ! chère amie, pourquoi me regardezvous ainsi ? me dit-il en souriant.
Je baissai les yeux immédiatement et me sentis rougir. J’étais mal à mon aise quoique ravie, dans ce milieu nouveau, je ne savais que répondre, et, machinalement, je trempai le bout de mon doigt dans le petit vase en porcelaine où moussait le savon.
— Qu’avez- vous donc, chérie, fit-il en rapprochant son visage du mien, est-ce que je vous ai fait de la peine ?
Je ne sais quelle singulière idée me passa par la tête, mais je sortis brusquement ma main dù petit vase et déposai sur le bout de son nez la grosse boule de mousse dont s’était coiffe mon doigt. Il partit d’un grand éclat de rire, et moi aussi; mais j’avais tremblé pendant un instant qu’il ne se mît en colère.
—Ah ! c’est ainsi que vous traitez un capitaine de lanciers?... tu vas me payer cela, affreuse vilaine chérie, et, le blaireau en avant, il me poursuivit dans la chambre. Je tournais autour de la table, je m’abritais derrière les fauteuils, chavirant ses bottes avec ma diable de jupe et accrochant les pincettes. En passant près du divan, j’aperçus son uniforme étalé — il devait se rendre ce matin-là chez le général — je m’emparai du cçapska et je m’en servis comme d’un bou-
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clier. Mais le fou rire me paralysait, et puis, que voulez-vous qu’une pauvre petite femme fasse contre un militaire, alors même qu'elle aurait un bouclier?
Il finit par m’atteindre — la lutte fut effrayante. — J’avais beau crier en me renversant sur son bras qui me soutenait, je n’en voyais pas moins l’effroyable blaireau s’avancer vers moi comme une grosse boule de neige au bout d’un petit bâton.
Grâce à Dieu, il fut clément et se contenta de marquer mon menton d’une petite mouche blanche en s’écriant : « La cavalerie est vengée ! »
Mais moi, saisissant le blaireau à mon tour, je lui dis bien gentiment :
— Capitaine, laissez- moi faire mousser votre joue? J’en avais une envie!...
Pour toute réponse, il avança son visage, et voyant que j’étais obligée de me hausser sur la pointe des pieds en m’appuyant un peu sur son épaule, il se mit à genoux devant moi et me livra sa tête.
Du bout de mon doigt, je faisais incliner son visage à droite, à gauche, en avant, en arrière, et je faisais mousser, je faisais mousser, en riant comme une folle... Ça m’amusait tant de voir mon capitaine m'obéir comme un bébé! j’aurais donné je ne sais quoi pour qu’il eût dans ce moment-là
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son sabre et ses éperons. Malheureusement, il était en pantoufles.
Je barbouillai de mousse son front, son nez; il fermait les yeux et m’enlaçait de ses deux bras, en me disant :
— Ne te gêne pas, petite femme, ne te gêne pas, ne m’en fais pas manger, voilà tout ce que je te demande.
Eh bien ! à ce moment-là, je fus prise d’un sentiment bien singulier, mon éclat de rire s’arrêta tout à coup , j’eus honte d’avoir là mon mari à mes pieds et de m’en amuser comme d’une poupée.
— Suis-je enfant et sotte, me dis-je, et lui est-il bon?
Je laissai tomber le blaireau par terre, je sentais mes yeux devenir humides, et ma foi, devenant tout à coup plus tendre, je me penchai vers lui et je l’embrassai dans le cou : il n’y avait que cette place-là de libre.
Son oreille était si près qu’en passant devant mes lèvres s’agitèrent presque malgré moi, et je lui dis tout bas :
— Ne m’en voulez pas . . . mon . . . mari ; et comme l’émotion me gagnait et le repentir aussi : Je t’aime, ajoutai- je... je t’aime.
— Mignonne chérie, me dit-il en se relevant tout à coup ! sa voix tremblait tçès-fort.
Quels moments délicieux que ceux-là ! Malheui
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reusement... oh! oui, malheureusement! il ne pouvait approcher son visage barbouillé du mien.
— Attends un peu, s’écria-t-il, en se précipitant vers sa grande cuvette toute pleine d’eau pure. Attends un peu...
Dieu ! que ce fut long, ce lavage !
Ma femme va ait bal.