‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 20 sur 40 · SCÈNE MORALE · texte numérisé non relu

SCÈNE MORALE

(Ceci se passe à la campagne, en automne. — Le vent souffle au dehors. — Madame, assise au coin de la cheminée, dans un fauteuil profond, fait de la tapisserie. Monsieur, assis en face de Madame, regarde la flamme du foyer.— Long silence.)

monsieur. — Voulez-vous me passer les pincettes, ma chère.

madame, fredonnant. — « Et pourtant malgré tant d’alarmes...» {Parlé.) Voici les pincettes. [Fredonnant.) « Malgré les cuisantes. .. »

monsieur.— C’est du Méhul cela, chère amie, pas vrai ? Ah ! voilà de la musique !... J’ai vu Delaunay-Riquier dans Joseph... (Il chantonne tout en tisonnant le feu.) « Saintes douleurs. » (Parlé.)

De fil en aiguille.

On s’étonne que ça ne flambe pas... parbleu, c’est du bois vert!... Seulement, il était un peu trop bien portant, Riquier. Une voix charmante, mais trop d’embonpoint.

madame, après avoir éloigné sa tapisserie, pour mieux en juger l’effet.^ Dites-moi, Georges, feriez-vous ce carré là noir ou rouge? vous voyez, ce carré près du petit pointu. Dites-moi franchement.

monsieur, chantant. — « Si vous pouviez vous repen... » (Parlé sans détourner la tête.) Rouge, ma chère, rouge, je n’hésiterais pas, je déteste le noir.

madame. — Oui, mais si je le fais rouge, cela m’entraîne. (Elle réfléchit.)

monsieur.— Eh bien, ma chère, si cela vous entraîne, il faut vous cramponner.

madame. — Voyons, Georges, je parle sérieusement; vous comprenez bien que si ce petit carré est rouge, le petit pointu ne peut pas rester violet; alors, la feuille de rose pâlit, le fond se décolore... Pour rien au monde, je ne voudrais changer ce pointu.

monsieur, avec lenteur et gravité . — Mon amie, voulez-vous suivre aveuglément le conseil d’un homme irréprochable à l’existence duquel vous avez attaché votre sort?— Eh bien, faites votre carré vert-pomme, et n’en parlons plus. Regardez

De fil en aiguille.

un peu si jamais le feu de charbon de terre a eu cette tournure-là ?

madame. — Je ne serais que trop disposée à utiliser ma laine vert-pomme, j’en ai une montagne.

monsieur. — Alors, où est la difficulté ?

madame. — La difficulté est que le vert-pomme n’est pas... assez religieux.

monsieur. — Hum !... ( Fredonnant .) «Saintes douleurs. ..* {Parlé.) Voudriez-vous me passer le soufflet, je vous prie?... Est-ce qu’il y aurait de l’indiscrétion à vous demander pourquoi ce pauvre vert-pomme, qui n’a pourtant l’air de rien, jouit d’une si mauvaise réputation... Vous faites donc de la tapisserie religieuse, maintenant, ma chère ?

madame.— Oh ! Georges, je vous en prie, faitesmoi grâce de vos plaisanteries, je les connais de longue date, vous savez, et elles me sont horriblement ‘désagréables... Je fais tout simplement un petit tapis de pied pour mettre dans le confessionnal de M. le curé. Là... êtes-vous content? Vous savez de quoi il s’agit et vous devez comprendre qu’en pareille circonstance le vert-pomme serait hors de saison.

monsieur. — Mais pas Ve moins du monde; je vous jure que, moi qui vous parle, je confesserais avec du vert-pomme sous mes pieds... il est vrai

De fil en aiguille.

que je suis naturellement assez résolu. Baste! uti* lisez donc vos laines, je vous assure que ce bon curé acceptera quand même. 11 ne sait pas refuser. (Il souffle avec animation.) madame. — Vous êtes content, n’est-ce pas ?

monsieur. — Content de quoi, chère amie?

madame. — Content d’avoir lancé votre sarcasme, d’avoir jeté une moquerie à la tête d’un absent... 1 Eh bien ! moi, je dis que vous êtes un homme dangereux, parce que vou6 cherchez à ébranler la foi de ceux qui vous entourent. Il m’a fallu uné croyance bien ardente, des principes bien solides, et, en vérité... quelque vertu, pour résister aux attaques incessantes... Eh bien ! pourquoi me regardez-vous ainsi ?

monsieur. — Je cherche à me convertir, mon petit apôtre. — Tu es si gentille lorsque tu parles d’abondance, que tes yeux s’animent, que ta voix vibre, que tes gestes... Je suis sûr que tu parlerais comme cela longtemps, dis? (Il lui embrasse la main, puis prend les deux boucles blondes de ses cheveux et lui noue sous le menton .) Tu es gentille, mignonne.

madame. — Oh ! vous croyez m’avoir réduite au silence parce que vous m’avez coupé la parole ! Bon, voilà encore' mes cheveux embrouillés. Mon Dieu, que vous êtes contrariant ! j’en ai pour une heure. Vous ne vous contentez pas d’être un pro-

De fil en aiguille. 237

dige d’impiété, il faut encore que vous embrouilliez mes cheveux... Tenez, écartez vos mains et tenez-moi cet écheveau de laine.

monsieur s’asseoit sur un tabouret qu’il approche le plus près possible de Madame et présente ses deux mains. — Dis donc , mon petit saint Jean.

madame. — Pas si près, Georges, pas si près.

(Elle rit malgré elle.) Comme tu es fou!... Je t’en prie... tu vas briser ma laine.

monsieur. — Ta laine religieuse?

madame. — Oui, ma laine religieuse. ( Elle lui donne un petit soufflet sur la joue.) Dis donc, Georges, pourquoi fais-tu la raie de tes cheveux autant sur le côté ? Vois-tu, là, sur le milieu, ça t’irait bien mieux... Si, je veux bien que tu m’embrasse, mais gentiment, sans violence.

monsieur. — Sais-tu à quoi je pense?

madame. — Comment voulez-vous que je sache cela ? • ,

monsieur. — Eh bien, je pense au baromètre qui baisse, au thermomètre qui baisse aussi. • madame. — Vous le voyez, les froids arrivent, et mon tapis ne sera jamais fini. Voyons, dépêchons-nous.

monsieur. — Je pensais donc au thermomètre qui baisse et à ma chambre qui est en plein nord. madame.— N’est-ce point vous qui l’ave? choi-

De fil en aiguille.

sie?... Ma laine, mon Dieu, ma laine! Oh! l'affreux vilain petit homme.

monsieur. — En été, ma chambre du nord est fort agréable, sans doute, mais lorsque l’automne arrive, que le vent s’insinue, que la pluie glisse contre les vitres, que les champs, les campagnes, semblent se cacher sous un immense voile de tristesse; que, pour tout dire, la dépouille de nos bois jonche la terre, que le bocage est sans mystère, qiie le rossignol est sans voix; oh! alors, madame, la chambre du nord paraît bien au nord, et...

madame, continuant de dévider, sa laine . — Quelles bêtises nous dites-vous là, Seigneur !

monsieur.— Je proteste contre les autans, voilà tout; le soleil du bon Dieu se cache, j’en cherche un autre, n’est-ce pas naturel? ma petite sainte aux cheveux blonds, mon petit agneau mystique, mon petit rameau bénit, et ce nouveau soleil je le trouve en tçi, mignonne, dans ton regard, dans les fines senteurs de ta peau, dans le froissement de ta jupe, dans le duvet de ton cou qu'on aperçoit à la lueur de la lampe lorsque tu te penches sur le tapis de M. le curé, dans ta narine qui se soulève et se gonfle lorsque mes lèvres s’approchent des tiennes, dans ton corsage qui s’émeut et te trahit, dans...

madame. — Mais voulez-vous vous taire, Geor-

Jf

De fil en aiguille. 239

ges ? C’est aujourd’hui vendredi et Quatre- Temps.

monsieur. — Baste! et ta dispense? {Il l’embrasse.) Vois-tu que ta main tremble, que tu rougis, que ton cœur ge presse. / madame. — Georges, voulez-vous finir... [Elle retire sa main , se renversant dans le fauteuil et évite le regard de son mari.)

monsieur. — Il se presse ton pauvre petit cœur, et il a raison, ma chérie, il sait que l’automne est le temps des causeries intimes, des caresses du soir, le temps des baisers. Et toi aussi, tu le sais, car tu te défends mal et je te mets au défi de me regarder en face... Voyons, voyons, regarde-moi en face.

madame se penche tout à coup vers son mari, — le peloton de laine roule dans la cheminée, le pieux ouvrage tombe à terre, et , saisissant la tête de Monsieur dans ses deux mains. — Ah !

que tu serais un adorable mari aimé, si tu avais... monsieur. — Si j’avais?... dis vite.

madame. — Si tu avais un peu de religion. Je t’en demanderais si peu dans le commencement. Ça n’est pas difficile, val Tandis que maintenant, tu es vraiment par trop.. .

monsieur. — Vert-pomme, n’est-ce pas?

madame.— Oui, vert-pomme, grand fou chéri.

1 Elle rit franchement.)

De fil en aiguille.

monsieur, levant les mains en l'air. — Sonnez clairons, madame a ri, madame est désarmée. Eh bien! mon agneau blanc, j’achève mon récit; écoute bien gentiment, là, comme cela... tes mains ici, ma tête en cet endroit... Chut, ne riez pas, je parle sérieusement. Donc, je te disais que la chambre du nord est vaste mais froide, poétique mais triste; et j’ajoute qu’on n’est pas trop de deux, en ce temps de froidure, pour lutter contre les rigueurs de la nuit. Je dis, de plus, que si les liens sacrés du mariage ont un sens profondément social, c’est... ne m’interrompez pas, — c’està l’heure de la vie où l’on grelotte sur sa couche solitaire. madame. — Vous n’êtes pas sérieux.

monsieur. — Eh bien! sérieusement, je souhaite que le tapis de M. le curé, pieusement étendu sur. ton lit, nous réchauffe tous deux à la fois, ce soir meme. Je souhaite de rentrer au plus vite dans l’intimité de la famille... Entends-tu comme le vent souffle et siffle dans les portes ? Le feu fait pclihl et tes pieds sont glacés. (Il lui prend le pied dans ses deux mains).

madame. — Mais tu m,’enlèves ma pantoufle, Georges.

monsieur. — Crois-tu, petit agneau blanc, que je vais laisser ta pauvre petite patte dans cet étatlà? Laisse-la dans ma main, que je la réchauffe. Rien n’est froid comme la soie, vois-tu bien. Corn-

De fil en aiguille .

ment! des bas à jour? — Peste! ma chère; vous vous chaussez bien pour un vendredi!... Vois-tu, mignonne, tu ne t’imagines pas comme j’ai le réveil gai lorsque le soleil du matin pénètre dans ma chambre. Tu verras cela. Je ne suis plus un' homme, je suis un pinson; toutes les joies du printemps me reviennent en tête. Je ris, je chante, je fais des discours, je raconte des histoires à pouffer de rire... Il m’arrive parfois de danser.

madame. — Vois un peu; moi qui n’aime, le matin; ni le grand jour, ni le bruit, comme ça se trouve mal.

monsieur, changeant tout à coup d'expression . — Ai-je dit que j’aimais tout cela! Le soleil du matin? fi donc! jamais en automne, ma pure colombé, jamais. J’ai, au contraire, le réveil plein de langueurs et dè poésie — j’étais ainsi dans mon berceau. —Nous prolongerons la nuit, et, sous les rideaux abaissés, sous les volets fermés, nous resterons endormis sans dormir. Noyés dans le silence et l’ombre, délicieusement étendus sous tes chauds édredons, nous jouirons lentement du bonhe jr d’être ensemble, et nous ne nous dirons bonjour qu’à midi sonné.

Tu n’aimes pas le bruit, ma chère? — Je ne dirai pas un mot. Pas un murmure qui trouble ton rêve inachevé et t’avertisse que tu ne dors plus; pas un souffle qui te rappelle à la réalité;

De fil en aiguille.

pas un frisson qui fasse crier la soie. Je serai silencieax comme une ombre, immobile comme une statue; et si je t’embrasse... car enfin j’ai mes faiblesses, ce sera discrètement, avec mille précautions] mes lèvres effleureront à peine ton épaule endormie, et si tu frissonnes d’aise en étendant les bras, si ton œil s’entr’ouvre au murmure du baiser, si tes lèvres me sourient... c’est que tu le voudras bien, et je n’aurai rien à me reprocher.

madame, les yeux à demi fermés, renversée dans son fauteuil, la tête baissée, toute rouge d’émotion, pose ses deux mains devant la bouche de monsieur, à voix basse. Chut... chut... ne dis pas tout cela... petit'chéri... pas un mot de plus..-, si tu savais comme c’est mal.

monsieur. — Mal! et qu’est -ce donc qui est mal ? Ton cœur est-il taillé dans le marbre ou dans le diamant, que tu ne t’aperçoives pas que je t’aime, vilaine enfant? Eh oui, sans doute, que je te tends les bras] oui, j’ai envie de te serrer sur mon oœur et de m’endormir dans tes cheveux.

Qu’est-ce qu’il y a donc de plus sacré au monde que d’aimer sa femme ou d’aimer son mari? (M/nuit sonne).

madame change tout à coup de physionomie au bruit de la pendule , enlace monsieur de scs deux bras et l’embrasse à trois reprises avec précipi-

De fil en aiguille. 243

tation., — Tu croyais donc que je ne t’aimais pas, dis, mon chéri? Oh! si, je t’aime! Grand enfant, qui n’as pas vu que j’attendais l’heure.

monsieur. — Quelle heure, ma chérie?

madame. — Eh bien ! l’heure. Il est minuit passé... regarde. (Elle rougit beaucoup.).:. Vendredi ... c’était hier... (Elle lui tend sa main à baiser.)

monsieur.— Es-tu sûre que la pendule n’avance pas, mon amour ?

Un bout de causette.

Page 1