MON PREMIER-NÉ
C’était le 1 5 février au soir. Il faisait un froid de loup. La neige battait les vitres et le vent sifflait avec rage sous les portes. Cependant mes deux tantes, assises autour d’une table, dans un coin du salon, poussaient de temps en temps de gros soupirs et, tout en s’agitant dans leur fauteuil, lançaient à chaque instant des regards inquiets vers la porte de la chambre à coucher. L’une de mes tantes avait tiré d’un petit sac en peau, resté sur la table, son chapelet iiïdulgencié, et le disait à deux mains, tandis que sa sœur, mon autre tante, lisait en remuant les lèvres un volume de la correspondance de Voltaire qu’elle tenait fort éloigné de ses yeux.
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Pour moi, j’arpentais le salon à grands pas en mâchant ma moustache, — une mauvaise habitude dont je n’ai jamais pu me défaire, — et je m’arrêtais avec angoisse devant le docteur C..., un vieux camarade à moi, qui lisait tranquillement le journal, enfoui dans le plus douillet des fauteuils. Je n’osais troubler sa lecture, tant il y paraissait plongé; mais, au fond, j’étais furieux de le voir aussi calme, lorsque moi-même j’étais si agité.
Tout à coup, il jeta le journal sur le canapé, et passant la main sur son crâne brillant :
— Ah ! si j’étais ministre, ça ne seraitpas long... ça ne serait fichtre pas long! Tu as lu cet article sur les cotons d’Algérie?... De deux choses l’une : ou les irrigations... Mais tu ne m’écoutes pas; c’est pourtant plus grave que tu ne penses.
11 se leva et, les mains dans ses poches, il arpenta la pièce en chantonnant un petit air d’hôpital, Je le suivais pas à pas.
— Jacques, lui dis-je au moment où il se retournait, dis-moi bien franchement, es-tu content?
~Mais oui, mais oui, je suis content... regarde la limpidité de mon regard; et il éclata de son gros bon rire un peu bruyânt.
—Tu ne me caches rien, cher ami?
-Dieu que tu es bête, mon pauvre capitaine!
Quand je te dis que cela va bien.
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Et il reprenait sa petite chanson, en faisant sonner l’argent qui était au fond de sa poche.
-Ça va bien, mais il faut le temps. Fais-moi donc donner une robe de chambre. Je serai plus à mon aise pour passer la nuit, et ces dames m’excuseront, n’est-ce pas?
— Si elles t’excuseront! toi, mon docteur, mon ami.
Je l’aimais avec passion, ce soir-là.
— Eh bien! alors, si elles m’excusent, tu pourrais bien me prêter une paire de pantoufles.
A ce moment, un cri douloureux se fit entendre dans la pièce voisine, et Pon entendit distinctement ces mots entrecoupés par la douleur :
—Docteur... ah! mon Dieu!... docteur!
— Ah ! c’est affreux ! murmurèrent mes tantes en s’agitant dans leur fauteuil.
— Mon bon ami, m’écriai -je en saisissant le bras du njédecin, tu ne me caches rien, bien sûr?
— Si tu en as de larges, ça m’irait mieux, je n’ai pas un pied de jeune fille.,. Je ne te cache rien... je ne te cache rien..- Qu’est-ce que tu veux que je te cache ? Ça va très-bien, mais, comme je te l’ai dit, il faut le temps... Au fait, dis donc à Joseph d’aller me chercher une de tes calottes; une fois en pantoufles et en robe de chambre, 1 b calotte n’a rien d’extraordinaire, et je me fais
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chauve, mon capitaine. Quel diable de froid il fait ici ! Ça donne au nord, ces fenêtres-là ? et pas de bourrelets! Mademoiselle de V..., fit- il en se retournant vers ma tante, vous allez vous enrhumer.
Puis, comme de nouveaux cris se faisaient entendre :
— Allons voir la petite reine.
Et nous rentrâmes dans la chambre à coucher où ma pauvre femme attendait son bébé, au milieu des douleurs. Sa mère était à ses côtés, et, tout en lui disant : « Du courage, ma chérie, il faut payer le bonheur; du courage, » elle lui souriait; mais de grosses larmes brillaient dans ses yeux, et elle se retournait de temps en temps pour les essuyer. Sur la commode étaient étalés deux ou trois petits paquets tout blancs entourés de faveur bleue et rose; c’était la première toilette du bébé toute prête à mettre et sentant bon. Je pris l’un des petits bonnets et j’en coiffai mon poing, qui l’occupa tout entier.
—Viens donc, dit plus bas la malade qui m’avait aperçu, viens me donner une poignée de main.
Alors, elle m’attira à elle et me dit à l’oreille :
. — Tu seras donc bien heureux de l'embrasser, le cher petit?
Sa voix était si faible et si tendre en me disant cela!
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—Ne retire pas ta main, cela me donne du courage.
Je restai ainsi, tandis que le docteur, qui avait endossé ma robe de chambre, cherchait vainement à en boutonner les boutons.
De temps à autre, ma bonne petite femme me serrait la main avec une violence extrême, fermait les yeux comme quelqu’un qui souffre, mais ne poussait pas un cri. Le feu pétillait dans la cheminée. Le balancier de la pendule poursuivait son tic-tac monotone, mais il me semblait que ce grand calme notait qu’apparent, que tout ce qui m’entourait devait être dans l’attente comme moi et partager mon émotion. Dans la chambre à coucher voisine, dont la porte était entr’ouverte, je voyais le bout dû berceau, et, reflété par la lumière, le profil crochu delà garde, qui sommeillait en attendant.
Ce que j’éprouvais était quelque chose d’étrange . je sentais un sentiment nouveau me germer dans le cœur; j’avais comme un corps étranger dans la poitrine, et cette sensation si douce était pour moi si nouvelle que j’en étais comme effrayé. Je sentais ce petit être qui était là sans être encore, je le sentais s’accrocher à moi, sa vie m’apparaissait tout entière. Je le voyais à la fois enfant et homme fait; il me semblait que ma propre vie allait se dédoubler en lui, et j’éprouvais de temps
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à autre d’irrésistibles besoins de lui donner quelque chose de moi-même.
Vers les onze heures et demie, le docteur, ainsi qu’un capitaine de vaisseau qui consulte la bousiole, tira sa grosse montre, marmotta quelques mots et s’approcha du lit.
— Est-ce que tu crois que le moment approche, Jacques? lui dis-je.
—Je crois que, dans une demi-heure, la petite chérie aura fait son entrée dans le monde; regarde bien l’heure à la pendule..
— Comment, la petite chérie? mais, mon bon ami, tu sais bien que ça doit être un garçon; pas de plaisanterie !
-Est-ce que vous avez quelques indices? ajouta ma belle-mère.
Jacques éclata de rire. ,
— Ceci me rappelle, dit-il, qu’à la Maternité il y avait un perroquet, ce perroquet répétait toujours...
— Mais tais-toi donc. Comment ! tu as le cœur de raconter des histoires, tandis que ma pauvre femme souffre... Du courage, ma chérie.
— Eh bien! justement, ce perroquet répétait perpétuellement : Du courage! ma bonne. On la fit tuer, la pauvre bête, parce qu’elle avait mangé la pantoufle de sœur Ursule. .
Bientôt les douleurs devinrent extrêmes; ls
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chère petite qui allait devenir mère poussait de grands cris qui me donnaient le frisson. J’étais si fort irrité de ne pouvoir point soulager ces souffrances, que pour un rien j’aurais souffleté quelqu’un.
Jacques devint sérieux, ôta ma robe de chambre et la lança sur un meuble. Je le regardais comme un marin qui regarde le ciel à l’approche de l’orage.
— Allons, chère bonne amie, disait- il à ma ■femme, du courage, nous sommes là autour de vous, tout va bien; avant cinq minutes, vous l’entendrez crier.
Mais la pauvre malade poussait des gémissements à fendre l'âme; elle me serrait le bras, et, par moments, ses ongles m’entraient dans la peaü, ; et je sentais de grosses gouttes de sueur froide qu coulaient sur mon front. Ma belle-mère, hor.
d’elle-même, se mordait les lèvres, et chaque an goisse de la malade venait se peindre sur son visage. Son bonnet s’était dérangé, et elle était si singulièrement coiffée qu’en toute autre circonstance j’aurais éclaté de rire. A un moment, j’en* tendis la porte du salon qui s’entr’ouvrait, et j’aperçus, l’une au-dessus de l’autre, les deux têtes de mes tantes; et plus loin, dans le salon, celle de mon père, qui torturait sa grosse moustache blanche avec une certaine grimace qui lui était familière.
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— Fermez la porte ! s’écria le docteur en colère, qu'on me fiche la paix.
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il se retourna vers ma belle-mère et dit :
— Je vous demande mille pardons.
Mais il s’agissait bien alors des brusqueries de mon vieux camarade; la porte se ferma immédiatement.
— Tout est-il prêt pour le recevoir? ajouta le docteur en grognant.
—Oui , mon bon docteur, répondit ma bellemère.
Enfin, après une affreuse plainte, il se fit un silence, et le docteur éleva bientôt en l’air un petit être tout rose qui, presque immédiatement, poussa un cri perçant comme une aiguille. Je n’oublierai jamais l’impression que me produisit l’apparition de ce petit corps arrivant là tout à coup, au milieu de la famille. Nous y avions pensé, rêvé; je l’avais vu dans mon esprit, mon bébé chéri , jouant au cerceau, me tirant la moustache, essayant son premier pas, ou, dans les bras de sa nourrice, se gorgeant de lait comme un^petit chat gourmand ; mais je ne me l’étais pas encore figuré inanimé, presque sans vie, tout petit, ridé, déplumé, grimaçant... et charmant, aimé malgré tout, adorable, le pauvre petit laid! Ce fut une singulière impression et tellement étrange, qu’il
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est impossible de la comprendre, à moins de l’avoir éprouvée.
— A-t-il de la chance, l’officier! murmura le docteur en tournant l’enfant de mon côté, c’est un garçon!
—Un garçon!
—Et râblé, mon capitaine.
—En vérité, un garçon !
Cela m’était indifférent maintenant. Ce qui me causait une émotion indéfinissable, c’était cette preuve ‘vivante de paternité, c’était ce petit être qui était à moi. Je me sentais hébété devant ce grand mystère de l’enfantement. Ma femme était là, pâmée, anéantie, et le petit être vivant, ma chair à moi, mon sang à moi, braillant et gesticulant au bout des bras de Jacques! J’étais abasourdi , comme un ouvrier qui , sans s’en douter, enfante un chef-d’œuvre. Je me sentais tout petit devant cette œuvre frémissante, et — franchement — j’étais un peu honteux d’avoir fait si bien sans presque y prendre garde. Je ne me charge pas de vous expliquer tout cela, je vous raconte mes impressions.
Ma belle-mère présenta son tablier, et le docteur déposa l’enfant sur les genoux de sa bonne maman , en lui disant :
— Allons, sauvage, tâche de ne pas être plus mauvais que toh gueux de père... Maintenant,
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cinq minutes d’expansion... Au fait, mon capitaine, embrasse-moi donc.
Et nous nous embrassâmes de bon cœur. Le petit œil noir du docteur brillait en clignotant plus qu’à l’ordinaire, je vis bien qu’il était ému.
— Est-ce pas que ça fait quelque chose, mon capitaine? C’est le cri! Ah! je connais. cela, c’est une aiguille à tricoter dans le cœur... Où est la garde? ah! la voilà... Ça ne fait rien, il est râblé, le petit lancier... Ouvre donc la porte aux prisonniers qui sont dans le salon.
J’ouvris la porte. Tout le monde écoutait derrière. Mon père, les deux tantes tenant encore à la main, l’une son chapelet.et l’autre son Voltaire; ma nourrice, la pauvre vieille, qui avait pris un fiacre.
t— Eh bien? me dit-on avec anxiété, et bien?
— C’est fini, c’est un garçon... entrez, il est là
Vous ne vous imaginez pas combien j’étais heureux de voir dans tous ces visages émus le reflet de mon émotion. On m’embrassait, on me serrait les mains, et je répondais à toutes ces tendresses sans savoir au juste qui me les adressait.
— Sâcr...cré... murmurait mon père à mon oreille en me tenant enlacé dans ses bras — il avait conservé sa canne et son chapeau à la main — Sacr...
Mais il ne pouvait pas achever; quelque bonne
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envie qu’il eût de faire le brave, une grosse larme brillait, tremblotait au bout de son nez. Il fit hum ! derrière sa moustache, et finalement fondit en larmes sur mon épaule en me disant :
— C’est plus fort que moi.
Et moi... je fis comme lui; c’était aussi plus fort que moi.
Cependant, tout le monde entourait la grand’maman, qui soulevait un coin de son tablier, et disait :
— Est-il beau, notre chéri, est-il beau!... La garde, faites chauffer les langes , donnez-moi les bonnets.
— Fais la risette à tantante , chantonnait la tante en faisant sautiller son chapelet au-dessus de la tête du bébé. Fais la risette.
— Demandez-lui donc, par la même occasion, de vous réciter une fable, ajouta le docteur.
Pendant ce temps, ma femme revenait à elle; elle entPouvait les yeux et semblait chercher quelque chose.
— Où est-il? murmura-t-elle d’une voix affaiblie.
On lui montra le tablier de sa mère.
— Un garçon, n’est-ce pas?
Et, me prenant la main, elle m’attira à elle et me dit tout bas :
— Es-tu content de moi? J’ai fait de mon mieux, mon ami. \
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— Voyons, pas d’émotion, s’écria le docteur, on s’embrassera demain; mon colonel , dit-il à mon père, qui avait toujours sa canne et son chapeau, empêchez-les donc de s’embrasser. Pas d’émotion, et que tout le monde sorte. Je vais habiller le petit lancier. Passez-moi l’homme, bonne maman. Viens ici, sauvage... Vous allez voir si je sais attacher les épingles.
Il prit le bébé dans ses deux grosses mains et s’assit devant le feu sur un tabouret.
Je regardais mon garçon, que Jacques retournait comme une poupée, mais avec une adresse extrême. Il l’examinait de tous les côtés, le tâtant, le palpant, et, à chaque épreuve, il disait en souriant :
— Il est râblé... allons, il est râblé.
Puis il l’entortilla dans les couches, les langes, coiffa sa petite tête déplumée d’un triple béguin, fixa sous le menton un ruban plié en double, pour empêcher sa tête de tomber en arrière; puis, satisfait de son petit travail :
1 — Vous m’avez vu faire, la garde? eh bien! il faut tous les matins habiller ce lancier-là de la même façon. Jusqu’à demain, de l’eau sucrée... La maman n’â pas de fièvre... Allons, tout va bien... A-t-il delà chance, ce capitaine! Moi, j’ai une faim! Il est une heure du matin, sais-tu? Tu n’as pas un vieux perdreau froid ou un vieux
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morceau de pâté dont on ne fait rien? Ça me serait agréable, avec une bouteille de quelque chose.
Nous allâmes tous deux dans la salle à manger, et nous mîmes le couvert sans plus de façon.
Je n’ai jamais de ma vie autant bu et autant mangé que ce matin-là.
— Allons , va te coucher, me dit le docteur en mettant son paletot. Demain matin, vous aurez la nourrice. Au fait, non; je viendrai te prendre, nous irons la choisir ensemble, c’est curieux. Sois sous les armes à huit heures et demie.
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