‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 34 sur 41 · BÉBÉS ET PAPAS · texte numérisé non relu

BÉBÉS ET PAPAS

Lorsque le bébé atteint trois ou quatre ans, que son sexe apparaît dans ses gestes, dans ses goûts, dans ses yeux, qu'il fracasse ses chevaux de bois, éventre ses tambours, souffle dans des trompettes, casse les roulettes et témoigne pour la vaisselle une hostilité bruyante, — qu'en un mot il est homme, — c'est alors que l'affection du père pour son fils devient véritablement de l'amour. Il se sent envahir par un besoin de tendresse particulier, dont les plus doux souvenirs de la vie passée ne sauraient donner une idée. Sentiment profond dont les racines sans nombre enveloppent le cœur et le fouillent en tout sens. — Défauts ou qualités, elles y pénètrent et s'en nourrissent. Aussi retrouve-t-on dans l'amour paternel toutes les faiblesses et toutes les grandeurs de l'humanité. La vanité, l'abnégation, l'orgueil et le désintéressement y sont à la

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fois réunis, et l'homme tout entier apparaît dans le papa.

C'est le jour oti l'enfant devient un miroir dans lequel on reconnaît ses traits que le cœur s'émeut et frissonne. La vie se dédouble ; on n'est plus un, mais un et demi ; on sent son importance s'accroître, et, dans l'avenir de ce petit être qui vous appartient ^ on reconstruit son passé, — > on ressuscite, on renaît en lui. On se dit : « Je lui éviterai- tel chagrin que j'ai éprouvé, j'écarterai de sa route telle pierre qui me fît trébucher, je ferai son bonheur, et il me devra tout ; il sera, grâce à moi, plein de talents et de charmes. » On lui donne d'avance tout ce qu'on n'a pas eu, et dans ses lauriers à venir on se ménage une petite couronne.

Faiblesse humaine. Sans doute, mais qu'importe, si le sentiment qu'engendre cette faiblesse est le plus fort et le plus pur de tous ; qu'importe qu'une rivière limpide naisse entre deux pavés! Doit-on nous en vouloir d'être généreux par égoïsme et de nous dévouer aux autres par jouissance personnelle?

Donc, chei; le père, la vanité est la corde vibrante. Dites à tous les papas :

« Mon Dieu , comme votre fils vous ressemble. » Vous serei bien reçu. Il hésitera bien à dire oui, le pauvre homme, mais je le mets au défi de ne point sourire. Il dira :

« Peut-être... Ah! vous trouvez?... Cependant... oui, de profil... »

Et, ne vous y trompez pas, s'il en agit ainsi, c'est pour qu'on lui réponde avec étonnement ;

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« Voîlà qui est trop fort, cet enfant est votre portrait ! »

Il est heureux, et cela s^explique : cette ressemblance n'est-elle pas un lien visible entre lui et son œuvre ? n'est-ce pas sa signature, son cachet de fabrique, son titre de possession et comme la sanction qui constate ses droits ?

A cette ressemblance physique succède bientôt une ressemblance morale qui est bien autrement charmante. On est ému aux larmes lorsqu'on reconnaît les- premiers effons de cette petite intelligence pour saisir vos idées. Sans contrôle, sans examen, elle les accepte et s'en nourrit. — Peu à peu, l'enfant partage Vos goûts, vos habitudes, vos allures. Il prend sa grosse voix pour faire comme petit père, demande vos bretelles, soupire devant vos bottes et s'asseoit avec admiration sur votre chapeau. Il protège sa maman lorsqu'il sort avec elle, et gronde le chien, quoiqu'il en ait grand'peur, pour faire comme papa. L'avezvous surpris pendant le repas, fixant sur vous ses grands yeux observateurs et, la bouche ouverte, la cuiller à la main, étudiant votre visage et copiant son modèle avec une expression d'étonnement et de respect! Écoutez-le dans ses longs bavardages, vagabonds comme son petit cerveau; ne dit- il pas :

« Moi d'abord, quand je serai grand comme petit père, j'aurai des moustaches, puis une canne, comme lui, et je n'aurai pas peur quand il fait nuit, parce que c'est bête d'avoir peur quand on est grand, et puis je dirai sacré matin... puisque je serai grand.

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— fiébé... qu'est-ce que vous dites là, monsieur bébé?

— Eh bien, je dis comme papa. »

Que voulez-vous, c'est un miroir fidèle ! Vous êtes pour lui un idéal, un but, le type de ce qui est grand et fort, beau et intelligent.

Bien souvent il se trompe, le cher petit ; mais son erreur est d'autant plus délicieuse qu'elle est plus sincère et qu'on se sent plus indigne d'une si franche admiration. On se console de ses imperfections en songeant qu'il n'en a point conscience.

Les défauts des enfants sont presque toujours des emprunts faits au père; ils sont la conséquence d'une copie trop exacte. Les prémunir? — Oui, sans doute, mais quelle force d'âme ne faut-il pas à ce pauvre homme, je vous le demande, pour détromper son bébé, pour détruire d'un mot sa confiance naïve et lui dire : « Mon enfant, je suis incorrect et j'ai des laideurs qu'il faut éviter. »

Cette espèce de dévotion du bébé pour son père me rappelle le mot charmant d'un de mes petits compagnons. En traversant la rue, le petit homme aperçoit un sergent de ville; il l'examine avec respect, et, se retournant vers moi après un moment de réflexion :

« N'est-ce pas, grand ami, me dit-il d'un air convaincu, que papa est plus fort que tous les sergents de ville? »

Je lui aurais répondu non, que nos relations étaient brisées du coup.

N'est-ce pas adorable ?

On peut dire absolument : Tel bébé, tel papa. —

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Notre vie est le seuil de la sienne. — Cest par nos yeux qu'il a vu tout d'abord.

Profitez, jeunes pères, des premiers moments de candeur de votre cher bébé; tâchez d'entrer dans son cœur lorsque ce petit cœurs'entr'ouvre, et logez- vousy si bien qu'au moment où l'enfant pourra vous juger il vous aime trop pour être sévère et cesser d'être à vous. Gagnez son affection, la chose en vaut la peine.

Être aimé toute sa vie par un être qu'on aime! voilà le problème à résoudre et vers la solution duquel doivent tendre vos efforts. — Vous faire aimer, c'est amasser des trésors de bonheur pour l'hiver. — Chaque année vous enlèvera une parcelle de vie, rétrécira le cercle d'intérêts et de plaisirs dans lequel vous vivez; votre esprit peu à peu perdra de sa sève et demandera du repos, et à mesure que vous vivrez moins par l'esprit, vous vivrez plus par le cœur. La tendresse des autres, qui n'était qu'un, hors-d'œuvre agréable, deviendra un aliment nécessaire, et quoi que vous ayez été, hommes d'État ou artistes, militaires ou banquiers, lorsque votre tête sera blanche, vous ne serez plus que papas.

Or l'amour filial ne naît point tout d'une pièce et comme fatalement. La voix du sang est une voix plus poétique que vraie. L'affection des enfants se gagne et se mérite; elle est une conséquence, non aine cause, et la reconnaissance en est le commencement. Il faut donc, à tout prix, que votre bébé soit reconnaissant. Ne comptez pas qu'il vous sache gré de votre sollicitude, des rêves d'avenir que vous faites

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pour lui, des mois de nourrice que vous avez payés et de la dot superbe que vous lui préparez ; cette reconnaissance-là exige de sa petite cervelle un calcul trop compliqué et des notions sociales qui lui sont encore inconnues. — Il ne vous saura aucun gré de la tendresse extrême que vous avez pour lui; ne vous en étonnez pas et ne criez pas à Pingratitude. Il faut d'abord que vous lui fassiez comprendre votre affection, il faut qu'il l'apprécie et la juge avant d'y répondre; qu'il sache ses notes avant de jouer des airs.

La reconnaissance du petit homme ne sera d'abord qu'un calcul égoïste, naturel et peu compliqué. — Si vous l'avez fait rire, si vous l'avez amusé, il souhaitera de recommencer, tendra vers vous ses petits bras en criant : « Encore. » Et le souvenir des plaisirs dont vous l'aurez fait jouir se gravant dans son esprit, il se dira bientôt : Personne ne m'amuse autant que papa ; c'est lui qui sait me faire sauter en l'air, jouer à cache-cache, raconter de belles histoires! Et peu à peu la reconnaissance naîtra en lui, comme le remercîment vient aux lèvres de celui qu'on a rendu heureux.

Donc, apprenez l'art d'amuser votre enfant, imitez la voix du coq et roulez-vous sur les tapis ; répondez à ses mille questions impossibles, qui sont l'écho de ses rêves sans fin; et puis aussi laissez-vous tirer la barbe et faîtes coucou dans tous les coins. Tout cela est de la tendresse, mais aussi de l'habileté, et le bon roi Henri ne démentait pas sa fine politique en marchant à quatre pattes sur son tapis.

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A ce compte, sans' doute, votre autorité paternelle perdra de son prestige austère, mais vous y gagnerez cette influence profonde et durable que donne Taffection. Votre bébé vous craindra moins, mais il vous aimera davantage. — Où est le mal?

Ne craignez rien, devenez un peu son camarade pour avoir le dtoit de rester son ami. — Cachez votre suzeraineté paternelle comme un commissaire de police cache son écharpe. — Demandez avec bonté ce que vous pourriez exiger sans détour, et attendez tout de son cœur, si vous avez su Tattendrir. Évitez avec soin ces vilains mots de discipline, d'obéissance passive et de commandement; que sa soumission lui soit douce et que son obéissance ressemble à une tendresse. Renoncez à la sotte jouissance d'imposer vos fantaisies et de donner des ordres pour constater votre infaillibilité.

Les enfants ont une finesse de jugement, une délicatesse d'impression qu'on ne suppose pas à moins de les avoir étudiés. La justice et l'équité naissent facilement dans leur esprit, car ils ont avant toute chose une logique absolue. — Profitez de tout cela. Il est des mots injustes et durs qui restent gravés au fond du cœur d'un enfant, et dont il se souvient toute sa vie. — Songez que dans votre bébé il y a un homme dont l'affection réchauffera votre vieillesse ; respectez-le pour qu'il vous respecte, et soyez sûr qu'il n'est point une seule partie de semence jetée dans ce petit cœur qui tôt ou tard ne produise des fruits.

Mais il est, me direz- vous, des enfants indomptables.

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des esprits rebelles et révoltés dès le berceau. — Etesvous bien sûr que le premier mot qu'ils ont entendu dans la vie n'a pas été la cause de ces mauvais penchants? Où il y a eu révolte, il y a eu pression maladroite, — et je ne veux pas croire au vice inné. — Au milieu des mauvais instincts, il en est toujours un bon dont on peut se faire une arme poift combattre les autres. Cela demande, je le sais, une tendresse extrême, un tact parfait, une confiance sans bornes, mais la récompense est douce. — Je croîs donc, pour conclure, que le premier baiser d'un père, son premier regard, ses premières caresses ont sur la vie de Fenfant une influence immense.

Aimer — c'est bien. — Savoir aimer — c'est tout.

Ne serait-on pas papa, qu'il est impossible de passer devant la sainte marmaille sans se sentir ému et sans l'aimer. Crottés, déguenillés ou pomponnés avec recherche; courant au grand soleil, sur la route, et se vautrant dans la poussière, ou sautant à la corde, au milieu des Tuileries; barbotant parmi les canetons déplumés qui font koui, koui, ou faisant des montagnes de sable auprès des mamans empanachées, les bébés sont adorables. Dans ceux-ci et dans ceux-là même grâce, mêmes gestes embarrassés, même sérieux comique, même candeur, même insouciance de l'effet produit, même charme enfin ; ce charme qu'on appelle l'Enfance, qu'on ne peut comprendre sans l'aimer; charme difficile à définir, mais qu'on retrouve le même dans toute la nature, depuis la fleur qui s'entr'ouvre, le jour qui commence à poindre, jusqu'à l'enfant qui entre dans la vie.

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Le bébé n^est point un être incomplet, une ébauche inachevée, — c'est un homme. Observez-le de près, suivez chacun de ses mouvements; ils vous révéleront une marche logique dans les idées, une merveilleuse puissance d'imagination, qu'on ne retrouvera à aucun âge de la vie. Il y a plus de poésie vraie dans la cervelle de ces chers amours que dans vingt poëmes épiques. Ils soift étonnés et inhabiles; mais rien n'égale la sève de ces esprits tout neufs, frais, naïfs, sensibles aux moindres impressions et se frayant une route au milieu de l'inconnu.

Quel travail immense ne font-ils pas en quelques mois ! Percevoir les bruits, les classer entre eux, comprendre que certains de ces bruits sont des paroles et que ces paroles sont des pensées; trouver à eux tout seuls le sens de toute chose, distinguer le vrai du faux, le réel de l'imaginaire; corriger, par l'observation, les erreurs de leur imagination trop ardente; débrouiller un chaos; et, durant ce travail gigantesque, assouplir sa langue, fortifier ses petites jambes chancelantes, se faire homme, en un mot. Si jamais spectacle fut curieux et touchant, c'est celui de ce petit être allant à la conquête du monde. Il ne connaît encore ni la crainte ni le doute, et ouvre son cœur tout grand. Il y a du don Quichotte dans le bébé. Il est comique comme le grand chevalier, mais il en a aussi les côtés sublimes.

Ne riez pas trop des hésitations, des tâtonnements sans nombre, des folies impossibles de cet esprit vierge, qu'un papillon emporte dans les nuages, et pour lequel les grains de sable sont des montagnes;

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qui comprend le gazouillement des oiseaux, prête des pensées aux fleurs et une âme aux poupées; qui croit à des régions lointaines où les arbres sont en sucre, les champs en chocolat, où les rivières sont du sirop; pour qui mère Gigogne et Polichinelle sont des personnalités puissantes et pleines de réalité; qui peuple le silence et anime la nuit. Ne riez pas de ce cher amour. Sa vie est un rêve, et ses erreurs s'appellent poésie.

Cette poésie touchante, vous la trouvez dans l'enfance des hommes, vous la trouvez aussi dans l'enfance des peuples. Elle est la même. — Dans l'une et dans l'autre, même besoin d'idéalisation, même tendance à personnifier l'inconnu. Et l'on peut dire qu'entre Polichinelle et Jupiter, mère Gigogne et Vénus, il n'y a pas l'épaisseur d'un cheveu.

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