‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 36 sur 41 · POULETS · texte numérisé non relu

POULETS

J'aime le bébé qui court sous les arbres des Tuileries ; je les*aime bien, ces belles petites filles blondes aux longs cheveux frisés, aux bas blancs bien tirés, à la crinoline intraitable. J'aime à suivre de Pœil toutes ces bambines parées comme des châsses, déjà coquettes et minaudant autour de leur maman. Il me semble que dans chacune d'elles j'aperçois des milliers de ravissants défauts montrant déjà le bout de l'oreille. Mais toutes ces petites femmes et ces petits hommes en miniature, échangeant des timbres-poste en jacassant toilette, me font un peu l'effet d'adorables monstruosités.

Je les aime comme j'aime une grappe de raisin en février ou un plat de petits pois en décembre.

Bébés des champs^ canetons^ poulets, Soy

Dans le royaume des bébés, mon préféré, mon ami, c'est le bébé des champs courant sur la grande route au milieu de la poussière, pieds nus, déguenillé, ou dénichant des nids de merle et de pinson sur la lisière du bois. J'adore son grand œil noir étonné qui vous regarde fixe entre deux mèches de cheveux incultes, ses petites viandes fermes dorées par le soleil, son front noirci, perdu sous sa chevelure, sa figure barbouillée et sa culotte pittoresque qu'empêche de tomber à terre la bretelle paternelle, retenue par un gros bouton de métal (un cadeau de gendarme) .

Ah! la belle culotte! pas assez de jambes, mais dans le reste quelle ampleur! il s'y cacherait tout entier, le petit sauvage, dans ce reste immense qui laisse échapper par une large fente un beau bout de chemise qui flotte comme un drapeau — j'allais dire un drapeau blanc. — Cette bonne culotte conserve un souvenir de tous les vêtements de la famille : voici un morceau du jupon maternel, puis un débris de gilet jaune, puis un lambeau de mouchoir bleu ; le tout maintenu, cousu avec un fil qui a le double avantage de se voir de loin et de ne pas casser.

Mais sous ces vêtements rapiécés, on sent un petit corps solide; et qu'importent d'ailleurs les vêtements? Le bébé des champs n'est point coquet, et quand la patache descend la côte au bruit des grelots, qu'il faut sMlancer à sa poursuite, bousculer les voisins, tomber avec eux dans la poussière et rouler dans les fossés, que ferait cette chère marmaille d'une culotte courte et de bas de soie?

Je les aime aussi parce qu'ils sont sauvages, s'effa-

3o8 Bébés des champs, canetons, poulets.

Touchent et s^enfuient à votre approche comme une troupe de petits lapereaux joueurs qu'on surprend le matin parmi le serpolet. Il faut employer mille détours pour triompher de leurs frayeurs et gagner leur confiance. Mais si enfin, grâce à votre prudence, vous vous trouvez dans leur compagnie, d^abord les jeux cessent, les éclats et les cris s'éteignent, la petite troupe reste immobile, se gratte la tête, et tous les yeux inquiets vous regardent fixement. C'est le moment délicat.

Un mot sec, un geste dur peuvent vous brouiller à tout jamais avec eux, comme aussi une bonne parole toute ronde, un sourire, une caresse feront bientôt leur conquête. Et la conquête en vaut la peine, croyez-moi.

Un de mes grands moyens de séduction était celuici : Je tirais ma montre de mon gousset et je la regardais avec attention. Alors je voyais mon petit monde tendre le cou, écarquiller les yeux, s'avancer d'un pas; et il arrivait souvent que les petits poulets, les cane- ' tons et les oies qui flânaient à trois pas de là dans l'herbe imitaient leurs camarades et s'approchaient aussi.

Je portais ensuite ma montre à mon oreille, et je souriais comme un homme qui reçoit une confidence.

Devant ce prodige, mes bambins n'y tenaient plus, se regardaient entre eux de ce regard fin, naïf, peureux et moqueur qu'il faut avoir vu pour comprendre ; ils s'avançaient cette fois pour tout de bon, et si j'offrais au plus hardi d'écouter aussi en lui tendant

Bébés des champs^ canetons, poulets, '5og

ma montre, il se reculait effrayé, quoique souriant, et la bande éclatait de joîe ;* les canetons battaient des ailes, les oies blanches ricanaient, les poussins faisaient: cuik^ cuik; — la partie était gagnée.

Que de fois j'ai joué cette comédie, assis à Pombre d'un saule, au bord de ma petite rivière qui chemine en chantant au milieu des pierres blanches, tandis que les roseaux s'inclinent en tremblotant.

Le soleil chauffait dans la prairie, tout bourdonnait autour de nous ; les fleurs des champs se pâmaient sur leur tige, et dans le lointain les peupliers bleuâtres se balançaient autour du clocher.

Ma marmaille se pressait autour de moi pour écouter la montre, et bientôt les questions s'élançaient en chœur au milieu des rires. Ils inspectaient mes guêtres, fouillaient dans mes grandes poches, s'appuyaient sur mes genoux, les canetons se faufilaient sous mes bottes, et les grandes oies me chatouillaient dans le dos.

Comme on jouit de ne point faire peur à des êtres que tout fait trembler.

Je ne bougeais pas, de peur d'effaroucher leur joie, et j'étais comme un enfant qui construit un château de cartes et est arrivé au troisième étage. Mais je regardais toutes ces petites têtes heureuses se détachant sur le ciel bleu ; je regardais les rayons du soleil pénétrant dans le fouillis de leurs cheveux blonds ou s'étalant comme un large écii d'or sur leur petit cou bruni. Je suivais leurs gestes pleins de gaucherie et de grâce; je m'asseyais dans l'herbe pour être plus près d'eux, et si un poussin malhabile chavirait entre

3 lo Bébés des champs, canetons, poulets.

deux pâquerettes, j'étendais le bras bien vite et le remettais sur pieds.

Je vous jure que tout mon public m'en était reconnaissant. Pour peu qu'on aime ce petit monde, une chose vous frappe lorsqu'on le regarde de près.

Caneton qui barbote au bord de l'eau ou fait la culbute dans son écuelle, jeune pousse qui dresse hors de terre ses petites feuilles frileuses, petits poalets trottinant devant la maman poule ou petits hommes trébuchant dans l'herbe... tous ces petit* étres-là se ressemblent. Ils sont bébés de la grande mère Nature; ils ont un code commun, une phyrionomie commune; ils ont je ne sais quoi de comique et de gracieux, de gauche et de tendre qui les fait aimer tout d'abord ; ils sont parents, amis, camarades sous le même drapeau, et ce drapeau blanc et rose, saluons-le quand il passe, vieux barbons que nous sommes ! Il est béni et s'appelle V Enfance,

Tous les bébés sont ronds, souples, faibles, peureux, douillets au toucher comme une poignée de ouate. Protégé» par des coussins de bonne chair rosée ou par une couche de duvet moelleux, ils s'en vont roulant, trébuchant, tirant à eux leurs petites pattes novices, agitant en l'air leur menotte rondelette ou leur aile déplumée. Voyez-les s'étalant pêle-mêle au soleil, sans distinction d'espèce, se gorgeant de lait qu de pâtée, et osez dire qu'ils ne sont point pareils ?

Qui sait si tous ces enfants de la nature n'ont pas un point de départ commun, s'ils ne sont pas frères du même principe?

Qui sait si la source de vie n'est point une?

Bébés des champs, canetonSy poulets. 3 1 1

La Providence anime un chêne, un poulet ou un homme; mais qui me dira que ces trois souffles vivifiants diffèrent ? Qui me dira qu'une même cause n'a pas produit tant d'effets différents ?

Depuis qu'il y a des hommes à lunettes vertes, on se plaît à étiqueter les êtres de ce monde; on les range, on les divise en catégories, on les classe, on les ordonne, ainsi qu'un apothicaire soigneux qui veut de Tordre chez lui. Ce n'est point une petite affaire que de caser chacun dans le tiroir qui lui convient, et j'ai ouï dire que certains sujets restaient sur le comptoir pour appartenir à deux cases à la fois.

Et qui me prouve, en effet, que ces cases existent? qui me dit que le monde entier n'est point une même famille, dont les parents diffèrent par des riens que nous croyons tout?

Les avez-vous constatés, ces tiroirs, ces compartiments? Avez-vous vu les barreaux de fer de ces cages imaginaires où vous emprisonnez les règnes et les espèces?

N'y a-t-il point d'infinies variétés qui échappent à votre analyse et sont comme le lien ignoré qui réunit entre elles toutes les parcelles du monde animé? Pourquoi dire : à ceux-ci l'éternité, à ceux-là le néant? Pourquoi dire : celui-ci est l'esclave, celui-là est le roi? — Singulière hardiesse pour des gens qui ignorent à peu près tout!

Homme, animal ou plante, l'être frémit, souffre ou jouit, — existe, et renferme en lui la trace du même mystère. Qui me dit que ce mystère, qui est partout le même, n'est point le signe d'une même pa-

3 12 Bébés des champs, canetons, poulets.

rente, n'est point le signe d'une grande loi que nous ignorons?

C'est un rêve, allez-vous dire, que je fais là. — Et qu'est-ce donc que la science fait elle-même quand elle arrive à ce moment suprême où les loupes deviennent troubles et les compas impuissants? Elle rêve aussi, la science, elle suppose!

Supposons, nous aussi, que l'arbre est un homme à la peau rude, rêveur et silencieux, qui aime aussi à sa façon et frémit jusque dans ses racines lorsqu'un soir un vent tiède, chargé des senteurs de la plaine, arrive en soufflant dans sa chevelure verte et l'inonde de baisers.

Non, je n'accepte pas l'hypothèse d'un monde fait pour nous. Orgueil enfantin, qui serait absurde, si sa naïyeté même ne lui prêtait quelque poésie.

L'homme n'est point un but, un total, une fin, il est un de ces anneaux d'une chaîne immense dont nous ignorons les deux bouts.

Et n'est-ce pas consolant de rêver que l'on n'est point une puissance isolée, à laquelle le reste du monde sert de piédestal, que l'on n'est point un destructeur patenté, un pauvre tyran fragile que des décrets arbitraires protègent, mais bien la note nécessaire d'un accord infini; de rêver que la loi de la vie est la même dans l'immensité, et rayonne sur les mondes de la même façon qu'elle rayonne sur les cités, qu'elle rayonne sur les fourmilières ; de rêver que chaque vibration de nous-même est l'écho d'autres vibrations; de rêver un principe unique, un axiome primordial j de penser que l'univers nous en-

Bébés des champs, canetons, poulets. 3 1 3

veloppe comme une mère enveloppe son enfant de ses deux bras ; de se dire : « Je suis à lui et il est à moi; il cesserait d'être sans moi, je n'existerais pas sans lui ; » de ne voir enfin que la divine unité de lois qui ne pourraient pas ne pas être, là où d'autres n'ont vu que la fantaisie souveraine et le caprice d'un individu ?

C'est un rêve! — Peut-être; mais je l'ai fait souvent en voyant les bébés du village se rouler sur l'herbe tendre, au milieu des canetons.

3'i4 Vautomne,

Page 1