IL AURAIT QUARANTE ANS
Lorsqu'on a vu naître son enfant, qu'on a suivi ses premiers pas dans la vie, qu'on l'a vu sourire et pleurer, qu'on l'a entendu vous Sipp^ler petit j>ère en tendant vers vous ses petits bras, on croit connaître toutes les émotions paternelles et, comme rassasié de ces bonnes joies quotidiennes qu'on touche, on imagine déjà celles du lendemain; on court en avant, on fouille l'avenir, on est impatient et l'on avale le bonheur présent à longs traits, au lieu de le déguster goutte à goutte. Mais il suffit d'une maladie du bébé pour vous rendre à la raison.
Pour sentir la puissance des liens qui vous attachent à lui, il faut avoir craint de les voir se briser; pour savoir qu'une rivière est profonde, il faut avoir été sur le point de s'y noyer.
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Rappelez-vous ce matin où, ayant soulevé les rideaux de son lit, vous avez aperçu dans l'oreiller son petit visage pâle et amaigri. Ses yeux creusés, entourés de teintes bleuâtres, étaient à demi fermés. Vous avez rencontré son regard, qui semblait caché derrière un voile; il vous a vu sans vous sourire. Vous lui avez dit : bonjour, et il n'a point répondu. Sa physionomie n'exprimait qu'abattement et faiblesse; ce n'était déjà plus votre enfant. Il a poussé une espèce de soupir, et ses paupières trop lourdes se sont affaissées. Vous avez pris ses mains, longues, transparentes, aux ongles sans couleur : elles étaient chaudes et humides. Vous les avez embrassées, ces pauvres petites mains, mais pas un frisson n'a répondu au contact de vos lèvres.
Alors vous vous êtes retourné et vous avez aperçu votre femme qui pleurait derrière vous.
C'est à ce moment que vous vous êtes senti frissonner de la tête aux pieds, et que l'idée d'un malheur possible s'est emparée de vous pour ne plus vous lâcher. A chaque instant vous reveniez vers ce lit et souleviez de nouveau les rideaux, espérant peut-être que vous aviez mal vu ou qu'un miracle s'était opéré; mais vous vous en alliez bien vite, avec des larmes dans la gorge; et cependant, vous tentiez de sourire^ pour le faire sourire lui-même; vous cherchiez à réveiller en lui le désir des choses; mais rien: il restait immobile, épuisé, ne se retournant même pas, indifférent à ce que vous disiez, étranger à tout, même à vous-même.
Et que faut-il pour aba:ttre ce petit être, pour
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Péteindre à ce point? Quelques heures seulement. Que faudrait-il pour Tachever? Cinq minutes? peutêtre.
On sait que la vie tient à rien dans ce corps si frêle, si peu fait pour la douleur. On sent que l'existence est un souffle, et Ton se dit :
a Si celui-ci allait être le dernier ! »
Tout à l'heure il se plaignait. Il ne se plaint déjà plus. Il semble que quelqu'un l'entoure, l'entraîne et l'arrache de vos bras. Alors vous vous rapprochez de lui et le serrez presque involontairement, comme pour lui redonner un peu de votre vie à vous. Son lit est humide des sueurs de la fièvre; ses lèvres se décolorent. Les narines de son petit nez aminci et desséché se soulèvent et s'affaissent. Sa bouche reste grande ouverte. C'est elle pourtant, cette pauvre bouche rose qui riait si joyeusement, ce sont là les deux lèvres qui s'appliquaient contre les vôtres... et toutes les joies, les éclats de rire, les folies, les bavardages sans fin, tous les bonheurs passés se pressent dans votre esprit au bruit de cette respiration haletante, tandis que de grosses larmes chaudes tombent lentement de vos yeux.
Pauvre homme! Votre main cherche ses petites jambes, et vous n'osez toucher sa poitrine, que vous avez baisée si souvent, de peur d'y rencontrer cette maigreur horrible que vous pressentez, mais dont le contact vous ferait éclater en sanglots...
Et puis, à un certain moment, tandis que le soleil inondait la chambre, vous avez entendu une plainte plus profonde qui ressemblait à un«cri. Vous êtes ac-
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couru : son visage était contracté; il vous a regardé de ses yeux qui ne voyaient plus...
Et tout est rentré dans le calme, le silence et Pimmobilité, tandis que ses joues creusées devenaient jaunâtres et transparentes comme Pambre de son collier.
Le souvenir de ce moment-là reste toute la vie dans le cœur de ceux qui ont aimé ; et dans la vieillesse même, alors que le temps a voilé ces douleurs, que d'autres joies et d'autres peines ont empli les jours, le lit de Tagonisant vous apparaît encore quand on tisonne, le soir. On revoit dans la flamme qui pétille la chambre du bébé perdu, la table où étaient les tisanes, les fioles éparses, tout cet arsenal qu'amène la maladie; ses petits vêtements rangés en ordre et qui Font attendu si longtemps; dans un coin, ses joujoux délaissés. On revoit jusque sur le papier de tenture la trace de ses petits doigts et sur la porte, les zigzags qu'il fit avec son crayon; on revoit ce coin tout barbouillé de traits ou de dates oîi chaque mois on le mesurait; on le revoit jouant, courant, arrivant en nage se jeter dans vos bras, et en même temps on l'aperçoit aussi fixant sur vous son regard vitreux ou immobile et froid sous un grand linge blanc tout humide d'eau bénite.
N'est-ce pas, vieille grand'mère, que ce souvenir-là vous revient parfois, et que vous versez encore une longue larme en vous disant : « Il aurait quarante ans! »
Et ne le savons-nous pas, chère vieille dont le cœur saigne encore, qu'il y a au fond de votre armoire
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à glace, derrière vos bijoux, à côté de paquets de lettres jaunies dont nous ne voulons pas deviner l'écriture, quMl y a, dis-je, tout un petit musée de saintes reliques, les derniers souliers avec lesquels il courut dans le sable, ce jour où il se plaignit du frisson, quelques débris de joujoux brisés, une branche de buis desséchée, un petit bonnet, — son dernier! — déposé dans une triple enveloppe, et mille riens qui sont un monde, pauvre femme ! qui sont les miettes de votre cœur brisé.
Les liens qui unissent les enfants aux parents se dénouent. Ceux qui unissent les parents aux enfants se brisent.
Là, c'est le passé qui s'efface; — ici, c'est l'avenir qui se déchire.
Convalescence. 3 25