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Monsieur Mystère

d'impatience que prenaient plusieurs dominos, devait avoir fixe' un rendez-vous auquel il ne se pressait guère d'arriver. Les lustres blêmissaient. Sur les banquettes de velours s'étalait, de temps à autre, quelque chef de- bureau de ministère, que sa situation hiérarchique obligeait à faire acte de présence aux soirées d'un haut fonctionnaire. La gravité de commande trahissait en lui et chez ses pareils la situation du subordonné, auquel il était enjoint par ses chefs, de ne pas se mêler trop aux groupes aristocratiques, de ne commettre aucun acte de familiarité, lui rappelant si, par hasard, il l'eut oublié, qu'il n'était là, pour ainsi dire, qu'à titre de valet chez le maître.

L'un de ceux-là, à figure sournoise, au dos voûté, à la cravate blanche remontante et mal attachée, aux cheveux gris, dont l'aspect général participait à la fois de l'aigrefin et du repris de justice, regardait curieusement un groupe de quatre parisiennes, debout près du socle d'une statue.

— Qu'espionnes-tu, Labatie ? lui demanda quelqu'un en lui frappant sur l'épaule.

— Chut ! fit Labatie en se retournant à peine ; si Ton t'entendait! Il s'agit des amies du patron. Fais-toi petit, mon bonhomme, elles vont passer de notre côté.

En effet, les quatre femmes traversèrent la galerie de biais. L'une d'elles, plus rieuse que les autres, avisa Labatie.

— Nous allons en avoir le cœur net, déclarat-elle à voix haute.

Et, s'adressant au pseudo-fonctionnaire qu'elle prenait pour un domestique :

— Dites-moi, mon brave, allez donc demander de ma part, à M. Andelmar, s'il prétend nous faire poser longtemps. Voilà trois quarts d'heure qu'il devrait être ici.

— J'y vais, Madame ! répliqua Labatie avec un sourire obséquieux, bien que rageant au fond de

l'âme d'avoir été confondu avec un valet, lui, un attaché du ministère de l'intérieur.

Il s'e'loigna dans la direction des appartements du maître de la maison.

Mais, pendant ce temps, celui que Ton cherchait apparut tout à coup dans un des salons latéraux.

— Enfin !... s'exclamèrent les quatre intrépides en l'apercevant.

Et l'un des dominos ajouta comme en aparté, mais de façon à être entendu d'un invité attentif :

— Qui croirait, en le voyant si grave, si éteint, pour le moment, que ce garçon-là s'est de'culotté chez chacune de nous ?

Et celle qui avait ainsi parlé, éclata d'un rire strident, d'un rire de de'traquée, qui monta jusqu'aux frises, et dont le timbre alla frapper l'oreille de Louis Andelmar.

Il reconnut les rieuses, leur adressa un signe d'intelligence qui signifiait : « prenez patience, je suis à vous dans quelques minutes. »

Elles se pourléchaient d'avance les lèvres, en songeant aux bonnes farces qu'elles s'étaient promises, en compagnie de ce fier viveur, dans les bras robustes duquel elles aimaient à se vautrer. Elles pensaient aux caresses de cocher dont il allait les régaler. Et cela leur semblait un piment, à ces noceuses, comparé aux fades tendresses de leurs amants en titre, qu'elles se juraient bien de tromper, cette nuit-là, avec Andelmar. Mais il ne fallait pas qu'il s'attardât plus longtemps. Cela devenait intolérable.

L'une d'elles, qu'on appelait « la petite marquise » sorte de gamine blonde et mièvre, se détacha résolument de ses compagnes, et alla s'accrocher au bras d'Andelmar.

— Voyons, lui demanda-t-elle, à voix haute, as-tu fini de jouer avec ces pantins ?

— Mais, ma chère, répliqua-t-il en se laissant entraîner, ces « pantins » me sont nécessaires pour mes représentations à bénéfice.

— Qui nous coûtent gros... tu le sais ? à nous tes humbles justiciables.

— Bast ! suis-je le seul qui aime le clinquant sur le dos et le blanc aux joues ? D'ailleurs, malgré mes fonctions d'homme sérieux, ça n'empêche pas ma fantaisie de caracoler. C'est quelquefois bon de se ficher du monde... Et je te l'ai prouvé !

— C'est parfois un jeu dangereux. Mais nous savons que tu aimes l'extraordinaire, l'impossible. Ça ne m'étonnerait pas qu'un jour tu arrêtasses la foule de tes invités en leur tirant la langue.

— Pour l'instant, je la tire en effet... mais de soif — car, c'est mauvais ton déboire chez soi. — Ah ! ça, mes bichettes, où m'emmenez-vous comme cela..., en sortant d'ici ?

— Viens toujours. 11 est deux heures et demie, c'est une bonn e heure pour les gens vicieux comme toi.

— Si tu disais comme nous, au moins, ripostat-il en lui entourant la taille.

— Eh bien, soit, comme nous. Mais dépêchetoi, tu nous fais mourir d'impatience.

— Voilà! voilà !... le temps de m^envelopper d'un vêtement et je vous suis.

Sur un signe, un valet s'était approché et avait couvert son maître d'un large manteau brun qui cachait complètement son costume brodé.

Les quatre dominos avaient remis leurs masques, et s'étaient emmitouflés de rotondes fourrées.

La petite troupe féminine, entourant le galant préfet, descendit le grand escalier d'honneur de l'hôtel avec de grands éclats, qui faisaient retourner quelques braves bourgeois emmenant leurs « dames ». Seuls, les huissiers impassibles, raides, se rencoignaient dans les embrasures des portes, de façon à ne pas paraître s'apercevoir de ce qui se passait.

D'en bas, on entendait les derniers accords de la musique de Strauss. La mesure en devenait si précipite'e qu'elle trahissait l'énervement général

des musiciens, suants, soufflants, éreintés, forcés de tenir jusqu'au jour, et jetant des regards de forcenés dans le vide des salles qui n'achevaient pas de se désemplir.

On s'était engagé sur le Pont-au-Change sans avoir décidé Fitine'raire de Tépopée. Il gelait à pierre Rendre. Les quatre femmes , comme des pieuvres, se pendaient aux bras d'Andelmar qui, intérieurement, avait fait de sa sortie avec elles, un prétexte aux yeux de sa valetaille, mais en réalité, ne s'était esquivé du bal que pour se dérober à l'étiquette de l'amphytrion. — Elle n'y était pas ! songeait-il par moments, lorsque les agaceries de ses compagnes lui laissaient un instant de trêve ; non, elle n'y était pas ! Elle aura profité de ce que je me trouvais forcé de faire acte de présence chez moi, pour le recevoir, lui. Oh ! mille diables d'enfer !... si je savais qu'elle fût dans sa chambre maintenant!...

Il frappa du pied le pavé, oubliant qu'il était

en partie galante. Les quatre dames éclatèrent de rire et s'accrochèrent à lui plus étroitement encore.

— N'essaie pas de nous échapper, s'écria Tune d'elles ; c'est peine inutile. Tu nous a invitées, nous sommes en force, nous allons ameuter les populations si tu ne cèdes pas de bonne grâce. Il est trop tard pour revenir sur tes promesses.

— Eh bien, soit ! répliqua-t-il en paraissant se rendre. Je vais vous conduire ehez Verdier, aux Halles, manger des huîtres .

— C'est dit !

Andelmar pestait de toutes ses forces.

— Oui, c'est convenu. Nous allons rire.

— Il répond cela comme une menace.

— Du tout, mes poulettes,... nous allons rire, puisque nous allons boire.

— A la bonne heure !... Il redevient gentil.

— Oui, nous allons boire, continua ironiquement Andelmar. Aux parasites de l'amour, qui

exploitent Tamour d'un homme pour la monnaie et l'influence que cela leur rapporte.. . je boirai donc à vous, chère madame Ardant. — A celles qui préfèrent les petits vices ayant cours aux grandes diablesses de vertus démonétisées... c'est à vous que cela s'adresse , aimable marquise d'Outreval. — A celles qui vendent les autres, faute de pouvoir se vendre elles-mêmes... ce sera votre tour, belle madame Rougé. — A la sottise gonflée de la parvenue, qui compte tout pour Targent qu'elle a, et rien pour Tesprit qu'ont les autres et qu'elle n'a pas... vous voyez que je ne vous oublie point, comtesse Lupanoff. Et maintenant, mesdames, demandez, ordonnez, faitesvous servir...

— Si vous videz votre sac dès le vestibule, observa en riant la marquise d'Outreval, il ne restera rien pour le salon.

On était arrivé chez Verdier. Andelmar poussant la porte, une bouffée d'air chaud frappa le

visage des nouvelles venues, sous leurs masques de velours. Elles gravirent en silence le petit escalier, tandis que le patron de l'établissement, le dos courbé très bas, ouvrait la porte d'un cabinet réservé.

Le souper commença bruyamment. Au milieu du second service, Andelmar, un peu parti, menaçait de couper les lacets des corsages de bal de ces dames, si elles ne s'exe'cutaient pas de bonne grâce. Mais c'était tout.

— Encore quelques instants et il sera à point, observait à voix basse Mme Ardant, dont la tête classique tranchait comme un pur camée sur la beauté mièvre de ses amies.

Et elle souriait d'un sourire de sphinx.

Les autres attendaient, calculaient le degré de re'sistance qu'elles auraient à fournir aux caresses lascives qu'elles s'apprêtaient à recevoir. Mais, Andelmar, qui n'était pas suffisamment chatouillé par leurs provocations, tendait l'oreille ; car, der-

rière la cloison, dans la salle commuue, on entendait les piaffements et les éclats de voix des rouleuses de trottoir avec leurs souteneurs.

— A la bonne heure ! dit-il, en envoyant un siphon d'eau de seltz dans les seins nus de Mme Rouge, elles sont amusantes celles-là ! elles conviennent franchement que le derrière joue le principal rôle dans les relations qu'on a avec elles. Ça n'est fichtre pas comme vous. . .

^- Insolent ! drôle ! cria la marquise, prête à se jeter sur lui. . dans l'espoir qu'il la garderait.

Mais il s'était levé', vidant d'un trait une coupe de Champagne.

— Il devient grossier, c'est bon signe, soupirait la comtesse Lupanoff.

— Voyons, mon cher minotaure, riposta Mme Ardant, nous sommes pourtant bonnes à dévorer, et nous voici dans votre antre !

— Votre comparaison pèche par la base. Le

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minotaure ne dévorait que les virginités, . . et vous n'avez plus rien à dévorer les unes ni les autres.

Elles savouraient le plaisir d'être traitées en filles, lorsque de nouveaux cris de joie, poussés par les ribaudes du trottoir, firent dilater les narines d^Andelmar.

— Hein ! reprit-il en enfonçant les pouces dans son gilet, en ont-elles plein la gorge, ces gamines ! Elles n'ont encore bu que de l'eau rougie et elles sont ivres. Parlez-moi de ça, au moins ! Un doigt d'eau-de-vie les émoustilie, les rend fre'tillantes comme des carpes. Y a rien qui vous réveille comme la vue de ces petites frimousses-là. Vous direz ce que vous voudrez... moi, d'abord, y m' faut çà quand je sors de ces représentations à tra la la. . . comme celle de ce soir,

— Est-il insolent ? On croirait presque qu'il est né...

— Dame, si vous croyez que vous êtes amusantes au bal ? . .. Si on risque un mot de trop de-

vant la galerie, en votre présence, vous faites une tête... jamais vous ne consentez à reconnaître rhomme avec qui vous avez couché la veille.

La marquise était furieuse. Les autres se tordaient de rire.

Andelmar s'était levé et avait entr'ouvert la porte donnant dans la salle commune. Son gilet déboutonné, sa cravate blanche dénouée, dévoilaient suffisamment qu'il était gris. Deux ou trois fines drôlesses, h Vœ'û futé, avaient jeté un regard du côté du cabinet, et chuchotaient en se montrant les grandes dames. Lui, qui commençait à s'ennuyer, cherchait Toccasion de s'esquiver, et esquissait des jeux de physionomie avec une petite pierreuse, qui signifiaient :

« Débarrasse-moi donc de ces grandes dindes- « là qui n'ont fait usage pour moi d'aucun stimu- « lant, et sur lesquelles il est nécessaire d'en user, « au contraire, si on veut les satisfaire. >

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Il n'en fallut pas davantage pour que sa prière se trouvât de suite exaucée.

L'une des filles, qui 'paraissait avoir la langue la mieux affilée, se leva de table, entra sans façon dans le cabinet, s'accouda au bord de la table, et dit, en regardant la marquise dans le blanc des yeux :

— Ah ça, en avez-vous fini avec vos manières ? Vous l'embêtez ce garçon. Y n'en peut plus.

Mme Ardants'était à moitié soulevée d'indignation, prête à éclater.

— Laissez parler l'innocence, cria Andelmar.

— Tais-toi, bibi, si tu veux qu'on s'explique. Je vais d'abord te prouver qu'on se fiche de toi en te promettant plus qu'on ne peut tenir. Y en a pas une de ces Hcheuses qui soye capable de faire éprouver du plaisir à un homme quand il est couché avec elle. — Celle-ci, continua la petite en désignant Mme Rouge, est déjà vieille; elle doit avoir besoin de voir de la viande crue pendant

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une heure, pour s'exciter... et, encore, elle n'arrive pas toujours à... ce qu'on lui demande. — Celle-ci — et l'enfant regardait Mme Lupanoff — elle exige qu'on lui raconte des histoires de viol qui durent au moins deux heures, pour être mise à point. — Celle-là...

— Assez! assez! interrompit Andelmar, qui commençait à redouter la fureur de ses entraîneuses, et les revanches sanglantes qu'il les savait capables de prendre sur lui. — Va-t'en, va, mon petit chou ! tu ne sais ce que tu jabottes.

— C'était pas la peine, alors, de m'appeler par tes signes de détresse, riposta la persilleuse sans le moindre embarras. T'as voulu m'avoir, me v'ià. Je ne sortirai pas sans toi.

Andelmar se pencha vers le groupe des quatre femmes, blanches d'indignation.

— Je vais vous en débarrasser, leur dit-il à voix basse. Si on la laisse aller, elle fera scandale; il y a peut-être un reporter dans quelque coin.

Et, sans attendre la réponse, il saisit son chapeau et son manteau, prit le bras de la petite, et sortit du cabinet assez rapidement.

— C'est intolérable ! s'écria Mme Ardant en s'emparant d'une poire qu'elle se mit à peler majestueusement.

Les trois autres sentaient leurs paupières alourdies. Des larmes leur montaient aux yeux en songeant aux choses évanouies .

— Du thé, Joseph! cria la comtesse Lupanoff au garçon qui s'avançait et qui salua en recevant les ordres de celle qui venait de dévoiler assez clairement, en l'appelant par son nom, que ce n'e'tait pas la première fois qu'elle se montrait dans l'illustre taverne.

Cinq minutes s'écoulèrent. La conversation languissait. Le chasseur s'avança.

— Q'est-ce? interrogea la marquise.

— Faut-il une voiture pour ces dames ?

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— Comment! une voiture?... Est-ce qu'il est parti ?

—Oui, madame.

— Il a osé?

— C'est une honte... une pure infamie! Nous laisser seules en ce cabaret à pareille heure !...

Elles s'étaient levées chancelantes, rageuses, emportées, vomissant les injures contre Andelmar, ne sachant quelles épithèteslui appliquer.

— Cela n'est pas possible I il n'a pas poussé le cynisme jusque là... nous abandonner à cinq heures du matin en pareil lieu !

— Le thé refroidit, remarqua Mme Rougé. En voulez-vous, comtesse?

Et, stoïquement, elle s'en versa une tasse.

— Si ces dames ont besoin de quelqu'un pour les reconduire ? insinua poliment le garçon.

— Allons, mes belles, il s'agit d'avaler l'afîront et de rentrer. Nous lui revaudrons ça, soyez tranquilles.

— Il ne manquerait maintenant, pour comble, qu'une infamie nouvelle. . . qu'on nous pre'sentât l'addition à payer.

Elles n'eurent pas cette humiliation, le personnage était connu du patron. Elles redescendirent en se cramponnant à la rampe de l'escalier du restaurant, trébuchant presque. Un fiacre attendait à la porte.

— Ces dames n'ont besoin de rien ? insista encore l'obséquieux Joseph, qui avait à cœur de se montrer correct jusqu'à la fin. Ces dames ne désirent vraiment rien prendre en montant en voiture ?

— Pas même un lavement! riposta Mme Lupanoff, dont la fureur ne pouvait se contenir, et en grimpant dans le sapin maculé de boue, qui partit au galop de ses deux rossinantes, emportant les quatre mystifiées.

'ou venait-il et d'où sortait-il, cet homme appelé à régenter la généralité des bouges parisiens ? où l'on aurait pu maintes fois le surprendre lui-même en ces lieux inavouables, réglant avec parcimonie ses conditions pour coucher avec une drôlesse.

Il était né sur les bords du Rhône, où le bruit des orgies impériales lui inspirait, en sortant de rhétorique, la folle envie de devenir un jouisseur. La femme était au bout de tous ses rêves d'adolescent, et ce n'était pas par conviction que, plus tard, il voulait saper les pouvoirs établis, mais bien

pour les accaparer à son profit. Pour lui, entrer dans le fonctionnarisme, c'était conquérir « le sac», atteindre à Fomnipotence.

Il savait aussi, qu'aujourd'hui, le moindre poste s'obtient par Tentre-jambes d'une femme. Aucun homme d'Etat de la République n'arrive sans avoir passé par là. Sa valeur politique se mesure à la place qu'il a tenue dans cet entre-jambes.

Aussi Andelmar ne négligeait-il rien pour se conserver bien avec Mme Ardant, dans le salon de laquelle se traitait la question de nombreux pots de vin versés, soit pour tomber un ministère, soit pour installer un préfet, ou faire monter une valeur qui devait rafler la fortune publique. Les gens de valeur, les hauts propriétaires, le faubourg, dont ses pareils convoitaient la ruine, ne voyaient pas sans méfiance cet intrus, aux yeux pleins de mobilité, se mettre à la tête des opérations financières. C'est alors qu'Andelmar comprit encore mieux à quel point l'appui des femmes

lui était nécessaire s^il voulait tripoter dans toutes les caisses.

Cependant, iilui arrivait maintes fois de souffrir de son manque d'éducation première. Ce n'était pas la bourgeoise qu^il avait épousée de laquelle il attendait la science du « monde » et le sentiment delà vraie élégance. La tenue d'Andelmar, qui avait beau être d'une correction extrême, trahissait, en dépit de ses efforts, le paysan endimanché dont la première enfance s'est courbée sur les métiers, et qui ne sait pas atténuer le luisant de ses habits neufs. C'e'tait vainement qu^il s'essayait à jouer les Morny, il n'aurait pu parvenir à se tailler un complet dans la culotte de l'illustre aventurier politique, qu'à la condition de choisir l'endroit où le grand homme s'était jadis oublié,

Mais, dans ses moindres rapports, il manquait d''une qualité maîtresse : la patience. Dans ses relations avec les femmes, le désir instantané

d'entrer en jouissance primait tout. De là, des manières et des tendances au lâché^ dont il ne réussissait point à se défaire, malgré ses aspirations à un certain ide'al féminin. Son ambition, on le conçoit, à ce fils de pa3'^san, consistait à avoir une grande dame pour objectif. Jusqu'ici, aucune n'avait daigné s'apercevoir qu^il existât, et son amour-propre, si vulnérable chez les parvenus de nos nouvelles couches, en souffrait cruellement. On a beau affecter de mépriser violemment le monde et l'aristocratie des hautes manières, si ce monde se le tient pour dit et ne vient pas, la blessure est sanglante au cœur de l'ambitieux , et parfois il n'en peut guérir.

Andelmar n'avait encore réussi qu'à se faire présenter dans la colonie étrangère, qui a élu domicile vers les sommets privilégiés des Champs- Elysées, entre l'avenue Friedland et l'avenue Montaigne. Là, au coin de la rue de Tilsitt et de l'avenue Friedland , s'élève l'hôtel du comte

Prekowski, dont la belle-sœur faisait re'cemment parler d'elle à propos de ses débuts au the'âtre, qui soulevèrent Tindignation de sa noble famille.

La comtesse Prekowska, d'un catholicisme fervent, trouvait à caresser ce bourreau des prêtres, une sorte de volupté. Aimer un impie, s'approcher de ce mécréant, cela chatouillait en quelque sorte ses sens blasés.

Elle ne lui ménageait pourtant pas Tinvective et les railleries amères, et lorsqu'il la menaçait d'une déclaration, elle lui demandait s'il y avait longtemps qu'il n'avait vu Mme Ardant.

Il s'excusait alors comme il pouvait de l'avoir connue.

— Vous comprenez que je n'avais pas la prétention d'être le premier. J'espérais simplement faire partie de son groupe d'intimes. Gomme je sais qu'elle s'entend à former des groupes... sympathiques... qu'elle est une classique, enfin... je me suis glissé chez elle. Mais, si vous croyez

que je la prends au sérieux?... Je ne cherche, au contraire, qu'à me tourner du côté des grandes dames.

— Le malheur est qu'elles ne voient en vous qu'un affreux républicain...

— C'est qu'aussi les femmes de votre monde sont si singulières. . . Elles ont un remarquable talent pour cacher leurs aventures ; mais on n'ignore pas cependant que presque toutes ont. . . comment dirai-Je?. .. faibli! Pourquoi donc me repoussent-elles, alors ? moi qui ne rêve que m'amender, me rénover à leur contact..., redevenir ce que j'étais né pour être... car il n'y a pas à dire, j'étais né...

Il se leva, ne trouvant pas le reste ; mais, au fond, il savait bien n'en imposer à personne, en prétendant qu'il e'tait né.

— Savez-vous, reprit-elle en riant, que c'est une assez singulière idée, qu'ayant aidé autant de

maris à se débarrasser de leurs femmes, vous ayez pu songer à en prendre une ?

— Ne mettez donc jamais ma femme en jeu. Est-ce que cela n^arrive pas à chacun d'aecomplir des actes contradictoires ? Pour le moment, je ne vois de femme au monde que vous. Je sens que je n'aime et n'aimerai que vous. La preuve, c'est qu'en venant ouvertement ici, je joue mon avenir.

— Gela m'aurait étonné si vous n'aviez pas parlé de ça.

— Comtesse, vous êtes désarçonnante.

Elle le regardait, prenant plaisir à son air déses^ père'.

— Voyons, vous n'allez pas toujours me repousser si férocement ?

Et il se rapprocha.

— Vous me direz bien en quoi j'ai pu vous of fenser ?

— Mon cher, c^'est déjà une offense que d'oser

m'aimer, et de me Tavouer, J'ai maintenant des habitudes de slave, vous le savez, et je ne peux plus traiter un homme qui n'est pas de mon monde autrement que je traiterais un de mes moujiks, s'il se permettait de lever les yeux sur moi.

— Cependant, vous êtes loin de ressembler aux Russes. Parlez-moi de Mme Lupanoff. Quand elle aime quelqu'un, elle ne le lui envoie pas dire, au moins.

— La fille d'une danseuse ? Vous prenez bien vos comparaisons. Il est vrai que vous l'avez [terriblement expérimentée.

— Eh bien, oui, là, j'en conviens. Mais c'est que je n'ai encore trouvé personne qui me fasse tenir en place.

— Et vous avez jeté les yeux sur moi, pour que 'e m'écrie comme le photographe : « ne bougeons p'.us! »

— Je ne vous le reprocherais pas, au contraire.

— Bien, c'est convenu. Mais votre bonne volonté est superflue. Et puis, répondez -moi. Voyons, est-ce à TÉlysée que vous avez gagné ces manières-là ?

— A l'Elysée ? mais j'y vais le moins possible. Ah! bigre de bigre! quels vieux bas de buffet ! Dieu, que ça doit sentir mauvais sous ces jupes-là !

— Allons, vous les calomniez. Il en est plus d'une sous lesquelles vous avez trouvé un fruit... savoureux. Moi-même est-ce que je ne dis pas à mon chef, de temps à autre : « Monsieur Fabrice, faites-moi pour ce soir un bon petit plat canaille !»

Il aurait voulu se suspendre à cette bouche qui lui vomissait Toutrage, qui lui jetait l'or et la boue avec la même frénésie. Il l'aimait au point de se sentir les jambes molles et la tête brûlante. Ce n'était pas le monde où il avait l'habitude de triompher, et c'était là une raison souveraine, quand il lui murmurait avec une adorable fatuité :

— Voyons, comtesse, entre nous, est-ce que vous êtes certaine que ça... vous déplairait tant ?

Il espérait toujours lui faire oublier son origine crasseuse; mais elle, afin d'échapper à la tentation, le remettait brutalement en face en lui demandant :

— Est-il vrai que votre père ne se lave pas les mains deux fois la semaine ?

Force lui était de s'en aller furieux, poursuivjusqu'à la Chambre par cette physionomie e'trange et tourmentée. Il voyait cependant qu'elle se défendait de lui céder. Il aurait voulu lui meurtrir les poignets, et lui crier rageusement :

— Quoi que vous prétendiez, quoi que vous fassiez , vous m'aimez , malheureuse ! Vous ne pouvez pas vous en défendre, et vous arriverez pourtant à vous rouler d'amour à mes pieds.

Quant à la comtesse, elle continuait à le prendre avec lui sur ce ton de hautain persifflage, répon

dant à celles de ses intimes qui Tinterrogeaient à ce sujet :

— Aimer, moi ? mais si, par malheur, je ressentais un véritable amour, dans huit jours je serais morte.

'heure de Texaspération avait sonné pour une certaine coterie de la société parisienne, des croyances de laquelle on s'était bafoué. Un soir, ou plutôt une nuit, Andelmar, auquel on avait fait la mine un peu partout, était parti furieusement du boulevard Poissonnière , d'une soirée de Mme Ardant. Il était à pied, il allait sans savoir où, lorsqu'une voix éraillée par l'aU cool, lui soufffa dans l'oreille le refrain habituel :

— Monsieur, écoutez donc !

Il allait passer outre. L'idée lui vint de regarder le visage de la petite malheureuse . Il de'taîiïa d'un

clin d'œil cette fleur du trottoir et se décida spontanément à la suivre Elle habitait près des Halle?, non loin de chez Verdier où il était connu si avantageusement, dans une impasse où deux hommes n'auraient pu marcher de front. Andelmar qui n'était pas armé, n'aurait cependant pas voulu reculer en pressentant un danger quelconque. Il monta délibe'rément derrière elle l'escalier en cassecou du taudis, et entra dans une chambrette éclairée par une lampe à pétrole.

— Voyons, finissons-en, déclara-t-il à la petite drôlesse après avoir testicoté un quart d'heure à propos du prix qu'il lui offrait. Combien veux-tu enfin ?

Elle rit drôlement.

— Il faut que tu me donnes ce que tu as dans ta poche.

— Veux-tu répondre sérieusement, oui ou non } Je t'offre trois louis ; c'est déjà joli. Quant à ce que j'ai dans ma poche. . .

Et il boutonna sa redingote pour toute réponse.

— Oh ! la la ! pus que ça d'pourriture ! T'es rien généreux, alors... trois louis ? c'est c' qu'on offre à une vieille rosse. J'suis jeune, moi; j'ai eu quinze ans hier. Y m'en faut davantage, mon p'tit, autant de louis qu'j'ai d'années... et, tu sais, j't'empêche pas de m'vieillir.

— Allons, laisse-moi filer, ou sinon...

Un e'clat de rire répondit à ces paroles. Andelmar vit surgir dans la chambre quatre vigoureux gaillards qui se ruèrent sur lui.

— Eh ! va donc, vieux pante ! on s'affûtera les pincettes pour t'en trouver une qui te fasse mieux gobichonner...

D'un coup sec on lui ouvrit sa redingote, et son portefeuille fut arraché.

— Ah ! ah !.. y refusait d'éclairer... Nous allons un peu voir.

Quoique serré par trois hommes, Andelmar ne songeait pas à appeler du secours. Il s'apprê-

tait à donner un coup de poing sous le menton au plus rapproché des bandits, lorsque le quatrième ayant par hasard ouvert le portefeuille et trouvé une carte de visite, poussa un cri d'épouvante :

— Le préfet ! sauve qui peut !

En une minute la bande eut joué des jambes, suivie par la jeune fille.

Andelmar n'avait pas eu le temps moral d'arracher son portefeuille aux mains des « merlans » ; il ne lui restait plus qu'à redescendre le noir escalier , à s'engager dans l'impasse , et revenir dépouillé de quelques billets de mille rfancs.

— Ah ! ils me le paieront ! pensait-il, tremblant de colère. Je vais dès demain ordonner une rafle générale. Ils seront mahns s'ils en réchappent. A quoi pensent donc mes inspecteurs ? J'en ferai destituer au moins dix pour commencer. Ça donnera du cœur aux autres, qui restent chez eux au coin de leur feu, pendant que nous courons le risque d'être égorgés.

Sous l'empire de ces projets de représailles, il rentra chez lui et se coucha.

Acinqheures du matin son valet de chambre entra.

— Je demande pardon à monsieur de le réveiller, mais il y a urgence.

Andelmar dormait à poings fermés. Le valet, ainsi qu'il en avait du reste reçu Tordre de son maître, le secoua sans cére'monie.

— Hein ? Quoi ?... que se passe-t-il ?

Il ouvrit les yeux enfin, prit la lettre que lui tendait le domestique.

— Ah ! diable ! C'était pour ce matin ! Mais j'espérais qu'on exécuterait la besogne sans moi.

Il sauta en bas de son lit, enfila son pantalon de soirée, qui lui tomba le premier sous la main, et se retrouva en deux secondes vêtu comme la veille; n'ayant pas pris le temps d'attendre qu'on lui donnât d'autres habits. îl descendit quatre à quatre, sauta lestement en coupé et, fouillant dans la poche de sa redingote, en retira une paire de gants

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qu'il boutonna machinalement, sans remarquer que leur couleur fantaisiste ne cadrait pas précisément avec la scène qu'il allait présider.

Le coupé s'arrêta rue de Sèvres. Un à un, on voyait les pères sortir de la maison-mère, conduits par des agents ou des gardes républicains, les uns appuyés aux bras de jeunes gens du cercle catholique, qui tenaient à honneur de se montrer en cette circonstance solennelle; d'autres, qui e'taient venus faire parade de leurs sentiments légitimistes, espérant par là suppléer à la race qui leur manquait en criant plus fort que l'aristocratie.

Andelmar, très calme, ne remarquait pas les chuchotements qu'excitait sa tenue, et surtout la couleur de ses gants gris perle à |cinq heures du matin. Il affectait de laisser « blaguer » sur son costume, persuadé qu'en ce moment il terrorisait ce noble faubourg qui n'avait pas voulu de lui, et qu'en se montrant un homme « à poigne » il allait ramener une troupe de lâcheurs.

Il s'empêtra dans les jambes d'une vieille dame emmitouflée de fourrures, qui s'était précipitée à genoux pour recevoir au passage la bénédiction d'un père, et qui, se relevant, le traita de Jacobin. Cette injure le flatta ; il se crut réellement un Danton au petit pied. Etre apostrophé par quelqu'un de ce monde-là valait mieux que d'en être honteusement dédaigné. Il souffrait tant de ne pouvoir s'y introduire. Oh ! que n'eùt-il pas donne', alors, pour être l'un de ces imberbes héritiers d'une ancienne famille, auxquels il sentait bien qu'il ne faisait pas peur du tout, venus là pour protéger en apparence ceux qu'il affectait d'expulser, et qui s'en allaient tranquillement coucher ailleurs, satisfaits d'avoir joué la petite comédie de la re'sistance. Dix ans de son existence politique pour avoir le droit d'appeler « matante, ougrand'maman « une de ces vénérables audacieuses dont les membres cacochymes grelottaient à une pareille heure !

Mais, cette fois c'était bien fini. Jamais il n'en

serait de cet inexorable faubourg. Et, plein de cette conviction désolante, il soignait son attitude, piochait ses effets, regardant les pères sortir un à un, épiant si, par hasard, quelqu'un des spectateurs ne se déciderait pas à lui adresser la parole, une requête de deux mots seulement, qu'il se fût empressé d'accorder avec des airs de fauve dompté. Mais, rien. .. C'était à rendre fou. Décidément ces gens -là devaient être bien forts, ou son apparition sur le lieu même de l'exécution semblait moins menaçante qu'U ne Tavait cru. Il ne lui res-* tait qu'une vague espérance : celle de recevoir un cartel pour le lendemain, d'un de ces gentilshommes, et de lire dans les journaux, à mots couverts, qu'il s'était rencontré à Vincennes avec M. le baron de X... ou le duc de Z...; çà serait toujours une compensation. Dans le cas contraire, on tâcherait de le faire dire par un journaliste dévoue' ; il porterait deux ou trois jours son bras en écharpe et passerait pour s'être battu comme un lion;

MONSIEUR MYSTÈRE Sg

peut-être les apparences seraient-elles ainsi

sauvées.

Il ignorait que tout le faubourg se connaît, que

chacun de ses membres est solidaire et qu'on aurait

vite fait justice d'un tel écho, s'il s'était trouvé

quelqu'un pour l'imprimer.

Pendant ce temps, la comtesse Prekowska, en

proie à une insommie délirante, se levait, essa3^ant

d'e'chapper à l'obsession d'une interminable nuit.

ANS un boudoir somptueux, dont les dé- '^M corations de style moscovite trahissaient l'exotisme de celle qui l'occupait, la comtesse, renversée dans sa chaise longue, tournait paresseusement les pages d'une revue. A son geste fiévreux, à son regard impatient, surtout à la respiration haletante qui soulevait la soie de sa chemise russe, on devinait qu'elle attendait une visite qui se faisait tardive.

— Arrive ! mais arrive donc î disait-elle par moment, en serrant ses poings avec fureur, et en mordant son mouchoir.

Une lampe de cristal rouge brûlait devant une image représentant la vierge bysantine vénérée,

— Le père a eu raison de me menacer, songeaitelle. C'est un amour de damnée que cet homme m^inspire. Il exerce sur moi la séduction du malin. Que la Vierge et les saint? me guérissent, car je Taime... je l'aime!... Oh! mais, c'est delà possession !

Et, de ses seins haletants, elle éraflait les coussms de la chaise longue où, de temps en temps, elle retombait prostrée, se tournant et se retournant, le corps incendié de désirs fous, tandis que sa pensée amoureuse prolongeait dans ses reins la morsure de Tinvisible aiguillon.

C'est une fureur terrible que celle qui s'empare des femmes de cet âge. Si, grâce à ses savantes manœuvres, la comtesse Prekowska ne paraissait pas plus de trente ans, on savait bien qu'elle atteignait la quarantaine. Mais ces damnées créatures des paj'S du Soleil ont une argile qui n'est

jamais éteinte, et la dernière parcelle de chair brûle encore plus férocement que la première. Plus une femme vieillit dans cette race-là, plus elle est surchauffe'e d'ardeurs e'tranges ; il semble qu'elle n'en tiendra jamais assez dans la largeur de ses deux flancs.

En cet instant, on gratta à la porte.

— Qu'est-ce donc, Prasquita ? dit la comtesse d'une voix rauque.

Une femme de chambre, ayant le type d'une esclave géorgienne, se montra.

— Le père Alexandre demande à entretenir Madame la comtesse.

— Il ne me fera pas grâce d'une heure, murmura Mme de Prekowska, dont le front s'assombrit, mais qui répondit cependant :

— Prie sa Révérence de daigner se rendre chez moi, Prasquita.

La camériste se retira, et, deux secondes après, le père Alexandre apparut sur le seuil.

— Entrez, mon père, et soyez le bienvenu pour l'insigne faveur que vous accordez à une indigne pe'cheresse comme moi, commença doucement la comtesse.

— Je viens, fit le père, savoir si la paix du Seigneur est enfin rentrée dans votre esprit.

— Soyez béni pour cette sollicitude. Hélas ! je n'ose me flatter qu'elle y rentre jamais.

— Pourquoi désespérer des miséricordes souveraines ? re'pliqua emphatiquement le religieux, qui se hasarda à couler un regard entre les vêtements flottants de Mme de Prekowska. En effet, elle n'avait qu^une simple robe de chambre en damas, ouverte sur la chemise de soie rose, ce qui permettait à des yeux exercés de deviner l'impalpable chaleur qui devait monter sous cette étcffe, touchant de si près un corps charmant, qu'elle défendait mal aux convoitises des visiteurs.

Le père Alexandre fixait tour à tour le feu énorme qui s'e'chafaudait dans la cheminée monu-

mentale, et la personne de la comtesse qu'il voyait se tordant dans un spasme de désir infini, rien qu'au pèche' dont il venait d'évoquer l'image.

— Je crains bien que je ne sois inguérissable, gémissait Mme de Prekowska, qui abaissait ses longues paupières aux cils rebroussés.

—" Le péché n'est incurable qu'après la mort,

répliqua le moine. Mais ce qui n'était chez vous

-qu'une faute vénielle, peut devenir crime, si vous

continuez à entretenir ce penchant pour l'homme

qui s'est fait notre bourreau aujourd'hui.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda la comtesse en se redressant.

— Il y a, madame, que les hommes de Dieu n'ont plus d'asile. Ce matin, à cinq heures, l'exécuteur des décrets était chez nous et nous obligeait d'en sortir violemment. Quelques-uns des nôtres ont trouvé un refuge dans les rues de Grenelle et de Varennes... Les autres vont partir pour

MONSIEUR MYSTERK 45

TEspagne. Le ciel est sans doute pour nous, car il nous me'nage les palmes du martyre.

— Mon Dieu ! s'exclama la comtesse, qui poussait tout à l'extrême, je suis damnée... car je ne peux pas venir à bout de le haïr autant que je le voudrais. J'ai même prié Dieu....

— Achevez, madame, achevez, de grâce!

— Pour le rachat de son âhie.... oui, mon père.

— Ce n'est pas d'avoir prié pour le salut d'un pécheur qui vous rend coupable, riposta sentencieusement le père. . . c'est d'avoir occupé vos pensées de sa personne profane.

Mme de Prekow^ska baissa les yeux.

— Décidément, songea-t-elle, à l'avenir je prendrai un confesseur et un directeur, et je n'aurai pas les deux en un ; c'est trop gênant. El puis, ce père Alexandre.... pas ça d'usage; il se souvient toujours de ce qu'on lui a raconté au confessionnal; je prierai la duchesse de me prêter le père Jacotot; elle en est si contente. Il est vrai que la

duchesse a cinquante ans et que.. . . dame, le père Jacotot n'a pas beaucoup à faire près d'elle.

Le père Alexandre, supposant qu'il e'tait écouté, poursuivit :

— Je vais me retirer pendant quinze jours chez nos frères de Bordeaux; si vous pensez pouvoir vous passer de moi pendant une quinzaine....

— Je serais au désespoir, mon père, s'exclama la comtesse, saisissant l'occasion aux cheveux, je serais au désespoir de vous voir exposer votre vie en demeurant à Paris pour moi.

— Notre devoir est de nous faire tuer à notre poste, madame.

— Mon Dieu! réfléchit Mme de Prekowska, pourvu qu'il consente à partir !

En ce moment on frappa â la porte.

— Je vais me retirer, dit presque amèrement le religieux, car voici quelqu'une de vos attaches mondaines qui vient vous relancer. Vous avez

l'habitude de me confier vos chutes, ma présence n'a rien de nécessaire chez vous.

La comtesse avait-elle un vague espoir de voir apparaître celui pour lequel elle souffrait tant ? Sans trouver de réponse, elle tournait les yeux du côté de la longue portière de velours, qu'aucune main frémissante ne soulevait.

Une femme entra en coup de vent. C'était Mme Ardant, que les intimes appelaient Cramponnia.

La comtesse fit des efforts pour qu'on ne devinât pas son trouble, tandis que le moine ébauchait un sourire obséquieux.

— Ah! chère, quels événements en quelques heures ! Teussiez-vous cru d'Andelmar ? Quelles Mesures iniques ! ce garçon se coule... il s'imagine tuer le catholicisme^ il n'a tué que lui-même. . . Et vous, rrton père, quel coup pour votre institution.... mais soyez certain que cela ne se passera pas ainsi.... Andelmâr sera châtié.

Le moine soupira sans répondre.

— Oui, oui, je sais, hélas ! . .. Heureusement que vous avez beaucoup de lieux de refuge où Ton se fera un honneur d'accueillir les victimes d'un décret inique. . . ah ! j^en suis écrasée d'indignation, quoiqu'enfin mon indifférence toute philosophique me mette en dehors de décider sur certaines questions.... je n'hésite pas à déclarer que c'est mal... que c'est très mal...

Et Mme Ardant cherchait à grouper les plis de sa robe pour se donner en réalité le temps de chercher ce qu'elle avait à dire.

— Justement... il était tout à l'heure question de vous à la Présidence; quelqu'un émettait Tavis que si plusieurs de ces messieurs avaient ea votre entente des affaires religieuses, le décret n'eût point passé.

— Comme elle ment outrageusement, pensait Mme de Prekowska.

— Eh! mon Dieu, oui, reprit Cramponnia, se

donnant un air bonhomme. Un personnage que Je vous laisse le soin de deviner, mon père, prononçait votre nom.

« — Cest riiomme qu'il nous faut, assurait-on, il joint à la tolérance du haut clergé Tesprit de règle qui n'empiète pas sur ses attributions... nous nVvons pas assez d'hommes comme lui. »

— Si j'osais, fit le prêtre déjà englué aux appeaux qu'on lui tendait , si j'osais vous prier, madame, de bien vouloir témoigner de mon zèle... à nos chers gouvernants.

— C'est déjà fait, mon père. Au revoir, puisque mon arrivée vous chasse.

Cet adieu e'tait un congé que le moine comprit, en se retirant à reculons.

Cramponnia enveloppa la comtesse d'un coup d'œil étrange. Elle pressentait qu'une singulière scène s'était passée. La robe de chambre de brocart que Mme de Prekowska n'avait pas eu le temps de renouer protégeait mal ses membres épuisés.

5o MONSIEUR MYSTERE

La gêne des mouvements, le chiffonnement de sa toilette, ce fluide nerveux de concupiscence qui s'exhale d'un corps tendrement remué, tout cela eût averti des yeux moins exercés que ceux de Cramponnia.

— J'en ai de fortes à vous raconter, s'écria- t-elle. Savez-vous comment il nous a traitées il y a huit jours ?

//, c'e'tait l'homme de la situation, l'homme pour lequel cette fière grande dame avait enduré une réprimande monastique et Cramponnia un traitement de fille. Aussi, se décida- t-elle à faire reluire le fer à travers ses douces paroles en entamant le récit du souper de chez Verdier.

— Oui, ma chère ! c'est pour une pierreuse qu'il nous a quittées, insultées publiquement, livrées aux rires de la valetaille ; et c'est par nous, par moi, du moins, qu'il est arrivé; quelle ingratitude!

La comtesse eut un mouvement de dédain.

— Oui, continua Cramponnia, il jette au rebut

les pantins dont il a joué si longtemps. . . Il prétend que je suis plus riche d'années que d'argent — ce qui m'est fort égal, — car, entre nous, s'il veut faire une fin il faut que ce soit chez moi.. .

— Mais, au fait, reprit la comtesse en s'impatientant, combien a-t-il d'années de fers... je veux dire, de mariage ?

— Je n'en sais rien . . , mais, si nous voulions, bien il en serait vite re'duit à suivre une femme dans la rue, qui lui rirait au nez pour toute réponse quand il demanderait quelque chose. Il me doit tout. Le moyen pour lui de s'affranchir de la reconnaissance c'était de refuser le bienfait !

— Le malheur est que vous. . ne voudrez pas commencer l'action.

— Ah ! permettez, si je me retire, il faut que les autres aient la loyauté de se retirer comme moi; autrement, serviteur! Si je lui ferme ma porte pour lui laisser la facilité d'ouvrir celles des voisines...

— C'est vrai, c'est vrai! eh bien, il faut essayer de lui tenir rigueur. Mais qui ouvrira le feu ?

— Vous, si vous voulez.

— Moi ? s'exclama la comtesse furieuse ; mais je n'ai aucun sujet, aucun motif pour lui signifier la moindre défense... Si je n'en ai pas pour commencer, vous en avez peut-être pour achever.. .

— Ne vous fâchez pas, chère amie, répartit Cramponnia d'un air piqué, je croyais... on m'avait dit...

— Oui, depuis que vous n'avez pas été reçue près de la Gzarine, vous en voulez à toutes celles qui portent un nom slave. . .

— Mais non, mais non ! seulement, ces dames ne sont pas discrètes et, vous le devinez, il transpire toujours quelque chose, si verrouillées que soient les serrures.

— Je ne vous comprends pas, Madame ! interrompit la comtesse en ressaisissant son grand air.

Gramponnia prit le parti de s'emparer de la main qu'on ne lui tendait point.

— Je VOUS jure que vous avez beaucoup à vous venger, murmura -t-elle en regardant Mme de Prekowska dans le blanc des yeux.

Celle-ci tressaillit, mais ne parut point avoir e'té visée.

— Ecoutez, fit- elle ea paraissant s'humaniser, pourquoi vous entêter à trouver en lui le bonheur de tous vos instants ? pourquoi vous efforcer de tenir une place dans chacun de ses moments qui sont comptés dans les affaires de l'Etat ? Il vous a aimée, c'est possible, mais est-ce une raison pour lui retirer à jamais sa liberté ? EIntrave-t-il celle de ses ex-amies ? Leur en veut-il de ne pas l'avoir conservé amoureux d'elles ? Non. Et, cependant, un tempérament comme lui pourrait se montrer exigeant. N'est-il pas né pour accomplir de grandes choses ? Il faut bien en passer un peu aux hommes de grandes destinées.

Et, rapidement, sans laisser à Cramponnia le temps de parler, elle continua fiévreusement sur

ce ton. Elle était humiliée, révoltée, quedes femmes de bien nées osassent se transformer ea Arianes, en statues de la douleur. Au bout du compte c'était dans leur intérêt à toutes de ne pas faire rire la galerie... Si distantes que fussent les positions sociales, on venait au monde avec la même crasse baptismale, et on était exposée à avoir la cuisse rongée de la même lèpre : celle du désir fou, ensorcelant, non assouvi; donc, il fallait se garder de se vendre les unes les autres. On pouvait se détester, mais à la condition que personne n'en sût rien. Les bourgeoises allaient avoir beau jeu vraiment, si de semblables révélations étaient servies comme régal dans les échos mondains. On pouvait coucher avec un homme ; à la très grande rigueur, se permettre une passade — si la chair criait trop — mais, à la condition que les notairesses et les commerçantes ne perdissent point le respect ; car, c'était la familiarité des petits qui avait perdu les vieilles races.

Elle parla, gesticula, elle s'emballa, arrivant même à des considérations d'un ordre si élevé que Cramponnia regrettait de n'avoir point pris de notes pour son prochain article. Mais la volubilité de Mme de Prekowska ne lui en aurait pas laissé le temps, lorsque la comtesse s'interrompit enfin pour placer une brusque question :

— Voyons, chère... une petite confidence... une seule.

A son tour, elle s'empara d'une main de Cramponnia.

— C'est donc terrible à demander qu'il y a tant de suppliance dans vos yeux ?

— Entre nous... tout peut s'avouer.

— Mais encore ? . . .

— Enfin, quel compliment vous adressait-il de préférence ?

Et Mme de Prekowska regardait son interlocutrice d'un air très perplexe.

— Mon Dieu, ma chère belle, il m'en faisait

certain qui s'adressait à un genre de séduction trop... intime pour. .

— Mais allez donc, au nom du ciel !

— Il prétendait que personne n'avait... Ah bien non. par exemple, je ne continue pas !

— N'avait, quoi ? interrogea la comtesse qui était sur le gril de saint Laurent.

— Les attaches aussi fines, reprit Cramponnia en soupirant, les ressorts aussi souples... le reste aussi... joli.

— Vous me troublez ! balbutia la comtesse, vous me troublez profondément !

— N'est-ce pas ? Oh, si vous aviez assisté à tout, mais là à tout ! c'est pour le coup que les e'claircissements vous auraient paru... épices sur épices.

— Encore un mot. C'est une nature qui a toujours besoin... d'encouragement ?

— Eh ! mon Dieu, je crois qu'ils en sont tous là! C'est absurde, mais c'est ainsi.

— Voulez-vous que je vous dise une chose ?eh bien, ça prouve qu'il n'est pas encore si encanaillé que ça, puisqu'il préfère les menus détails de l'amour à la grossière soupe aux choux que lui ferait manger la fille d'une portière.

Cramponnia secoua la tête.

— Ça prouve, au contraire, ma chère comtesse, qu'il n'a plus faim, qu'il s'arrête aux bagatelles .. de la porte, et ne veut grignotter auprès de nous que les friandises du dessert.

Mme de Prekowska songeait de son côté :

— Ah ! c'est ainsi ? je lui donnerai du vin bleu, je le gorgerai d'ahments indigestes jusqu'à ce qu'il ait rendu l'àme... Ah ! il aime en amour la nourriture démocratique ! . . . eh bien , je lui servirai une cuisine de gargotte.

Mais, craignant de se laisser deviner, elle s'empressa d'ajouter :

— Il est certain, ma belle amie, qu'avec une nature aussi... entrante que la vôtre, il n'était

pas besoin des grossiers pimentô de l'assaisonnement brutal. Enfin, consentez-vous à me croire ? J'ai été dure à votre égard pour vous mieux confesser. Soyez certaine que ce garçon-là est à vous et rien qu'à vous-, je le devine à vos franches réponses qui m'empêcheraient à jamais de l'accaparer. D'ailleurs, qu'est-ce que je lui demande, moi ? Un serrement de main, une étreinte... une parole consolante ; mais je suis incapable de lui rien donner. Je n'ai pas ça de tempérament... Non, ma chère, pas ça !,..

— Farceuse ! pensa Gramponnia, si tu t'imagines que je la gobe ?

Elle reprit avec une feinte naïveté :

— Moi, d'abord, il m'a séduite parce qu'il m'a rappelé les torses d'Hercule que je dessinais au couvent; et, vous savez, ils ne sont pas nombreux, ceux-là. Les Hercule d'aujourd'hui n'auraient pas besoin de feuilles de vigne pour poser devant nous... le vent d'automne a fauché la dernière.

MONSIEUR MYSTERE bg

Mme LupanofF lui chantait encore avant-hier :

Quand vous verrez tomber, tomber vos accessoires, Si vous m'avez aimé, vous prierez Dieu pour moi... Si vous m'avez aimé, etc.. etc..

— Allons, dit la comtesse, je vous aime mieux ainsi, que décidée à vous venger, comme il y a un instant.

— Que voulez-vous, on n'est pas maîtresse d'un premier mouvement de colère... mais, au fond, que m'importe toutes ces pécores ? Et je t'enlace et je te de'seniace... ça m'est bien égal. Je pouvais prendre ombrage de vous, mais non d'elles.

— Alors nous restons alliées ?

— Jusqu'à la mort, s'écria Cramponnia, se levant pour prendre congé de la comtesse, mais se répétant elle-même : — Oui, oui, compte que je vais me fier à tes gestes décents, à ta physionomie presque tendre et baigne'e de langueur! J'aime mieux une franche furie déchaîne'e après moi que ta démarche d'Italienne onduleuse et captieuse.

6o MONSIEUR MYSTERE

De son côté, Mme de Prekowska fit quelques pas en se tramant dans le boudoir pour reconduire sa visiteuse avec des démonstrations caressantes \ mais quand elle fut partie, elle revint se jeter sur la chaise longue en face de l'image où brûlait toujours la lampe mystique.

— Désormais, songea-t-elle en étreignantses poignets, j'aurai une mission : ce sera de rayer du monde auquel j'appartiens la femme que voici. Et toi qui te ris de ma fièvre d'amour en t'adressani à d'autres, toi qui dédaignes celle qui s'offre à tes lèvres, et qui veux être traite' comme les fauves., il te faut une dompteuse ?... eh bien ! je la serai !

K^ E même jour, à trois heures de Taprèsmidi, la comtesse qui n^était pas sortie le matin, descendit inspecter ses poneys. C'était son habitude quotidienne, et chaque après midi, les mains couvertes de longs gants de Suède blancs, elle promenait ses doigts caressants sur la croupe des petits chevaux; si les gants portaient la moindre trace de poussière, le palefrenier recevait une verte semonce, et n'échappait pas toujours aux coups de cravache. Il est vrai qu'à la suite de ces sorties, la comtesse gratifiait largement la victime de ses emportements, qui finissait

par en attendre le retour périodique avec une impatience légitime.

Les intimes allaient parfois relancer Mme dePrekowskaaux écuries, et elle y recevait volontiers. Le laisser aller très exotique qui maintenant américanise la femme du monde, et ne la fait reconnaître pour honnête femme qu'au mal qu'elle se donne pour paraître le contraire, autorisait ces tête-àtête 011 la chaleur des chevaux, Todeur acre qui se dégage de la bête en chaleur, montaient parfois au cerveau d'un visiteur. Mme de Prekowska trouvait un certain affriolement à recevoir des gens du monde sur la paille souillée, à leur offrir en guise d'arôme la fiente de ses juments, et à interrompre les phrases qu'ils lui débitaient, pour adresser la parole aux paisibles animaux, les baiser^ leur poHr les flancs de sa main, comme pour aiguiser encore par le spectacle de ses attouchements l'espèce de rut caché dans tout homme entre une heure et trois heures de la journée.

Mme Ardant venait de la quitter, et la comtesse était descendue, un peu languissante, faire sa visite ordinaire; elle s'absorba si bien, qu'elle n'entendit pas ouvrir la petite porte et une botte d'homme craquer sur la dalle.

— Est-ce vous, Samuel? dèmanda-t-elle sans se retourner, croyant que le palefrenier attendait ses ordres.

Ne recevant pas de re'ponse, la comtesse se retourna et demeura pétrifiée en voyant à quelques pas Louis Andelmar.

■ — Comment osez-vous paraître ici? dit- elle enfin sur un ton dont la dureté n'excluait pas le timbre musical, oubliez-vous ce qui vous attendrait, si par hasard un des hommes de mon monde y entrait à son tour ?

Il essaya de la défier superbement et ne réussit qu'à balbutier :

— Voyons, comtesse, j'ai quelque droit d'en vou loir à ceux-là qui vous prennent à moi...

— Tenez, mon cher, vous n'êtes même pas sûr de vous en ce moment. Vous bafouillez.

— Je bafouille, moi !. . .

Et, d'un bond, il allait l'enlacer, lorsque la comtesse, qui n'était plus maîtresse de sa nervosité, saisit une cravache jetée en travers delà mangeoire, se rua sur Andelmar et le frappa.

En une minute, il la terrassa, la fit glisser à côté des sabots des chevaux.

Les coups de cravache lui avaient allumé la peau.

— Ah ! vous croyez que celui qui a tout renversé ce matin ne saura pas se tracer un chemin dans votre chair défaillante !

Il la tenait brisée sous son genou.

— Grâce! miséricorde! balbutia la comtesse, dont la voix suppliait, mais dont la main essayait de menacer encore.

— Non, point de merci... sois à moi...

— Eh bien... oui !.. . mais plus tard. . . pas ici.

MOiNSIEUR MYSTERE 65

— Ici, Je le veux! et dès maintenant! Savezvous ce qu'un homme perd de son ressort dans la position que vous me faites? L'air manque dans la poitrine; un tremblement nerveux vous secoue les membres...' Le cœur bat sans interruption... la vision harcelante de la femme aimée est là, toujours là, à la tribune, dans la chambre à coucher, au coin du feu, partout où l'on passe. La nuit, on l'appelle; le jour, on la cherche, la conscience est terrassée par le désir ; le talent s'en va, Pe'nergie vous quitte et tout cela pour une coquette qui ne vous aime pas !

Il avait repris son regard e'tincelant, sa bouche était rouge, mais son geste toujours impe'rieux perdait de sa brutalité. Dans les yeux de la comtesse il avait lu comme la lueur d'une douteuse acceptation. Il n'était pas certain qu'elle voulut de suite, mais enfin son silence était un commencement de preuve qu'elle consentirait. Comme il la connaissait bien, d'ailleurs! Comme il savait

ee MONSIEUR MYSTERE

manœuvrer les tortuosités de cette conscience de grande dame, à laquelle il cessait de marchander sa volonté !

— Non, fit-elle enfin, avec un coup- d'œil qui lui tisonnait les sens, ce n'est pas m'aimer que de vous conduire avec cette brutalité de cocher.

— J'aime comme j'aime, et ne connais pas de meilleures façons que de vous désirer ardemment. Maintenant, ce soir, demain, il faudra que je vous aie, et votre résistance n'ajoute pas un pouce à votre vertu. Il n'y a que les bourgeois pour qualifier d'adultère, l'acte qui, dans la société où vous vivez, est justifié par certains entraînements; et ce qui fait les mœurs légères dans notre monde de viveurs, y est l'objet d'un culte dans le vôtre. Comment vous reluser à des complaisances que vos maris eux-mêmes ont déclarées charmantes, quand il s'agit d'autres femmes que les leurs ?

Mais il avait appelé le raisonnement au secours de l'amour; ce n'était par conséquent, déjà plus

de la passion, puisqu'il discutait. Elle sentit qu'elle reprenait ses avantages.

— Si vous ne voulez pas attendre mon heure, s'écria-t-elle avec cette irre'futable logique des femmes, c'est que vous n'êtes pas sûr de m'aimer encore demain.

— Ah ! si vous me juriez de consentir demain...

— Je vous le jure ! car ces serments-là, le Saint Père n'en relève pas.

Et elle se dégagea de son étreinte, à demimeurtrie.

Il était temps, car la porte de l'écurie, qui n'était que poussée, fut ouverte par un groom, qui cria de sa voix fûtée :

— Holà ! du monde ! voilà M. le comte qui rentre.

C'était un homme de grande allure que celui qui se montra soudain sur le seuil de Técurie monumentale ; un homme auquel, certes, il eût été impossible d'avouer gaillardement, ainsi que de nom-

breux maris le proclament : « J'ai eu mon heure de ridicule comme les autres ». Ni une heure, ni un instant. Cela paraissait impossible. Certaines physionomies éloignent d'elles le bafouage, comme d'autres l'appellent. Il est des Parisiens qui, en apparence, ne sembleront jamais cocus, comme d'autres le deviendront dès qu'on l'aura décidé. Il n'y a pas d'article de foi sur ce point, quoique à vraiment réfléchir, il n'y a que cette même foi qui sauve de la crainte de l'être.

Les reporters proclament longtemps le malheur d'un mari avant qu'il ne soit réellement digne d'être plaint. Or, le comte n'était pas de ceux qu'on regarde curieusement au théâtre en disant : « L'est-il, ne l'est-il point? » pendant qu'avant d'être fixé il demande à un ami : « qu'est-ce qu'il y a » et pourquoi « on le regarde » ; d'autant mieux qu'en général c'est à l'ami qui est le mieux posé auprès de sa femme, que le mari adresse cette question. Aussi M. de Prekowski tenait-

tenait-il à son privilège de pouvoir encore se montrer au bras d'un compagnon sans que la chronique lui adjugeât aussitôt une place plus intime dans la maison.

Cette après-midi là, il entra sans faire grande attention au fonctionnaire qu'il salua légèrement. Andelmar, la rage au cœur, s'inclina très bas et prit congé. Le comte remonta, sa femme au bras, dans ses appartements, en causant de choses indifférentes :

— A propos, lui dit-il, prenez garde de donner trop souvent à ce monsieur que j'ai vu tout-àl'heure ses entrées chez vous.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, un peu troublée.

— Il marque mal ; il affiche les femmes qui le reçoivent, et je ne voudrais pas, vous entendez ? qu'il se vantât de vous avoir conté la moindre chose. Vous comprenez, ma chère, ces sortes d'hommes ont un procédé à eux pour avoir l'air de vous connaître; un mot comme celui-ci, par

exemple : « Je disais justement hier à la comtesse de Prekowska... » ou bien : « Mme de Prekowska me faisait remarquer ce matin... » etc. Oh! presque rien, une futiUté ; mais ce presque rien suffit à poser un monsieur quelconque parmi vos relations, ou à faire supposer qu'il vous consulte sur un fait important. De là à déclarer que vous lui servez d'Egérie, il n'y aurait qu'un pas.

— Mais n'a-t-il pas Mme Ardant qui sert de paravent à ses liaisons ?

— Bah! il n'a eu Mme Ardant et tant d'autres... que pour rentrer dans son argent.

— Mais enfin, poursuivit la comtesse, comment vit-il?

— En homme qui tient à se garder le haut du pavé et qui le balaie le plus souvent possible, par des exécutions faites au nom de la morale publique.

— Connaissez-vous sa femme ?

— Non. Vous savez que je ne fréquente pas les

femmes de ce monde-là. Je sais d'ailleurs que ce

n'est pas une charmeuse. Aussi cela excuse-t-il son mari de vivre avec les autres en galant homme. C'est pourquoi je vous priais de repousser ses demandes de présentation chez vous. Mme de Prekowska regarda son mari, marcha droit à lui, et lui demanda résolument :

— Est-ce que vous me soupçonnez ?

— De coquetterie, tout au plus, répliqua le comte en l'entourant d'un geste caressant. Je ne suis pas à l'abri des commérages, ma chère enfant, bien que jusqu'à ce jour on me les ait épargnés. Jai vu que vous aimiez à plaire, et je vous en sais gré quand ces prévenances s'adressent à ceux de notre caste que leur éducation empêche de confondre une grande dame avec une cocodette. Pardonnez-moi ce mouvement concernant la personne de ce rustre. . . Oh ! je reconnais que vous vous en amusez seulement, qu'il vous sert de singe sur un perchoir... mon Dieu, ces fan-

taisies-là sont dans la nature, mais, je vous en prie, ne transportez pas ce perchoir dans votre chambre à coucher, continua le comte de Prekowski en époussetant du revers de son gant un grain de poussière sur sa jaquette Et, sur ce, je vous laisse, Béatrix. Vous alliez sortir?

— Oui, à ce soir, André.

— Non, à tout de suite.

Et il l'enveloppa une seconde fois de ce geste, impérieux et câlin qui avait fasciné la capricieuse italienne, en lui montrant dans le comte quelque chose de plus que dans les maris ordinaires.

Elle lui tendit là main , et il la quitta souriant.

Un instant elle s'interrogea pour savoir où elle en était. Elle ne se l'avouait qu'imparfaitement, mais elle était bien aise de cet instinct supérieur qui avait poussé M. de Prekowska à la prier de ne pas recevoir Andelmar. Celui-là n'était pas un gobeur; il défendait son bien ; il savait flairer le

danger, alors que tant d'autres vont au-devant, et sont les premiers à tendre la main aux galants de Madame, et à s'afficher avec eux. Et, d'un trait, elle revoyait les premières anne'es de son mariage avec le comte, ses façons parfaites, ses complaisances illimitées ; la grandeur avec laquelle il savait effacer ceux qui s'avisaient de vouloir flirter près d'elle. Quand un intime lui adressait un bouquet de dix louis, elle en avait déjà un le matin, de son mari, qui en valait cinquante, et faisait pâlir les modestes envois des oseurs. Il fallait être un Rothschild pour lutter contre ce grand seigneur. Comment espérer dépasser en galanterie un homme qui, dans le moindre cadeau offert à sa femme, dépassait vingt fois le prix que l'amant le plus effréné aurait pu mettre dans la plus ruineuse fantaisie ? Et la comtesse souriait. Non, c'était un caprice de sa chair en révolte. Il n'était pas possible qu'elle en aimât un autre. Et cependant, elle avait juré, à cet autre, d'être à lui, so-

lennellement, et sa dévotion superstitieuse lui laissait entrevoir de terribles expiations pour oser forfaire à un serment, si téméraire qu'il fût. Sa mémoire lui rappelait d'implacables malheurs s' amoncelant sur la tête de celles qui avaient prétendu violer leurs vœux, et se reprendre — une véritable italienne se donne quand elle l'a promis et les prêtres n'ont pas de remontrances pour celles qui se refusent à enfreindre une promesse d'amour.

^/^ ^^ L était environ une heure du matin. Les ^^^ persiennes d'un vaste salon de la rue Drouot étaient hermétiquement fermées. Cinq personnes, les unes attablées, les autres assises ou plutôt vautrées sur un canapé, écoutaient avec une déférence secrètement dissimulée un récit fait par un homme de très grand air, dont les façons sentaient leur grand seigneur d'une lieue.

— Je vous le répète. Messieurs, on se se;it petit à côté de cette comédienne sublime qui défie la mort par la vitalité de son génie. Mais, qu'avez-

76 MONSIEUR MYSIERK

VOUS donc Mystère ? Cette fois vous n'avez pas volé votre nom, vous voici plus ténébreux que les brouillards de mon pays.

— C'est vrai, observa une petite brune qui soupirait en attendant l'instant de placer un mot, tu t'es dévoyé depuis quelques jours.

— Pourquoi ?

— Tu aimes une femme du monde ?

— Non, j'aime la femme de tous les mondes.

— C'est moins absorbant. Voyons, mon petit M3'^stère, avoue-nous le nom de ta passion nouvelle. Porte-t-elle un gainsborought avec plume brisée, comme une femme incomprise ? une toque à l'écossaise ? un chapeau Devonshire ? à l'église, lit-elle dans son livre de messe ?

— Non, elle n'aime pas les sentiers battus, les chemins tout tracés.

— Alors, elle médite ?... c'est donc une fantaisiste. Et, si c'est une fantaisiste... on ne fait pas deux fois la même chose avec elle ?

— Cest possible! quoique, à vous dire vrai, c''est pourtant toujours la même chose.

— Che fois cela t'ici, fit le baron, il aime une fiquire piplique.

— Vous ne voyez absolument rien ; elle a des airs de madone, mais pas bibliques du tout; aussi, Je voudrais proposer une bonne affaire à madame Leriche.

— Une bonne affaire, M. Mystère? Merci, Je n'en fais plus, c'est trop dangereux ; à moins que Monsieur le baron ne la subventionne.

— Allons, baron, décidez-vous. Il ne s'agit pas de fonder autre chose qu'une nouvelle œuvre de l'hospitalité de nuit avec de nouvelles adhérentes.

— Mais, Monseigneur, il me semple que Mj'^stère est blus à même gue moi ..

— Non, interrompit Mystère, vous avez des relations intimes avec l'ambassadeur du Caucase, qui craindrait de vous désobliger, et, par cela même de ne pouvoir couvrir son prochain emprunt,

si VOUS faisiez mine de vous fâcher ! Tandis qu'il ne se gênerait guère pour demander ma destitution .

— Ce brave Mj^stère, dit le prince en riant, il ne se fait illusion sur lui-même, que lorsqu'il est avec les femmes.

— Eh bien, baron, vous consentirez n'est-ce pas, si j'amène ma princesse du Caucase ici, à fermer la bouche à l'ambassadeur ?

. — Tiable !

Et le baron devint soucieux, pendant que le prince d'Er}^ fronçait imperceptiblement le sourcil. On peut se lancer dans l'envolée d'une aventure, mais de là, à tendre un piège à une femme du monde qui n'en a pas besoin pour perdre et reperdre un corset dont les premiers œillets sont déjà délacés, il 3' a un abîme.

Sur ces entrefaites arriva l'excellent Bish-obcène.

— Voyons, mes excellents bons, vous paraissez soucieux ; c'est parce que je n'étais pas là ?

— Non, fit le prince d'Eryn, c'est parce que Mystère a du vague à Tâme, il veut être aime' d'une femme du monde.

— Moi, c"'est différent, déclara Bish, je rêve d'être aimé pour moi-même.

Tous quatre éclatèrent de rire, excepté Mj^stère.

— Mon prince, reprit-il, pour en revenir à moi, n'avez-vous pas déclaré qu'il était cruel d'entrer et de sortir du lit, . . sans amour ?

— Oh !... observa le baron inquiet, il toit êdre blus malate gue che ne l'aurais gru.

Bish considéra Mystère avec compassion.

— Il faut soigner ça, mon pauvre ami !

Mme Leriche avala son Champagne, et se pencha vers le prince :

— Eh bien, Monseigneur, je me charge de le guérir... Si je pouvais seulement connaître celle dont il s'est engoué.

— Hum! répliqua un peu étourdiment le prince, peut être en allant au bois, de huit à onze, décou-

8o MONSIEUR MYSTERE

vrirez-vous quelqu'un dans la région des personnalités exotiques. Je vous en ai assez dit.

— Je connais à peu près les maisons fréquente'es par Mystère, et je puis vous assurer, Monseigneur, que ce n'est pas dans une de celles-là qu'il a trouvé une cruelle.

— Non, c'est dans quelque famille où il n'est pas reçu; et cependant, ici en France, le cant est moins pratiqué que chez nous.

— Bish !.. où est Bish ? crièrent trois ou quatre voix de femmes qui envahirent le salon et se jetèrent sur les nobles visiteurs avec des enlacements bruyants.

— Voyons, mon petit Bish. qu'est-ce que tu as perpétré depuis trois jours ?

— J'étais. . . en lecture. Et toi ?

— Moi, avec un Indien. . . retour de Baltimore qui brisait la vaisselle, faisait voler les glaces en éclats, fracassait les portes, et payait le dommage des tonnes d'or.

MONSIEUR MYSTERE 8i

— C'est singulier, observa mentalement le prince d'Eryn, cette voix-là n'est pas celle d'une rouleuse. Je l'ai entendue ailleurs qu'ici.

Et il observa attentivement la nouvelle venue.

— Eh bien ! s'écria Mystère qui commençait à être furieux de ne rien voir arriver pour lui, et nos plats du jour?... Tu disais donc, mon petit chat ?...

— Que j'étais avec un indigène qui mettait à chaque jnstant ma vie en question, me menaçait de son poignard, rugissait, s'enrouait, enfin faisait glisser sur ma peau des frissons pour de vrai.

— Pardieu ! s'il ne faut que te marcher sur le corps pour le remplacer ?

— Mais qui peut-elle être? songeait toujours le prince d'Eryn ; elle a beau déguiser sa voix, ses allures sont empruntées, ses cheveux teints et le reste déguisé. Cette femme doit avoir un mari sérieux, ou une situation non moins se'rieuse.

— Ainsi, vous nous renvoyez ? insista la jeune

femme qui s'était d'abord attachée à Bish-ob-cène. Vous nous renvoyez, et pour. ..

— Dame ! répartit brutalement Mystère, c'est la première fois que Je te vois ; j'ignore ce que tu vaux.

— Et toi, gros Georges ? demanda-t-elle non sans effort.

Le prince se sentit interloqué. Il y avait comme de la détresse dans cet appel que lui lançait une fille. Elle lui avait dit : « toi » avec un tremblement impossible à dissimuler. Malgré l'art profond avec lequel elle essayait d'arrêter sa phrase, il de'couvrait une personnalité factice dans celle qui s'imposait à lui, une personnalité qui s'efforçait d'en recouvrir une autre.

— Qu'est-ce que vous exigez? interrogea-t-il, en se penchant sur cette singulière femme.

— De l'or dans mon vin .

— Et c'est tout ?

Elle regarda le noble et fier visage du prince

d'Eryn, et une espèce d'effarement se trahit en elle devant cette attitude qui mettait une fleur d'atticisme jusque dans les actions les moins faites pour être publiées.

C'était l'espèce d'incertitude qu'elle témoignait qui relevait ce que l'aventure avait de trivial. Sans son inquiétude d'accent et la demi-obscurite' qui planait autour de sa personne, son offre eût ressemblé à celle d'une notairesse. Il n'y avait qu'une grande dame, ou une drôlesse, pour se montrer aussi osée sans être vulgaire.

— Et c'est tout ? interrogea encore d'Eryn en se rapprochant d'elle. .. Vous ne réclamez rien de plus de moi...

Elle oublia de voiler son regard, pour fixer l'œil doux et impérieux qui s'attachait à elle, suppliant et commandant à la fois.

Mme Leriche les vit alors se lever l'un et l'autre, et se diriger vers une lourde portière qui s'abaissa derrière eux.

— Pour plusieurs de nospensionnaires, observat-elle aux trois autres personnages demeurés seuls et qui s'étaient écartés par respect pour leur noble compagnon, le mensonge est la plus riche doublure de Tamour. Elle a voulu affecter d'être une tille, on a vu de suite qu^elle ne Tétait pas.

— Voyons^ qui est-ce: demanda Mystère. Tu nous en a déjà fait voir une forte en nous servant Lœtitia au vieux Tellière et à moi, comme une duchesse du faubourg.

— Eh bien! celle-là n'est pas Lœtitia, mais ça pourrait bien venir de Tavenue Friedland.

— Allons donc! Au fait, je peux le savoir.

— Ah ! monsieur Mystère, vous m'avez cependant juré qu'ici vous n'useriez d'aucune pression sur... mon établissement ?

— A la condition qu'on ne me cacherait rien.

— Croyez-moi, si vous voulez, j'ignore son nom véritable. Je sais qu'elle s'est présentée sachant le rencontrer; )'ai été payée pour cela, mais

MONSIEUR MYSTERE 8b

je ne me suis pas occupée du reste. Et, qui sait? li l a peut-être quelque menée diplomatique dans la présence de cette étrangère et dans ses tentatives par devers le prince d'Eryn.

— Raison de plus pour que je n'ignore rien, alors, interrompit Mystère, furieux de voir une femme du monde lui échapper. Je suis responsable de ce qui arrivera à un hôte illustre de la France.

— Impossible de brouter l'herbe tendre ce soir? insista Bish.

Le baron s'était endormi.

— Monseigneur, fit Mystère un peu dépité en allant se poster derrière la draperie de velours , Monseigneur pendant votre séjour à Paris, j'ai mission de veiller sur votre personne.

Aucune réponse n'accueillit ces paroles.

Un peu vexé, Mystère se demanda s'il n'allait pas soulever la portière lorsque le rideau s'écarta de lui-même et une tillette de quaturzc à quinze

ans faillit le renverser en sautant dans le salon. Aux exclamations des trois hommes, elle les regarda étonnée.

— Il nY a donc personne dans cette pièce ? s'écria enfin Mystère, qui n'en revenait pas, et jetait des coups d^oeil défiants vers Mme Leriche.

— Non, repartit l'enfant, il n'y avait qu'un grand beau garçon qui m'a embrassée et a disparu avec une dame qui n'est pas de la maison; je les ai vus descendre par un petit escalier, et je me suis décidée à écouter ce que vous disiez. Quand j'ai entendu que vous appeliez : « Monseigneur » à travers le rideau, j'ai ri toute seule, et je me suis montrée. Voilà.

Et, convoitant d'un regard les restes du souper, elle s'empara d'une cuisse de perdreau et y mordit à pleines dents.

— Madame Leriche, déclara Mystère d'un ton sec, je vous donne jusqu'à demain pour m'instruirede ce qui s'est passé ce soir.

— Rien qui doive mettre la Sainte-Hermandad sur pied, répliqua, en rentrant dans le salon, le prince d'Eryn. J'avais cru reconnaître la personne avec laquelle je me suis absenté, pour une femme du monde. Je me trompais, c'était une fille. Ne vous tourmentez pas davantage de cet incident, Messieurs, que je ne m'en occupe moi-même. Madame Leriche, refaites-nous servir.

Il était évident que le prince voulait garder pour lui seul les révélations qu'il avait reçues de Tinconnue. Mystère comprit qu'il ne parlerait pas. On se contenta de secouer le baron qui se réveilla juste à point pour s'aseoir à table la conscience nette. Quant à Bish, il poursuivait plus que jamais en mangeant le rêve fallacieux d'être aimé pour lui-même.

^Ï^M '^iBiiiEUX, oui, certes, il l'était, et avec la S^^^ conviction très sincère d'un mérite que ses intimes plaçaient aussi haut que leurs désirs. Mais, s'il parlait clairement, s'il savait ce qu'il voulait dire, on ne pouvait se dissimuler qu'il lui aurait fallu d'autres arguments que ceux que l'on exige d'ordinaire d'un homme en place pour maintenir ses partisans. Aussi, devenait-il soucieux en s'apercevant qu'il avait entaché sa personne d'impopularité, le plus grave reproche contre lequel on ne puisse regimber. Il s^était bien un peu rejeté sur les dîners, songeant que si les meilleures séances

de la Chambre sont celles auxquelles on n'assiste pas, il n'en était pas de même des convocations culinaires; mais cela n'avait pas pris. Il en était quitte pour jouer la modestie, en priant les journaux de ne pas rendre compte de ses discours. On savait cependant qu'il faisait quand mênie de l'intrigue gouvernementale parla galanterie, puisque, maigre' tout, il était un des fervents de la vieille Cramponnia.

C'était une façon comme une autre de se rendre compte d'où venait le vent, et c'était aussi par ce moyen qu'il rassurait les clients de sa fortune diplomatique, si Ton peut appeler diplomatie les fonctions qui consistent à tenir dans une seule main les ficelles policières, qui lui livraient les secrets privés de chaque famille.

Ce chantage avant la lettre, Andelmar allait le tenter. Il pressentit qu'il ne resterait pas longtemps en faveur, et s'arrangea pour se mettre rapidement au courant de ce qui concernait chaque

personnalité un peu en vue dans le monde parisien. Il s^efForça de parcourir les dossiers parisiens, de chercher dans la vie de chacun le point vulnérable.

S'agissait il d'un homme classé? Il remontait dans son passé, épluchant ses moindres actes. Pour un commerçant ? il s'enquérait de ses relations, afin de lui couper plus facilement Therbe sous le pied dans le cas oii il viendrait à se porter à la députation. A une femme du monde ? il demandait compte de ses sorties , de ses visites, de l'heure de ses rentrées à l'hôtel. A une femme d'employé ? ses moyens pour se procurer les toilettes que les appointements de son mari rendaient impossibles. Aussi, les registres de Mme Leriche lui aidaient-ils à compulser les secrets de nombreuses existences. C'étaient les livres en partie double de la préfecture.

Le lendemain du jour où le prince d'Eryn les avait quittés un quart d'heure, pour reparaître

seul, ensuite, Andelmar avait questionné la maîtresse de l'e'tablissement :

— Voyons, tu connais cette femme ?

— Moi, M. Mystère ! c'est la première fois. . . que... je lis dans les yeux du prince le désir d'un secret aussi absolu.

— Quelle que soit la somme qu'il t'ait donnée pour le tenir, je t'en offre le double si tu me dévoiles la vérité. .. Et, si tu refuses, ma fille, tu sais ce qui t'attendra...

— Faites de moi ce qu'il vous plaira. Je suppose que c'est une envoyée de Mme Rougé ou de Mme Ardant pour mieux parvenir à fixer les vœux incertains de ce brillant gentleman du nord ; mais, je ne peux que soupçonner, je n'ai aucune certitude.

— Tu as cependant des inductions, des détails, quelque chose concernant celte femme ?

— Tout cequej'ai appris, c'est qu'on a cru la voir hier traversant le passage Jouffroy, et ses regards

annonçaient clairement qu'elle attendait quelqu'un.

— Dans le passage Joufïroy ? Je vais poster des agents, et, ce soir, je saurai tout.

Et il sortit, décidé à employer les moyens extrêmes pour cette capture, persuadé qu'en faisant pincer l'inconnue au passage, il allait surprendre le secret intime d'une existence royale.

— Et pourtant, songeait-il, si elle voulait accepter un rendez-vous... ce serait préférable. Je pénétrerais avec moins de peine ce qu'on cache derrière ces entrevues.

Il se ravisa, et courut une seconde fois rue Drouot.

— Ecoute-moi, dit-il à Mme Leriche; tu peux sans difficulté aucune remettre ce billet à la personne aimée du prince? Tu n'as pas juré de ne lui faire parvenir aucune lettre ?

— Oh ! ça, c'est facile. Elle l'aura dès qu'elle se présentera. Je suis presque sûre qu'elle viendra aujourd'hui.

MONSIEUR MYSTERE gB

— Dans ce cas, fais-moi aussitôt apporter sa réponse.

Et, cette fois, il partit sérieusement, et regagna le boulevard du Palais.

Malgré lui, il se plongeait de'jà dans la demipossession que donne Tivresse de la victoire, persuade' que la jeune femme en question n'aurait rien à lui refuser. Le monde pouvait ignorer qu'il y eut une Mme X... quelconque, faisant de temps à autre des apparitions chez Mme Leriche, et lui rapportant moitié des sommes qu'elle recevait en échange des privautés galantes qu'elle accordait à un illustre personnage ; mais lui, Mystère, ne se résignerait jamais à ne pas être informé de ce qu'elle venait faire et était aiguillonné du désir de prélever lui aussi, une dîme, en nature, sur les plaisirs de cette altesse royale. Aussi ne remarquait-il pas que l'heure s'écoulait, qu'il attendait toujours, et qu'aucune réponse ne lui parvenait. Au bout d'une demi-heure, n'y tenant plus, il ap-

procha de ses lèvres un tuyau acoustique ; deux secondes après on lui transmettait la réponse que ses ordres étaient compris.

Il était environ huit heures du soir. Comme Andelmar sortait de son cabinet, un domestique lui remit un petit billet au parfum duquel il pressentit la main de Mme Leriche. Le billet était d'elle en effet. Il rouvrit avec un battement de cœur inexprimable ; et ne lut que ces mots :

» Je n*'ai pu décider la personne en question à « se rendre à vos justes désirs. C'est à vous, après '< enquête et délibérations secrètes sur les motifs « qui ont pu pousser les intermédiaires qui m'ont or envoyé cette lemme, à découvrir le bat qu'ils « poursuivent, à apprécier s''il s'agit d'une person- « nalité turbulente dont vous deviez vous assurer, « ou si, au contraire, il n'yalà qu'une intrigue dont « les visées galantes ont une tendance à s'assurer « le cœur et l'esprit du jeune prince dont on con- « voite l'entière possession ».

— Parbleu ! pensa Andelmar, plus de doute, MmeLeriche a pose' le doigt dessus; c'est Cramponnia qui s'épuise en efforts pour attirer chez elle le prince d'Eryn, espérant ainsi raviver sa popularité' en train de crouler.

Echauffe' par cette pensée, il remonta chez lui où on l'attendait, re'pondit assez distraitement, au dîner, aux questions que lui adressait sa femme, et se leva de table au dessert pour courir s'habiller.

Il avait à peine commencé qu'on frappa deux coups qui le firent sursauter.

— Qu'y a-t-il donc? interrogea- t-il, sans se retourner.

Son secre'taire, M. de Salmont, entra tout essouflé.

— Il se passe de vilaines choses, monsieur le préfet. Je m'empresse de venir vous en avertir. Les agents ont fait une boulette.

— Hein ! que dites-vous ? s'exclama Andelmar en pâlissant.

(j6 MONSIEUR MYSTERE

— Ils ont arrêté une femme du monde et l'ont flanquée à Saint-Lazare.

— Rassurez-vous, ils ont agi par mon ordre. Ce n'est pas une femme du monde. .. Je crois savoir qui elle est.

— Pourtant, elle invoque des noms sérieux.

— Bah ! dans ces moments-là on invoquerait juvsqu'aux trépassés. Mais so^^ez certain, mon cher de Salmont, que j'ai sur cette... femme des détails précis qui calmeront votre conscience ; elle n'est pas du monde.

— Je vous jure, monsieur, que ses manières, son langage, sa douleur même sont cependant des preuves... que vous pourrez constater par vous-même.

— Son nom? demanda fiévreusement Andel-

mar.

— Elle a déclaré s^appeler Louise Esdcn.

— Ce n'est point le véritable.

— En tout eus, c'est celui sous lequel elle a été

reconnue par des te'moins sérieux. Je crains, je le répète, que nos homnies n'aient fait fausse route.

— Nous verrons. Je veux l'interroger moimôme, qu'on l'amène à mon cabinet. Vous avez toujours eu un faible pour ces créatures-là, mon pauvre de Salmont.

Le secrétaire réprima un sourire à grand'peine. Il allait ajouter quelques mots, mais en observant Andclmar, gourmé, rageur, il crut préférable de se retirer. Que lui importait, après tout une victime de plus ou de moins ?

Un quart d'heure après, Mme Esden, faisait son apparition, entre deux agents, dans le cabinet de celui qui tenait entre ses mains les destine'es des meilleures familles.

En levant les yeux sur elle, Andelmar étoufta un cri de surprise : Ce n'était pas la personne qu'il avait vue l'avant-veille chez Mme Leriche, rue Drouot.

La fatalité s'en mêlait.

gS MONSIEUR MYSTERE

— Retirez-vous, dit durement celui que nous appellerons encore M. Mystère, aux deux mouchards de service.

Et quand il se trouva seul avec la jeune femme qu'il avait fait arrêter :

— Madame, com.mença-t-il, il y a un moj^en de tout concilier. Vous n'êtes pas celle que j'attendais, que j'espérais ; il y a eu erreur; c'est vous que l'on a prise, c'est une autre que mes ordres concernaient; mais, ajouta-t-il galamment, je ne saurais en vouloir à mes agents.

Et comme elle se taisait, épouvantée :

— Ils m'ont amené mieux que je n'espérais.

— Ne vous révoltez pas. On peut adresser ce compliment à une aussi jolie personne que vous sans qu'elle le regarde comme une injure.

— Enfin que me veut-on ? qu'exige-t-on ? pourquoi m'arrêter ?

— Votre arrestation est une méprise, je veux

MONSIEUR MYSTERE (,q

bien le croire ; quoique, à vrai dire, on ne traverse pas impunément le passage Jouffroy à sept heures et demie du soir, sans que ce soit pour une cause. . . que je qualifierai d'assez galante.

— Mais, monsieur, c'est le chemin que j'ai l'habitude de suivre.

— Soit, madame ; mais ce chemin n'a pas été suivi par vous sans intention ?

Et il se rapprochait de Mme Esden, qui, émue, défaillante, allait presque tom.ber à la renverse.

— Voyons, il dépend de vous que cette affaire se termine aussi secrètement que possible. Ces deux hommes ne sont pas de votre monde, ils ne vous connaissent pas, et ne vous connaîtront jamais... Un seul mérite votre colère et vous supplie de lui accorder sa grâce. . . est-ce que vous serez inexorable ?

— Monsieur, je ne comprends pas, je ne veux pas comprendre; si je ne suis coupable de rien, pourquoi m'a-t-on arrêtée ? et si je le suis, que

signifient ces paroles? Faites-moi mettre en liberté puisqu'il y a eu erreur de personne.

— Je vous le répète, madame, on ne hiche pas ainsi une aussi jolie proie. Consentez à ce que je vous demande, et cette porte va s'ouvrir, et l'on fera silence sur cette aventure insignifiante. *

Cette fois, il n'y avait pas moyen d'esquiver une réponse. Mme Esden le comprit, et son parti ne fut pas long à prendre.

— Et c'est vous, s'écria-t-elle, vous, Tun des magistrats d'une grande nation comme la France, qui osez me proposer ma libération an prix d'une infamie ! Non, ce n'est pas possible, vous voulez m'éprouver, savoir à qui vous avez affaire, et si je suis vraiment une fille comme vos agents l'ont prétendu .

Mais, plus elle te'moignait de frayeur, plus il s'achariïait à sa convoitise. L'ide'e qu'une femme pouvait ne pas être fiattée d'exciter son caprice l'humiliait profondément.

MONSIEUR MYSTERl-:

— C'est pour la forme que vous vous défendez, n'est-ce pas ? Je suis sûr que tout à l'heure vous allez être gentille. Il ne faut pas m'en vouloir si j'ai e'té brutal ; on ne me connaît pas, allez, je suis bon enfant. . . Comme vous attachez de Timportance à une si petite chose ! Il y a tant de femmes qui accordent cela en riant... Voyons, cédez-moi...

'>"' venez par ici...

— Jamais !

— Oh! oh! ce n'est pas votrederniermot.il n'est pas possible que vous préfériez la promiscuité honteuse des prostituées de Saint-Lazare aux caresses d'un galant homme que votre vue a subitement fasciné. L'aventure est loin d'être banale, convenez-en ! Vous vous promenez de nuit — car il était nuit — dans un passage ; un homme vous fait enlever, c'est moi. Il s'arrange afin qu'on vous amène chez lui, vous adresse une déclaration qui n'a rien d"injurieux... Il insi.ste pour obtenir un quart d'heure de votre vie que vous lui disputez

avec acharnement; car, enfin, en quoi cela vous blesse-t-il ? vous ne me reverrez jamais... Je n'aurai été qu'un passant auquel vous aurez dit deux mots, voilà tout. Avouez que vous avez tort?

La malheureuse femme eut un geste désespéré.

— Ah! murmura-t-elle, voilà donc à quoi doivent se résoudre, à Paris, les femmes qui n'ont ni protection, ni amis ! C'est bien vrai, on ne m'avait pas trompée ! Et j'ai voulu y venir. O mon Dieu ! mon Dieu !

Et elle se tordait les mains et ses larmes s'échappèrent à flots.

— Dieu ! que c'est laid une femme qui pleure, grommela Andelmar. Ma foi, puisqu'elle ne veut pas, qu'elle aille au diable. — Je vais donner l'ordre d'exammer votre affaire, répliqua-t-il en reprenant son ton officiel. Au bout du compte, moi, je ne sais pas à qui je parle. Vous êtes étrangère... vous arrivez de Bruxelles, n'est-ce pas ? Il importe d'établir une enquête. Lorsqu'elle sera terminée... en

MONSIEUR MYSTERE io3

votre faveur, je n'en doute pas, vous serez libre. Adieu, madame, je ne vous importunerai pas davantage !

Et, saluant Mme Esden stupéfaite, anéantie de son horrible aventure, Andelmar sortit de son cabinet et retourna à son appartement.

— Eh bien? interrogea de Salmont en Tapercevant qui rentrait chez lui, qu'avez- vous résolu ?

— Eh bien, mon cher, commencez de minutieuses informations. Il s'agit d'une étrangère. Qui peut répondre de ses accointances? Nous avons ici des têtes couronnées, des princes héréditaires qui viennent demander Thospitalité à la République; pas de demi-mesures, notre responsabilité' est engagée.

— Alors il faut reconduire cette dame à... ?

— Naturellement. A moins que vous ne préfériez la coucher chez vous.

Lorsqu'il fut seul, il se regarda dans la glace et se trouva un petit accent canaille et futé.

i04^ MONSIEUR MYSTÈRE

Au moment où il portait la main à sa cravate pour en relever le nœud, sa femme entra.

— C'est vous, chère amie ! un peu de patience, je suis à vos ordres. Nous allons à l'Opéra, n'estce pas ?

— Oui, et nous sommes en retard.

— Que non !

— Que si ! J'aime à arriver pour l'ouverture. Tu sais que je suis une bourgeoise.

— Ne me tutoyez donc pas ici, ma chère !

— Je ne puis faire autrement. Nous ne sommes pas des gens à la hauteur de ceux que tu fréquentes; nous ne le serons jamais. Mes parents sont des manufacturiers, pas autre chose. Ainsi...

— Ne le criez pas si fort ! on le devine, parbleu, à vos manières.

— Je n'ai donc pas besoin de prendre un autre ton. Quant à tes façons, je les exècre.

— Merci! Mais il faut pourtant que je vous demande quelque chose.

MONSIEUR MYSTERE io5

Tout en parlant ils descendaient. Un valet de pied ouvrit la portière du coupe, qui partit dans la direction de la rue Auber.

— Je voulais vous parler de la marquise d'Outreval, fit Andelmar qui ne perdait pas le fil de ses pensées.

— Eh bien ?

— Eh bien, soyez aussi aimable pour elle que vous le pourrez. Je la conduirai ce soir dans votre loge.

— Je cro3'ais que tu... que vous ne fréquentiez que les ultras du parti démocratique.

— Il était nécessaire, pour commencer, que je jouasse au révolutionnaire; mais, maintenant que je suis arrive', ce serait par trop bête d'éloigner de moi les gens comme il faut.

— La marquise d'Outreval repre'sente donc ce monde-là ?

— Elle représente le monde... chic. Je n\ii pas

io6 MONSIEUR MYSTERE

dit le monde du faubourg. Il nous faut encore du temps pour y mettre le pied.

La voiture s'arrêta. Andelmar monta derrière sa femme et lui offrit le bras sous le péristyle.

Il était au supplice dans la crainte qu'elle ne trahit son infériorité par quelque sottise. Lorsqu'ils furent installés dans la loge officielle, il respira.

L'ouverture était jouée,- ce qui lui retirait le poids d'arriver ridiculement tôt.

Hanté par l'idée dominante de représenter dans le monde, Andelmar avait cru y entrer par effraction en brisant les vitres. Il craignait maintenant de s'être trompé, en voyant quels regards de mépris flagellaient sa personne.

Ordinairement on accourait le saluer; mais, ce soir-là, personne ne heurta à la porte de la loge.

Il se décida à aller faire un tour au foyer et ne recueillit que de froids saints. Il s'estima heureux de pouvoir serrer la main du marquis d'Outreval qui le cherchait pour lui emprunter cinquante louis.

— Eh! eh! mon gaillard, nous fc^isons parler de nous, à ce qu^il paraît ?

— Bien malgré moi, je vous assure. Je ne de- ^' mande qu'à prouver mon zèle.

— Un peu trop, comme dit Mme Ardant, qui prétend que vous avez agi d'une façon impolitique.

— Mme Ardant I... qu'est-ce qu'elle y entend?

— Dis pas non ; mais, vous savez... elle a tout**' de même l'oreille des élus. Et puis, dans quelque temps, vous allez voir ; il soufflera un vent légitimiste qui ne vous vaudra rien.

— Bah ! vous aussi, d'Outreval, vous prétendez que ce sera pour la semaine prochaine la rentrée du comte de Ghambord? Du reste, qu'est-ce que ça me fait ? Je suis conservateur, moi, autant qu'un autre.

— Vous ? ah ! très drôle ! vous êtes cependant le seul, mon cher, qui seriez inexcusable de l'être.

Et, d'Outreval le saluant delà main, s'empressa d'aller raconter, en le parodiant, ce qu'Andelma

MONSIl::UR MYSTERE

venait de lui souffler. Pendant ce temps, le préfet se donnait un mal affreux pour attraper le suprême du chic : Tair « ennuyé »; mais ses yeux, qui parfois lançaient des éclairs lorsque certaines horizontales le frôlaient, trahissaient, en dépit de ses efforts, rimpétuosité de sa nature bouleversée.

— Quelle fichue ide'e ils ont eue, de me charger de ça i songeait-il.

Soudain sa physionomie s"éclaira ; la comtesse Lupanolf s'avançait au bras d'un rastaquouère quelconque.

— Venez vite, cherl j'ai à vous parler.

— A vos ordres, comtesse.

— Répondez-moi bien vite si vous pensez que les fonds remontent, car votre « coup » de l'autre jour nie coûte dix mille francs.

— Allonsdonc ! la bourse n'a pas baissé ce jour-là.

— Non, mais j'avais parié que vous n'iriez pas vous-même chez les bons pères... et vous y êtes aile. J'ai été nettoyée.

— Jeferai la hausse demain, ça réparera vospertes.

— C'est pas gentil de lâcher ses amies comme ça 1 fit une voix traînante. Voilà huit jours que nous guerroyons pour vous.

Et la marquise d'Outreval se montra, escortée d'un petit Jeune homme qui lisait des vers chez Mme Ardant. A sa vue, la comtesse Lupanoff s'esquiva.

— Vous n'êtes pas venu vendredi dernier ? Il est vrai qu'on s'est ennuyé ferme. C'est un peu à cause de vous... c'est vrai, ça été navrant, navrant, d'apprendre voire attitude pendant l'expulsion... mettre des gants gris-perle. .. les mêmes que ceux que vous portiez la veille à onze heures chez Cramponnia! Si bien que tout le monde a su que c'e'tait en sortant de chez elle que vous aviez fait cette belle exQCution-là .. 11 n'y a plus moyen de vous voir maintenant, vous êtes compromettant.

Et, se rapprochant de lui, et à voix basse, en appuyant sa petite main sur son bras :

— Non, sérieusement, vous avez commis une bêtise .

— Tout à Theure vous me reprochiez de vous « lâcher » — pardon, je répète textuellement; il me semble que c'est vous qui abandonnez les amis.

— Mais non ! mais non ! seulement ce soir, j'ai... mon mari.

— Tant mieux! vous pourrez accepter une place dans la loge de Mme Andelmar.

— Votre femme?... Ah I oui, c'est vrai. Je Tai à peine entrevue à son dernier bal.

— Elle désire vivement...

— Me connaître, c"*est entendu. Je vous épargne le reste de la phrase. Pas la peine de dire des banalités entre nous. — Est-ce que ça vous rendrait vraiment service que j'y aille ?

— Où ça?

■ — Dans votre loge ?

— J'en serais très flatte'*

— J'irai, alors. Laissez-moi le temps de « pincer » le bras de M. d'Outreval.

Andelmar salua, rentra dans sa loge, où il s'empressa de lorgner la salle. Tout à coup le sang reflua violemment à son cœur: il venait d'apercevoir la comtesse de Prékowska souriante, calme, très en beauté. Elle était entrée au commencement du second acte.

Derrière elle on vit se dessiner quelques instants après la haute et fîère stature du prince d'Eryn, — celui qui faisait rêver toutes les femmes, et soupirer la plus honnête.

Il avait abordé Mme de Prékowska avec cette

lisance mesurée, noble, qui lui vaut tant d'imita-

eurs impuissants et stériles. Et elle l'avait ac-

ueilli avec ses tranquilles façons de grande

ame.

— Voulez- vous causer, comtesse ?

— Ça dépend. Etes-vous en verve, monseigneur ?

— Je crois que oui.

— Du reste, je ne vous connais encore que par la renommée qui s'est faite autour de vous.

— Je vous assure que vous perdez en ne me connaissant pas davantage. Qui regardez-vous là?... M. Mystère ?

— Est-ce M. Andelmar que votre Altesse me désigne ainsi?

— Mais, oui.

— J'ignorais qu'on l'appelât Mystère. Oiî donc lui a-t-on donné ce... pseudonjf-me ?

— Dans un endroit... fit le prince un peu embarrassé, où... je le rencontre quelquefois.

— Comment ! votre Altesse le fréquente ?

— Je fréquente un peu... tout le monde, et par conséquent Andelmar comme un autre. Estce que cela vous surprend, madame ?

— Oui, monseigneur ! . . . parce que...

— Parce que vous ne le trouvez pas d'assez bonne maison pour Tadmettre chez vous? LouisXI V a mangé du bout des dents avec Molière ; moi je

MONSIEUR MYSTERE Ii3

soupe de bon appétit avec vos fonctionnaires .

— Votre Altesse peut fréquenter qui elle veut sans inconvénient; tandis que moi je ne puis être saluée par un certain genre de personnes sans danger.

— Vous me glacez, comtesse. Est-il vrai que vous soyez aussi rigide ?

Et le prince Tenveloppa d'un regard plein de bonhomie qui prouvait qu'il n'e'tait pas absolu- ' ment convaincu par ces hautaines protestations.

— Je croyais que le cant n'existait qu'au delà de la Manche, et que les femmes bonnes et gracieuses comme vous s'en moquaient volontiers.

— En vérité', monseigneur, vous plaidez la cause de ce monsieur avec une chaleur...

— Ce n'est pas la sienne, c'est celle de tous. Les hommes jeunes, intelligents, qui s'efforcent de parvenir, ont besoin que les salons de la bonne compagnie ne se referment pas sur eux systématiquement.

— Votre désir, si désir il y a, serait un ordre, mon prince, et j'y obéirais. ..

— Non pas ! je n^'ai rien à ordonner ici. Cest un avis que j'exprime. Tiens, la marquise d'Outrevai est entrée chez les Andelmar.... Vieille noblesse, mais un peu déchue.... Vous voyez bien, comtesse, que vous êtes la seule à vous montrer si se'vère .

— M. d'Outrevai perd souvent au jeu... et..

— Bon, je comprends ; inutile d'insister.

— Alors, monseigneur, vous qui vous mêlez en spectateur aux choses de notre temps, que pensezvous de ces façons nouvelles de s'enrichir ?

— Je n''en pense rien, sinon que mes contemporains ayant fait de l'habileté une condition essentielle et nécessaire, réussir tientlieu de morale. Le succès d'où qu'il vienne est une puissance; nous n'y pouvons rien, c'est la loi des Sociétés... Mais, adieu, comtesse, j'aperçois le duc de Fizt-Lear qui m'a précisément demandé de le présenter à l'un

MONSIEUR MYSTERE ii5

de VOS dieux du jour Me permettrez-vous de

venir causer le troisième acte avec vous?

— J'en serai vraiment heureuse, mon prince.

— C'est-à-dire que vous ne me croyez pas redoutable, n'est-ce pas ?

— Monseigneur. .. Je n'ai peur de personne.

Le prince franchit la porte de la loge sans se douter qu'il était Tobjet des suppositions les moins admissibles dans le camp des Andelmar. La femme du préfet ouvrait des yeux énormes en regardant de loin une vraie Altesse en chair et en os. La présentation entre elle et la marquise d'Outreval avait eu lieu sans qu'elle y apportât grande attention. Aux premières paroles qu'avait prononcées la marquise, elle lui avait répondu :

— Voyez donc, madame, est-il vrai que ce monsieur là-bas, qui n'a qu'une fleur à la boutonnière, soit vraiment le prince royal d'Eryn ?

— Cest lui-même, avait répondu la marquise en souriant.

ii6 MONSIEUR MYSTERE

— Ah!...

Et Mme Andelmar avait tenu sa lorgnette braquée sur la loge de Mme de Pre'kowska, sans prêter d'attention à ce qui se racontait près d'elle, tant elle était impressionnée de voir un si grand personnage se comporter comme un simple mortel.

Andelmar se montrait terriblement gourmé. Il se tenait dans le fond de la loge, avec la marquise, qui lui avait murmuré :

— Vous savez que vous prenez des airs à vous faire convoiter par un père jaloux du bonheur de sa fille.

Il essaya de sourire, mais inutilement.

— C'est la comtesse de Prékowska qui vous tient au cœur; allons, convenez-en ?

— Moi ? quelle idée ! Est-ce que Je fréquente ces gens-là ?

— On dit cependant qu'elle vous malmène.

— Qui est-ce qui dit cela, marquise ?

Il avait malgré lui élevé la voix.

— Taisez- VOUS donc! insista M. d'Outreval assis près deMme Andelmar, votre chuchotement nous empêche d'entendre.

— Àh ! si on ne peut plus causer maintenant, grommela la marquise en remontant ses bracelets.

Andelmar, très anxieux, mourait d'envie de la questionner, mais il ne savait comment ramener la conversation au point qu'il désirait.

— Regardez donc, reprit Mme d'Outreval, la grosse Francis Teignard là-bas. Est-il vrai qu'elle porte des bas de coton blanc et des souliers en veau ? Quelle prodigieuse laideur, hein ?

— C'est vrai. Elle ressemble à une truie qui a cochonne'.

— Pouah ! fit la marquise. Elle vous a une paire de seins qui ressemblent à deux saints ciboires. Et son laideron de fille ?... Vous savez que ces dames tripotent dans les fonds de l'œuvre de rhospitahté de nuit?

ii8 MONSIEUR MYSTERE

— Ce que ça m'est égal ! . . .

— Oh ! mon Dieu, qui vous répond le contraire? Vous vous emballez tout de suite.

— Je m'emballe, moi ?

— Mais oui ! Et, au fond, vous savez que vous y viendrez.... conquérir les suffrages de cette boutique-là ?

— Moi, entrer dans Tœuvre de Thospitalité de nuit ? En voilà une sévère !

— Non, mais vous vous ménagerez l'alliance du journal le Barbier.

— Dites tout de suite que je m'en vais entrer chez les bons pères.

Et, comme cette pensée faisait éclater la marquise, il ajouta :

— Taisez-vous, votre mari va encore nous chuter.

La représentation s'acheva sans qu'Andelmar fut tenté de sortir de la loge. Il était inquiet malgré

iig

lui de rallure que prenaient ses affaires et de l'attitude narquoise de certains journalistes passant près de lui et répétant à voix basse ce mot déjà trop connu : «M. Mystère ! »

LLE se regardait dans une glace de Venise lifii^^ montée sur or massif, et tout son être, empreint d'une adorable langueur lui était renvoyé dans le renversement de ses formes, qu'encadrait la mise en scène de cette chambre à coucher, bien créée en vérité pour aviver les songes ardents d^une vierge. Plus portée cependant au mouvement qu'au rêve, femme avant tout et par dessus tout, elle avait gardé dans son parisianisme à outrance un reste de l'accent tempe'tueux des passions italiennes. A Rome, il est absolument naturel de rencontrer dans un ménage aristocratique, le si-

gisbé, le patito, qui vit en excellente harmonie avec le mari.

— A Rome, se disait-elle, la femme peut succomber à un caprice des sens, sans pour cela déchoir. Ici. aimer, se laisser surprendre le quart d'une seconde, se trahir par un geste ou un regard, équivaut à un déclassement.

Et, pendant une heure, elle se trouva sincèrement malheureuse.

Petite, brune, potele'e, ses membres appelaient les blottissements frileux , les câlineries entre les bras de l'homme aimé . Ses cheveux noirs merveilleux ondulaient naturellement. Sur la tenture rouge de la chaise basse, sa tête de camée se détachait voluptueuse, ardente, suivant les mouvements du corps qui prenait une attitude abandonnée. C'était une Judic pétrie dans le style des hautes allures, une Judic ayant de la race jusqu'au bout des ongles La pensée d'Andelmar avait remué en elle un sang figé par un trop long

repos, et qui ne demandait qu'à reprendre un large essor, et à inonder les réseaux de ces belles chairs, un instant prostrées.

C'est qu'il ne suffit pas de planer au-dessus de toutes, d'effacer en luxe, en somptuosités ruineuses le monde des viveuses et des exotiques. C'est que le morceau d'étoffe qui découvre la gorge de deux ou trois pouces, et permet d'exhiber ce que les autres ne s'abstiennent pas de regarder, n'empêche pas le désir de mordre à la pointe des seins, et la sueur d'angoisse de perler à la racine des cheveux. C'est qu'il ne suffit pas d'être enviable pour les unes et convoitée par les autres; c'est souvent l'homme qui est assis à une stalle d'orchestre éloignée de la loge princière, l'homme sans titre, sans naissance, qui sera secrètement préféré de celle que l'on croit incapable de rien souhaiter et de rien attendre. M

Et la comtesse Prékowska était bien forcée de s'avouer qu'il en était ainsi pour elle.

MONSIEUR MYSTERE i23

Elle eut tremblé de s'aliéner l'estime de son mari, pourtant. Bien que beaucoup plus âgé qu'elle, elle reconnaissait qu'il l'avait choisie, voulue, sans fortune, lorsqu'elle n'avait pour tout bien que son titre de princesse Leporelli. Son mariage s'était fait grâce aux agences, mais cela n'empêchait pas que le comte lui tenait par des attaches vives. Elle eût horriblement souffert qu'il la trompât. La passion dominante de M. de Prékowski pour le cheval, le préservait d'être un viveur. Il n'avait aucune liaison dont sa susceptibilité dût s'alarmer; et, malgré cela, dans l'emballement de son existence de plaisir, la comtesse sentait qu'elle n'avait pas de lui tout ce qu'elle en rêvait ; elle cherchait sans le pouvoir définir quelque chose comme la soif d'un plaisir pimenté, vaguement entrevu dans des songeries malsaines.

Mais qu'avait donc cet homme, cet Andelmar, qui put l'envahir, la troubler à ce point?

— Ah ! non I pensa-t-elle, non, ça ne se passera

124 MONSIEUR iMYSTERE

pas ainsi ! Je veux me rendre compte de ce qu'il est. Je veux le voir sans qu'il me voie.

Et, d'un coup de sonnette fiévreux, elle appela un valet, et lui donna l'ordre défaire atteler."

Une demi-heure après, elle roulait sur la route du Palais-Bourbon. Elle savait que ce même jour à deux heures, Andelmar devait parler. En chemin, elle se demandait si son nom suffirait pour qu'on l'introduisît.

— Bah! pensa-t-elle, je ferai passer une carte à Mme Rouge' qui est chargée d'une «orrespondance pour un journal étranger, et elle me donnera une entrée dans sa tribune. D'ailleurs, les résolutions instantanées sont les seules qui réussissent.

Il e'tait deux heures et demie lorsqu'elle arriva à la Chambre. Sa carte remise à l'huissier de service, elle attendit; quelques instants après elle était conduite à la tribune des journalistes, où Mme Rougé trônait à Pavant et l'appela d'un signe familier, pour lui offrir une place à ses côtés .

MONSIEUR MYSTERE 12b

— Merci, très chère! murmura la comtesse avec un bon serrement de main. Vous ne la faites pas à la pose, vous !

Et elle s'installa en souriant, un peu e'mue. Mme de Prékowska ne s'imaginait guère ce qui allait se passer.

— Il y aura scandale, lui annonça Mme Rougé à voix basse.

— Scandale!... Et pourquoi ?

— On va interpeller Andelmar, qui a encore commis des bourdes.

La comtesse pâlit.

— Quoi ? Quelles nouvelles sottises ?

— lia, paraît-il, donné Tordre de retenir indûment une dame Esden, une étrangère qui a été arrête'e dans le passage Jouffroy sans que l'on sache pourquoi; mais, vous comprenez qu'on s'en doute. ... Tiens, ça vous intéresse?

— Beaucoup. La situation de cette dame en vaut la peine.

— Oh! ma chère, une bourgeoise».. Est-ce que les affaires sérieuses vont être interrompues par ce petit incident sans importance ?

Et Mme Rougé, satisfaite d'avoir lancé une phrase magistrale, prit rapidement quelques notes.

La salle se meublait. Mme de Prékowska se hasarda à promener sa lorgnette, et aperçut à travers quelques personnes de son cercle intime, quelques véreux de la presse parisienne, heureusement en petit nombre.

Le président, après avoir agité sa sonnette, annonça qu'une demande d'interpellation avait été déposée au sujet des griefs reprochés à Andelmar, pour l'arrestation illégale de Mme Esden.

— Andelmar paraît plus disposé à blaguer qu'à re'pondre, observa la comtesse.

— Franchement, ma chère amie, croyez-vous que cette aventure éveille en lui des souvenirs lu* gubres ?

— Comment ? qu'est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie qu'il n'aurait tenu qu'à Mme Esdende ne pas aller à Saint-Lazare.

Et Mme Rougé mit aussitôt son interlocutrice au courant de Tincident.

— Mais c'est infâme ! s'écria la comtesse.

— Chut, ne vous montez pas, pour l'amour du ciel! Ce sont là des futilités comparées aux questions importantes qui nous réunissent ici; il s'en passait bien d'autres sous l'ancien régime.

Cependant les récriminations suivaient leur cours et c'était à qui jonglerait sur le dos d'Andelmar.

— C'est presque un homme de couleur, observa Mme Rougé, tant sa phj^sionomie s'injecte de lueurs cuivrées. Ne trouvez-vous pas, comtesse ? On croirait que son regard envoie de myste'rieuses caresses aux femmes.

La comtesse l'avait bien vu, et elle se sentait étreinte par une âpre jalousie.

Cependant Andelmar , à bout d'arguments,

tâchait de prendre un ton aimable. Il se flattait que ces messieurs qui n'étaient pas du parti de l'administration éviteraient de faire des allusions offensantes à des actes nécessairement répressifs — (Avec ça que nous allons nous gêner ! ah ! ah !) — Il espe'rait, il supposait qu'on voudrait bien comprendre que pour n'être pas du parti de ces messieurs, il n'en avait pas moins, comme fonctionnaire, sa dignité à sauvegarder. — (A la question, à la question)— que la dame dont il s'agissait— (nous y voilà, enfin !) n'était pas précisément recommandable. — (Allons donc! vous vous en seriez bien accommodé cependant si elle avait voulu.) — il ne savait que signifiaient ces paroles. — (Farceur, va !) - Il avait reçu, lui, Andelmar, des dépêches du pays de la personne dont on lui reprochait l'incarcération momentanée qui prouveraient la vérité de ses assertions:— (cris d'incrédulité: des dépêches?.. Ah bah! voyons... montrez-les?). — Il les montrerait, oui certainement, il ne demandait pas mieux, mais

enfin de pareilles communications appelaient certaines réserves. .. On ne pouvait pas, comme cela de but en blanc... dévoiler ces particularités qui... que .. — (Assez de blague dans le coin... Montrez-les!.. Ne les montrez pas!..) — Puisque ces messieurs le prenaient ainsi, il était de son devoir, à lui, magistrat, de ne pas se laisser intimider... il réclamait un ajournement — (quelques spectateurs entre eux : -- as-tu fini tes manières? t'es rien rasant)!

Impossible de continuer.

Andelmar descend de la tribune. Cette fois tout semble bien terminé pour lui ; un fonctionnaire, — qu'il soit ministre, député, pre'fet, — qui, pour le soutenir.n'a pas autour de lui debelles ambitieuses, ou dont l'attitude indique qu'il paraît se moquer complètement de l'amour qu'il n'inspire pas aux femmes du monde, celui-là est perdu.

La séance étant terminée, la cohue de la sortie commençait ; Mme Rougé remettait ses papiers dans son garde- notes.

i3o MONSIEUR MYSTERE

— Comment croire à une pareille déconvenue, n'est-ce pas, comtesse? C'était une cause toute féminine qui appelait un peu d'éloquence ?

'•-Bah! répliqua Mme de Prékowska, quand une femme est insignifiante, et n'est pas même vicieuse, pourquoi s'en occuperait-on? M'accompagnez-vous jusque chez Lhermite ? J'ai à essayer une robe.

— Volontiers.

Le coupé de Mme de Prékowska les emporta rue de la Paix. Mme Rouge releva la dernière observation de la comtesse .

— Ainsi, selon vous, il faut qu'une femme soit un peu vicieuse?

— Pas beaucoup, mais un peu sous peine d'être embêtante à crier.

— Alors, vous êtes. . .

— Devenue une Française du nord en épousant le comte Prékowski, répliqua la comtesse, qui ne

MONSIEUR MYSTERE i3i

tenait pas beaucoup à se livrer, et voulait généraliser la conversation.

— Il n^ aura plus aucun mérite à se marier, si les femmes légitimes s'emparent du chic de celles qui ne le sont pas.

— Bah ! répliqua la com.tesse sur le même ton, aujourd'hui on n'est pas amoureux selon une formule reçue, mais dans toutes les formules. On fait la cour non pas à une seule catégorie de femmes, mais à toutes les femmes.

— Et vous admettez cela ?

— Mais oui.

— Ce n'est pas là une personne jalouse d'Andelmar, songeait Mme Rougé, elle a bien l'esprit trop libre.

Et elle reprit en riant :

— Alors vous trouveriez fort à critiquer la petite marquise... qui n'est pas vicieuse?

— Est-ce de Mme d'Outreval dont vous me parlez ?

i32 MONSIEUR MYSTERE

— Oui, on prétend,., qu'elle se laisse... faire, sans y mettre le moins du monde du sien, uniquement parce que ça « leur » est agréable. C'est comme cela qu'Andelmar s'en est lassé.

— Et Mme Ardant?

— Oh ! depuis qu'elle a cessé d'émoustiller les autres, la bourgeoise reparaît malgré ses efforts.

— Je croyais qu'elle portait la paix ou la guerre dans les plis dejsa robe'?

— Je peux vous assurer, ma très belle, que le prince d'Eryn avant d'aller chez elle, l'autre soir, a pris au Grand-Hôtel une tasse de café' qu'il a commandé très fort...

— Qu'est-ce que ça prouve -

— Ça prouve qu'il voulait combattre l'envie de dormir.

— Est-ce que l'entrevue devait avoir lieu la nuit ?

— Mais non, mais non!

Le coupé s'était arrêté à la porte du couturier Lhermite.

— Vous n'entrez pas? demanda la comtesse.

— Non, j'ai mon article à revoir.

— Alors le coupé va vous mettre chez vous. — James, conduisez madame à Passy, et revenez me chercher. — Au revoir, chère !

Les deux femmes s'effleurèrent le bout des doigts.

Il y avait encombrement chez Lhermite. La comtesse voulait avaler un doigt de madère, elle n'y parvint pas. En revanche, elle aperçut la marquise d'Outreval qui la salua.

— Nous serons consignées pour aujourd'hui, madame, je le crains.

— C'est vexant. Lhermite m'avait fait inscrire pour l'essayage à cinq heures.

— Oui, mais depuis huit jours, il y a eu un grand mariage qui s'est conclu entre la petite d'interlak, vous savez, la fille de la baronne, et un jeune substitut qui a refusé d'exécuter les décrets. Tous deux sont aux anges et ont supplié Lhermite de

i34 MONSIEUR MYSTÈRE

s'occuper du mariage le plus vite possible.

— Il me semble qu'un mariage exige toujours le temps moral. La baronne surtout est assez lente.

— C'est qu'on espère exploiter la situation du jeune ménage futur pour caser le petit substitut; aussi Lhermite ne perd pas de temps. Mais, tenez, voici Mlle d'Interlak qui vous le dira elle-même.

La jeune fille arrivait en effet, suavement heureuse.

— Oh! madame ! s'exclama-t-elle en vo3'ant la comtesse, c'est pour dans quinze jours ; que de reconnaissance nous devons à M. Andelmarl

— Comment! s'écria Mme de Prékowska stupe'faite, vous lui devez de la reconnaissance ?

— Mais, sans doute... C'est lui qui par l'exécution des décrets est cause de mon mariage avec Georges. Songez donc ! s'il ne les avait pas exécutés, Georges n'aurait pas eu l'occasion de donner sa démission, et de se caser en homme bien pensant dans notre monde! et papa n'aurait

MONSIEUR MYSTERE i35

pas consenti à nous marier. Georges est sans fortune; grâce à sa démission, il est devenu un homme important ; comprenez-vous ?

— Eh bien, dit la comtesse, riant de tant d'ingénuité, à votre place j'exprimerais à M. Andelmar toute ma reconnaissance pour le bien qu'il m'a fait.

— Ah! je vous en réponds que je la lui exprimerai, et je ne demanderai pour cela la permission à personne.

Au moment oià M"* de Prékowska, riant de plus belle, allait répondre, le grave personnage de Lhermite se présenta dans le salon.

— Je suis à vos ordres, madame la comtesse; voulez-vous passer dans mon cabinet, je vous y rejoins à Tinstant ?

La comtesse fit un signe amical à Mlled'lnterlak, et entra dans le cabinet de Lhermite dont la porte se referma sur elle.

Presque aussitôt elle entendit le frottement

i36 MONSIEUR M YSl ERE

d'une feuille de paravent qu'on repliait, et Andelmar apparut.

— Vous ! s'exclama-t-elle en reculant et comprenant le piège oii elle était tombée ; quoi, c'est vous !

— Et pourquoi ne serait-ce pas moi ? Tous les moyens ne sont-ils pas le'gitimes pour se rapprocher d'une femme que l'on adore?

Et comme elle se taisait, il reprit avec véhémence :

— Ah ! vous ne savez pas ce que c'est que cet écrasement de tout mon être dans im sentiment unique... Je vous aime..! je t'aime. .! bats -moi si

tu le veux, mais laisse-moi te dire que je t'aime! \

— Avez-vous fini, mon cher ? vous choisissez chaque soir ou chaque matin, dans le ramassis t des voleuses ou des filles qu'on amène à la préfecture celles qui vous conviennent; vous les relâchez si elles sont jolies et qu'elles aient cédé, et vous osez parler d'amour à une femme comme moi...

^ — Ne comprenez-vous donc pas que ce que j'en fais, c'est pour vous oublier, pour m'étourdir? Comment voulez-vous, quand on vous connaît qu'on puisse se coucher tranquille... en vous sachant dans un autre lit que celui qu'on occupe ? Vous ne partirez pas d'ici... non, vous n'en sor-, tirez pas!... il faut que vous m'apparteniez, entendez-vous ? il le faut !

— Jamais !

— Vous Tavez juré ?

— Vous m'avez surprise , vous êtes un fourbe.

— Eh bien, oui, j'ai eu tort, je m'en repens... dis que tu me pardonnes... Oui, je devais vous traiter autrement que les autres femmes... mais, que voulez-vous ? je suis mal e'ievé, moi ; quand j'aime, je ne sais pas me maîtriser,

— Voulez-vous vous taire à la fin !

— Oui, je me tairai. Mais alors ne vous sauvez pas de moi... Laisse-moi te toucher, te caresser. ..

i38 MONSIEUR MYSTERE

Oh! vous ne m'échapperez pas... c'est inutile d'essayer, mes précautions sont prises.

Tantôt menaçant, tantôt suppliant, il avait fini par l'enlacer.

— Écoutez, lui dit-elle en cessant de se débattre» je ne suis pas de celles que l'on conserve par force. Si la ve'rité était connue, ce soir vous sauteriez, votre nom serait honni.

— Que m'importe mon nom, ma situation, m.on pays!., c'est toi que j'adore!.. Veux-tu fuir? veuxtu que je t'emporte au loin ?... Le monde s'occupera de nous un jour, deux jours, après il n'y pensera plus...

Elle essaya de l'attendrir.

— Voyons, Louis, mon cher Louis, ne brusquez pas un pareil moment... vous m'avez grièvement offensée en faisant bon marché de mes plus sincères croyances en vous affichant avec des femmes suspectes... en posant pour le mauvais sujet... le

débraillé, le démagogue... je ne peux pourtant pas comme ça.. . tout d'un coup...

Il l'empêchait de continuer en lui mettant des baisers aux lèvres et partout.

Au moment où la comtesse, à bout de re'sistance, allait être décidément vaincue, un panneau s'ouvrit dans la boiserie, une voix fraîche, mais impérieuse, s'écria :

— Eh bien ! M. Lhermite, est-ce que ce sera pour aujourd'hui, à la fin ? La porte extérieure étant fermée, j'ai dû... Ah! pardon, je ne savais pas qu'il y eût du monde chez vous... c'est qu'aussi on m'avait conseillé de faire le tour et d'entrer par cet endroit-ci,'

Et mademoiselle d'Interlak apparut, pétillante d'impatience, radieuse de bonne humeur et d'entrain.

La comtesse demeura clouée sur place.

— C'est un tour de Lhermite, pensa Andelmar, il nous écoutait... il a lâché cette petite quand il a

compris que la comtesse ne voulait pns... Oh! il me le paiera... il me le paiera..! je ne suis pas homme à oublier cela.

— Monsieur le préfet , reprit subitement Mme de Pre'kowska, resaisissant sa présence d'esprit, je vous remercie de l'audience privée que vous avez bien voulu m'accorder dans le cabinet de M. Lhermite. J'ose vous recommander une fois de plus mes deux jeunes protégés, ma position me défendait d'intervenir pour eux officiellement, je vous rends donc mille grâces de vous être prêté à une entrevued'où j'emporte lasecrète espérance que vous serez favorable à mes prières .. Je compte en remercier Mme Andelmar.

— Soyez sûre, madame, que ce que que je vous ai promis, je le tiendrai, répliqua-t-il d'un ton où vibrait une menace effrayante même pour Mme de Prékowska.

Elle le salua cérémonieusement, et sortit par où Mlle d'interlak était entrée.

Au moment où, en de'pit des convenances, il allait la suivre, la jeune fille lui barra presque le chemin d'un geste plein de grâce :

— C'est vous, monsieur, qui êtes M. Andelmar? Il s'arrêta surpris.

— Mais oui, mademoiselle.

— Oh! monsieur le préfet, si cela ne vous importune pas, permettez-moi de vous remercier.

— En quoi donc, mademoiselle, ai-je pu me'ri ter vos remerciements ?

— C'est que... monsieur, sans l'avoir voulu, mais cependant par votre faute, vous me faites épouser Georges de Preciosa.

— Moi ? répartit Andelmar, regardant, avec un intérêt presquetendre, cette jolie enfant. Moi?., je... en ve'rité, mademoiselle, veuillez vous expliquer.

— Voilà. Je suis à peu près certaine que je commets... attendez... une gaffe, comme dirait mon cousin le saint cyrien... Oui, c'est bien ça. Mais, peu mMmporte, il faut que je vous parle tout de

même, je suis trop conteme; car, enfin, monsieur, c"'est vous qui êtes cause que Georges de Preciosa, mon fiancé, a donné sa démission pour ne pas exe'cuter les décrets.

— Eli bien, mademoiselle, s'il a donné sa démission de magistrat, il n'a plus de situation ; par conséquent, je ne comprends rien à vos transports.

— Mais, monsieur, c^est justement parce qu'il n'a plus de situation que je l'épouse.

— Ah! si c'est comme cela... Mais, c'est égal, je ne comprends tout de même pas...

— Vous ne comprenez pas que ça l'a pose' de suite près de Monseigneur, qui en a parlé au nonce,., un substitut qui refuse d'exécuter les décrets, dans notre monde, ça fait bien, ça fait très bien. Alors maman a dit : décidément ce garçon-là fera son chemin ; je crois que nous agirons sagement en ne retardant pas pluslongtemps le mariage de Jeanne.

— En ce cas, mademoiselle, il me reste à vous

adresser mes félicitations très sincères. Je souhaite de grand cœur que vous soyez heureuse, et je le suis d'avoir contribué à ce bonheur présent.

— N'est-ce pas? c'est ce que j'assurais à la comtesse de Prékowska il y a un quart d'heure.

Andelmar s'arrêta, frappé au cœur.

— Vous la connaissez. . c'est vrai, elle vous aime, elle vous écoute peut-être ?

— Oui, monsieur; mais comme vous me dites cela ! . . . Est-ce que la comtesse vous aurait fait de la peine ? Elle e'tait un peu fâchée contre vous, je dois vous l'avouer... Mais, à propos, vous venez de la voir, puisqu'elle était là dans ce cabinet ?

— Oui... mais... je n'ai pas eu le temps de plaider. . . ma cause auprès d'elle. . .

— Votrecause ? vous voulez donc. . . par là, arriver à ce qu'elle vous pardonne l'expulsion des pères ?...

— Oui, c'est cela. Elle est très catholique la comtesse .

— Maman aussi est catholique, moi de même ;

mais si cen'estque l'exécution des décretsm'a valu Georges, ça ne m'aurait pas tant fait d'effet, parce qu'enfin les bons pères trouveront toujours un asile... On dira quand même la messe n'est-ce pas?. .

— Sans doute, pour ceux qui y tiendront.

— Ah ! voilà. .. vous n'êtes pas bien pensant... je le sais; c'est ma tante la chanoinesse qui l'a raconté hier au dîner. Vous ne connaissez pas ma tante la chanoinesse, mais elle vous connaît bien allez ; elle répétait devant moi : « Un homme d'une « pareille valeur... quel dommage qu'il ne soii pas « des nôtres !. . . quelle recrue !.. »

Andelmar rougit jusqu'à la racine des cheveux, mais il était flatté.

— Mais, poursuivit-elle, je veux vous convertir.

— Moi.

Et il éclata de rire franchement. *

— Oui, vousl Je dois cela à un homme qui est

cause de mon bonheur. Dès que je serai mariée. .. vous viendrez ciiez moi, n'est-ce pas?

Elle ébaucha une révérence , ei ajouta gaiement :

— La marquise de Preciosa, i8, rue Saint-Dominique.

— Mademoiselle, ce sera un grand honneur... seulement, il est probable que cela ne plaira guère à M. votre mari, qui se fait gloire de ne pas penser comme moi ?

— Mon mari fera ce que je voudrai, interrompit-elle vivement... Et puis, du moment que ce sera dans un but pieux...

— A la bonne heure! Alors, petite madame, mariez-vous vite, mariez-vous bien vite, car j'ai grande hâte d'assister au lever d'une lune de miel de laquelle j'aurai contribué à l'épanouissement.

— Adieu donc, monsieur, non, au revoir; pardonnez-moi tout ce bavardage... mais il faut décidément que je courre après ma maudite robe...

VOUS comprenez... l'essayage... c'est pour dans quinze jours...

Elle s'éloigna sans attendre de réponse, laissant derrière elle, lumière et parfum^ et Andelmar ébloui, captivé, fasciné, enchaîné.

— Oh ! la ravissante jeune fille, la délicieuse enfant! Ah ! si les autres pécores lui ressemblaient... pas Tombre de morgue ni de hauteur. . . et elle m'invitera, me recevra, assure-t-elle... ô jeunesse, beauté, amour!...

Et, sous l'action d'un enivrement capiteux, il se précipita dehors, culbuta Mme d'Outreval, écrasa les pieds d'une autre qui poussa des hurlements.

— Mal élevé ! rustaud ! mangeur de prêtres ! entendit-il grommeler derrière lui.

— C'est égal, observait la marquise d'Outreval, il s'est réconcilié avec la comtesse; cela se voit, car il s'en va triomphant. Eh bien, je ne m'en serais pas doutée en regardant partir Mme de Prékowska

il y a un instant... Quelle dissimulée que cette femme!

Le soir même il n'était bruit dans le monde des viveurs que de la prétendue réconciliation de la comtesse et de M. Mystère.

^ ROIS semaines après ces événements, qui avaient plongé Paris en assez grande agitation, le salon jaune de Mme Leriche présentait un aspect assez animé. Quelques-uns des clients privilégiés étaient revenus à leurs intrigues de cœur.

— Voyons, voyons, il ne s'agit pas de dire des choses brutales, déclarai: Mme Leriche. Il s'agit, messeigneurs , de rendre le vice décent, et de l'habiller assez proprement pour vous offrir une tromperie heureuse à vous-mêmes; de sorte que...

— Poursuivez, Mme Leriche, s'e'cria-t-on en chœur .

— De sorte que. . . en tentant des choses assez audacieuses, vous arriviez à vous donner le change, à vous procurer assez d'illusions, pour qu'en ayant affaire à des drôlesses, vous croyiez avoir mis à mal des vertus de premier choix.

— C'est une ide'e, cela, une idée superexcitante, fit le prince d'Eryn, dont la gentilhommerie ne s'accommodait pas devant les autres des crudités trop bestiales de la chair.

— Je propose, dit le prince de Kreuss, d'habiller ces dames en collégiens.

— Moi, en habits noirs, s'écria celui que l'on continuait d'appeler M. Mystère.

— Moi, en bébés, continua le duc d'Erighen.

— Moi , acheva me'lancoliquement le prince d'Eryn, je les voudrais en religieuses.

— Et quelle illusion auriez- vous là, mon prince? quel luxe y trouveriez-vous?

— Celui du linge blanc.

— Si ça vous suffit...

i5o MONSIEUR MYSTERE

— Dame, nous aurions le vice coquet, peigné, superlativement recherché. Nous nous figurerions, nioi, en touchant de la bure, d'avoir forcé une cellule de jeune vierge; vous, duc, avec vos babies, d'avoir enlevé des mineures; vous, messieurs, avec vos coUe'giens et vos habits noirs, vous rencontreriez la dépravation d'images et de sensation que vous demandez à Tamour.

— AUrightl acclama-t-on tout d'une voix.

— La maison de la rue Drouot va se transformer, pour cette nuit, en une succursale de l'hôtel de Rambouillet.

— 11 n'v aura plus qu'à y amener nos femmes, riposta de Kreuss ; mais, sapristi, mes sens tressautent déjà !

— Vous voyez, messieurs, ht puissance de l'idée, elle nous plonge en pleine fermentation. Je propose de boire un doigt de tokai.

— Plusieurs doigts, même.

— Allons, travaillons-nous l'esprit encore,

MONSIEUR MYSTERE ibi

puisque nous n'aurons que des demi-nudités à entrevoir. Il s'agit de bien nous monter le «s job » pour « gober » les héroïnes fortes en chair qui vont nous arriver enveloppées de tissus impénétrables. Et vous, madame Leriche, dépêchez- vous d'aller jeter un coup d'œil à notre ordinaire.

— N'ayez pas peur, vous serez contents de moi.

— Comme ça, interrogea d'Erighen d'un air ennuyé, lorsque la maîtresse de la maison eut disparu, il va falloir nous figurer que nous sommes dans le monde?

— Sans doute, puisque nous manquerons de tenue. Nous croirons être dans la bonne société à laquelle nous aurons apporté... un tas de petits perfectionnements.

— Alors, c'était pas la peine de la quitter, la bonne société, si c'est pour la retrouver ici.

— Laissez donc, elles ne sont pas si amusantes les femmes comme il faut! Quand on^a Tair [de croirej qu'elles ne] demandent^ pas'[mieux, elles

i52 MONSIEUR MYSTERE

sont furieuses; les autres vous disent gravement qu^elle se suffisent à elles mêmes.

— Ça, c'est vrai.

— Avec cela qu'elles se gênent pour venir ici, lorsqu'elles sont à court d'argent, riposta Mystère, regardant le prince d'Eryn du coin de l'œil.

— Mais enfin, quelle différence établissez-vous donc, enire celles-là et les autres ?

— Ah! voilà. C'est qu'avec celles que nous attendons, on peut prendre ses aises, tandis qu'avec une femme du monde, entre le baiser des lèvres et... le reste, il ne faut pas laisser trop de temps s'e'couler : elle gagnerait peur et rebrousserait chemin.

— Et puis, la conversation est difficile avec elles ; on n'arrive guère à passer complètement leur mari sous silence, et il serait inconvenant cependant de leur rappeler qu'elles en ont un; ça serait bête. Près d'elles on est quelquefois dans de fichues positions, convenons-en.

MONSIEUR MYSTERE iS;

— Quand on en a vu une, riposta Mystère avec fatuité, on les connaît toutes.

— Voilà pourtant à quoi aboutissent ces liaisons qui exigent une certaine apparence de fidélité; on leur préférera toujours des amours renaissantes qui appellent les changements à vue.

— Moi, dit le prince d'Eryn, je m'en trouve très bien, et sur cinq cents femmes m'ayant juré de m^aimer pour moi-même, et qui, entre deux baisers, m'avouaient leurs embarras d'argent^ etc., j'ai préféré avoir affaire à des prêtresses professionnelles, qui ne me créaient ni obligations, ni devoirs.

— Monseigneur, c'est un moyen de nous donner le change; nous savons très bien qui vous aimez... en dehors d'ici...

. — C'est une erreur. J'aime trop la femme, pour aimer une femme.

— Savez-vous à quoi je pense? C'est que nous sommes des gens que Paris regarde îravailler.

i54 MONSIEUR MYSTÈRE

édiiquer ces dames, et ce sont les autres qui vont profiter de nos travaux.

— Nous sommes les maîtres d'école de la volupté... et comme nous payons nos caprices... artistiques, cinq fois plus cher que les autres, cela établit une concurrence : ce qui fait que les arts s'en trouvent mieux... sinon nos fortunes.

Au moment où le prince d'Eryn prononçait ces mots, une troupe étonnante fit irruption dans le salon, et des cris assourdissants les saluaient.

C'étaient des religieuses au bandeau blanc immaculé, à l'œil pudiquement baisse'; des be'bés qu'on eût cru à peine sevre's ; des collégiens au geste canaille*, des Ephèbes en gilets en cœur, imitant à s'y méprendre le suprême chic des vauriens.

— Eh bien, ma jolie nonnette, tu as donc forfait à tes vœux? demanda d'Eryn à une fraîche be'guine.

— J^ai encore quelques heures avant de renon-

MONSIEUR MYSTERE i55

cerà Satan, à ses pompes et à ses œuvres : il faut bien connaître ce que l'on quitte, pour apprécier ce que Ton a.

— Tu parles comme le cantique des cantiques.

— Quand je me tais, mon beau prince, je suis encore bien plus éloquente.

— Nous verrons ça.

— Dis-moi, cependant, pourquoi V03'ages-tu sans cesse et ne restes-tu pas avec nous, mon doux maître?

— Pour me faire regretter d'être parti, mon beau visage pâle.

On entendit la voix de Mme Leriche, qui exhibait un petit collégien :

— Regardez comme il a la cuisse lestement relevée, en danseur. On devine une nature alerte et franche.

— Quelle est celle-ci, madame Leriche? interrogea de Kreuss en caressant la joue d'une gamine

i56 MONSIEUR MYSTERE

qui paraissait huit ans, quoique âgée de seize.

— Elle a des muscles de fer; elle se campe avec aplomb, et vous aune résistance... tandis que celle-ci. . . regardez ses jambes...

— Eh bien, quoi? ses jambes...

— On dirait une Nymphe de Glodion; c'est jeunet, c'est gentil, mais pas développé,

— Il me la faut! s'écria d'Erighen ens'avançant.

— Cette autre, au contraire, ajouta la maîtresse de ce'ans, y apporte de la prudence, calcule ses coups, et ne se décide qu'après réflexion ; mais elle vous amène à accomplir ce qu'elle veut.

— Parce que je sais ce que je vaux.

— Oh! oh! interrompit Andelmar, c'est bon à savoir. — Et toi, qui as Tair d'une gaillarde?

— Oh ! elle, riposta insouciemment une de ses compagnes en habit noir, elle met du style jusque dans sa façon de se coucher, déteste la minutie, supprime les détails, et n'esquisse que les grandes lignes du noble jeu de l'amour.

MONSIEUR MYSTERE ibj

— Pas mal ! je ne dis pas encore oui, pourtant. — Et toi, que dérobes-tu sous ton plastron ? ... Ah! qu'ils sont blancs! On devrait pouvoir les arroser en rond, pour les faire encore pousser.

— Ah ça, mais, réclama le prince de Kreuss, oià est mon lot là-dedans ?

— Moi ! déclara une voix d'enfant.

Il fit la grimace.

— Que me demanderas- tu ?

— Ma part du plaisir que tu prendras avec moi, et savoir si avec toi came plaîra.

— Je ne réponds pas absolument non... mais toi, bébé ?

— Moi, je sors de nourrice... vois, ma peau sent le lait... bonzour, papa!

— Ah ça, demandait le duc d'Erighen à son collégien femelle, pourquoi te plantes-tu sur la tête un chapeau comme celui de Faust ? ,

— Parce que je veux t'effeuiller comme une Marguerite.

jS8 MONSIEUR MYSTERE

Cette saillie provoqua un rire universel. La religieuse soupirait d'un air extatique, les lyce'ens faisaient des pieds de nez et levaient la jambe comme s'ils avaient été à BuUier, les enfants piaillaient et se tétaient les pouces.

— Toi, tu me plairais assez, faisait Mystère à une fille habillée en gommeux... mais tu es blanche et molle... Tamour avec toi manquera d'assaisonnement.

— Laisse donc, riposta l'autre, furieuse, tu prétends cela parce que tu tiens trop de place dans un lit.

Au moment où, faute de grives, ces messieurs allaient manger les merles de Mme Leriche, un bruit formidable éclata dans le vestibule, traversa l'escalier, et, finalement, on vit apparaître Bish, le banquier Bish, à moitié défaillant, la tête couverte d'une affreuse casquette à trois ponts.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? il a trop bien dîné ! s'exclama de Kreuss.

MONSIEUR MYSTERE ibg

Cependant chacun s'empressait autour de lui, aussi bien hommes que femmes. Bish, on peut, on doit le reconnaître, est adoré du nord au méridien.

— Ah! mes enfants !.. qu'il en coûte pour être aimé pour soi-même.

— Sapristi ! c'est toujours la même aventure; le voilà dans de beaux draps! il est fou, ma parole!

— Eh oui! tas d'idiots! — pardon, mille fois pardon, monseigneur! — eh oui ! c'est la même aventure, et je ne suis pas fou. Si vous me voyez ainsi, c'est la faute de Mystère, cette brute qui poste ses agents partout où il n^'est pas, et qui les avait probablement lancés sur mes talons.

— Par exemple I s'exclama Mystère, si je m'attendais à ça de vous...

— Et moi donc ? croyez- vous que je supposais. .. de votre part une vilenie pareille ?...

— Voyons, voyons, expliquez-vous, en gentlemen, prononça d'Erighen.

i6o MONSIEUR MYSTERE

— Je ne demande pas mieux, mais laissez-moi me débarrasser de cela.

Bish retira son pardessus et se montra en veston de la Belle Jardinière.

— Ah ça, pensa de Kreuss, est-ce qu'il serait re'ellement ?...

— Rien du tout, fit Bish, qui devina les paroles sans les entendre. J'avais re'ussi, grâce à mon déguisement, à me faire prendre pour un commis en nouveautés que son patron a flanqué dehors... Elle m'avait cru sur parole !

— Qui, elle ?

— Juliette, parbleu!

— Ah ! bon ! elle s'appelait Juliette ?

— Elle s'appelle encore Juliette, eniendezvous ?.. et pour peu que ça vous offusque. . .

Et Bish se leva menaçant.

— Allons, vous voyez bien que nous voulons rire. Et quel tour vous a-t-elle joué, votre Juliette ?

MONSIEUR MYSTERE i6i

— Elle ne m^en a joué aucun. C'est Mystère.

— Moi! je vous ai joué un tour? Et avec Juliette ? Elle est bien bonne, celle-là !

— Vous allez comprendre, messieurs. Je vous racontais que grâce à mon déguisement, elle m'avait aimé et dorlotté. On est excusable, n'est-ce pas, d'emprunter toutes les métamorphoses pour se faire accepter ? Or, Juliette m'acceptait, me i^royant pauvre. Je voulus voir jusqu'où irait son désintéressement. . . ah ! mais, j'oubliais l'essentiel.

— Il oublie l'essentiel! ô Bish!... ventre de Bish ! voyons l'essentiel!

— Juliette avait une sœur, marie'e à un concierge, qui, de temps en temps, venait avec son mari nous voir dans notre petit appartement; ça m'ennuyait bien un peu, mais elle me disait que c'était un très grand honneur qu'ils nous faisaient en acceptant de dîner avec nous, parce que c'étaient des gens mariés, et que nous ne l'étions pas.

— C'est juste, appu3^a de Kreuss. Ensuite ?

i62 MONSIEUR MYSTERE

— Les jours où le concierge et la concierge dînaient chez nous, on achetait des côtelettes de chez le charcutier et on buvait du sang de Noire- Seigneur Jésus-Christ.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? était-ce du vin cacheté? demanda tout bas, le prince d'Eryn.

— Silence! s'écria Mystère. Est-ce que le vin e'tait frelaté? Je peux faire pincer le marchand de vin .

— Pas du touti Et vous allez voir comme elle m'aimait. -- Un jour elle me vit triste, et s'imagina que c'était parce que je manquais d'argent; elle me dit : — pardon, messieurs I — elle me dit : « Tiens, mon chéri, voilà trente-cinq francs; il « est venu hier un miche qui a éclairé, et je t'ai « gardé ça pour toi. » Vous comprenez, ça m'a un peu saisi... mais, au bout du compte, c'était toujours une preuve d'amour.

— Tiens, parbleu !

— Alors, je pris ses trente-cinq francs, me

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promettant bien de lui envoyer trente-cinq billets de mille, lorsqu'elle ajouta : « Seulement, Gustave, — Gustave c'est mon petit nom, quand je suis avec Juliette — tu ne m'en voudras pas si je te fais un aveu ? » Je sentis mes clieveux se coller à mes tempes...

— Saprelotte ! j'en ai chaud aussi, moi, assura d'Erighen.

— Ce n'était pas ce que vous croyez, ni ce que je croyais. Elle me raconta alors que, dans son entourage, on me trouvait trop lier, parce que je portais des chapeaux mous, au lieu d'une casquette... comme celle-là; et elle ajouta que ça pourrait lui causer un grand tort, si je me distinguais des autres. — « Vois- tu, poursuivit Juliette, qu'est-ce que ça te fait de te coiffer avec ça ? tu n'en seras pas moins le petit Tatave à sa Ninette. » — Là-dessus, vous comprenez, je n'hésitai pas, je me couvris de cette casquette, et Juliette m'emmena boire un saladier de vin chaud à ia barrière.

i64 MONSIEUR MYSTERE

— Fortuné Bish ! il n'y a que lui pour déterrer des aventures pareilles. Et alors, qu'est-ce qui se passa à la barrière?

— Il se passa que Mystère, ici présent, avait donne' Tordre d'exécuter une rafle sur tous les souteneurs, et qu'on méprit pour un Alphonse. Je fis le coup de poing, comme les autres, je fus terrasse' et emmené avec une bande qui se trouvait là, en compagnie de Juliette, qui s'appuyait sur mon sein, me jurant qu'elle n^aimerait jamais que moi. Jusque-là ça marchait très bien. Vos agents, je dois leur rendre cette justice, me prenaient parfaitement au naturel; car ils me rouèrent de coups. Mais, arrivé à la préfecture, il fallut bien de'clincr mes nom et prénoms, sous peine d'être incarce'ré pour longtemps. Alors vous voyez d'ici ce qui eut lieu. On m'adressa des excuses, on relâcha Juliette qui, atterrée, anéantie, me toisait, n'en voulant pas croire ses yeux. Et lorsque dans la rue, je voulus m'expliquer, me défendre, l'assurer que je

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Tadorais, etc.. un tas de choses, elle ne m'écouta seulement pas, et j'eus la douleur de la voir filer dignement, sans consentir à m'entendre. — Avais-je raison de dire que c'était la faute de Mystère si Taventure se dénouait ainsi pour moi? — Il n'y a pas trois quarts d'heure que c'est fini, et je sens que je ne m'en consolerai pas. Non, mon cher, quand on a un ami qui a trouve' le secret de se faire aimer pour lui-même, on ne lui joue pas des tours semblables, en lui lançant des agents dans les jambes, pour lui enlever son prestige; car, ^. eus me l'avez supprimé mon prestige... Juliette ne me reverra plus, et c'est à vous que je devrai cela.

— Mon cher Bish, croyez que si j'avais pu prévoir que vous seriez enrôlé volontaire dans la bande que je dois interroger demain, les choses ne se seraient point passées de la sorte.

— C'est vrai, observa d'Erighen. Vous savez que Mystère approvisionne les vices des autres et ne les tue pas.

i66 MONSIEUR MYSTERE

— Ces dames nous ont cru des intentions vertueuses, elles se sont tues.

— C'est qu'aussi fit ?>lme Leriche, découragée, quelques-uns d'entre vous leur ont trouvé trop d'accentuation dans les traits, et n'en ont pas voulu... pour le moment... tandis qu'ils n'en trouvaient pas assez aux autres.

— C'est ce diable de Bish qui est cause de tout.

— Laissez donc, observa une petite blonde en habit noir, ils sont peut-être impropres au service ce soir... ce sera à nous de les payer.

— Ça me rappellera Juliette, murmura Bish.

— Alors, tu veux bien de moi ?

— Non, Je crois que tu as plus de bagout que de solidité. Je crains que tu ne t'arrêtes en route, ma petite.

— Insolent! c'est plutôt à toi qne le pied manquera en chemin.

Bish haussa les épaules, indiffe'rent à l'injure.

— Je préfère encore ta voisine, elle paraît inexpé-

rimentée,mais si vous lui communiquez un avantgoût de la chose... elle y reviendra d'elle-même. Quant à celle-ci, il faut q u'elle ait quelqu'un à côté d'elle, je la connais; elle a toujours besoin d'une compagnie .

— Si cela continue, s'exclama d'Erighen, nous serons forcés de partir à jeun.

— Pourquoi ?

— Dame, jusqu'à présent nous n'avons trouvé rien d'effronté, d'imprévu.. . elles vous ont des velléités de décence à donner mal au cœur . . .

Pendant ce temps-là, une des nonnes s'était mise à quêter pour les frais du culte.

— Quel dieu adores-tu?... Est-ce le dieu d'Abraham, d^Isaac et de Jacob ? — Tu appartiens de droit au baron, alors,

— Non, c'est Plutus.

— Allons, allons, fit Mystère, choisissons dans le tas : celle-ci est vorace et passionnée, ça doit aller; — toi, tu me plairais assez, mais on ne peut

i68 MONSIEUR MYSTERE

î'approcher que par surprise; — toi, on doit user de trop grandes précautions pour t'a voir... A la bonne heure, enfin, en voici une pour des appe'tits de choix, très agréable, très fine, et pas lourde et indigeste comme sa voisine, une oie qui n'excite que l'appétit des paysans... Je m'y tiens.

— Et toi, ma fleur de sanctuaire, disait le prince en emmenant la religieuse, sauras-tu me phraser quelques versets ?. . .

— Je porte aux sens et au cœur quand on me respire, riposta la carmélite, mais je ne m'épanouis que dans les terrains riches.

Mystère avait entraîné un pschutteux. Bish était parti.

Les collégiens jouaient à saute-mouton; Kreuss en empoigna un par son fond de culotte, pendant que d'Erighen emportait une petite fille comme le loup du Chaperon rouge.

Il e'tait huit heures du matin lorsque les clients

de Mme Leriche sortirent en troupe pour se rendre aux bains de la rue Volney, conduits par Mystère ; hommes et femmes s^allaient baigner dans la même cuve. Le prince d'Eryn s^était esquivé; les autres suivirent. Couvert par la pre'sence d'un magistrat, le maître de l'établissement thermal avait fermé les yeux sur cette promiscuité dans l'eau lustrale des naïades avec les tritons. A onze heures on se sépara, et Andelmar reconduisit à pied le prince de Kreuss, qui habitait rue de Bellechasse. Comme il redescendait, Pidée lui prit de passer devant Sainte- Clotilde.

Une troupe de voitures — vieux style — laquais poudre's, selon l'ancien régime^ défilaient une à une. Machinalement, l'habitué des orgies de la rue Drouot enveloppa la noce d'un coup d'œil policier.

La dernière voiture parut enfin. C'était un peti

coupe' bas, tout moderne, aux ressorts déliés comme un rouage démontre, doublé en salin noir

aux capitons maïs. Une jeune fille, enveloppée d'un simple voile à la juive, sans ornements, sans dentelles, comme les héritières de grande famille, se tenait, rougissante, à côté d'un jeune homme qui s'était emparé d'une de ses mains. Ils étaient mariés, on les avait mis là, seuls, pour qu'ils fussent à leur aise, et le cocher allait lentement, lentement, — pour leur laisser le temps de se dire beaucoup de choses, — Andelmar recula, frappé au cœur.

— La marquise de Préciosa ! murmura-t-il, se découvrant presque involontairement et s'inclinant avec respect sur le passage des jeunes époux.

■ppi^m 1^ ^^i^^ d^^ événements qui avaient si Uk^^ déconsidère' le préfet de police, aupointde le changer en une vraie tête de turc pour tous les partis, rester au pouvoir était impossible. Le viveur n'avait pas pour voiler ses défaites l'art exquis du savoir-faire qui consiste à courber la tête sous Forage pour la relever plus impérieuse après. La cousine de sa femme, mariée au député Jules Piercy, aspirait à capter à son tour le rôle actif dans le gouvernement. Les caisses des ministères, les fonds destinés aux affaires de l'État mis à la disposition de l'homme assez habile pour s'en emparer,

tentaient violemment cette famille d'aventuriers. G'e'tait à qui d'entre eux se gorgerait de l'argent des contribuables. On bâtissait et on démolissait ; on achetait des terrains pour les faire exproprier ensuite par la ville; le vol e'tait organisé sur une grande échelle, l'or affluait dans la poche de ces messieurs qui se fichaient gaiement du peuple, tout en affectant de prendre en main la cause de « l'overrier ». Il fallait bien marcher avec un lambeau de drapeau sous peine d'être hué.

— Ça va mal! disait Andelmar; il s'agit de filer. C'est égal, j'ai toujours planté des jalons.

Mme Andelmar, en bravée ménagère du Creusot, avait déjà ficelé ses caisses. On s'était vu forcé même de rouvrir un colis : elle y avait, par mégarde sans doute, emballé les rideaux de damas et les pendules de la Préfecture; que d'erreurs ne commet-on pas en se pressant ? Son mari rêvait cependant de ne pas se confiner absolument dans son mandat de représentant. Il voulait se lancer

MONSIEUR MYSTÈRE lyS

dans la grande mêlée, comme une femme va au bal, pour s'habiller, dépenser ses revenus, se mêler à ce qui se dit et à ce qui se fait, être compté pour quelqu'un, vivre la vie de son époque, se maintenir en relation avec Paris.

Recevoir, il n'osait. Sa damnée cousine, qui s'acheminait vers un ministère , lui constituait une trop grande rivalité.

— Il faut pourtant que je fasse mes atîaires, que j'amène l'argent dans mes coffres sans qu'on prétende que je menace Téquilibre social. Quel malheur de ne pouvoir devenir l'amant d'une reine! Ici on n'en trouve plus. Etre un demi-roi vaut cependant mieux que rien... Bah! il ne manque pas encore de femmes sur la planche, mais lesquelles?...

— Oui, lesquelles?... répétait le prince de Kreuss auquel il confiait ses réflexions. Un conseil, mon bon.

— Lequel ?

— A votre place, je partirais. Je m'arrangerais pour avoir un poste diplomatique à l'étranger, en Espagne, par exemple.

— Mais...

— Vous avez une figure régulière, des traits virils, une réputation un peu. . bravache; ça ne déplaît pas aux majestés.

— Euh! euh!... pourquoi cela?

— Parce qu'elles ont tout à gagner en vous attachant à elles et que vous n'avez rien à perdre en vous marchandant.

— C'est une idée .. mais ma femme?...

— Ah! voilà... Est-ce 'qu'il n'y a pas moyen de l'envoyer... chez sa mère?...

-- Dame, non.

— Alors, prenez- en votre parti, ^"ous flirterez là-bas... avec des divas ou des manolas, ça aguerrit... et cela vous posera.

— J'aimerais assez le Midi... Dites donc, de

Kreuss, ça vous est facile de me donner un coup d'épaule : c"est votre monde, tout ça ?

— J'y penserai. D'ailleurs, le Midi est le pays des miracles; vous en reviendrez converti.

Andelmar haussa les épaules. Mais, en l'espace d'une seconde, ce fécond esprit avait déjà bâti son plan. Quinze jours après, il était nommé ambassadeur à — , Saragosse.

Les belles dévotieuses de la cour en causaient entre elles.

— Mesdames, vous avez tort de vous en effrayer, il n'est venu que pour vous, assurait le prince de Saragosse, que ces commérages amusaient.

— On prétend, monseigneur, qu'il a un regard foudroyant comme l'Ante-Christ.

— Bon, il vous damnera par les veux au lieu que ce soit par la voix.

— Est-ce qu'il sait s'habiller?

— Il est très pincé dans sa redingote, mais il a

une démarche hésitante, ses cheveux sont taillés en brosse. Sous une brusquerie affectée, on sent naturellement l'hésitation, la timidité d'un homme ^ qui tâtonne avant de savoir ce qu'il va faire ou répondre.

— Alors, son allure n'est pas si terrible ?

— Qui sait? c'est peut-être une tactique à lui pour pénétrer dans les maisons.

Cette fois, le prince de Saragosse rit de plus belle.

— Mais non, puisqu'il paraît toujours craindre qu'on le mette à la porte. Demandez à ma mère si ce n'est pas exact.

Toutes les jeunes femmes eurent un air de respectueuse interrogation en se retournant vers la duchesse douairière de Saragosse.

— 'Vous avez tous tort d'en médire. Il n'est pas si mal, déclara-t-elle après une pause.

— Là ! vous voyez bien, mesdames ? Seulement, je dois vous prévenir que sa femme ne suffit pas à son bonheur.

— Oh! Philippe!...

— Après ? je ne dis rien de déplacé. Si cette assurance, qu'elle ne suffit pas à son bonheur, peut amener celui de quelqu'une...

Et le prince pirouetta, en riant, sur ses talons et sortit. La duchesse douairière se trouva entoure'e par le clan des curieuses.

— Ainsi, il va nous parler de Paris ?

— Oui I soupira la duchesse douairière.

— De Paris, répéta une jolie brune, où l'on est aussi à son aise avec sa femme qu'avec celle des autres — à ce que m'écrivent mes cousins. — Est-ce vrai, madame ?

— Tout ce que Ton vous apprendrait lâdessus, mon enfant;, serait au-dessous de la vérité.

— Ah ! nous n'aurons pas le bonheur d'}^ aller!

— C'est pourquoi il ne faut pas... de'courager ceux qui en viennent... M. Andelmar est un peu... gauche; il a besoin qu'on fasse les premiers pas... au-devant de lui.

ijS MONSIEUR MYSTERE

— C'est que... le père Antonio nous avait engagées, ces dames et moi, à lui marquer, pour son odieuse conduite envers la société de Jésus, une répugnance assez vive.

— Le père Antonio ferait bien de ne pas se mêler de certaines questions de cabinet. Et, d'ailleurs, si notre accueil laissait quelque chose à reprendre, nos bons voisins de France trouveraient que l'injure est pour eux.

— C'est vrai, il y a là une raison d'État. D'ailleurs, que peuvent sur nous les réalités de la vie ?

La duchesse de Saragosse réprima un sourire et rentra, suivie de ses dames, dans le salon d'honneur, oià l'attendait la princesse Marguerite, femme de Philippe XIL La princesse s'empressa de lui demander certains éclaircissements au sujet du singulier envoyé de la République.

— Est-il possible qu'il soit si... Don Juan que cela?

— Chut !.. n'aie pas Tairde savoir, on prétendrait

que c'est moi qui te l^ai raconté ; d'ailleurs, là-bas, c'est très bien porté, et puis Paris est si grand !..

— Quel bonheur que Philippe n'y aille pas! La duchesse soupira et dit :

— Je t'assure, chère fille, qu'on y est très bien.

— Tandis qu'ici on s'ennuie ferme, je le sais, mais c'est moins dangereux... A propos de l'ambassadeur, il paraît que c'est sa femme qui est surtout... courte d'esprit... Ce sera très difficile de la faire parler. . .

— J'espère qu'il ne l'amènera guère.

— Mais, pourvu qu'en voyant ce couple-là Phiilippe se contienne.

— Ah ! voilà.. . Je crains de sa part une explosion coléreuse.

— Très chère maman, vous devriez les prendre sous votre patronage?

— Et qui ? Sainte mère de Dieu !

— Le couple Andelmar.

' — Pourquoi faire? seigneur!

i8o MONSIEUR MYSTERE

— Une parole de vous, ramènerait ce pourfendeur de prêtre à la religion. Qui sait si, après une audience gracieusement accordée, il n'irait pas se frapper la poitrine aux pieds des saints autels en disant : c'est ma faute ! Les grands de la terre ont parfois les clefs du paradis. Quelle gloire pour l'Espagne que la conversion de cet impie I

Et la chaste femme du prince Philippe , l'aimable et bienveillante héritière des derniers Bourbons, ramenant sur sa poitrine ses deux mains étincelantes de bijoux, leva des yeux inspire's vers le plafond en dôme, comme si elle y eût vu s'ébattre une nuée de colombes mystiques.

. Un mouvement se fit dans la salle.

Le prince vint prendre place près de la princesse et des altesses ses sœurs, tandis que les aides de camp et gentilshommes de service se groupaient d'un côte', et les dames d'honneur de l'autre. Soudain, le grand chambellan accourut très effaré dire un mot à l'oreille du prince qui Técouta avec surprise.

MONSIEUR MYSTERE i8i

— C'est impossible! vous avez mal vu. Il n'oserait !

— Je n'ai pu me permettre de lui adresser certaines représentations. Du reste, monseigneur, vous allez en juger par vos yeux.

En effet, l'ambassadeur de France, Louis Andelmar, apparaissait alors dans le salon d'honneur du château royal de la Granja, en bottes maculées, sans souci d'aucune correction d'attitude.

Philippe se contenta de sourire.

— Il paraît que cette poussière dont on rougirait dans les salons de la vieille Europe, devient de la couleur locale dans nos palais mauresques, où M. l'ambassadeur rêve sans doute de s'improviser caballero.

Cette fois Andelmar comprit qu'il avait fait fausse route, en vo3^ant l'hôte du palais de la Granja le saluer légèrement, et s'éloigner.

Mais, au moment oià il se croyait conge'dié, un des écuyers de la duchesse de Saragosse l'invita à

i82 MONSIEUR MYSTERE

le suivre en lui annonçant que la duchesse douairière désirait l'entretenir.

Andelmar le suivit, reprenant confiance en son étoile.

Pendant ce temps, les nobles personnages circulaient gravement, évitant de s'entretenir d'un incident que Ton considérait comme clos. Seule la princesse Marguerite restait assise, causant avec ses belles-sœurs.

A dix heures et demie la réception était terminée et la duchesse de Saragosse rejoignait sa belle-fille qui allait se retirer dans ses apparlements.

— Eh bien ! ne put s'empêcher de lui demander la jeune femme, quelles nouvelles?

— J'ai essayé, ma très chère, j'ai essayé. Mais, mes exhortations n'avaient pas l'air de mordre. Je lui ai accordé une audience, pour demain après le salut. Mous verrons.

Une heure après Philippe entrait chez sa femme.

MONSIEUR MYSTERE i83

— A propos, Marguerite, que complottez-vous donc avec ma mère?

— Rien qui doive vous alarmer. Jugez -en. Et elle le mit au courant de ce qui se passait.

— Je vous supplie en grâce, mi Reina, de ne pas vous mêler le moins du monde de la conscience du senor Andelmar. D'ailleurs, qu'il pratique ou non, cela ne nous regarde pas...

— Ne nous regarde pas? mais, Philippe, nos intérêts célestes veulent que nous ne restions pas dans une coupable indifférence quand il s'agit de ramener des âmes...

— Tu vas me faire un plaisir, ma chérie, c'est de laisser de côté les intérêts célestes, qui n'ont rien à voir avec la politique. Que « maman » embrouille ou débrouille cette affaire-là, je ne l'en empêche pas. . . mais toi, tu n"as point à t'immiscer dans les sentiments et les aspirations de ce monsieur qui ne me revient nullement, je t'en préviens.

— Philippe, tu deviens d'une tiédeur qui m'inquiète.

— Je deviens tiède, moi?

— Pour une religion qui soutient... console... réconforte...

— Et qu'as-tu befioin de consolation, je te le demande?...

Et le prince embrassait sa femme lui fermant les lèvres en riant, avec sa main.

— Non, tais-toi, ça ne te regarde pas, je te le répète, Margot, de laver ce linge sale... laisse ce monsieur décrotter ses bottes et ses idées comme il lui plaît .. Qu'est-ce que tu as là, caché sous ces journaux ? Ah ! ah !.. un roman ; c'est ainsi que tu prétends t'enfermer pour faire des lectures pieuses? Pincée; j'emporte le bouquin.

— Non, plus tard ; je ne l'ai pas achevé, rendsle moi.

Et le couple royal, redevenu enfant, se disputa en riant le volume qui se déchira. Mais, pendant

le débat, les mains s'étant rencontrées, les bouches s'effleurèrent, et le prince Philippe ne quitta la chambre de sa femme que le lendemain matin à huit heures.

ANS une vaste pièce a vitraux, aux murailles tendues de cuir de Cordoue, aux sièges de style ogival, un jeune homme se tenait debout, devant Monsieur l'ambassadeur de France, à Saragosse, qui l'écoutait Toeil perdu, dans une sorte de contemplatisme très nuageux, ma foi.

— Recommencez-moi cela, de Salmont, ça me

paraît très... capiteux. Mais, vous le savez, j'ai

besoin d'entendre les choses deux fois avant de les

juger, puisque c'est avec une cantilène qu'on séduit

es filles ici.

Le jeune homme obéit, et déclama d'une voix claire :

Quand ton âme rêve, A quoi penses-tu?

Est-ce, ô fille d'Eve, A l'ardente grève D'un pays perdu?

Est-ce à ton enfance, Au ciel radieux?

Oh! ton âme pense Peut-être à bien mieux!

— Très bien! vous parlez de ciel, c'est toujours comme ça qu'il faut débuter avec les Espagnoles. Je m'en suis aperçu... quitte à les en faire descendre après .. , Allez, ça marche.

Le jeune homme continua :

Est-ce â rétmcelle

D'un regard d'amant?

Est-ce à l'hirondelle

Rasant de son aile

Le bleu firmament?

i88 MONSIEUR MYSTERE

Est-ce à l'inconstance De quelque oublieux?

Oh! ton âme pense Peut-être à bien mieux!

— Vous n'avez pas de castagnettes, de Salmont ?

— N... non...

— Vous rougissez! je parie que vous en avez une paire dans votre poche? Voyons, pas de fausse honte, c'est pour vous suivre en rj'^thmant le mouvement.

Le jeune secrétaire sortit, en rougissant, de sa poche, une paire de mignonnes castagnettes qu'il tendit à son patron .

— Voyez-vous ce farceur-là ? mais, sacré animal, ne comprenez-vous pas que les castagnettes c'est tout, ici ? ça remplace le luth, ça tient lieu de musique, — Un mouvement de castagnettes avant et après, c'est un prélude mélodique... Mais, que je suis bête, vous le saviez bien, puisque vous en aviez. .. A propos, chantez-vous ?

— Un peu.

— En ce cas, chantez-moi ce troisième couplet, voulez-vous ?

De Salmont entonna en sourdine :

Est-ce au doux sourire Des nuits d'Orient? Aux fleurs que respire Le vent qui soupire En les effeuillant?

Est-ce à la souffrance De quelque amoureux?

Oh ! ton âme pense Peut-être à bien mieux!

— Oh ! ton âme pense peut-être à bien mieux. . . certainement ! Je fais le modeste pour l'apprivoiser; mais si, à force de lui répéter qu'elle doit penser à bien mieux que moi, elle allait me prendre au mot, ça n'avancerait pas les affaires, hein?

— C'est que, plus vous vous placez bas, plus elle se croit aux nues, et ça plait toujours aux

igo MONSIEUR MYSTERE

femmes de ce pays-ci qu'on les place aux nues.

— Dans ce cas, allez-y. ,. si elles ne sont pas contentes, c'est qu'elles ne seront guère raisonnables. Ahl ça, dites donc, j'espère que c'est le dernier couplet, au moins.?... -Nous irions comme cela jusqu'à dimanche.

— Oui, oui, c'est le dernier.

Et le jeune , secrétaire chanta, dolce amoroso :

Moi sans paix ni trêve, Je ne sais pourquoi, Blanche fille d'Eve Qnand mon âme rêve C'est toujours à toi.

Si quelque espérance...

Luisait à mes yeux...

Mais ton âme pense Peut-être à bien mieux!

— Allons, très bien ! je vous remercie. Il me semble que je suis dans une balançoire qui va, vient, me ramène ; seulement, mettez : brune fille

d'Eve, au lieu de blanche fille d'Eve, voulez-vous?

— car elles sont dore'es comme des oranges, ici...

— Avec plaisir.

— Et copiez-moi ça en gros . . hein ? — L'on a frappé ! Voyez donc, de Salmont.

— Le courrier de son Excellence, fit une voix du dehors.

— Ah! ah ! donnez vite.

De Salmont alla prendre un volumineux paquet, d'où s'échappèrent des enveloppes de toutes nuances et de toutes dimensions, quelquesunes exhalant de ces parfums venus en droite ligne de la rue de la Paix, qui vous apportent en une bouffée l'odeur du flot parisien. Le secrétaire ouvrait celles qui offraient l'apparence officielle avec son canif, tirait les missives, et les passait à Andelmar, selon leur importance.

— De r Union industrielle dont vous êtes actionnaire ; on re'clame votre appui...

— Une vaste fumisterie ; jetez au panier.

— Du ministère de l'agriculture et du commerce.

— Bon, je lirai plus tard. Ensuite ?

— Du ministère des beaux-arts.

— Passez. . .

— Ah! en voici une, par exemple, monsieur l'ambassadeur, que je crois fort intime.

— Voyons ça, montrez :

« Très cher,

« L'intelligent quadrupède destiné à vous rem- « placer dans vos fonctions,. . »

— Parbleu ! c'est de Kreuss ; il se décide enfin à me donner signe de vie.

« ... ne vous a pas encore fait oublier. »

— Qu'est-ce que celle-ci ?. . . une lettre de femme ?

— Je crois que. . . oui .

Et M. de Salmont tendit à Andelmar une petite missive, mignonne, odorante, à l'écriture fine et allongée sur papier crocodile. Andelmar courut à la signature, et son cœur bondit.

— La marquise de Preciosa !

Il devint blanc d'émotion.

— Allez, mon cher de Salmont, allez, j'expédierai le reste à moi seul^ et transmettez l'ordre qu''on n'entre chez moi que lorsque je sonnerai.

Le jeune homme obéit avec un empressement qui prouvait sa joie d'être délivré de sa besogne plutôt qu'il ne l'avait pensé» En se levant il jeta cependant un regard aux mignonnes castagnettes à rubans roses, don de quelque gentille Catarina, mais il n'osait, il n'osait vraiment les reprendre^ lorsqu'Andelmar qui suivait la direction de ses yeux les lui offrit en riant :

— Emportez cela, c'est votre bien.

De Salmont parti, il se jeta sur la lettre et lut avidement :

« Monsieur l'ambassadeur, et très aimable ennemi, ' « J'étais absente lors ''de votre nomination; je

« faisais mon voyage de noce et n'ai appris votre

« arrivée à Saragosse que depuis peu de temps ; « on ne lit pas les journaux lorsqu'on est au « bout du monde, et nous étions, devinez-oii ? en « Sicile, puis à Rome, d'où je vous ai rapporté « des grains d'or bénis par le Saint-Père. Mon « mari prétend que je vous ennuie en vous écri- «: vant ; mais, moi, j'ai idée que je ne vous ennuie « pas du tout, et que vous vous souvenez de « la petite Jeanne d'Interlak, qui a fait avec le « ciel un pacte à votre endroit. Oui, monsieur, « puisque vous êtes ambassadeur près d'une « Altesse très chrétienne, c'est que mes prières « ont été accueillies là-haut, et que vous avez été « poussé tout doucement vers un pays d'où il est « impossible que la vue des portraits des saintes « d'Andalousie, ne vous ramène pas à adorer ce « que vous avez brisé. On dit que les saintes de « là-bas sont belles, plus belles que nos saintes à « nous ; est-ce que c'est vrai ? On dit encore que < sur les vieilles toiles des églises, les Madones

MONSIEUR MYSTÈRE igS

« VOUS sourient avec des airs si tendres, si élo-

< quents, qu'on leur tend les bras malgré soi, et « qu'on les implore bien vite à deux genoux. « Que je voudrais m'en rendre compte! Mais vous « n'y serez peut-être plus, quand mon mari me « conduira à Sarragosse , parce qu'il m'assure « que votre situation n'est que... attendez-donc?... « — Ah, j'y suis... une école que vous faites avant

< de revenir chez nous.

« Ça, mon fier Sicambre,en attendant que vous « courbiez le tête sous le doigt d'un nouveau saint « Remy, écrivez-moi au moins ce que vous devenez? « On ne laisse pas ses amis de peu de jours mais « de beaucoup d'amitié, en peine de soi. Nous « parlons souvent de vous, parce que papa et « ma tante continuent à se quereller tout le temps « à votre sujet... Mon rnari vous défend — ce qui « met papa en fureur ; il prétend que Georges est « une girouette, — ce qui est absurde. — Moi, pour « rétablir la paix entre eux, je dis un peu de mal

igô MONSIEUR MYSIERE

« de VOUS... pas beaucoup, mais enfin un peu... « vous comprenez, il le faut bien; ça empêche les « autres de se monter tout à fait.

« Maman, elle, ne répond rien, parce qu'elle « sait ce qu'il en est Je lui ai raconté comment « je vous ai arrêté chez Lhermite. Elle m'a d'abord « beaucoup grondée, assurant que vous aviez dû « nie trouver inconsidérée, — inconsidérée est un « mot que maman emploie souvent, ça dit tout, et « ça ne dit rien.

« Mais, adieu, monsieur l'ambassadeur^ dépc- « chez-vous de terminer les affaires du gouverne- « ment pour revenir à Paris, où nous donnerons « notre prochain bal costumé. J'ai rapporté de « Rome un costume de pèlerm moitié coquillages « et moitié algues, il sera pour vous; vous verrez, « c'est merveilleux, l'antiquaire m'a assuré qu'il « était authentique ; aussi, je vous tends à l'avance « les deux mains, afin de vous attirer vite, vite, « maitcnant que je suis « madame » pour de vrai. « Marquise de Preciosa. »

Comme nous avons la prétention de n'écrire que des choses absolument vécues, il ne nous appartient pas de préciser à quelle heure M. l'ambassadeur de France sortit de son cabinet aux tentures en cuir de Cordoue. Ce que des te'moins oculaires nous ont affirmé c'est, que, ce soir-là, on ne le vit pas siffler des cantilènes dans les rues de Saragosse.

Cependant, certains bruits étranges circulaient à Paris; on se demandait si c'était faux ou si c'était feint : si Andelmar avait oublié la comtesse de Prékowska, et surtout si la comtesse l'avait remplacé par Léonce Arnault. Le comte de Sion, arrivé de son pied léger des courses d'Ascott, voulut en avoir le cœur net et se présenta le même jour à l'hôtel Prékowski.

— Vous sentez l'écurie, lui dit la comtesse, après les premières exclamations causées par sa brusque présence.

— Dame! je n'ai vécu depuis huit jours qu'avec des chevaux et des jockeys.

— Vous avez gagné?

— Non, mon cheval s'est ennballé.

— Cela vaut mieux que si c'était vous, pour quelqu'une des miss de là-bas.

— Puisque vous ne vous emballez plus, comesse, il doit vous être loisible de vous mtéresser aux emballages des autres, à celui du sire Andel-

mar... car il paraît qu'il Test, lui, et même d'une façon alarmante encore.

— Pour qui, mon Dieu ?

— Pour la petite de Preciosa .

— Mais s'il était emballé par elle, il n'aurait pas quitté Paris?

— Ah! voilà; il paraît qu'il a voulu se refaire une virginité politique, se décrasser les ongles des vilaines choses auxquelles il avait touché-, mais on assure qu'elle l'a découragé.

— Avant la fin ?

— Vous êtes méchante.

— Pas du tout, c'est pour savoir s'il y reviendra.

— Mais, dites-moi donc, comtesse, qui parlez de dénouements. .. possibles, ou à naître...

— Oui... eh bien?

•~ A quand le vôtre avec Léonce Arnault ?

— Quelle bête de farce me faites-vous donc ?

— Mais, ma très belle, je crois que c'est vous qui nous en faites une farce en nous séquestrant les uns après les autres, pour vivre on ne sait comment. . .

— Vous allez raconter maitenant que j'ai de caprices à la douzaine?...

— Je n'y verrais pas le moindre mal.

— Allons, bien!... mais, e'tourdi que vous êtes, Léonce Arnault me fréquentait déjà lorsque Andelmar était au pouvoir... Arnault, d'accord avec

I le gouvernement était impossible dans mon salon.

Mais maintenant qu'il est relativement mal. . ;1 — Oui... c'est juste, j'oubliais : ça pose tou-

[. jours un homme d'être mal avec l'Elysée... mais,

que voulez-vous, comtesse, avec votre cou de sta-

tue, VOS cheveux abondants, vos bras si fermes du haut et si fins aux attaches...

— Ah ça, mais, mon cher de Sion, avez-vous fini d'inventorier ma personne ?

— Je pre'iends seulement qu'on trouverait de la compensation à s'éloigner du gouvernement, si ça rapprochait de vous.

— On voit que vous ne me connaissez pas.

— Oh! comtesse!... pouvez-vous dire ça à moi... il me semble pourtant que... ?

— Oui, oui. Mais vous comprenez que cette rivalité de Mme Andelmar, avec Mme Jules Piercy est profondément... grotesque... Comment voulez-vous alors que je consente à avoir des grotesques chez moi ?

— Pourquoi pas ? ça aurait amusé. A propos, avez-vous pardonné à Lhermite ?

— Parbleu ! Si j'ai pardonné ! Je ne pouvais aller toute nue, n'est-ce pas ! comme une femme de peau-rouge ?

— C'est ça dont on ne se serait pas plaint, par exemple !

— Oh! deSionl...

— Eh bien, quoi donc! je trouve qu'il en a une chance, celui-là... il vous sculpte, il vous palpe, il vous prend mesure.

— Il me paraît difficile qu'on m'habille sans me prendre mesure.

— Enfin il vous tient dans ses mains au moins dix minutes chaque semaine...

— Voyons, comte, au lieu de tourner comme vous le faites, avouez tout de suite que vous êtes venu en éclaireur... savoir ce qui se passait chez moi, qui je recevais?

— Eh bien oui, na! on m'avait dit qu'il y était.

— Qui,//?

— Léonce Arnault.

— Oh! encore!...

— Il s'était vanté de passer avec vous une soirée... prolongée.

— C'est une indignité! Je me demande qui vous a chanté pareille misère?

— Ce serait trop long à raconter; moi, j'ai répondu que non.

— C'est heureux.

— Parce que vous êtes très rusée, et que probablement il attendra plus que les autres.

Et de Sion ajouta à part lui :

— Seulement, il saura ce que ça lui coûtera, j'en réponds !

— Eh bien, répartit la comtesse qui ne voulait pas avoir Tair de comprendre, vous êtes venu et vous avez vu,

— C'est-à-dire que je n'ai rien vu du tout.

— Probablement parce que vous êtes en défaut.

Mme de Prékowska était décidée à ne point se fâcher.

— Il y a un moyen très simple de contenter votre curiosité. Restez ici jusqu'à six heures.

MONSIEUR MYSTERE 2o3

— Avec ivresse ! . . mais, comment donc !

— Moi, pendant ce temps, j'irai chez Lhermite et vous recevrez en mon lieu et place.

— Pincé, songea le comte. Elle est de'cidément très forte.

— Eh bien^ vous ne répondez rien ?

— Dame, comtesse^ c'est que.... ça n'est pas amusant de rester ici sans vous.

— Je ne peux pourtant pas vous emmener avec moi chez Lhermite.

— Fortuné mortel ! est-il veinard, cet animal-là!

— Ecoutez, de Sion, vous devenez impossible.

— Alors emmenez-moi , je vous attendrai dans le salon ponceau.

— Mais que pensera-t-on de nous?

— Ah bien, voilà qui m'est égal, par exemple!

— Soit, venez... mais n'ayez pas l'air de me regarder tout le temps, au moins.

— Sapristi! voilà qui n'est pas facile.

— Est-ce oui, ou non ?

— Je serai très gentil, là.

La comtesse avait endossé un vêtement pareil à sa robe bleu-marin, posé sur sa tête un chapeau phoque, et s'était armée d'une ombrellebéquille de Saxe. Suivie du comte, elle descendit et monta en coupé. Ils arrivèrent en dix minutes à la porte de Lhermite.

— Ça va être long, remarqua de Sion, il y a déjà une file d'équipages ; si nous entrions un instant chez Servet, manger un pâté aux huîtres ?

— Non, non, je suis pressée.

Elle monta Tescalier en courant ; le comte avait peine à la suivre.

—Et penser, re'fléchissait-il, qu'elle vous a un air de madone, un air tellement chaste, qu'on la croirait sans discussion... Si je ne savais à quoi m'en tenir, elle m'entraînerait loin... Cependant Léonce Arnault ne doit encore avoir rien obtenu ; c'est ce qui fait la force de la comtesse... Oui, mais on ne me roule pas si facilement, moi. Nous allons voir tout

à l'heure si Tex-préfet se cache comme Andelmar dans une des armoires de Lhermite.

— De SionI voilà de Sion! cria la marquise d'Outreval en l'apercevant.

Il était impossible de ne pas répondre quelques instants aux avances de la gracieuse femme qui avait ses raisons pour élire domicile chez Lhermite, puisqu'elle lui amenait des clientes. Aussi Lhermite se montrait-il assez coulant pour la marquise.

De Sion s'arrêta et oublia de surveiller Mme de Prékowska, qui s'était emparée de la première demoiselle de Lhermite et causait avec animation.

— Vous ne savez pas, disait la marquise, il a encore fait des siennes.

— Qui ça ? Léonce Arnault ?

— Eh, il s'agit bien de Léonce Arnault! Je vous parle d' Andelmar.

— Dame, je pensais que il signifiait Thomme du jour, le héros de ce soir, le sportman qui, pour

2o6 MONSIEUR MYSTERE

l'instant, a pris dans les cœurs ou plutôt l'imagination de ces dames, la place qu'Andelmar lui disputait si chaleureusement...

— Bah! est-ce que la comtesse?...

— Ça m^en a tout Tair, c'est pour ça que je suis ici. Mais, revenons à votre histoire.

— Voilà. Imaginez-vous qu'il y avait réception à la cour.

— De Saragosse ?

— Eh oui, mon Dieu! A quelle cour y aurait-il re'ception ? Ce n'est toujours pas à celle de Paris, j'imagine ?

— C'est juste. . . c'est que j'avais l'esprit ailleurs. Et puis j'étais aux courses d'Ascott... Et ça s'est bien passé?

™ Quoi ?

— La re'ception ?

— Mais comment voulez-vous que je le sache, mon pauvre de Sion ! est-ce que j'y étais ?

— Je pensais...

— Non, vraiment, vous me faites peine, je ne vous ai jamais vu ainsi; vous avez quelque chose, avouez-le-moi, je serai discrète.

— J'ai, j'ai, parbleu ! ça vous est facile de blaguer, je voudrais un peu vous voir à ma place.

— Mon Dieu, j'ai traversé les mêmes transes jalouses... et...

— A la bonne heure ! vous êtes franche au moins, vous ne vous jouez pas de la douleur d'un homme...

— Et je vous assure, de Sion, qu'on n'en meurt pas.

— Hein! vous trouvez qu'on peut impunément se voir souffler ce qu'on aime sans devenir enragé?

— Ah ! grand Dieu ! s'il fallait devenir enragé chaque fois qu'on est trompé ou quitté... Mais, voyons, où en étais-je?

— A la cour de Saragosse.

— C'est-à-dire, que c'est lui, Andelmar, qu^

2o8 MONSIEUR MYSTERE

avait reçu une invitation pour aller à la cour, comprenez-vous ?

— Parfaitement, parfaitement. Elle est bien bonne! et qu^arriva-t-il?

— Il arriva, que sa toilette achevée, et jetant un se'rieux coup d'œil à son uniforme de gala, il lui prit fantaisie devinez de quoi faire ?

— Que voulez-vous que je devine... n'est-il pas capable de tout?

— Sous le prétexte que les ambassadeurs, présidents ou hauts fonctionnaires sont décorés de droit, il planta sur sa poitrine la grand'croix de la Légion d'honneur.

— Bigre ! c'est roide ! c'est même excessivement roide !

— C'est-ce que Ton ne se gêna pas pour lui faire sentir là-bas.

— Je le crois fichtre bien ! et ici ?

— Ici, comme le gouvernement redoutait un scandale, et qu'il fallait à tout prix sauvegarder les

apparences, l'on se dépêcha de lui expédier les insignes de Tordre, et les journaux de Saragosse s'empressèrent de déclarer que M. l'ambassadeur n'avait fait que devancer une nomination que chacun connaissait mais qui n'était pas encore ofcielle.

— Voilà tout de même un monsieur qui ne se gcne guère, et qui donne une drôle d'idée de la France à l'étranger !

— Voyons, de Sron, avouez que ça vous est joliment égal ?

— Pas tant que vous cro3^ez ; car je vais me servir de ces nouvelles-là pour le bêcher.

— Trop tard, c'est su de chacun maintenant et c'est déjà atténué. Ah! ça, vous lui en voulez donc beaucoup de Tamour qu'on ne vous témoigne... plus à l'hôtel Prékowski?

— Par cette raison que quand on ne mange plus, on n^'aime pas voir manger les autres... Mais je crois qu'il est temps que je vous dise adieu.

MONSIKUR MYSTERE

Mme de Prékowska va sortir du salon d'essayage, je pense...

— Oh ! elle en a encore pour une heure et demie. Mais voici Mme Ardant, je vais vous présenter.

— Ah! non! ah ! non! est-ce que vous avez à vous venger de moi ?

— Elle vous a vu... pas moyen de faire autrement. — M. le comte de Sion, chère amie !

— Madame... enchanté... de l'honneur., excessivement flatté...

— Eh bien, monsieur, voilà donc le gouvernement sur une pente. ..

— Ah! oui... une pente... dites une glissade, madame. — Seigneur Dieu, pourquoi suis-je venu ici ?

— Une glissade... ah! ah! très drôle... une glissade... c'est trouvé ; je retiens votre mot.

— Vous êtes trop bonne! — c'est moi qui ne te retiens pas par exemple !

— Et, à propos, demanda la marquise, quelle nouvelle merveille avez-vous comploté avec Lhermite, chère?

— Oh ! une misère. . . presque rien, il voulait d'ailleurs transformer ma coiffure, je lui ai déclaré qu'à mon âge on ne devait plus changer; mais se contenter de ce que l'on avait... N'est-ce pas votre avis, M. de Sion ?

— Parfaitement, madame ! parfaitement ; l'on

doit se méfier du nouveau Ah ! mais, mille fois

pardon, ce n'est pas ce que je voulais dire ne

croyez pas, au moins... Que le diable l'emporte ! je me conduis comme un goujat.

— Je suis charmée, au contraire, que vous ne donniez pas dans le travers moderne.

— Madame.. . — Eh bien, qu'est-ce que ça peut lui faire que j'y donne ou non ?

— Je le disais à l'instant à Mme de Prékowska, qui déteste le lendemain ce qu'elle jalousait la veille. Une fois qu'on a trouvé quelque

chose... à son goût, est-il besoin de renouveler, de renouveler sans cesse?

— Et qu'a répondu la comtesse, mad ame?

— Oh rien; elle s'est sauvée en riant, par la petite porte. Je crois qu'on l'attendait.

— Ah ! vraiment?... Alors, c'est que vous aviez raison, si elle s'est tue. Me permettez-vous, madame, de vous offrir mon bras jusqu'à votre voiture?

— Je n'ai point de voiture qui m'attende; mais, si vous avez quelques instants, venez à mon « five O'Clock. »

— Gomment vous remercier d'une telle faveur?

Et de Sion, enragé de la fuite de Mme de Prékowska, arrondit le dos, et se courba en deux, pendant que Mme Ardant s'éloignait avec Mme d'Outreval.

— Ah ! l'on se fiche de moi 1 ah I l'on me prend pour un jobard ! Dieu merci, je ne suis pas embar-

MONSIEUR MYSTERE 2i3

rassé de trouver une revanche; Mme Ardant est une femme intelligente, elle, ayant de la stabilité... II est vrai qu^à son âge... enfin, elle est passablement élevée, c'est toujours cela.

Et, sous le coup d'une exaspération croissante, le comte alluma nerveusement un cigare, et se dirigea d'un pas saccadé jusqu'au boulevard Poissonnière.

Cette course le calma.

— Il est un peu tôt, pensa-t-il en regardant l'heure, mais je dois lui témoigner quelque empressement, c'est le moins que je lui doive.

Mme Ardant trônait déjà au milieu de son cercle intime lorsque M. de Sion fut annoncé; il faillit perdre contenance, quand la personne si jalousée, de Léonce Arnault, se montra dans un e'panouissèment de triomphe.

— Gomment trouvez-vous le nouveau caprice de la comtesse? lui demanda Mme Ardant, à l'oreille, une fois les présentations achevées.

— Pardon... je ne savais pas, j'ignorais complètement.. . que...

' — Oh, de la diplomatie avec moi, M. deSion?

— Mais alors. . .

— Mais alors, pourquoi Le'once Arnault est-il ici, n'est-ce pas ? Ne comprenez vous pas que c'est elle qui l'envoie?

— Si elle l'envoie, c'est qu'elle ne tient guère à le garder.

— Que vous êtes candide ! elle veut qu'il paraisse officiellement à mon thé de cinq heures, pour que chacun ignore la tasse de thé qu'elle lui offrira chez elle à dix heures et demie du soir. Qu'est-ce que vous dites de cela ?

— Je dis. .. que vous êtes très subtil e, et la comtesse très roublarde.

— Oh ! elle est vraiment née. C'est la seule qui sache diriger ses... inclinations. Le monde doit lui savoir gré du mal qu'elle se donne pour conserver les apparences... c'est un don chez elle... C'est posi-

tivement du génie; pour moi je Taime beaucoup.

— Je m'en aperçois.

— Non, mais vraiment, ne reconnaissez-vous pas que les femmes de grande famille ont seules ce tact exquis de ne pas s'afficher en ne se refusant rien ?..

— Je me garderais bien de trouver le contraire, grand Dieu !

— Vous dites cela sur un ton!... on voit que vous êtes partial, vousl

— Moi?

— Oui, je Tai deviné, vous êtes partial, vous n'appréciez pas assez certaines délicatesses.

— Je vous assure bien que si. La preuve, c'est que je déclare que de toutes celles, qui ont cet art enivrant de nous charmer, la comtesse est de celle qui s'y prend le mieux pour

— Cacher ses petites faiblesses, n'est-ce pas? Oui, c^est une de ses supériorités sur moi ; je montre toujours mes impressions.

2i6 MONSIEUR MYSTERE

Le comte, pensa que ça allait trop vite; il préféra biaiser un peu, en répondant prudemment :

— Oui... elle est très rouée.

Au bout de quelques instants, de Sion affectant de ne pas vouloir être indiscret pour une première visite, se leva et prit congé en saluant légèrement Léonce Arnault.

Il hèla un remise, se fit conduire au club, et s'étant installé solitairement, il écrivit :

« Mon cher ambassadeur, j'arrive des courses

d'Ascott, et Ton m'apprend que vous êtes enfin

« décoré. Pour une "fois que le gouvernement fait

« une chose juste,cestbien le moinsqu'onl'applau-

« disse; je tiens à êiredes premiers à vous féliciter,

« et j'espère que vous faites de bonne besogne là-

« bas. »

A vous de tout cœur, très cher.

Comte de Sion.

« P. S. Je sors du five o^cloch de Mme Ardant. « Imaginez-vous que j'y ai vu l'ancien préfet

« Léonce Arnault, qu'on appelle pour Tinstant « le nouveau caprice de la comtesse de Prékowska. « On prétend que le susdit Arnault aurait séduit « le comte Prékowski par sa brillante allure à « cheval, et qu'il aurait ainsi trouvé le secret de se « rapprocher de la comtesse d'une façon très « naturelle. Inutile de vous dire que je n'en crois « rien et que je vous livre ce bruit pour ce qu'il « vaut. »

Ayant achevé, il plia fiévreusement et cacheta ; ensuite il mit pour suscription :

« A monsieur Andelmar, ambassadeur de France à Saragosse. »

Puis il appela un groom, en lui ordonnant d'aller jeter sa lettre à la poste.

— S'il ne revient pas avec cela, pensa-t-il, et s'il ne taille pas de la besogne à Léonce Arnault, c'est que le pavé de Saragosse lui sera rudement collant aux semelles !

LLE était seule, bien seule, sans aucune crainte d'être surprise; pleurant, sans savoir si le vide qu'elle éprouvait serait jamais rempli; affolée de se sentir oubliée, et réalisant plus que jamais ce mot célèbre :

« Elles aiment à ce qu'on leur en raconte de roides ; ça les suffoque, mais elles aiment ça. »

En effet, Andelmar était celui qu'il fallait à cette orgueilleuse nature d'italienne, mêlant le jeu du couteau à celui des caresses, mordant, e'gratignant^ riant ; de ces femmes qui parlent d'entrer

MONSIEUR MYSTERE 21g

aux Carmélites et qu'on retrouve huit Jours après entre les bras d'un autre amant.

L'immonde Carlamasse avait succédé à Andelmar; ce que cette bête venimeuse avait tenté pour approcherdeMmede Prékowska était inénarrable. De tous côtés, parmi son entourage, on soupirai après un régime administratif moins ignoble et moins crasseux. La figure de Léonce Arnault, autour duquel se groupaient quelques- espérances orléanistes, sortait de nouveau de Tombre. Il y avait longtemps que les timides tentatives de l'ancien préfet avaient fait comprendre à la comtesse le culte dont il l'enveloppait. Mais elle n'avait paru accepter ses soins que pour surexciter Tirritation d'Andelmar. Son départ accompli, elle s'était rejetée du côté d'Arnault. Son tempérament exhubérant ne lui permettait pas l'oisiveté, et le comte Prékowski ne lai semblait pas pour l'instant apte à satisfaire l'élan de deux bras qui ne demandaient qu'à s'ouvrir et à se refermer sur quelqu'un.

Cela avait commencé avec Arnault par des agenouillements et autres choses amusantes; ensuite, il s'e'tait enhardi, demandant à ce qu'on lui permît de de'sentortiller les frileuses épaules sur lesquelles la soie se tendait, se tendait à craquer.

Il y avait des moments où, blottie dans son fauteuil, les membres ramassés, elle ressemblait à une panthère naine, tandis que son œil de velours lançait un trait résolu.

Un matin elle avait accepté d'accompagner son mari à cheval et Léonce Arnault les escortait. Il galopait derrière elle dans l'allée des Poteaux, sa surexcitation était poussée si loin que son attitude exprimait clairement :

— A nous deux nous ne nous ennuierions pas, si vous le vouliez, et vous savez parfaitement ce que je veux dire.

— Vous galopez beaucoup trop près de moi, observa la comtesse nerveusement.

— Il.faut absolument que je vous serre de près.

Vous avez une oreille que la bouche éprouve des démangeaisons d'embrasser. . .

Là-dessus, Mme de Prékowska repartit un train

de galop.

— Vous croyez que je ne vous rattrapperai pas?

— Voyons, Léonce, et mon mari?

— Laissez-le là ; il est bien à sa place, c'est un superbe cavalier, ne lui enlevez pas sa confiance.

— Je vois que vous ne lui croyez pas le moindre ombrage ?

Il sait que vous aimez les admirations, les

hommages; mais, je ne crois pas qu'il vous suspecte d'autre chose.

— Alors, à votre avis, ça ne le tracasse pas

beaucoup ?

— Quoi donc ?

— Mais, ce que. . . je pourrais faire avec. . .

— Avec moi, n'est-ce pas? Oh ! chère comtesse, répétez, répétez encore! Dieu que ça me fait du bien d'entendre cette parole !

— Ce n'est pas me répondre. Je vous demande si vous croyez le comte peu ombrageux?. . .

— Je n'ai pas prétendu cela. . . permettez, quand on vit près de vous, on doit être certainement très soucieux de. . . de ne pas vous perdre... Aussi, je trouve ça si pénétrant, si voluptueux de respirer le même air, à deux pouces de votre bouche... Cest comme un baiser que vous me donneriez... Oh! mais, là, un baiser...

— Si ça vous suffit... mon ami, prenez-en à votre aise. Je suis contente de vous voir heureux.

— Heureux. . . pas autant que je pourrais l'être. Le comte de Prékowski s'efforça de ralentir son

allure pour les laisser arriver.

— Est-ce que les princes sont déjà partis?

— Je crois plutôt qu'ils ne sont pas venus et ne viendront même pas du tout.

— Ah! bah!

— Eh! sans doute, puisque les saluts qu'on leur adresse les font traiter de conspirateurs.

— Maintenant que le sieur Andelmar est de retour, nous allons voir les méchancetés s'accentuer autour d'eux.

— Comment, il est donc de retour? demande Mme de Prékowska qui se sentit pâlir sous le regard investigateur [d'Arnault.

— Oui! ne le saviez-vous pas ? Il y a au moins sept ou huit Jours.

Arnault aurait volontiers ' serré la main de M. de Prékowski en l'écoutant se charger d'apprendre à sa femme que son ex-rival l'avait si profondément oubliée.

— Cette nouvelle Ta complètement renversée, songea-t-il; voilà qui triomphera de son incertitude. J'ai eu une vraie chance de sortir ce matin.

On atteignait la laiterie du bois. Le comte proposa de descendre prendre quelques réconfortants.

Ils étaient à peine installés qu'une femme vêtue de noir, tenant un petit garçon par la main, passa devant eux.

Grande, mince, le profil douloureusement accusé par la souffrance, elle apparut comme le spectre du désespoir dans les vapeurs ensoleillées du matin . A sa vue, la comtesse étouffa un cri ; le comte pâlit, de son œil jaillit un éclair foudroyant sur la mère et le petit.

La veuve enveloppa d'un long regard ces heureux du jour.

— Ah! fit-elle, sans pouvoir se contenir, tant elle ressentait une atroce douleur, voilà donc cette femme qui dépense par an cinq cent mille francs pour sa toilette, tandis que je n'ai pas seulement de quoi nourrir mes enfants!

— Infâme ! cria la comtesse en se levant comme pour renverser la nouvelle venue.

— Je ne suis pas une infâme, c'est toi qui en es une. La destmée nous fait deux parts : à toi la bonne, à moi la mauvaise. Si tu rognais quelques mètres de dentelles à tes parures, et quelques dia-

niants à tes écrins, mes enfants ne souffriraient pas de la faim.

Puis elle passa, majestueuse, et continua son chemin, pendant que, frappée de stupeur, Mme de Prékowska voyait s'éloigner cette vision sombre.

— C'est du chantage, cria le comte Prékowski, hors de lui. Je lui retire la pension de six mille francs que je lui servais.

Sa femme se tut, comme frappe'e à la poitrine.

Léonce Arnault restait convaincu que la personne qui venait de se montrer ainsi était une ancienne maîtresse dont le comte avait eu un enfant; en Tentendant parler de chantage, cette opinion s'affirma dans son esprit.

— Comment ne vous débarrassez-vous pas de cette pieuvre? c'est facile comme bonjour. Une femme? c'est si vite maté... Voulez-vous que je parle à Carlamasse ?

— Non, interrompit la comtesse, jamais !

— Vous avez toutes les magnanimités, madame ;

une autre, à votre place, n'userait pas de cette bonté.

Gomme M. et Mme de Prékowski se taisaient, préférant peut-être l'erreur qui s'accréditait dans Pesprit d'Arnault, à la vérité toute nue, la conversation tomba d'elle-même. Le comte, mâchonnant son cigare fiévreusement, remonta à cheval, et partit sans s'occuper de ceux qui l'escortaient. Ce ne fut qu'à la porte de l'hôtel qui s'ouvrait au large que la comtesse, sortant de son mutisme, tendit la main à Arnault, et retrouvant son calme, lui dit :

— On vous verra à cinq heures, n'est-ce pas ?

Il s'inclina en signe d'adhésion, salua en se courbant sur sa selle, et partit au petit trot, pendant qu'elle rentrait avec son mari.

Comme il descendait les Champs-Elysées, une voix connue retentit à son oreille :

— Comment! c'est vous?., venez donc par ici? Il se retourna et aperçut la marquise d'Outre val.

— Volontiers. Quoi de neuf?

— Rien que du vieux. Ah! si, à propos, Andelmar est de retour.

— Parbleu I

— Ah ! oui, on vous Ta raconté tout à l'heure ; n'étiez-vous pas au bois accompagnant la comtesse et son mari?

— Oui, à la laiterie.

— Et vous ne me parlez pas d'une petite scène de famille qui a eu lieu sous vos yeux ?

— Comment le savez-vous ?

— Je quitte à l'instant la princesse Leporelli.

— La princesse Leporelli ?

— Eh! oui... la sœur de la comtesse, celle que vous avez rencontrée il y a une heure avec son petit garçon.

— C'était donc sa sœur ? Et moi qui croyais... Ah ! les choses s'expliquent maintenant.

— Vous avez un air... le fait est que ça a dû être vif. Dame, à sa place, j'aurais peut-être fait comme elle. La princesse a du sang, elle aussi. C'est dur

de se voir réduite à quelques billets de mille quand on est née. On m'a assuré dernièrement que sans une mtervention très noble, elle aurait succombé.

— Quoi, cette dame était la princesse Leporelli ? Il me semble que je rêve.

— Nullement, vous ne rêvez pas. Est-ce que tout n'arrive pas à Paris ? — Mais n'est-ce point Mme Rougé que j'aperçois là-bas? Vous vo3'^ez bien, près des chevaux de Marly ?

— Je ne sais trop si c'est elle... Je ne lui connais pas cette couleur de livrée.

— Attendez donc, vous ne pouvez partir comme

cela,ellevousa vue. Non, ce n'est pas Mme Rougé,

mais Mme Ardant. Je les confond parce qu'elles

sont blondes Tune et l'autre. Quelques secondes et

la voici.

La marquise agita son ombrelle ; Mme Ardant

fit arrêter son cocher,et monta près de Mmed'Ou-

treval. Arnault mit son cheval au pas.

— Que devient donc le prince? demanda la marquise lorsque les voitures se furent remises côte à côte .

— On lui prête certaine liaison mystérieuse sur laquelle il reste insondable.

— Quoi? quelle liaison ? avec qui ?

— Avec une femme du monde... du très grand monde, qui se serait servie de Tintermédiaire d^une dame Leriche qui a un certain établissement rue Drouot, pour pénétrer jusqu'à lui, un soir de réunion intime.

— Une femme du très grand monde qui connaîtrait Mme Leriche et qui n'aurait que ce moyen-là d'approcher du prince? je la trouve un peu forte !

— Oh ! moi, vous savez... pour ce que l'aventure m'impressionne...

— Il n'était pourtant pas imprenable, le prince, pour qu'on lui adressât des propositions en usant de ce moyen-là ?

— Non, mais ça aurait été trop long d'en employer d'autres, et il aurait peut-être observé une sage prudence.

— De cette façon je comprends. Et alors ?

— Alors, ce n'est pas qu'il soit précisément romanesque...

— Ça non, par exemple I

— Mais il paraît que la dame en question, une princesse italienne, dit-on, abandonnée de sa famille, avait grandement besoin d'être secourue... Et le prince l'a fait royalement. *^

— Est-ce qu'il a poussé très loin son rôle de consolateur ?

— En tout cas, il a disparu assez longtemps pour donner à supposer qu'il ne s'enfermait pas absolument seul.

— C'est qu'elle avait des façons encourageantes?

— Mais voilà précisément le piquant : c'est que, paraît-il, elle n'en a pas du tout. Le prince est resté parce qu^on ne naît pas impunément gentil-

MONSIEUR MYSTÈRE 23i

homme, et qu^il ne voulait pas lui faire l'impolitesse de partir en Joseph.

— Il est certain que ça doit être gênant quand on a une maîtresse, que ce soit une honnête femme. Mais me voici chez moi ; au revoir, chère!

Mme Ardant descendit. Arnault en profita pour saluer et s'en aller de son côté, en songeant à cette princesse Leporelli, que protégeait le prince d'Eryn.

Mais, pendant que Tancien préfet de police retournait chez lui assez intrigué, des faits d'un nouveau genre s'étaient passés à l'hôtel Prékowski . Le comte, toujours furieux, était parti aussitôt le déjeuner chez son notaire pour lui signifier de supprimer la pension qu'il faisait à sa belle-sœur. La comtesse qui n'avait pas paru à table et s'était enfermée, dont le cœur était vraiment bon et élevé, qui partageait avec son mari le noble plaisir de soulager mainte infortune, la comtesse souffrait cruellement de cet état de choses. Sa per-

sonnalité si sympathique à la société parisienne, défiait, il est vrai, tous les outrages; sa situation était de celles que la calomnie n'attaque pas; mais la douleur d'avoir été' frappée inopinément n'en prolongeait pas moins en elle ses morsures aiguës.

A deux heures, elle était tristement étendue; lasse de sa course du matin, elle sommeillait à demi. Il lui sembla que sa porte s'ouvrait, qu'un homme s'introduisait avec hésitation ; croyant que c'était son mari, elle ne dit rien.

Mais, soudain, elle sentit qu'on s'agenouillait devant elle et que ses mains étaient tendrement baisées.

Elle jeta un cri ; Andelmar se trouvait devant elle.

— Vous! vous ici, monsieur?

— Depuis cinq jours. ..

— Je vous croyais à Saragosse?

— Ne mentez pas; vous saviez bien que non.

— Relevez-vous donc ! si l'on entrait . . Comment, est-ce possible? je ne croyais pas vous re-

voir... je vous regardais sans croire que c'était vous.

— Béatrix! quoi, vous ne m'auriez pas reconnu? Je suis donc bien changé ?

— Mais non... bruni seulement; j'ai cru avoir une liallucination.. . Et puis, vous n'êtes plus le même.

— On me Va déjà dit.

— Vous parlez bas... vous avez quelque chose.

— En plus, ou en moins ?

— Je ne sais. Mais c'est certain.

— Vous m'en voulez ?

— Moi, grand Dieu! vous m'avez follement aimée comme vous avez vou'u... Je vous ai promis d'être à vous, — ce que je n'ai pas tenu, je le reconnais. — Vous êtes parti parce que vous en vouliez une autre : c'était votre droit.

— Mais, cruelle femme, si je suis parti, c'est que... je t'adorais.

— Oh! que m'importe vos : « monsieur»; quand il me venait un bon mouvement près de vous, vous preniez à tâche de me désespérer... j'ai préféré, pour ne pas devenir fou, accepter un poste n'importe oià, dans l'espérance de guérir.

— Et?

— Et me voilà. Que fallait-il faire ?

— Il fallait, il fallait... oui, vous aviez raison;, c'est de la folie de croire que vous ne deviez pas m'oublier... Et moi qui ne vousai aimé que lorsque vous avez été loin !

— Recevez- vous toujours autant?

— Non, très rarement.

— Autrefois, quand je vous suppliais de ne pas recevoir, vous me refusiez constamment; et maintenant que je ne suis plus pour rien dans votre vie, vous aimez la solitude.

— Parce que... je suis triste, et qu'à l'époque dont vous parlez c'était un moyen pour moi d'exciter vos fureurs, et de jouer mon rôle de domp-

teuse. Vous n'étiez amoureux que quand vous étiez en colère .

— Pourtant. . .

— Ne vous en défendez pas, vous' étiez en colère parce que vous m'aimiez et que vous m'aimiez réellement. . . ah! oui, vous m'aimiez bien quand vous avez voulu me prendre dans l'écurie.

— Parbleu ! sans ça je. . .

— Passons^ passons, Et qui avez-vous fréquenté là-bas ?

— Comment! vous n'en savez rien?

— Vous imaginez-vous que je me faisais raconter vos prouesses !

— En vous quittant il a fallu m'étourdir un peu. J'ai d'abord cherché des Espagnoles bien plantureuses, bien en chair.

— Bon, bon ... Et ensuite...

— Ensuite... ah! ensuite.., je m'étais figuré trouver du fruit vert. .. pas du tout; à vingt ans, c'était déjà mollasse. . . Je ne pouvais pourtant

236 MON[SlEUR MYSTERE

pas les prendre au berceau ? Alors, j'ai cru qu'une haute duchesse... ne me voyait pas sans déplaisir; seulement. . .

— Seulement...

— Beaucoup de passion... une fougue. . . ça débordait... ça jutait; mais, deux ou trois fois, des scènes à propos de rien. Nous buvions du café, nous fumions des pepelitos, ça a crânement marché pendant huit jours ! Une nuit j'étais un peu faiigué et je tâchai de lui faire comprendre.. .

— Gazons, gazons...

— Vous voulez des détails, il faut cependant que je m'étende...

— Puisque je comprends. ..

— Alors, elle m'a fait flanquer à la porte.

— Tiens, c'est elle qui vous a?

— Mon Dieu, oui! elle a pris cela comme une injure. Oh ! du reste, j'aimais autant ça ; on ne peut pas constamment, à perpétuité. . . on a beau être souple comme plusieurs gants...

MONSIEUR MYSTERE iZ-j

— Bon, bon. Et après ?

— Après, je me suis rejeté sur une de nos compatriotes ; ça m^allait de m'entendre parler français dans les moments où l'esprit tient le moins de place possible en nous. Une superbe fille, par exemple! une taille... des jambes... des hanches d'un moelleux... des seins d'un dur... mais bête à pleurer quand on lui demandait autre chose que... son petit savoir-faire.

— Enfin, vous n'avez *pas re'ussi à mettre la main sur une trouvaille ?

— Rien ; je n'ai mis la main sur personne. Les unes me forçaient à jurer sur des poignards que je leur garderais une fidélité invraisemblable; elles étaient les premières à me planter là pour un garçon barbier quelconque. Les autres, au contraire, me faisaient garder à vue, espionner, et menaçaient de me donner un coup de couteau, au point que j'ai dû porter une cotte de mailles... Voyons,

Béatrix... répondez : ce Léonce Arnault est-ce

que c'est vrai ?

— Vous êtes toujours le même, les voyages ne vous ont pas formé.

— Oh que si! mille fois mieux que vous ne croyez... Ah ! Béatrix, chère Béatrix I n'est-ce pas que vous ne me direz plus non ? Que vous ne vous jouerez plus de mes angoisses, de mes jalousies ? que ce Léonce Arnault. ..

— Encore ?

— Mais vous ne me répondez pas !

— Parce que je n'ai rien à vous répondre; parce que vous êtes absurde... Eh bien, soit, je Taime; mon mari le voit d'un bon œil; je l'attends, il ne peut tarder. . . Etes-vous content ?

— Non, je vois bien que tu te joues de mes angoisses; que tes yeux ne me repoussent pas, que ta main se défend moins durement'; aies pitié de moi qui t'ai toujours aimée, qui ne reviens que

pour toi; car, c*'est pour avoir entendu parler de lui, que je suis là.

— Eh bien... ne partez pas... et s^il vient... tu le recevras. .

[ES rigides avaient eu beau faire, ils ne parvenaient pas à empêcher Andelmar de s'asseoir dans quelques salons titrés. Son chemin de Damas, ainsi que le dévoilèrent certains articles de la France libre^ avait été le château de la Granja. « Après la croix d'honneur, disait-on, il devait « s'éprendre de celle des croisés. A la faveur de « cette fiirtation, il put badiner autour du noble « faubourg jusqu'au soir oià il en força les portes. « Il a tout ce qu'il faut pour plaire à ses nouvelles « conquêtes. Son audace adroite, sa tranquille im- « pertinence les fouette, et cette flagellation spiri-

« tuelle a, paraît-il, son utilité dans les plaisirs « qu'elles recherchent. »

Jamais rien de plus vrai n'avait été écrit. Seulement, ce dont on ne se doutait pas, c'e'tait la part qui revenait dans cette transformation à celle qui se dérobait à toutes les recherches et opposait un mutisme absolu à toutes les questions : la marquise de Préciosa. Ce que l'on ignorait, c'était le rôle d'Egérie que cette jeune et aimable créature jouait auprès d'un homme qu'elle avait forcé de se mettre à l'école des belles manières, et à qui elle avait fait obtenir un pouf dans quelques salons en guise de tabouret. Quel était son but en cultivant auprès d'Andelmar ce patronage mystérieux dont on ne s'expHquait pas les causes et que le marquis de Préciosa sanctionnait de son adhésion chaleureuse ? Pour quelques-uns, pour beaucoup même, la conduite d'Andelmar était celle-ci : pénétrer au cœur du parti royaliste, de l'aristocratie du faubourg afin d'en mieux combattre les

intrigues lorsque l'heure serait venue. Pour les autres, c'était, au contraire, le parti royaliste qui cherchait à s'attacher un auxiliaire dans l'ancien parti ultra.

Pendant que Jules Piercy, qui avait épousé la cousine de Mme Andelmar, avait le ministère, lui, Andelmar, devenait président de la Société des Cirages français. Cette famille de pieuvres jetait ses tentacules de tous côtés en se partageant le pouvoir, quoique la de'sunion qui y régnait fût officiellement connue.

Depuis huit jours on attendait la redoute de l'hôtel d'Outreval, rue Saint-Dominique. Le fameux soir arriva. On était au lendemain de la célèbre bataille oratoire du Congrès de Versailles, où la rivalité de Léonce Arnault avec Andelmar s'était dessinée si nettement. Il n'était question que de la violence déployée entre les deux adversaires, de ce duel célèbre qui avait fait d' Andelmar la « great attraction » du moment.

— Quel est le pre'tendant au trône dont il pourrait bien être le Morny ? demandait Mme Rougé, costumée en Vénus, non callypige, en tourmentant intérieurement sa mémoire comme les pages d'un calepin, pour y inscrire les réponses.

— Il n'a pris de Morny que son goût des plaisirs, sa science de viveur, mais nullement son talent de pénétration et son génie diplomatique. L'enveloppe de dandysme dont il se pare n'a pas laissé percer, jusqu'à ce jour, les qualités maîtresses de l'homme d'Etat.

— Il a cependant reconquis la comtesse de Prékowska sur Léonce Arnault, ce qui est assez crâne 1

— Bah ! qui sait ? la comtesse est bien fine. Qui pénétrera son dernier mot ?

— Qui croyez-vous qu'elle me'nage de préférence, d'Arnault ou d'Andelmar ?

— Je crois qu'elle les ménage l'un et l'autre ; car

il est à remarquer qu'Andelmar continue à êïre d'une jalousie effrénée contre Arnault.

— A quoi voyez-vous cela?

— A ce qu'il n'a plus Tinsolence du parvenu, l'aplomb du condottiere politique qui passe sur celui-ci et bouscule celui-là, ne se souciant de rien pourvu qu'il arrive au but.

— Eh bien, vous serez certain d'une chose tout à l'heure : c'est que l'ambition de l'ami de la comtesse s'oriente vers un portefeuille.

— Ça, c'est probable. Et cependant. . .

— Cependant, quoi?

— Ne s'est-il pas écrié hier, à la Chambre : « Je veux barrer la route aux prétendants ! »

— C'est pour mieux cacher son jeu. Mais le voici. Regardez, regardez... Ne dirait-on pas qu'en le voyant arriver plusieurs belles dévotieuses sont prêtes à ébaucher un signe de croix?

— Je connais ça; c'est pour mieux l'attirer. Avec cela qu'il porte un costume de pèlerin. . .

La fête battait son plein ; la comtesse de Pré kowska, arrivée depuis quelques minutes, en toilette de velours de Gênes blanc, non masquée, causait avec la marquise de Préciosa, en robe satin du Japon, brodée d'or. En apercevant le comte de Sion, la comtesse s'éloigna vivement laissant le comte avec la jeune femme.

— Si vous croyez que c'est amusant pour moi de ne vous voir qu'au milieu de tout le monde !

— Il ne fallait pas venir.

— Merci. Si vous vouliez. . . pourtant, les autres jours...

— Oui, mais. . . je ne veux pas.

— Dites-moi seulement l'heure à laquelle vous êtes le plus calme : est-ce la nuit, est-ce l'aprèsmidi?

— C'est le matin.

— Le matin? j'entends : c'est parce que c'est l'heure où vous êtes à l'église demandant à Dieu la force de résister.

— Résister à qui ? à quoi ? pas à vous toujours !

— Chère petite madame, vous êtes comme un vrai hérisson !

— C'est qu'aussi vous me faites des questions. ..

— Non, vrai, je ne sais pas comment vous parvenez à vous agenouiller avec ces jupons étroits qui vous moulent le ventre. Après cela, vous le moulent-ils vraiment? on en est re'duit à des suppositions en ce qui vous regarde, puisque l'on ne peut pas toucher.

— Il ne manquerait plus que ça !...

— Voyons, accordez-moi cette valse ?

— Soit. Mais changez d'allure, au moins. Assez de déclarations.

— Je ne sais pas parler d'autre chose. Pendant qu'il l'emmenait, la venimeuse Mme

Rougé disait à Andelmar :

— La voici à son commencement avec M. de Sion.

Il fronça le sourcil devant cette méchanceté.

— Pourquoi commencerait-elle ce qu'elle n'a pas l'intention de finir?

— C'est que Tintention ne vient souvent qu'en chemin... au milieu.

— Ah! bon!

— Mais regardez Mme de Préciosa. Vous avez beau la défendre, elle a pourtant fait du chemin, elle. Est-ce que ça lui est venu... en route, comme vous le dites^ où dès le début ?

— Je ne sais ce que vous voulez sous-entendre. Il faut être exempte de toute critique, comme vous, madame, pour être aussi rigoureuse envers les autres. Quant à Mme de Préciosa, je n'en connais pas de moins vulnérable; car, si elle a une grande liberté' d'allures, elle ne gêne pas ses amies dans leurs mouvements, au moins.

EtAndelmars'éloigna pendant que Mme Rouge allait s'asseoir près de Mme Ardant.

Portant merveilleusement son costume de pèle-rin, il arrêtait toutes les femmes, vieilles et jeunes.

— Toi, si tu ne vas à Vichy manger des carottes et des épinards qui te guérissent de la gravelle, tu es flambée, disait-il à une douairière.

— Vous n'êtes pas galant.

— Quel avantage y-a-t-il à l'être avec vous ? Qu'est-ce que j'en tirerais ?

— C'est tout ce que tu rapportes de ta croisade pour le Christ, des sottises et un costume en coquillages ?

— Dame, quand on est pauvre.

— Je ne sais pas si tu es pauvre, mais je sais que tu n'es pas honteux.

— Oh! non! j'avouerais même qu'il y en a ici que je trouve belles comme un remords. . . d'autres que je ne prendrais que comme des en-cas. Adieu, priez pour moi.

— Et qu'est-ce que j'implorerais du bon Dieu pour un impie comme toi?

— De me rendre aussi heureux que possible.

— Oh ! c'est un blasphème.

— Gomment, un blasphème ?

— Croyez-vous que le bon Dieu va se mêler des choses impures qui vous rendent parfaitement heureux ? . . . Oh !.. .

Et, scandalisée sérieusement, la vieille dame se leva. A.ndelmar qui n'avait pas visé à Téquivoque, s'en alla en riant, pendant qu'une autre lui demandait :

— Etes-vous souvent tombé sur le chemin de Damas ?

— J'y tomberais encore volontiers, pourvu que ce soit à vos genoux.

Et il s'éloigna.

— C'est charmant ici ; il y a des femmes agréables, déclara le duc d'Erighen, qui se posta dans l'embrasure d'une porte.

— Oh! ça ne continuera pas tout le temps.

— Tant mieux ; si elles étaient trop gracieuses, et qu'on soit forcé de les respecter... ce serait gênant. Mais, quel est ce monsieur?

— Le marquis de Préciosa.

— Le mari de sa femme ?

— Oui, une intelligence suffisante qui est en brun ce que sa femme est en blond.

— La trompe -t-il?

— Pas encore, mais ça viendra... On attend même ce moment pour le trahir sans scrupules.

— = Parce que?

— Parce qu'elle a trop de sang dans la peau pour demeurer inerte en face d'une trahison.

— Alors il faudrait qu'elle eût remplacé le cœur par les sens ?

— Ce ne sera pas de sitôt.

— Mais, sapristi, quand on Tapprochc on est donc forcé de se déviriliser... de sMdéaliser, d'oublier qu'on est matière ?

— ■ Mais... un peu.

— Je suppose pourtant qu'on n'a pas la prétention qu'elle soit digne d'être rosière malgré son mari ?

— Oh !...

MONSIEUR MYSTERE 25i

— Je VOUS propose un pari, messieurs. De toutes ces dames que vous voyez, les plus dévergondées tromperaient le plus expérimenté d'entre nous... et réussiraient à se faire passer pour... Vous m'entendez bien, oui? au point qu'un roublard de profession y serait trompé.

— Allons donc ! ça n'est pas Mme Rouge' ou Mme Ardant, par exemple?

— Non, si Ton voyait leur visage; mais si on pouvait les garder dans ses bras les yeux ferme's.. . eh bien, elles trouveraient moyen de vous créer des illusions.

— Mais par quels moyens une vieille roulure comme Mme Ardant réussirait-elle à . . . ce que vous dites?

— Ah ! voilà ! ça n'est pas à moi de vous le raconter. Cherchez.

— Je cherche, je cherche... et je ne trouve pas. . . à moins que par des proce'dés médicaux...

— Vous brûlez... vous y êtes.

— Je n'y suis pas du tout... mais un peu de mystère ne fait pas de mal à la chose.

— Pourquoi donc Léonce Arnault n'est-il pas là?

— Il dit qu'il aime trop les femmes pour les voir massacrer comme ça par des pierrots comme nous. Je crois que Mme de Prékowska lui a défendu... de paraître... Du reste il n'y perd pas absolument.

— Pourquoi donc êtes vous ici, alors, vous ?

— Parce qu'il est de bon ton d'y venir. Ce n'est pas que je m'y amuse, seigneur Dieu ! . . . j'ai failli recevoir une glace dans le dos il y a un instant... ce que l'on est bousculé. . . pas moyen de fumer une pauvre petite cigarette. . . Mais, n'y pas être serait conside'ré comme une exclusion grave.

— A la bonne heure ! Tiens, la marquise vient

par ici.

— Mme d'Outreval ?...

— Sans doute. . . qui serait-ce que j'appellerais ainsi ?

MONSIEUR MYSTERE 2b3

— Nous ignorions que ce mot : « la marquise » , e'tait chez vous une vieille habitude.

— Vous voyez toujours plus loin que ce que Ton veut dire.

— Voyons, très cher, entre nous, elle n'a rien à perdre Mme d'Outreval ?

— Taisez-vous, la voici.

— Eh bien, messieurs, comment trouvez-vous la redoute

— Oh! d'un réussi ! un goût, un choix. . . des jeunes gens qui savent danser...

— N'est-ce pas? il est de fait que j'ai su mettre la main sur des petits jeunes . Ils sont charmants ! Ils ont, malgré cet abominable costume, une pointe de pose qui ne déplaît pas, et donne du sérieux aux compliments qu'ils vous envoient dans la figure... ça procure de l'illusion, au moins.

— A la bonne heure, voilà qui est parler ! Et vous flirtez avec eux ?

— Certainement, puisqu'il n'y a pas mieux à faire.

— Vous ne nous l'envoyez pas dire, au moins. • — Ça vaut mieux que de chercher des combles.

— Les combles ne sont pas à mépriser, ce sont des extrêmes, et les extrêmes se touchent.

— Enfin, les petits nous restent; c'est meilleur genre que d'aller au fumoir, et d'en revenir imprégnés d'odeurs.

— Qu'est'Ce que ça vous fait, puisque vous ne nous embrassez pas ?

— Il a raison, marquise. Nous avons toujours pour nous de gagner en esprit ce que nous perdons en cheveux . Vous nous accorderez bien ça ?

— Il est certain que, si à quarante-cmq ans, on ne savait pas profiter d'une situation, ça serait drôle.

— Eh! permettez, il n'y a pas beaucoup de situations dont on pourrait profiter ici.

— La preuve, c'est que voilà la comtesse partie,

et Andelmar qui se dispose à la suivre... de loin.

Le reste des derniers invités défilait devant le maître et la maîtresse de la maison.

En bas, une agglomération de peuple regardait les personnages officiels monter en voitures .

— Malheur ! c'est ça un député ? avec des coquillages, et une corde autour des reins? c'est-y une corde à sauter ? . . .

— Tais-toi, ma vieille! faut pas embêter Tmonde.

— Quèque ça y fait à c't'homme puisqu'il est inamovible?.. . tant que j' l'appelle pas otage, y n'a rien à me dire. . . Tiens, une Vénus !

— C'est-y de la troupe de la belle Hélène ?. . .

— Chouette, alors!... si c'est pas des faux nénés . . .

— Allons, circulez. Voyons, n'embarrassez pas le passage.

— V'ià les sergotsqui s'amènent, ben sur qu'y

a quèque prince ir.conito. Viens par 1 à, nous verrons mieux leur trompe. . .

Pendant qu'on travaillait à Tévacuation de la rue, de Kreuss etd'Erighen descendaient les quais dans le même coupé pour aller souper.

— C'est égal, concluait de Kreuss, elle a tout de même converti Mystère, car c'est bien à cause d'elle...

— Eh ! oui, c'est convenu ; mais quel peut être son but ?

— Comment, vous ne devinez pas? vous imaginez-vous que ce soit pour les beaux yeux d'Andelmar, pour en faire un ^ homme chic » que la charmante et suave marquise de Pre'ciosa, se soit donné le mal de dégrossir un rustre, et que son mari y ait consenti?

— Quoi, vous croyez que cette aimable femme?. . .

— Est une amie des prétendants, une lutteuse acharnée qui donnera du fil à retordre aux Théroigne deMéricourt de Tavenir... et aux salariés

MONSIEUR MYSTÈRE ib-j

immondes du Garlamasse... Avez-vous un peu de feu?

— Qu'est-ce que ça prouve? riposta d'Erighen après une pause; le vent est aux idées républicaines : rien à changer, rien à entreprendre, les princes le savent, aussi bien ^orléanistes que bonapartistes.

— Ça prouve une chose, mon très cher : c'est que sous tous les re'gimes politiques, mais principalement aujourd'hui, l'époque qui se dessine aura à compter avec les femmes . . .

— Dites donc, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.

Collection des Nouvelles

MARC DE MONTIPAUD

EiïïRi MISSE IT ÏÈPlllS

ou

LES MATINÉES DE CARÊME Au faubourg Saiut - Geruiain

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