VIT
dans la semaine, et jamais de ribote. Je venais le lundi à sept heures ; je corrigeais à la pointe mes épreuves, lues et corrigées à la plume, par le prote ou par l'auteur : cette journée était tout entière consacrée aux corrections. A quatre heures et demie, ma tâche achevée, j'allais à l'un des deux ou trois spectacles ouverts. Le mardi, je venais au travail à six heures ; je composais huit pages in- 12 de cicéro, caractère et format de cet ouvrage-ci, payées huit sous la page (a), et j'achevais mes/ondw«5, c'est-à-dire, corrections d'épreuves, desserrage de lettre, imposition déformes, etc. Le mercredi, je venais à cinq heures, et je faisais onze pages, avec quelques fonc^ tions, des secondes ^ etc., outre une distribution copieuse, c'est-à-dire la remise en casse des caractères qui composaient une feuille imprimée, pour en recomposer une autre... Le jeudi, je venais à quatre heures, avec mon hôte Sellier, imprimeur à la presse, et je faisais douze pages... Le vendredi, je venais encore à quatre heures, et je faisais quatorze pages ; je ne m*en allais qu'à dix heures du soir, afin de distribuer,.. Le samedi, je me levais à trois heures, avec mon hôte, et; je faisais seize ou dix-huit pages... Je travaillais avec tant d'action, les deux derniers
faj L'édition originale de Monsieur Nicolas est imprimée avec toutes sortes de caractères ; mais la page où se trouve ce récit est effectivement en cicéro. £lle a trente et une lignes de 40 lettres (en comptant les espaces), soit 1240 lettres en tout, plus le titre courant entre deux ûlets.
(N, de rÉd.J
jours de la semaine, que j'en avais les mains absolument couvertes de taches rousses (a),,. Le dimanche matin, j'avais seul le privilège, chez Claude, de venir remplir ma casse, et j'y faisais rentrer ordinairement une feuille, ou vingt-quatre pages, en survidant. J'allais ensuite chez mon perruquier Lebon, beaufrére de mon ami Boudard, même rue Notre-Dame. Lorsque j'étais coiffé, j'allais dîner chez mon hôtesse, rue Galande. Je donnais le reste de Taprés-dinée au plaisir. Le lundi, je recommençais. Une fête me faisait toujours perdre six francs sur ma semaine, par le dérangement qu'elle occasionnait, quoique je travaillasse le matin... Revenons au samedi soir, et au mémoire de l'avocat.
Claude vint me prier de travailler le lendemain, et d'amener avec moi un de mes confrères, qui sût bien lire, l'écriture étant indéchifirable. Il savait qu'ordinairement les ouvriers qu'on fait travailler le dimanche abattent peu d'ouvrage. Il ne me connaissait pas encore, n'ayant rien eu de pressé à faire chez lui. J'étais en train le lendemain à six heures : mon camarade^ un Liégeois, nommé Colin, depuis marchand trjpier, parut à huit. Il fit quelques lignes, et s'en alla. Claude vint me voir à midi, pour savoir où j'en étais. Il fut surpris d'apercevoir la fin de la première copie : j*avais déjà composé quatre pages in-folio, ou une feuille de gros romain. Il me fit mille caresses. Je lui dis, que lorsque l'ouvrage était pressé,
faj Restif écrit rouches. (N, de l'Éd.J
c'était mon usage de me prêtrer à Tavancer. Il fit monter son dîner à Timprimerie, et, pour ne me pas déranger, nous le mangeâmes ensemble. Je dînais brièvement : sept minutes environ suffisaient à mon repas. Claude était enchanté I II descendit. Colin ne revint pas. Cependant j'eus fini le mémoire à dix heures du soir, et Claude étant remonté, il emporta les épreuves. L'avocat, encore plus satisfait que son imprimeur, le remercia d'avoir mis du monde, et promit un écu par ouvrier. — « J'en ai » mis dix, » répondit Claude en riant. — « Hé bien, » ce sont dix écus : les voilà. Ne les donne, mon » ami, qu'à l'instant où l'ouvrage sera corrigé; mais » fais les voir, pour encourager. » Claude m'apporta les épreuves ; il fiit convenu que je passerais la nuit, pour corriger les trois feuilles, très chargées de changements. Claude la passa, pour m'aider; il me servait de manœuvre, m'apportant les lettres dont j'avais besoin. A six heures du matin, les trois feuilles furent corrigées, et prêtes à mettre sous presse. C'était un coup d'or pour les parties. L'avocat parut à sept heures : on cousait son mémoire. J'étais encore seul à l'imprimerie, les ouvriers n'arrivant que tard, ce jour-là. — « Je veux voir les » compositeurs, » dit l'avocat, « pour leur témoi- » gner ma satisfaction; j'ajoute six francs, et la » partie ne m'en dédira pas.» Claude le conduisit. — « Les voilà, jd lui dii-il. — Je n'en vois qu'un. — » C'est aussi le seul compositeur qui, depuis samedi » soir, a fait tout ton ouvrage... » En même temps.
CINQUIÈME ÉPOaUE — 17$ 7 20$
Claude me remit les dix écus ; y joignit douze francs, neuf pour trois feuilles de composition, à trois livres, et trois livres pour ma nuit; l'avocat me donna les six francs qu'il venait de promettre. J'eus ainsi quarante-huit livres pour trente-six heures de travail, et beaucoup de compliments. Ce ne fut pas tout; Claude me prit en amitié; je devins son ouvrier de confiance, son ami; notre intimité fut telle, qu'il me conta les particularités les plus secrètes de son ménage, et jusqu'aux secrets de sa femme... [Enumeravit mihi quoties prima nocte, et quadraginta noctibus sequentibus, dilaceravcrat conjugem : nesciebat quem alhquebaturi Addidit a se uxor (a) inducias petiisse,..] Il ne passait pas un jour sans venir causer avec moi, et me faire des confidences.
Il avait deux voisines charmantes, qui occupaient le second de la maison d'à côté, où sont des petits balcons. Je remarquais depuis longtemps la plus jeune des deux sœurs; j'en avais quelquefois parlé avec éloge à Claude. C'en fiit assez ; il voulut m'obliger, en me les montrant de prés : il les invita, avec leur maman, à venir voir l'imprimerie, Claude et sa femme les conduisaient; elles arrivèrent au moment où deux jolies grisettes, M"«» Edmée et Reine Giraud, filles d'un ouvrier à la presse de la maison, venaient d'entrer dans notre chambre, avec M"« Manon Lavergne, notre voisine, cousine de notre prote et de Bonne Sellier. Il leur fit parcourir toutes
faj 11 faut lire uxorem, bien entendu. (N. de tÉdJ
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les chambres, et enfin, il les amena dans la mienne. J'occupais un petit cabinet, caché par un rideau de papier. — « Voulez-vous voir mon solitaire ? » ditil aux deux Belles. Et il souleva le rideau. Je les saluai, d'une manière qui me distinguait un peu des automates qu'elles venaient de visiter. J'ofiris à la plus jeune de lui imprimer son nom sur le bras, sans lui faire du mal. Après bien des difficultés, sur ce que je lui dis que je venais de l'imprimer à la jeune Lavergne et à ses deux amies, elle y consentit enfin. Je- mis le nom, qui meiiit dicté par la mère, Julie Du Rumin, pendant que M"»* Hérissant parlait robes à la petite Lavergne: et j'ajoutai, que j'adore. C'était une imprudence, mais que j'espérais qu'on regarderait comme un badinage. J'imprimai le nom sur le satin du plus beau bras. Je poussai très légèrement le que f adore; mais enfin il était visible. On ne lut que le nom. J'imprimai celui de la sœur aînée, Sophie Du Rumin, mais j'avais ôté le mot fatal; ensuite celui de la mère. Les trois noms imprimés, j'étais comblé d'avoir touché le bras de la Belle journellement admirée, et que je n'espérais pas de voir jamais de si près. Ma joie fut de courte durée!... Claude, entre autres défauts, avait celui de l'hypocrisie religieuse, et de la plus grande dureté envers son épouse, alors très aimable (i)... Les dames
ra«
(i) Elle est désignée, dans la i" Nouvelle du XXXIX vol. des Contemporaines, sous le nom de Madame f^-de-deux' points, comme la belle Mm« de la Guette Test v^ sous celui de la principale héroïne.
CINaUIÈME ÉPOQ.UE — I757 207
montrèrent leurs noms à M"« Hérissant, qui les voulut lire. Claude dit que c'était lui qui les avait imprimés. A bien dire, ce n'était pas un mensonge ; le maître fait tout ce que les ouvriers font pour lui. ^me Hérissant lut d'abord sur le bras de la mère; ensuite sur celui de la sœur aînée; enfin la belle cadette lui présenta le sien : Julie Du Rumin, que,,, j* adore, — « Que vous adorez, Monsieur! » dit M°»* Hérissant à son mari. Comme il en était quelque chose, Claude rougit, pâlît, violit, bleuit de rage et de colère. Ce fut à moi qu'il s'en prit. Il me lança un regard terrible ! et de ce moment il cessa de me parler; il ordonna au prote Lavergne de me donner des dégoûts : mais, comme je l'ignorais, je souffris longtemps. Enfin, je découvris que j'étais l'objet de sa haine, et je quittai sa maison, pour aller travailler dans celle à^ André Knapen, jeune imbécile alors, qui est aujourd'hui, dans sa communauté, un sot important (i)... Revenons au dimanche du mémoire, où je ne sortis pas.
Je n'avais pu rendre ma visite forcée à Zéphire. Le lundi, je fis les fonctions de mon labeur ordinaire, et je remplis ma semaine entière. Mais le dimanche je ne pouvais résister à l'envie de revoir Zéphire. Loiseau, qui avait résolu de m'accompagner chez
(i) Hé ! qu'ai-je dit ? Il a un fils auteur du Courrier lyrique!... Ce n'est pas ce qui me donne des remords : mais j'ai dit qu'il a une fille charmante (aujourd'hui veuve de la Guette^ ; et sous ce point de vue, il est très respectable !
elle le dimanche précédent, ou de me suivre pour savoir ce que je deviendrais, et qui m'avait attendu vainement auprès de Zoé Delaporte, me proposa de sortir avec moi. J'y consentis, et je le menai chez Zéphire. Il entra ; il la vit. Sa présence contraighit à peine les tendres reproches qu'elle me fit; mais il me prit en particulier, pour me faire des observations amicales, sur l'inconvenance de l'amour dans un lieu pareil. Cependant il resta toute la séance entre Zéphire et moi. Le soir, à l'heure du maudit vieillard, on sonna Zéphire; je le vis encore, cet homme abhorré! Loiseau le vit comme moi, et nous sortîmes.
Nous marchâmes en silence : j'étais concentré... Enfin, prés de notre demeure, j'éclatai par ces mots : « Non ! je ne la reverrai plus I — O mon » ami ! » me dit Loiseau, « j'attendais cette réflexion I » Quel rôle nous venons de faire ! comme nous ve- » nous de sortir de cette maison !... » Je l'écoutais, dans une sorte d'anéantissement. Nous rentrâmes, et me jetant sur un siège, le visage voilé de mes deux mains, je m'écriai : « O Rose! si tu voyais » mon humiliation, comme tu triompherais!... Fille » orgueilleuse, comme tu t'applaudirais de ta morgue » impertinente!... Je suis l'amant... d'une fille » perdue... O Colette ! que j'ai si douloureusement » regrettée, qu'avec justice on m'a ôté votre » sœur ! . . . Que suis-je en ce moment, et qui l'aurait » prévu! Moi! moi!... » Je me tus; mais ma honte et ma douleur furent telles que je fus bien aise de la
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mort de M°« Parangon!... Le blasphème est écrit, je ne Tefïacerai pas!... Lbiseau voulut me consoler. Il n'y réussit guère en ce moment. Cependant ma confiance en lui se fortifiait... Je le voyais tous les jours. Il entra chez André Knapen avec moi, et nous travaillâmes ensemble ; nous fûmes inséparables. Un jeune homme appelé Héraut, depuis comédien de province, se joignit à nous : je quittai la maison de Bonne Sellier, et je me logeai seul dans la petite rue Sainte- Anne-du-Palais (a), au cinquième, chez un fruitier-afficheur. J'étais un peu plus mal que dans la rue Saint- Julien-le-Pauvre, puisque ma chambre n'était qu'un grenier, tapissé d'affiches de comédie, collées à cru sur les lattes ; mais j'étais plus avili, et moins difficile. O Colette! si vous aviez vu votre ami, dans ce triste réduit, sur un mauvais grabat, n'ayant pour tous meubles que deux chaises et une table brisées, une vieille cassette sans fermeture, pour serrer ses habits! Une chatière, ajourée par deux carreaux de papier huilé , lui servait de fenêtre ! . . . Loiseau devint mon ange tutélaire ; il épura mes mœurs (mais Zéphire m'avait rendu le sentiment de la vertu!)... Je cessai de voir Gaudet, ou du moins de partager ses plaisirs crapuleux; car j'aurais mieux aimé mourir que de le mener chez Zéphire! Je ne vis plus cette jeune fille elle-même;
faj Dans la Cité, entre la Sainte-Chapelle et la Seine ; c'est probablement la rue Mathieu-Molé actuelle, précédemment rue Boileau. (N. de lÉd.)
je m'en crus oublié au bout de quelque temps; ou plutôt je ne pensai pas que jamais je l'eusse intéressée... Dans ma nouvelle situation, je devins triste, mélancolique; mes anciens chagrins, concentrés dans mon cœur, me travaillèrent intérieurement et détruisirent ma santé je tombai sérieusement malade... Loiseau ne m'abandonna pas; il me soigna ; sa fidèle amante, M}^^ Zoé, me veilla, tandis que mon unique et vertueux ami prodiguait sa peine et ses sueurs, en travaillant pour nous deux. 11 vendit la moitié de ses habits; il emprunta de M^ Zoé Delaporte, qui alla pour nous jusqu'à l'épuisement. Mais ces deux tendres amis avaient d'impérieux devoirs, et malgré leur zèle ardent, je restais les trois quarts du temps seul et sans secours.... Il me survint un étoufFement périodique^ qui durait vingt-quatre heures. On prétend qu'il était occasionné par les frictions mercurielles que m'avait prodiguées, sans nécessité, le jeune Labadie, et par les bols pris intérieurement, que me prodiguait également mon ami Bonnet Tapothicaire (i). L'étouffement croissait pendant huit heures ; il était huit heures au plus haut période, et pendant les huit dernières il décroissait insensiblement. J'étais ensuite d'une faiblesse à tomber d'un souffle.
(i) Jeune homme, depuis marié, à Auxerre, à la sœur aînée de M*^ Lalois.
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Loiseau était désolé de cette attaque, singulière, qui les obligeait, lui ou M"« Zoé, de me garder tant qu'elle durait. Nous n'avions plus de fonds, ni presque plus d'habits ; il allait être forcé de m'abandonner, pour aller travailler, et gagner; je l'en pressais moi-même, quand il lui vint dans l'idée d'emprunter un louis ou deux à quelques compatriotes ses anciens familiers, nouvellement arrivés à Paris, et logés rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. Il y courut, se proposant en même temps de prier Bonnet de venir me voir, et de me procurer quelque soulagement.
Au coin de la rue des Bons-Enfants, il fat aperçu par Zéphire, qui le reconnut. Elle descendit précipitamment, malgré le désordre de sa parure du matin, et le joignit vis-à-vis le Palais-Royal. — « Monsieur ? » lui dit-elle timidement, a savez-vous » si M. Dulis est à Paris? — Oui, oui, Mademoi- » selle, il y est. — Ha! peut-il rester si longtemps » sans me voiri — Et que voulez-vous qu'il vienne » chercher auprès de vous, dans son état ? — Dans » son état? Serait-il malade ? — Il y a longtemps... » Mais je suis pressé ; il est seul. Adieu, Mademoi- » selle* -*- Hol sa demeure? — Il n'est pas en » situation... où vous.,, puissiez le voir. — Je vous » en prie] sa demeure? — Rue Sainte-Anne, — » Hal ce n'est pas loin? C'est vers la rue de Riche- » lieu? — Ce n'est pas celle-là 1... Adieu! adieu! » Ma'm'sellel... » Et il s'enfuit avec précipitation, rougissant d'être vu en conversation avec une
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jeune fille à peine sortie de Ifenfance, dont Tarrangement indiquait Tétat.
Zéphire ne connaissait pas ma rue Sainte-Anne; mais elle avait entendu dire qu'il y avait quelquefois à Paris deux et trois rues du même nom. Elle remonta chez elle, s'habilla décemment, quoique en parure, demanda secrètement à Manon le chemin des deux rues Sainte- Anne, et ayant deviné la mienne , elle prit tout ce qu'elle pouvait d'argent et de bijoux, profita de l'absence de sa mère, et s'échappa seule. Elle arriva par la cour de Lamoignon, traversa les salles du Palais de Justice^ en demandant à chaque pas, et parvenue dans ma petite rue, elle me nomma. Personne ne me connaissait. — « Voyez » les hôtels garnis, » lui dit quelqu'un. Zéphire me demanda en trois endroits, et parvint enfin au taudis mal garni de mon hôte le fruitier-afficheur-crocheteur (car il cumulait ces trois ofiices). Elle demanda M. Dulis ? — «. Je n'é pâ M. Dulis. Qu'èt-i' ? — Il » est mon cousin... malade. — Ha! j'é in malade, » là-haut. — C'est lui! — Hé ben, montez au cin- » tiéme. — Est-il bien soigné? — Non. — Que lui » manque-t-il ? -^ Du bouillon. — Voilà six firancs, » ayez-lui un chapon, quatre • livres de bœuf, et » le reste; faites-lui un bon pot-au-feu, et en atten- » dant, si vous en aviez... — Oui, oui. » Elle monta vivement. Arrivée à ma porte, elle y trouva la clef. Elle entr'ouvre ; elle reconnaît, sur une chaise boiteuse, le seul habit qui me reste... Sûre alors, elle entre, sans que je tourne la tête, car les moin-
iâÊÊÊi
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dres mouvements me causaient de la douleur; d'ailleurs, les huit dernières heures de ma crise venaient de commeQcer, et mon accablement était extrême. Zéphire s'approche sur la pointe du pied; elle me voit sale, en sueur, mal arrangé : a Ha » Dieu ! » dit-elle à demi bas, « comme le voilà ! 3> Elle tira un mouchoir blanc parfumé; elle m'essuya le visage... Je la regardai, et ne reconnaissant pas l'étoffe de Zoé, qu'une migraine avait retenue chez elle depuis deux jours, je dis faiblement : — a Qui » est-ce? » sans me remuer. Une voix douce comme l'harmonie : — a C'est ta Zéphire... Q.uoi! » tu es malade, et ta femme l'ignore 1 Ha! tu A ne sais donc pas qu'elle est toute à toi ?... Non ! » tu ne sais pas comme elle t'aime I... Évite tout » le monde... si tu veuxl... mais pas Zéphire! elle » est si bonne fille !... elle t'aimera jusqu'au tom- » beau!... » Je baisai ses belles mains, qui me mettaient dans la bouche des bonbons imprégnés de gouttes d'Angleterre, qui changeaient ma coiffe de nuit, qui m'appropriaient... Que les soins d'une femme sont doux!... Zéphire ne lut tranquille que lorsque tout fut propre autour de moi : elle alla, vêtue en taffetas rose garni de gaze comme elle était, jusqu'à balayer mon galetas... — ce Tu ne sais » pas? » me dit-elle enfin. — ce Qu'est-ce, ma char- » mante amie ? » (car je venais de reprendre toute
(l) Voyez la 8o« estampe du Paysan-Paysanne pervertis.
ma tendresse pour elle , et au double peut-être). — a Tu seras père. — Comment, père ? — Oui, je » serai mère... je suis grosse... Juge comme je dois » t'aimer! toi le seul homme, qui... » (Elle se cacha dans mon sein)... « Et tu m'avais aban- » donnée!... » Je fus bien surpris I mais je fus charmé...
Je n'ai jamais vu que dcuxr fois cette enfant, qu'on avait mise en nourrice à Ménilmontant, après la perte cruelle que je dois faire bientôt. On me persuadera qu'elle n'est plus. Je n'en fais pas un crime à Manon Blaixpt (depuis^ Madame Gaudet), sœur ou cousine de Zéphire : elle a eu sans doute de bons motifs pour me la soustraire et l'adopter; mais une paternité présente m'aurait garanti de cer» taines folies.
L'hôte entra, m'apportant un bouillon. Je le pris des mains de Zéphire ; elle me rendit tous les autres services nécessaires à un malade. Ensuite elle me dit : — «c Mon bon amil il faut que je te laisse; mais » je reviendrai dans quelques heures... Je revien- » drai tous les jours. » Elle alla derrière une vieille tapisserie qui me formait une sorte d'alcôve ; elle y resta quelques minutes, comme si elle eût arrangé ma table , revint m'embrasser plusieurs fois et sortit.
J'étais pénétré!... Je pensais, en la regardant aller (car j'étais trop faible pour employer des paroles) : » Je ne m'y serais pas attendu!... cette enfant m'est » attachée, malgré son état!... Son état ne lui a pas » ôté l'âme aimante qu'elle a reçue de la Nature !,..
CINQUIÈME ÉPOQ.UE — I757 21$
» O pauvre enfant! à quel métier on t'a con- » damnée! et que je suis malheureux de me trouver » assez pauvre pour être forcé de fy laisser!... »
Mon ami Lecteur ! cette fille perdue, cette prostituée m'ennoblit assez à mes propres yeux, pour que je te redonne le nom d*ami\ tu Tadoreras comme moi; tu la pleureras avec moi; et... bientôt .. tu frémiras comme j'ai frémi!...
Mon hôte vint m'interrompre, en m'apportant, suivant les ordres de Zéphire, un second bouillon, et m'apprendre que ma cousine lui avait donné six francs; que j'aurais deux bons pots-au-feu; qu'il en était payé; qu'il ne prendrait rien pour la cuisson, à cause du bœuf que je laisserais pour lui et ses enfants, tandis que je mangerais le chapon... Je fus vivement rouché de cette marque d'amitié de Zéphire, et de la décence qu'elle y avait mise en se donnant pour ma parente. — « Mam'selle vote » cousine est femme de chambe queucque part? » continua mon hôte; « on voit ça... A' vous aime » beni ho! qu'a' vous aimel... A* s'en va tout en » pleurant! » Le discours le plus fleuri ne m'aurait pas causé autant de plaisir que ce langage brut et grossier. Le fiiiitier-afficheur sortit dés que j'eus pris le bouillon. Loiseau arriva un instant après.
« Cher ami, » me dit-il, « voici des gouttes d'An- » gleterre et du sucre que m'a donnés Bonnet. C'est » un bon garçon ; il viendra te voir dés qu'il pourra » sortir... J'ai été à l'hôtel garni de mes compa- » triotes, pour ce que tu sais : ils sont partis de ce
» matin! — Mon ami, » lui répondis-je, « je puis » me passer de ta présence ; je suis mieux, je viens » de prendre deux bouillons; cela me fortifie... » Tandis que je parlais, Loiseau était allé à ma petite table, couper du pain pour son dîner. Il allait me demander si Zoé était donc venue, quand il aperçut un gros sac. Il le touche... Un son argentin se fait entendre!.., Ému,âl me dit : — « Tu ne m'en par- » lais pas ? — De quoi ? mon ami ? » Il me montrait le sac de la main. « De quoi ? » répétai-je. — « De » l'argent ! » et il fit rouler sur la table douze cents livres en gros écus, contenus dans le sac. — « Ha ! 9 tu en as donc eu, mon ami ?. — Nous ne nous » entendons pas : voilà tout plein un grand sac » d'écus de six fi-ancs que je trouve là, et je te » demande d'où ils viennent? — C'est toi qui l'ap- » portes? » Je me mis à mon séant. — a Hé! je le » trouve sur ta table! j» s'écria Loiseau. — « Sur ma » table?... » Je détournai la tapisserie pour regarder : je vis un monceau. — « Ho! quelle somme! » Loiseau comptait à dix par pile. — « Quoi! tu » l'ignorais? — Oui, mon ami... O Dieu! serait- » ce?... — Quelqu'un est donc venu? — Oui; » cette jeune fille, chez qui nous avons été un jour » ensemble. — Zéphire!... Il est vrai! elle m'a » vu... elle m'a parlé... O Dieu! Une fille... — » N'ajoute rien, mon ami ! crains de blasphémer ! » Nous devons la respecter. . . — Si je la respecte ! . . . )> Ha! n'importe où soit la vertu; je me prosterne, )) et je l'adore... » Il tombe à genoux, et, levant au
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ciel ses mains pures et ses yeux voilés de larmes : a Grand Dieu! » s'écria-t-il, « tu es le père de » toutes tes créatures, et chacune d'elles a la bonté » que tu as mise dans son cœur! mais ici, j'admire » le chef-d'œuvre de tes mains, au sein du désordre y> et de la corruption ! j» Et il versait des larmes, qui ruisselaient jusque sur sa poitrine. Il recompta l'argent : a Douze cents livres!... Voilà pour te » guérir... » Il serra le sac... « Mais, souviens-toi » de ce que cet argent coûte à celle qui te Ta » donné... — Oui, oui, je le sens, et le prix que j'y » dois mettre... » Loiseau, ivre de joie (car il m'aimait plus que lui-même, depuis qu'il me rendait service ; il s'attachait à moi par les peines que je lui coûtais), Loiseau retourna au travail. Je le priai d'aller voir comment se trouvait Zoé, et de l'amener dîner avec nous, à l'heure où le pot serait fait.
Zéphire reparut avant le retour de mon ami. Elle n'était plus en robe, mais en petit déshabillé d'indienne. Sa sœur Manon l'accompagnait. J'étais assis sur mon lit. Zéphire vint dans mes bras. « Ha ! » me dit-elle, « j'aime maman et ma sœur de toute ji> mon âme ! Elles m'approuvent ; elles disent que 70 je te dois mes soins, et ma mère me pern^et » d'être ta garde. » Je baisai les mains de Zéphire et de Manon. — « C'est tz femme, » me dit cette dernière; a s'il lui arrivait malheur, et qu'elle fût à » VHôpiialy ne serais-tu pas obligé de la soulager ? » Elle commence; et puisses-tu ne jamais être dans
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» le cas de le lui rendre!... Mais il y a tant de » peines dans la vie, qu'il faut bien s'entr'aider les » uns les autres... Zéphire est à toi; elle te doit » tout; elle se sacrifiera pour toi; tu n'auras qu'à » parler. Je juge d'elle par mon cœur : si j'avais un » ami bon enfant, et qui m'attachât à lui par de bons » procédés, j'en ferais tout autant... Maman, qui a » vu comme tu agissais avec ma sœur, en a été con- » tente, et elle est charmée qu'elle t'ait, de préié- » rence à un autre, qui lui donnerait de mauvais conseils, car Zéphire est bonne, et s'attache aisé- » ment; nous l'avons vu par la manière dont elle » nous aime, qui est au-dessus de toutes les filles » de son âge, dans notre état, où elles sont presque » toutes dénaturées. — Mon bon ami, » me dit Zéphire, a puisque je puis rester avec toi pour te » soigner, tu verras comme je le ferai avec plaisir! » Les vingt-quatre heures d'étoufiement venaient d'expirer, et j'étais infiniment mieux... Je souris à ce discours de ma jeune amie. — a II est mieux, » ditelle à sa sœur; «c il n'est pas nécessaire que tu » restes avec moi, comme maman l'avait dit... »
Loiseau parut alors. Il fut surpris de me voir entouré par deux jolies filles!... Enfin, il reconnut Zéphire, et se tut, parce qu'elle n'était pas seule... Zéphire lui fit un accueil digne de lui ; ses discours, ses actions marquaient l'âme la plus reconnaissante et la plus honnête. Elle répéta ce qu'elle venait de dire, qu'elle suffirait seule ; et Loiseau ayant assuré à Manon que la crise était passée, celle-ci consentit
à s'en retourner dés qu'elle aurait soupe avec sa sœur et Loiseau. Mon hôte, auquel les deux sœurs avaient donné leurs ordres, parut avec un lit de sangle pour ma jeune cousine, et tout ce qu'il fallait pour la coucher; il nous annonça en même temps que notre souper allait monter. Loiseau étaya et disposa la table. On apporta le vin. Le traiteur suivait. — a Et Zoé ! m'écriai-je. — « Qu'est-ce que » Zoé ? » demanda Zéphire. — L'amie de mon ami, » répondis-je. — « Ha! je l'aimerai! » reprit-elle. Loiseau nous dit que M^^« Delaporte avait été fort incommodée, mais qu'elle allait mieux ce soir, a Elle » est au désespoir de ce contre-temps, pendant ta » crise, »ajouta-t-il; « mais elle \'iendra demain...» Loiseau et Manon s'assirent sur le lit de sangle; Zéphire et moi sur le mien. Je sentis, en voyant les mets, une pointe d'appétit. Je le dis à Zéphire, qui en pleura de joie. Je mangeai peu néanmoins; mais je reçus chaque morceau de la main de Zéphir«, qui n'avait qu'uue assiette avec moi. Il est vrai que Manon avec Loiseau étaient dans le tnême cas. La joie rentra dans mon cœur; elle étincelait dans le§ yeux de ma jeune amie, et Loiseau la partageait. — a Après tant de tristes jours, » lui dis-je, « voilà » donc un jour heureux ! — Oui ! et nous n'oublie- » rons jamais celle qui nous le donne. — Ha ! » s'écria Manon, « les deux amis sont aussi bons l'un » que l'autre ! — Il est le meilleur, » dis-je en montrant Loiseau; « si vous saviez tout ce qu'il a » fait pour moi!... » Et je le racontai. Zéphire saisit
la main de Loiseau, et la baisa. Ce bon et honnête ami avait l'âme trop sensible pour résister à ce trait touchant : nous le vîmes fondre en larmes : « Made- » moiselle, » dit-il à ma jeune amie, « songez que » vous avez l'homme autrefois destiné à être le pluis » heureux des hommes; un infortuné qui a perdu » le bonheur par la mort d'une céleste créature ! » Songez, belle Zéphire, à respecter à l'avenir par » vos mœurs, autant que vous le rendrez heureux » par votre tendresse, l'ami de la vertueuse Madame » Parangon! » Je m'écriai... — « Pardon! » me dit Loiseau; (r mais son nom ne peut jamais être de 3) trop... 2> Je me jetai dans ses bras... puis dans ceux de Zéphire, en disant : — « Et voici ma seule » consolation... O ma fille! comme tu me con- » soles... de tous mes malheurs! x> Ma jeune amie me pressait dans ses bras... Manon elle-même était enchantée. Loiseau ne pouvait revenir de son étonnement, que deux filks partageassent nos plaisirs du cœur!
Le souper fini, Zéphire dit à Loiseau : — « J'es- » père que vous voudrez bien reconduire ma sœur? » car il est tard, et elle serait exposée; des Ubertins j> n'auraient qu'à l'attaquer par malice, la Garde la » prendrait. » Ce dernier mot parut mortifier Loiseau, à qui la conduite et les propos honnêtes des deux sœurs avaient fait illusion. Cependant il se remit, en disant : — « Si un mot, que sa naïveté » laisse échapper, ne le rappelait pas, on Toublie- » rait... »
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Loiseau et Manon sortirent ; et comme, en revenant, le premier passait devant ma porte, il promît de nous dire bonsoir...
En chemin, Manon proposa son cœur et toutes ses affections d son conducteur. Cet honnête et sage garçon était si enchanté de ma jeune amie, que la proposition ne lui fit pas l'horreur qu'elle lui aurait causée dans une autre chrconstance. Être le... d'une fille perdue, lui! l'honnête, le bon, le pieux, le vertueux Loiseau!... Mais je Tétais de Zéphire, moi, qui n'avais pas moins d'horreur pour ce vil emploi?... Je ne Texerçais pas vilement; ou plutôt, je n'étais réellement pas ce que sont les misérables qui portent ce nom ; j'étais un ami honnête, sous un nom qui ne Test pas. Loiseau fit ces réflexions, et, par amitié pour moi, par respect pour Zéphire, il eût peut-être accepté la proposition de Manon, sans l'attachement vif et vertueux qu'il commençait à prendre pour M"« Delaporte, depuis le mariage de Maine Lebégue. Loiseau, à son retour, me dit une partie de ces choses, sans se cacher de mon amie, excepté deux ou trois mots, où il employa le Latin : Macharoforos ego!.,, (a). L'hôte nous rendit une
{a) Ce Latin est plutôt du Grec : Ma^fatpo^ôiaoç, porteur d'épée. Mais personne n'avait encore imaginé cette étymologie de l'horrible mot populaire maguereau; la véritable, croyons-nous, est mtrcator, marchand, maquignon, opposé à meretrix. Voir notre traduction du Passavant de Théodore de Bèze, p. 149. .
(N. de rÈd.)
visite pour nous avertir qu'il allait fermer. J'eus soin de paraître devant lui aussi malade que dans le jour, afin de ne pas exciter de scrupules dans Tàme de ce bonhomme. Loiseau partit : il devait être harassé, car il avait passé la nuit précédente.
Nous fûmes enfin seuls, mon amie et moi. Il me fut impossible d'obliger Zéphire à se mettre dans son lit. Elle vint sur le mien, me prit dans ses bras, me dit mille tendresses, et me fit dormir sur son sein. Un sommeil long et paisible, précédé par de bons aliments, provoqué par trois morceaux de sucire imbus des gouttes d'Angleterre de Bonnet, répara mes forces ; je m'éveillai le lendemain dans les bras de ma généreuse amie, fort et guéri. Elle s'échappa aussitôt, et se mit dans son lit. Nous causâmes.
Mon second mot fut des remerciements vifs et pénétrés. La réponse de Zéphire marque plus d'esprit qu'on n'en devait attendre d'une fille de son âge, et surtout de sa profession : — « Mon ami, ta » main droite remercie -t-elle ta main gauche des » services que celle-ci lui rend ? Je suis grosse de toi; » nous ne sommes plus qu'un seul être en deux » corps, puisqu'à nous deux, nous aurons fait un seul » et même enfant... » Elle me dit ensuite comment, malgré sa profession, non seulement j'avais eu sa fleur, mais comment j'étais le seul qui l'eût possédée. Ne connaissant pas l'horreur de sa situation, elle me fit le détail des moyens qu'elle employait pour échapper; et elle ajouta que ce qui rendait facile l'exécution de son plan de fidélité pour moi,
mm
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c'était son extrême jeunesse; elle m'avoua qu'elle n'avait que douze ans, quoiqu'elle fût absolument formée (sans doute parce que les fellations et les Unctions des obsuleti lui avaient précoce le tempérament) ; que c'était ce qui lui faisait avoir tous les riches vieillards, pratiques de sa maman. Elle ajouta que celui que j'avais vu, qui l'entretenait presque à lui seul, était incapable de rien entreprendre, et se contentait d'exprimer par des paroles dégoûtantes ses impuissants caprices. D'autres, effrayés des doutes qu'elle affectait sur sa santé, s'abstenaient de certaines infamies, dont la bouche est l'organe. Comme elle avait encore l'haleine pure, au moyen des précautions qu'elle prenait, elle leur en déguisait la pureté en mordant toujours quelque fruit, orange, citron, ou pomme, qu'elle suçait, auparavant d'ouvrir; elle dérobait sa fraîcheur aux regards des libertins, par des moyens employés
par d'autres pour .cacher leur putréfaction
Cette conversation fut interrompue par mon hôte. Zéphire était presque habillée. Il ouvrit, la clef étant restée à la porte. Il m'apportait une soupe. Ma jeune amie me la présenta. Elle lui dit de lui faire du café à la crème. Nous causâmes encore, et mon amie me demanda, si, puisque Loiseau était engagé, je n'aurais pas, dans mes connaissances, un bon garçon comme moi, pour sa sœur Manon ? Une idée me vint, et me rit : — « Oui, j'ai un ami, qui » aurait été mon frère, par une de mes sœurs, s'il » avait dépendu de lui et de moi ; il sera mon beau-
» frère par ta sœur Manon. » La jeune personne parut transportée de joie : — « Tes amis, voilà ma » famille : ho ! comme nous serons heureux tous y) ensemble!... » Elle m'embrassa, me desservit et courut donner un coup d'œil à son café.
Seul un instant, je fus agité d'une foule de pensées. Il me sembla que je venais de recouvrer cette ancienne noblesse de sentiments, que m'avait donnée Madame Parangon, cette pureté d'âme que j'avais eue, en aimant Jeannette Rousseau. Je sentis que je la devais à Zéphire, et que c'était un bienfait plus grand que la conservation de ma vie, qui l'avait précédé... Ma jeune amie rentra. Elle me trouva propre. Elle fut gaie, contente. Elle roula mes cheveux, que j'avais alors châtains, bouclés et très beaux; elle me frisa elle-même... Son déjeuner vint : nous le primes ensemble. Loiseau parut; il y avait une tasse pour lui; et me voyant bien, il courut au travail. Quoique nous fussions en Décembre, il faisait doux et beau temps ; nous descendîmes sur le quai des Orfèvres, où luisait un soleil pur et sans nuages, que la Nature donnait au monde exprés pour nous. Zéphire, sans rouge, avait l'air d'une jeune vierge; son regard doux et tendre n'exprimait que la bonté de son cœur. Une chose dont je m'étais déjà plus d'une fois aperçu, c'est qu'elle regardait son état comme légitime. Je lui disais : « Mon amie, je ne voudrais pas qu'on nous connût » ici ; l'on ne serait pas obligé de savoir que je suis » avec la Vertu même. — Qu'est-ce que cela ferait,
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» mon ami? Nous sommes nécessaires, tout comme » les autres états, et c'est bien la raison que maman 2> m'a donnée et qui m'a déterminée, quand elle m'a » mise dans le monde : maman assure que nous » préservons les autres femmes, et que, sans nous, » il se commettrait bien des désordres. Aussi maman » se regarde-t-elle comme une femme à laquelle on » doit des égards, et elle l'a bien dit un jour devant » moi à notre inspecteur (i)^ qui lui avait manqué : a Nous sommes dévouées et martyres... Et j'en » suis bien aise, car je n'aimerais pas être d'un état » vil, comme j'en vois. » Il suit de là, que si une marchande-orfèvre du quai lui avait demandé : « Qu'est Mademoiselle ? » Zéphire lui aurait tout bonnement répondu : — <r Madame, je suis fille du » monde.,, » Je n'avais pas encore jugé qu'il fCit à propos d'éclairer Zéphire, et parce que je la croyais trop jeune pour m'entendre, et de peur de la rendre plus malheureuse inutilement. Sa conduite, quand elle me quittait pour les vieillards, m'avait paru l'eôet de l'habitude : non; c'était, dans Zéphire, dévouement à son état et à ce qu'elle nommait son devoir. L'innocente enfant pensait : « C'est ma profes- » sion; chacun a la sienne; il faut l'exercer...» Sous l'apparence du vice, ma Zéphire n'avait dans le
(i) Maret, qui avait le département des filles publiques, comme Dhémery a celui de la Librairie, etc. C'est aujourd'hui qu'un Dutronchet... Il paraît que Maret se faisait exprès gronder pour autoriser la matruUê à mettre sa fille dans le monde,
cœur que de la résignation, Tobéissance à sa mère, et l'amour de son devoir... «Juste Ciel!» me disais-je à moi-même, en faisant ces réflexions; <r est-il possible qu'il y ait de la vertu dans l'exer- » cice volontaire de la prostitution? » Oui, oui, Zéphire prostituée était vertueuse, et tant à*honrtêtes femmes ne le sont pas!... Mais je calomnie Zéphire, en disant qu'elle était volontairement prostituée; elle l'avait été depuis l'âge de dix ans, jusqu'à l'instant où je la vis, sans être déflorée; j'eus sa fleur, souvent attaquée, jamais cueillie : elle le fut par l'amour, non de ma part (j'avais un sentiment plus tendre), mais de la sienne; elle se donna entièrement à moi, parce qu'elle m'aimait; et ce fut peut-être ce qui me rendit amoureux à mon tour... Depuis notre connaissance, Zéphire n'avait plus laissé essaver une victoire devenue facile ; elle refiisait également les caresses qui tiennent à l'âme. On s'en plaignit à sa mère ; mais comme les pratiques ne diminuaient pas, celle-ci ne gronda que pour la forme. Quant à l'attachement de Zéphire pour moi, il fut vif, généreux, constant, absolu; elle aurait donné... son repos, sa santé, tout ce qu'elle possédait, et sa vie même... Et elle me la donnera...
Notre promenade sur le quai des Orfèvres acheva de me faire connaître le fond de l'âme de Zéphire; et ce fut depuis cet instant que je l'aimai de cette passion brûlante, égale à celle que m'avait inspirée Jeannette Rousseau, et surtout Madame Parangon ; Zéphire fîit la troisième partie de ce tout, mon
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unique passion. Je sentis la force de' mon attachement, en remontant chez moi avec Zéphire; sa jolie taille, pas encore épaissie, et qui jamais ne perdit sa grâce, ses belles tresses blondes, le son de sa voix, son air vif et souple me ravissaient ! Mais Fidée : Elle me quittera bientôt, pour...^ cette idée me fit pousser un douloureux soupir... Nous étions au second; elle se retourna: — <r Tu as soupiré? — » Ha! Zéphire, je t'adore! Tu ne te doutes pas de » tout ce que tu vaux, à mes yeux,' depuis une » heure!... — Depuis une heure?... Mais entrons » ici, mon ami... » Elle poussa une porte : Tafficheur-fruitier achevait d'arranger : — « C'est ma )) pus belle chambe, » nous dit-il. Ainsi, au lieu de mon grenier, j'eus la plus belle chambre de mon hôte. Mais je regrettai mon galetas, tapissé d'affiches de comédie; et si je ne Tavais pas tenue de ma Zéphire, cette nouvelle habitation, je l'aurais refusée... — « Pourquoi depuis une heure ? » reprit-elle. « C'est que, depuis une heure, je te connais parfai- » tement, et que je sais tout ce que tu vaux. — » Mais tu m'aimes? — Je t'adore. — Est-ce plus ? » — Oui; l'adoration est la perfection de l'amour. » — Ha! que je me trouve heureuse d'être adorée » de toi ! — Si tu veux, que je sois heureux aussi, » ma Zéphire, il faut être inséparables. — C'est ce » que je demande : je suis ta femme. — Il ne faut » plus que tu fasses ton état. — A la bonne heure ! » je ne l'aime guère... Mais tu n'es pas riche? — » O ma tendre amie ! ce mot fatal, Je suis pauvre,
» ne me déchire le cœur que depuis que je te con- » nais!... Mais il faut quitter ton état, il le faut a> absolument! »
Il était midi. Zéphire entendit monter dans l'escalier. Elle courut ouvrir notre porte. C'était Loiseau : — c Ne montez pas là-haut, » lui dit-elle ; « il demeure ici à présent. — Je viens dîner avec » vous, mes amis. — Nous vous attendions, »
répondit Zéphire... Je pris alors la main de Loiseau, et je lui dis, en lui montrant Zéphire : — « Vois-tu » cette enfant ? Éléonore, Adélaïde et Stauislette » (on se rappelle les trois filles du violon de l'Opéra, élèves de M^^« Zoé), <k ne sont pas plus innocentes, » ne sont pas plus p«ires !... » Et je lui détaillai, devant Zéphire, les sentiments de cette admirable enËint... La belle âme de Loiseau s'agrandissait, en m'écoutant; elle dilatait les fibres de son visage. Lorsque j'eus achevé : — « Il faut, » me dit-il, fc' que tu sois un être privilégié ! le Ciel ne fait que » pour toi de ces miracles, dont si rarement il gfa- » tifie les autres hommes... O toi, l'ami de Madame » Parangon (et je sais à quel point tu Tétais), corn* » ment se fait-il que tu retrouves encore un phéno- 3> mène, après avoir perdu le prodige de la beauté, » de la vertu j de la générosité?... Je ne m'étonne » plus de ce que mon âme s'est attachée à la tienne. » Je ne concevais pas la cause de cette attraction » violente qui m'entraînait vers toi. C'est que tu es » un être privilégié... » Il interrogea lui-même Zéphire, mais prudemment, et avec cette décence
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qui lui était naturelle. Les réponses naïves de Tàimable fille, le convainquirent par lui-même.' Loiseau était déiste , et très pieux; il se mit à genoux, et remercia PÊtre-suprème : « Père de tout » ce qui est ! » s'écria-t-il, <x sois béni I j'adore ton » infinie bonté, qui n'a pas voulu que le plus vil des » états avilit une âme pure, formée à ton tjrpe » sacré !... Tu as laissé pour elle de la vertu jusque » dans la prostitution ! . . . Ainsi, jadis, les prêtresses » de Vénus, qui t'honoraient sous le nom de cette > déesse de la beauté, n'étaient pas moins vertu- » euses, en faisant ce qui est aujourd'hui le comble » de la turpitude... » Il se leva, et vint auprès de nous : — a O mon ami!.., o belle Zéphirel vous » n'êtes donc vicieux ni l'un ni l'autre ? et je puis » vous honorer, vous estimer, sans que rien en » vous repousse le sentiment d'estime?... Je ne » m'y serais pas attendu; et Dieu m'aime aussi, » puisqu'il ne permet pas que je sois contraire à » moi-même, en aimant ce que je n'estimerais pas.» Nous instruisîmes ensuite Zéphire, comme à l'envi, Loiseau et moi, sur l'infamie de son état; sur le vice inséparable d'une profession qu'elle regardait comme légitime... Elle en frémit, et me demanda : — « Que faut-il faire, mon ami? — » Entrer en apprentissage de quelque métier de » femme, » lui répondis-je ; « la nature et l'amour » veulent que tu sois un jour la mienne... A la face » du Ciel, en présence de mon cher Loiseau, dont » l'amitié m'est sacrée, je te jure que tu seras mon
y> épouse... Mais auparavant, il Ëiut qu'une solitude y> de quelques années fasse oublier ta jolie figure; y> afin que ton mari ne soit pas humilié par le sou- » rire insolent d'un autre homme. » Zéphire consentit à tout, avec une promptitude et une confiance, qui marquaient combien elle m'était dévouée. Le malheur, c'est que nous n'avions pas d autre argent que le sien; ma maladie nous avait absolument épuisés, Loiseâu et moi ; nous devions à Renaud, à Boudard, à M^^« Zoé. Mais Zéphire m'avait guéri : je résolus de travailler dés le lendemain. Nous mîmes à part les trois quarts de la somme que ma jeune amie avait apportée ; Loiseau courut chez M^^« Delaporte, pour la prévenir et l'amener dîner avec nous. Zéphire ne démentit pas les éloges de Loiseau. On dîna; puis, suffisamment instruite, M^^« Zoé, à laquelle Loiseau donna le bras, alla parler à une marchande de modes de ses amies, aux angles des rues de Savoie et des Grands- Augustins, occupée aujourd'hui par un perruquier ; elle lui proposa Zéphire, en faisant quelques explications, dont la grossesse de la jeune personne était une. On refiisait ; mais sur les instances de M"« Delaporte, on consentit à la voir. Us revinrent aussitôt nous prendre. Zéphire avait mis une petite robe de toile, qu'elle avait envoyé denaander à sa mère ; sous ce costume de grisette, elle était encore plus jolie. Sa vue, malgré ce qu'on savait, leva toutes les incertitudes ; la marchande et ses filles la regardèrent avec admiration : « C'est une fée enchanteresse, que vous
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» m'amenez là, » nous dit M"« Guisland. On lui confia que j'étais le prétendu. — « En ce cas, y> répondit-elle, « tout es^ arrangé; car jamais ce jeune » homme-là ne cessera d'aimer une si, charmante » personne. » Nous conclûmes le marché à six cents fi-ancs pour trois ans, et nous voulûmes absolument les donner d'avance...
Mais il s'agissait de parler à la mère, pour avoir la malle et les hardes de Zéphire. Loiseau s'adressa d'abord à Manon; il ne lui déguisa rien; il lui dit que sa sœur voulait être honnête; qu'un jour elle serait mon épouse ; il lui détailla les raisons qui nécessitaient un changement d'état, qui précédât le mariage de plusieurs années. Manon se prit à pleurer, en disant que Zéphire était bien heureuse ! Elle alla toute en larmes trouver sa tante, qu'elle appelait sa maman^ et Tamena prés de Loiseau, que cette femme prit pour moi. Il lui expliqua sa demande avec ses motife, préparé à l'assaut le plus violent, pensant qu'une femme de cette espèce, à la seule proposition de rendre sa fille à l'honneur, allait le dévorer. Mais la mère de Zéphire s'attendrit; elle demanda seulement qu'on lui répondit du mariage. Elle donna sur-le-champ la malle, les habits de Zéphire, et même ce qui lui revenait d'argent. Elle voulut que Manon accompagnât tout cela, en lui recommandant de faire mille amitiés à sa sœur, de la part de sa mère... Loiseau était dans une sorte d'extase d'admiration!... — « Je suis bien aise, » ajouta la mère, a que ma délicate Zéphire échappe
» au malheureux état où je l'ai mise, par... faiblesse » pour ce . . . Maret, qui avait six francs par vieillard . . . » Tout mon désir est qu'elle soit un jour honnête » femme, surtout avant que de s'être usée... » Sur ce que lui dit Manon, que Zéphire était enceinte de son ami, elle tressaillit de joie. « Ho ! la pauvre en- » fant! elle fait bien de quitter!... Elle m'est bien » chère; c'est mon pucelage... car Manon n'est que » ma nièce... J'aime bien mieux vendre des étran- » gères... que mon propre sarig, et surtout ma Zé- » phire... Ho! quelle consolation, si je voyais un » jour ma fille mariée, estimée, ayant des enfants I »
Loiseau sortit avec Manon, qui avait ^it une toilette bourgeoise ; ils montèrent dans un fiacre, sur le derrière duquel on attacha la malle, outre deux gros paquets, tant de linge que de bardes, sur Timpériale. Ils passèrent, avant que d'entrer chez la marchande, à l'imprimerie, où j'étais déjà. Loiseau monta et me prévint, en descendant, de son heureux succès auprès de la mère de Zéphire. J'en fus transporté de joie... et surtout, je fus ravi qu'elle l'eût pris pour moi ! cette idée soulageait l'horreur qu'une telle femme m'avait toujours inspirée. En abordant Manon, je la saluai du nom de ma sœur. Elle me répéta tout ce que sa nàère avait dit, relativement au changement d'état et au mariage de Zéphire. Nous prîmes avec nous M"« Zoé, puis nous allâmes rue de Savoie,
Zéphire était à l'ouvrage, sérieuse, appliquée; mais elle fit un cri de joie, en nous voyant. On
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l'instruisit des bons sentiments de sa mère à son égard, en montrant tout ce qu'elle lui envoyait, et en lui remettant l'argent. Manon agissait avec décence; elle parla de l'estime que sa mère faisait de M"« Delaporte, de M. Loiseau, ainsi que de moi; et, pour le prouver, elle lui remit différents bijoux précieux, que la mère seule avait à sa disposition. Tout cela était dans un joli coffret, et fut confié à M"« Guisland. Loiseau et Manon remontèrent en fiacre, pour aller chercher le lit de Zéphire. En les attendant, nous causâmes, Zéphire, Zoé, M°»« Guisland et moi. La seconde avait beaucoup d'esprit, et elle était connue de la marchande de modes pour la petite fille du célèbre Martin, qui nous apporta de la Chine le secret du vernis,^ et pour la cousine d'une très jolie femnre sa pratique, M™« Grange^ épouse du maître imprimeur. Nous apprîmes encore que Zoé, jeune, belle et fêtée, fiit longtemps une sorte de coquette nageant dans les plaisirs, que lui procurait une famille riche et peuplée de jolies femmes. Elle était de fêtes continuelles; on la courtisait; mais, ayant peu de fortune, elle ne trouvait pas un nuri. Ce fiit alors que Loiseau fit sa connaissance, chez M"« Lacan, amie commune (pour laquelle le jeune Labadie vient de mourir d'amour; car elle était vertueuse, malgré les attouchements qu'on a vus)... Zoé ne put voir un homme si aimable, sans l'aimer, le préférer, et devenir constante. Mais Loiseau parut effrayé de son élégance et de sa légèreté I il se refiisait pres(][ue à ses avances^. Elle
s'en plaignit. Il lui en dit la raison. Aussitôt Zoé se mit simplement, cessa d'être de toutes les parties, se rendit institutrice des jeunes personnes de son sexe, et dit à Loiseau : « Si je suis comme vous le » voulez, c'est à vous qu'en est le mérite; car je » suis l'ouvrage de vos mains. — Ha ! je serai bien » volontiers idolâtre! » répondit Loiseau en riant... Tel fut le récit que nous fit M"« Zoé Delaporte (sans doute à cause de Zéphire), de la manière dont s'était faite la connaissance entre elle et mon ami. Madame Guisland, voyant dans mes regards ma tendresse pour sa nouvelle élève, nous demanda si l'engagement tiendrait pour trois ans? — « Oui, » lui répondis-je; « car elle ne pourra être mon épouse » qu'à cette époque. — A la bonne heure ! Je sens » que je m'attacherai à cette jeune personne, et je » ne la quitterais pas sans peine, avant le temps » convenu. Je ne lui demande pas la perfection y> qu'elle a montrée depuis hier; cela est impossible; y> mais, avec la moitié, elle me sera aussi chère » qu'une de mes propres filles. »
Manon et Loiseau rentrèrent. On arrangea tout ce que possédait Zéphire ; on dressa son lit dans la petite chambre de M^^« Suadèle Guislandy fille aînée, qui l'avait déjà prise en amitié. Je voulus, malgré Zéphire, que tout l'argent fût déposé, avec les bijoux, dans un joli i^tiit secret de sa malle... Enfin, nous la laissâmes. Elle pleura, -en voyant partir sa sœur; mais elle me dit: cr C'est de chagrin de la » voir retourner là, non de regret de ne pas la sui-
CINaUlÈME ÉPOQUE — I7$8 235
» vre... Au contraire, je suis au comble de la joie » d'être ici... Ha! pourquoi ma pauvre sœur n'y » est-elle pas avec moi?,.. Mon ami... songe à ce » que tu m'as dit de ton ami Gaudet : sûrement elle » l'aimera... et dés qu'elle l'aimera, elle quittera. — « Oui , » lui répondis-je ; « car, dans les bons » cœurs, l'amour est une vertu. » Ce mot la fit tressaillir et rougir de plaisir.
Depuis ce jour fortuné, je pris courage, et je 1758 retravaillai comme autrefois. Je me trouvais heureux, content ; mon sort était fixé : Zéphire devait être mon épouse. Je me proposai d'employer tous mes efforts^ pour gagner ce que nous avions été obligés de prendre sur les douze cents fi-ancs que Zéphire m'avait apportés à sa première visite, les destinant à ma réception de marchand mercier, afin que Zéphire pût être marchande de modes en boutique aussitôt que son apprentissage serait terminé. Des espérances sur quelques secours de mes parents, unis aux promesses de la mère de ma future, me tranquillisèrent sur les fonds d'un établissement...' Ce fût la dernière lueur de bonheur qui devait embellir ma jeunesse.
Je ne parlais pas tous les jours à Zéphire, de peur que la maîtresse ne fût blessée de cette firéquentation journalière ; mais jamais je ne passais un soir sans l'aller voir à travers les carreaux. J'avais eu soin de l'en prévenir, et nous étions convenus d'un signal qui ne serait compris que d'elle seule. Ainsi, en quittant l'ouvrage, avant de rentrer, ou d'aller chez
mon ami, je courais à la rue de Zéphire, et je me faisais entendre. Zéphire me répondait par notre signal convenu, je disais quelques mots à voix pleine, comme si j'avais parlé à une femme dans la rue. Zéphire se les appliquait; et je lui avais ainsi parlé... Si les circonstances le permettaient, elle ouvrait un panneau, et disait à ses compagnes, ou au domestique de la maison, itn mot ou deux que je m'appliquais également; et elle m'avait répondu... Si elle ne pouvait ouvrir, Zéphire avait soin de tirer un petit coin de son rideau, et, après m'àvoir entendu, elle portait la main à son front, quelquefois à sa bouche; ce qui signifiait un baiser... et nous nous étions embrassés. D'autres fois, j'allais poser ma bouche tout prés de son carreau, et je chantais à demi-voix quelque chose qu'elle n'aurait pas entendu si elle ne l'avait pas su d'avance... Souvent aussi je lui passais, par le trou de fermeture qui était derrière elle, un petit billet à plis d'éventail ; un coup léger sur le carreau l'en avertissait; elle tendait la main, et prenait le papier, sans qu'il fClt aperçu. Dans tous les cas, je m'en retournais ivre de plaisir... Dans certaines occasions, je chantais une chanson nouvelle, comme
L'Amour m'a fait la peinture...
ou une cantiléneque je composais : telle est celle-ci, que j'ai depuis employée dans une de mes pièces de théâtre, VÊpouse Comédienne, quand je désespérai de
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faire jouer le Loup dans la Bergerie, où je l'avais d'abord placée :
Je préfère la Blonde (Qjiand le soir, je fais ma ronde) ; Je préfère la Blonde, Et vous avez Toeil noir !
Et vous av^z Tœil noir I Mais quand je puis vous voir, O ma brune Raimonde !
(Pour vous, pour vous je fais ma ronde), Tout mon amour se fonde Sur votre bel œil noir I
Sur votre bel œil noir !
Mais surtout c'est le soir Que de feux il abonde (Et je dis, je dis dans ma ronde).
Il n'est rien dans le monde Beau comme son œil noir.
Mais plus que son œil noir.
Ce qui la fait valoir C'est sa douce faconde (Je l'entends, l'entends à ma ronde), Par laquelle elle fronde L'ennemi du devoir.
Je fis pour mes chants du soir à Zéphire plusieurs autres cantilénes. En voici une que Richecœur, de chez Bonne Sellier, vint accompagner de la guitare, tandis que mon ami Bonnet raclait une basse, et que
Boudard jouait du violon; je chantais les paroles, Loiseau faisait la contre-partie :
Dans ce charmant asile De FAmour et du plaisir, Ha! qu'on serait tranquille Sans le trouble du désir !
On le voit comme un zéphyr, Voler sur la double file, Et du zénith au nadir Exciter la tourmente !
On voit rougir,'
On voit pâlir Plus d'une figure innocente,
Dans l'attente
Pour le saisir. f^*'^')
Ha ! faut-il que l'on mente
Un sentiment dicté
Par la simple Nature,
Pour L féUcité !
Et qu'on trompe l'âme pure
D'une naïve Beauté !
Dans ce charmant asile^ etc.
Ha! faut-il que l'on vante Un triste sentiment Qji'approuve la Nature, Et que la Raison défend !
Est-ce lui faire injure, Quand notre cœur la dément?
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Sur ce charmant assemblage L'Amour est comme un zéphyr dui va commencer l'orage :
D'abord, ce n'est qu'un soupir ; • Mais bientôt le vent ravage !
Par la tempête on est battu,
L'on perd courage...
Tel est l'ouvrage D'un désir mal combattu!
Je brave le Désir,
L'Amour et le Plaisir,
On n'entendra pas un soupir
Amollh: mon courage!
Sur leur trophée abattu
J'élèverai, pour témoignage,
Un temple à la Vertu.
Dans ce charmant asile, etc.
Nous ne donnâmes ce petit concert qu'une fois, de peur d'exciter Tattention du voisinage ; mais je ne manquais pas un soir, et tantôt je chantais les airs ou versicules qu'on trouve dans le Dramb de LA Vie (i), tantôt les diflFérents vaudevilles que j'ai depuis insérés dans mes pièces ; car ces cantilénes furent presque toutes composées alof s pour Zéphire.
Ce fut ainsi que pendant ma liaison avec la plus charmante créature qui ait jamais existé, tous mes jours furent également heureux. Chose unique pour moi, et,, je le crois bien, pour tous ceux qui ont
(i) Voyez le Drame de la Vie, p. 301-303, etc.
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aimé! je vivais dans l'innocence et la pureté avec une jeune fille qui avait été prostituée! Je m'occupais de mon travail seul, de Zéphire, ou de mon ami; j'avais de l'horreur pour l'exécrable libertinage qui avait failli de perdre ma jeune amie. Gaudet, absent pendant ma maladie (il était allé à Rouen avec Bourdignon), Gaudet, quand il vint me voir, se lamentait, en disant : « Mon pauvre ami va se faire Chartreux, » ou châtré/,,. » Mais il se corrigeait lui-même à mon exemple. Ma santé devint florissante; le bonheur reparut; toute la Nature fut de nouveau pour moi riante et belle : oui, ces temps (à quelques moments prés, donnés à Madame Parangon), ces temps furent les plus heureux de ma vie... Un mot de Loiseau.
Manon, qui venait souvent nous voir, n'avait pas perdu Tespérance de se l'attacher; elle répétait sans cesse qu'il fallait que les deux sœurs eussent les deux amis ; elle proposait de quitter aussitôt son état, et d'entrer avec Zéphire. Elle était beaucoup plus riche que ma jeune amie, ayant vingt-deux ans; elle était fraîche, et d'un genre de beauté absolunjent pareil â celui de Nannette la moissonneuse. Une seule chose aurait tenté Loiseau, c'était d'être nominativement mon frère, comme ,il l'était de cœur ; mais il venait de donner son amour et son estime à M"* Zoé... Ils étaient pauvres, nous l'étions tous... mais quel sort n'embellit pas l'amour?... Je ne parvins â contenter Manon, qu'en lui faisant un pompeux éloge de Gaudet, que je me proposais de pré-
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venir favorablement pour elle... Nous étions dans la même imprimerie, Loiseau et moi, sur le même ouvrage, à mèche d'affût, expression qui signifie que le travail et le gain sont en commun. Nous ménagions extrêmement : Loiseau était naturellement économe; il s'était rendu mon perruquier. Il avait pour lot, dans nos occupations, tout ce qu'il faisait mieux que moi ; je prenais celles où mon habileté surpassait la sienne. Jamais petite association ne fut plus heureuse : elle devait toujours durer!... Nos plaisirs étaient vifs et délicieux. Loiseau, par bonhomie, me donnait le nom de compère; le samedi, à l'instant de notre banque, il me disait : — « Tu cesses © à cet instant d'être le compère Nicolas ^ pour jus- » qu'après demain matin, et moi, d'être Loiseau le » compagnon imprimeur. » Il lavait ses mains, s'appropriait pour sortir, mettait son chapeau sous le bras, prenait l'air d'un homme du monde, et me disait en riant : — « Marquis, sortons-nous? — » Oui, comte... Pauvres seigneurs! — Pauvres » seigneurs ? Hé ! qu'auront demain les marquis, x> les ducs même, plus que nous d'aisance et de » bonheur? Haï ils auront plutôt du moins... Mais » cela est juste; ils sont marquis tous les jours, et » nous ne le sommes qu'un seul dans les sept ; pour » que tout soit compensé, il faut que notre bonheur » surpasse le leur de six fois... Ils n'auront pas une » Zéphire, ils n'auront pas* une Zoé... Monsieur le » marquis, passez chez M^^« Zéphire : vous vien- » drez ensuite nous donner de ses nouvelles chez
» M"« Zoé ...» Nous partions le gousset garni. J'entrais les samedis soir chez la maîtresse de Zéphire, pour convenir avec ma jeune amie de la manière dont nous nous verrions le lendemain ; car Zéphire gardait la boutique à son tour, et alors nous allions passer Taprés-dîner avec elle, Loiseau, M^'« Zoé, et après la partie dont je parlerai bientôt, quelquefois Renaud, Boudard,' Gaudet, M°*« Deschamps, M^^ Mentelle, Manon et moi. Puis nous sortions tous ensemble pour lui faire prendre Taîr, quand quelqu'une de ses compagnes était rentrée.
Si, au contraire, Zéphire n'était pas gardienne, nous allions de compagnie faire une promenade délicieuse dans les endroits les plus solitaires des environs de Paris... Mais revenons au premier dimanche de l'apprentissage.
La mère de Zéphire avait fait promettre à Loiseau, qu'dle prenait pour moi, que j'irais la voir. J'y étais doublement obligé, à cause du commencement de Tannée. Prévenue de son erreur par Manon, elle me reçut avec^ tendresse. Cette femme n'était pas aussi méprisable que je l'avais cru, du moins parles sentiments; elle aimait sa fille. Elle m'assura qu'elle lui donnerait une dot, lorsque je l'épouserais, afin de contribuer à notre établissement. Elle me pria de venir toutes les semaines lui en donner des nouvelles, et lui parler de ses besoins. (Je n'y allai pas moi-même, mais j'y envoyai ponctuellement Loiseau). Elle ne la voulait pas aller voir, ni qu'elle vînt à la maison. Elle dit cela d'elle-même. —
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« Elle a quitté l'état, » ajouta-t-elle ; « une honnête » fille ne doit plus mettre le pied ici. » Je ne saurais exprimer à quel point cette résolution me fit plaisir! Loiseau et moi nous l'en remerciâmes, et mon ami Ty confirma, en disant qu'il fallait que la figure de sa fille fût oubliée avant qu'elle pût s'établir en boutique. Elle sentit la force de cette raison ; elle m'appela son ami, son cher fils, le sauveur de sa pauvre enfant ! « Vous avez ôté, Monsieur » Dulis, un pesant fardeau de sur ma pauvre con- » science I car je n'ai jamais conduit un homme au- » prés de ma Zéphire, que je n'en aie frémi. . . Grâces » à Dieu ! vous avez eu son pucelage, vous êtes le » père de l'enfant qu'elle porte... Ainsi elle est, à » votre égard, tout ce que peut être la plus honnête » fille de Paris envers son prétendu. C'est là ma » consolation, que son mari ait eu ce qu'il devait » avoir. Et du depuis, elle n'a souffert que personne » en fît autant que lui; elle me Ta dit souvent, » ainsi qu'à Manon, qui est ma nièce, fille de ma » sœur aînée, femme d'un laboureur de mon^pays ; » car Zéphire est ma fille unique. » Loiseau lui demanda le nom de son pays. — « Je le dirai » à l'instant du mariage, non avant... Et quel est » le vôtre? » (Par des raisons relatives aux connaissances de mes frères à Paris, et à cause de la grande singularité de mon nom , je ne l'avais pas encore dit à Zéphire, qui ne me connaissait que sous celui de Dulis; Zoé elle-même l'ignorait. Tous mes amis m'appelaient Monsieur Nicolas, ou seule-
ment Nicolas, ou compère Nicolas, et Ton s'imaginait que c'était mon nom de famille. C'est ainsi que, depuis, le libraire Edme Rapenot n'était ici connu que sous le nom d'Edme; il.le signait seul sur ses billets, sur les actes; le tableau de sa boutique ne portait que ce nom, etc.). Loiseau , qui voulait m'obliger, se hâta de répondre à la mère de Zépbire, qu'il était de Clamecy; et cette femme ne renouvela pas sa question. Cependant sa figure m'occasionnait une sorte de réminiscence, que je ne parvenais pas à débrouiller. Son embonpoint la déformait, l'enlaidissait, et peut-être son métier avait-il tellement changé ses yeux et son regard, que je ne pouvais plus la retrouver dans elle-même...
Je place ici tous ces détails, sovivent répétés, pour n'y plus revenir.
J'étab quelquefois surpris de me trouver encore heureux, après avoir perdu mon amie, ma protectrice, la divinité de ma jeunesse! (PourM"« Fanchette, je la regrettais peu : elle m'avait abandonné volontairement). Je le disais à Loiseau, qui me répondait : — « C'est que Zéphire a les vertus et la >» beauté de Colette, et que c'est la vertu autant que » la beauté, que tu aimais... Nous prouvons tous » deux la vérité de ce que disent les Moralistes, » que le nécessaire suffit au bonheur! Mais dans ce » nécessaire, il Ëiut comprendre l'amour. Si les y> Chrétiens avaient conservé la pureté de morale, » avec le désintéressement de leur Législateur, s'ils » n'eussent pas prétendu épurer la doctrine au delà
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» des bornes, ils eussent rendu le monde réelle- 30 ment heureux! Jésus aimait lui-même; la jeune » Madeleine, du bourg de Bêthanie, s'était éprise de » lui, au point de le suivre ; elle était devenue son » inclination favorite, et Marthe, sœur aînée de la » Belle, en était jalouse... Les Chrétiens ont été sur » le point de ramener Tâge d'or sur la terre; mais x> le puritain Paul a tout gâté : il introduisit dans la » nouvelle religion cette dureté taquine, semblable » à celle de nos paysans toujours tristes et moroses. » Les Chrétiens ont couru comme des insensés, » après un faux bonheur monacal, malgré les » peuples et l'exemple de Jésus, et ils n'ont donné » au monde que la peine de l'esprit et du corps, le » malheur... C'est que le bonheur monacal, isolé, » sans la femme, n'est qu'un bonheur factice, triste, » non durable, parce qu'il est l'eÔet d'une imagi- » nation dépravée : et telle est l'origine de l'incon- » cevable contrariété qui existe auJQUcd'hui entre la » Nature et nos préceptes religieux 1 C'est pour cela » que je suis devenu simplement déiste, quoique » peut-être personne ne respecte autant Jésus que » moi. » Tels étaient les sentiments de Loiseau.
Depuis ma convalescence et mon bonheur, nous voyions beaucoup plus souvent Renaud, Boudard et Gaudet. Les deux premiers avaient chacun une maîtresse. On connaît celle de Boudard; celle de Renaud était une femme mariée (i). Il ne s'agissait
(l) Voyez la I30« Conttmporaine.
plus que de liçr Gaudet avec celle que je m'étais proposé de lui donner. Le second dimanche matin, que j'allai pour voir la mère de Zéphîre, je ne la trouvai pas. J'en fus ravi... Je pris Manon en particulier, et je lui dis : — « Chère sœur, tu voulais » avoir mon ami Loiseau? mais son cœur était » dignement placé. J'ai un autre de mes amis (qui » te conviendra peut-être mieux), à te donner pour » amant honnête, et sans doute pour mari, si tu » sais le mériter : car il faudra réaliser à son égard » ce que tu aurais exécuté pour avoir Loiseau. — » J'ai tant de confiance en toi, » me répondit-elle, a que, dés que c'est ton ami, je promets tout. » Maman, ou plutôt ma tante, ne demande pas » mieux que de nous voir honnêtes, sa fille et moi j » elle te remerciera, tout comme elle a fait pour » Zéphire : ainsi, tu peux agir librement. — Jeivais » donc t'envoyer mon ami ; à moins que tu ne pré- » féres de venir tantôt chez la maîtresse de ta sœur, » où je le ferai trouver?... — Écoute, Dulis, est-ce » en maison tierce que tu as connu Zéphire ? N'est-ce » pas ici que tu l'as trouvée, fréquentée? et l'en p aimes-tu moins ?... Ne trompons personne. Si ton X) ami n'a pas la force de me voir ici, moins aurait-il » celle de supporter la découverte que j'y ai été. — » Hé bien donc, parle-lui comme il convient; » montre-lui tes sentiments; et si tu lui plais autant » que je l'espère, s'il te plaît également, je le con- » nais : ma recommandation et le litre de mon » allié te l'attacheront pour jamais. » J'exécutai ce
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que je venais de promettre ; Gaudet, avec un mot de ma main, alla voir Manon; ils se plurent, et ce fut une afiaire arrangée, comme on le verra. Revenons à mes deux autres amis.
Renaud adorait M«« Deschamps, et il en était aimé : mais cette belle femme était sage, attachée à ses devoirs; elle jouissait de la confiance de son mari, et pour tout au monde, elle ne l'aurait pas trompé. Quant à Boudard, il avait l'âme froide, et il était plus tendrement aimé de M^« Mentelle, qu'il ne l'aimait... Ces deux chers amis, non plus que Gaudet, ne virent pas Zéphire avant ses couches, qui arrivèrent en Avril. Sa niére la garda elle-même, dans un appartement particulier qu'elle avait rue du Petit Reposoir, maison de Tépicier, au troisième; elle choisit à l'enfant, qui était une fille, une bonne nouAice à Ménilmontant. Mes amis et leurs dames se mouraient d'envie de connaître cette aimable enfant, d'après le portrait que leur en faisait sans cesse M^^« Delaporte : mais Zéphire était obligée de vivre dans la retraite... Ce ne fut que six semaines après le rétablissement de la jeune mère, environ le 19 de Juin, que nous résolûmes de leur donner enfin cette satisfaction. Il fut arrêté, que le premier dimanche de l'entière convalescence de Zéphire, Renaud amènerait chez Zoé M""* Deschamps, Boudard M"« Mentelle; Gaudet devait y conduire Manon, depuis deux mois chez la marchande, où elle se faisait estimer. M"^*' Deschamps, femme du marchand de vin vis-à-vis le troisième guichet du
Louvre, à VÊpée de bois, était peut-être la plus belle femme de Paris, par sa taille, la noblesse et la majesté des traits. M"« Mentelle était fort bien, et surtout elle avait cet air de petite-maîtresse (naturel à une actrice), qu'à Paris on préfère à la beauté. Manon était une grosse fille, bien appétissante, ayant de belles couleurs, une blancheur lactée, des cheveux et des sourcils très noirs, la jambe fine, et le pied grand. Zoé, grande, svelte, avait les traits nobles, les cheveux noirs, la taille souple et parfaite, la jambe admirable, la démarche aisée, le pied toujours chaussé d'une propreté exquise... Zéphire était assez grande, mais fusée comme toutes les jeunes personnes; ses cheveux d'un blond doré bouclaient encore; la vivacité de son œil et son bleu foncé le faisaient paraître noir; son regard était fin et mignard. Elle avait le nez voluptueiix, la bouche saillante et fraîche comme un bouton de rose, sa marche vive avait une grâce inexprimable ; sa jambe excitait le désir, son pied mignon paraissait l'ouvrage de la Volupté, fille d'Amour et de la céleste Psyché.
J'étais chez M"« Delaporte, quand les deux premières dames et leurs galants arrivèrent. Renaud me dit : — « Je me conforme à tes ordres : tu m'as » dit que je ne verrais la céleste Zéphire, que lorsque » je serais accompagné d'une belle dame, qui te » répondrait de moi : regarde ! — Je trouve la cau- » tion bonne et suffisante/ » dis-je en riant. — « Et » moi je ne sais trop si je dois lui en servir, »
répondit M™« Deschamps. « Car, outre que le » mérite de la demoiselle pourrait être tel qu'aucun » gage ne serait suffisant, une femme en puissance » de mari ne peut être caution... — La céleste fille » a infiniment de mérite, » interrompit Loiseau; « mais elle a autant d'amour que de mérite. — Ha! » l'amour, » s'écria la tendre Mentelle, <c honore » une femme à mes yeuxl Je sens tout ce que vaut » ce sentiment, dans un cœur tel que le sien. — » Voilà une grande vérité I » dit Zoé; « l'amour est » une vertu de plus dans les bons cœurs... Depuis x> qu'une personne de ma connaissance aime... elle » s'estime dix fois davantage. » (Elle parlait d'ellemême). — « Enfin, la verronsjpouç ? » dit Boudard. « — Elle va dîner avec nous, » répondit Zoé, (( ainsi que sa sœur Manon, que M. Gaudet va nous <K amener. »
Je partis aussitôt pour aller prendre Zéphire. Elle m'attendait, n'ayant pas voulu partir avec Gaudet et Manon, par la raison qu'on va voir. Elle était mise d'un goût exquis : la jeune personne avait ôté à ses habits tout ce qui était affecté ; ils ne conservaient que leur élégance, unie à la simplicité. On aurait dit que ma jeune amie était plus parfaite qu'avant ses couches; elle avait repris toute la fraicheur naturelle à son âge, en conservant néanmoins ce petit reste d'air fatigué, qui cadrait. à merveille avec la délicatesse de sa personne. Il faut songer qu'elle était née en 1746, au mois de Mai, et qu'elle n'avait que douze ans quarante jours, encore qu'elle fût formée,
250 lySS — MONSIEUR NICOLAS
pour r achèvement du tempérament, comme une fille de seize ans* Elle était d'une scrupuljeuse propreté ; sa chaussure était un chef-d'œuvre de mignonnesse... Elle avait obtenu que Amélie Suadèle Guisland serait des nôtres. Cette dernière dît en partant : — a Nous la verrons ? — Oui, oui, mon amie, » répondit Zéphire ; « il ne l'a pas encore baisée. »
Il faisait beau : nous vînmes à pied depuis la rue de Savoie, jusqu'au bout de la rue Gdlande. Nous passâmes devant mon imprimerie : à la fenêtre, était l'ainée et la plus joUe des filles de M. Knapen, avec laquelle j'avais coutume de jouer, lorsqu'elle venait apporter la chandelle aux ouvriers, conduite par la femme de chagibre Victoire; je me plaisais à la faire rire (il est si doux d'exciter un sentiment agréable dans une jolie personne, même de l'âge le plus tendre!) Cette enfant m'aperçut; elle fiit fi-appée de la beauté, de l'élégance de ma Zéphire et de sa compagne. Elle les regardait, mais surtout Zéphire, avec admiration! J'en fus flatté... Tout devait être plaisir pour moi, dans cette heureuse journée. Nous arrivâmes à la demeure de Zoé.