ACTE PREMIER
PIÉGOIS, riant.
Et qu'est-ce qu'elles te disent, les cartes?
EMMA
Ce que je savais avant elles... que le jour où tu t'emballerais sur une femme d'un certain genre et d'un certain monde, très différente de moi, sur une femme distinguée et fine, que, ce jour-là, je n'aurais plus qu'à- disparaître!... Penses-tu que je ne devine pas ce qui se passe dans ta tète?... Je n'ai aucune éducation; mais pour comprendre les choses qui menacent leur amour, toutes les femmes se valent. Je t'ai vu désirant des cocottes ou des belles filles qui passaient auprès de toi et qui t'aguichaient, mais j'avais beau être jalouse sur le moment, au fond je n'étais pas inquiète, et je ne souffrais pas trop. Je savais bien que tu me reviendrais vite, parce qu'il y a tout de même entre nous ce qu'elles ne pouvaient pas te donner; et quant au reste, je te le donnais aussi bien qu'elles. Alors, j'étais tranquille. Mais aujourd'hui, ce n'est plus ça. Il n'y a plus de lutte possible. Elle a tout ce qui manque...
PIÉGOIS
Qui, elle?
EMMA
Madame Audry... .Mouvement de Piégois.) Elle s'appelle Madame Audry... Henriette de son petit nom... Elle est veuve... C'est la sœur de *ce banquier, Monsieur Jantel... Je Tai regardée beaucoup et je vais même te dire une chose très curieuse : Je ne la déleste pas. li y a une telle différence entre nous ! Ma seule chance, c'est qu'il y a aussi pas mal de distance entre vous deux. Seulement, ce n'est pas une chance, car si tu l'aimes et qu'elle ne veuille pas de toi, tu souffriras, et je ne serais pas plus avancée.
PIÉGOIS
Je t'assure que tout ça est fou. Ma vie est arrangée avec toi. Nous sommes heureux autant que nous le pouvons et dans la forme d'existence que les événements nous ont imposée. Quand je t'ai fait la cour dans ta famille, et que je tai prise avec moi...