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Monsieur veut rire

Pendant que Chambon, très nerveux, jetait des tas de papiers dans la cheminée, ouvrait et fermait brusquement des tiroirs, s'agitait, murmurait de vagues paroles, Antonin, le valet de chambre, très calme et très froid, mettait del'ordre parmi les meubles et lesbibelots. 11 demanda:

— .Je puis allumer tout ça, maintenant, Monsieur :'

Chambon lit un signe et, bientôt, les papiers flambèrent. Puis il montra du doigt l'indicateur des chemins de fer.

— Ce n'est pns la peine de vérifier, Monsieur,

dit Antonin. Je suis sûr que le train est à huit heures quinze.

Cependant, Chambon s'en assura de nouveau, machinalement.

— J'ai encore trois ou quatre heures devant moi.

Alors, il tomba dans un fauteuil en poussant un soupir.

— Ne vous faites donc pas de mauvais sang, Monsieur, dit Antonin. Ces choses-là arrivent à tout le monde. L'année dernière, ça été votre ami... comment s'appelait-il ?

— Varon?

— Oui, M. Varon. Ses opérations ont mal tourné : il est parti et aujourd'hui il est très heureux à l'étranger... je ne sais où...

— Il laissait un passif de six millions. J'ai failli perdre de l'argent avec lui, reprit Chambon. Ah! je l'ai échappé belle, ce jour-là !

— Six millions! s'écria Antonin.

Il sembla hésiter.

— Monsieur ne prendra pas ce que je vais lui dire en mauvaise part. Je suis depuis assez longtemps à son service et je lui suis tout dévoué... Mais est-ce que le passif de Monsieur.'...

Chambon se redressa et frappa du pied :

— Voilà où est la guigne encore, mon pa*i-

vre Antonin i Ce ne sera rien du tout, mon passif... Pas le sixième de celui de Varon... que dis-je... pas le dixième!

— Il y a des choses vraiment injustes, conclut Antonin. Mais, continua-t-il, ètes-vous bien certain, Monsieur, de ne pas exagérer? N'y a-t-il plus d'espoir du tout ?

Chambon avait dans son valet de chambre, garçon vieux, posé etméthodique, une confiance absolue. Antonin le servait depuis quinze ans, depuis que ses premières spéculations l'avaient tiré de la misère.

— Si je ne pars pas ce soir, je serai arrêté demain soir ou après-demain au plus tard, dit Chambon avec conviction.

— Monsieur doit connaître ces affaires-là mieux que moi, déclara Antonin. Alors, il faut partir. Allez, Monsieur, avec de l'argent on n'est embarrassé nulle part.

Chambon porta d'instinct la main à son portefeuille et, songeant quelle somme y était contenue, éprouva une espèce de soulagement. Il endossa sa fourrure, prit sa canne et son chapeau et dit tout bas à Antonin :

— Trouve-toi à la gare à huit heures moins le quart.

Le domestique, ému, s'inclina.

4 MONSIEUR VEl'T IURE

L'appartement de Chambon était situé à quelques pas des boulevards. En tournant la rue, il rencontra un de ses camarades de la Bourse et ils se donnèrent une poignée de main.

— Vous allez au cercle ?

— Je vais y faire un tour

— Je vous rejoins.

Au fait, c'était le meilleur moyen d'occuper les heures qui le séparaient du départ. D'ailleurs, il n'était pas maladroit de se montrer au moment de sa disparition définitive* Non pas qu'aucun de ses amis put soupçonner son aventure, car nul ne connaissait sa situation exacte et, sous son air affable et bon vivant, il cachait une méfiance profonde. Il n'y avait pas non plus de femme dans son cas, ses amours ayant toujours été hasardeuses et sans importance. Son histoire était celle do loules les petites déconfitures financières que les journaux résument en dix lignes et dont, le lendemain, les victimes seules conservent quelque souvenir. Après plusieurs années de vagabondage, il entrait à la Bourse. D'abord, il avait eu de la veine : peu à peu, on Aii avail confié de l'argent, qu'il maniait avec prudence.

Un jour, il se mettait à perdre sans raison,

comme il avail gagné, et, se jugeant incapable do tenir plus longtemps,rï s'en allait emportant des débris qui s'élevaient cependant à une somme assez rondelette. Une demi-heure de Bourse, quelques cris sousle péristyle, cinq ou six coups de crayon sur un calepin, avaient suffi à transformer en fugitif cet homme joyeux, plein de confiance et de honne humeur. Car Chambon n'était pas un de ces boursiers cyniques, sans scrupule ni humanité. Il rendait à l'occasiou des services, et son égoïsme avait des façons aimables. La nuit qui suivit la débâcle, il dormit mal, et des réflexions pédibles troublèrent son esprit. Il eut même un instant la pensée dé ne pas fuir, d'attendre, repentant et tête baissée, les décisions de la justice et d'abandonner à ses créanciers l'argent qui lui restait. Et ce ne fut qu'après avoir constaté que la quote-part de ses clients serait presque insignifiante qu'il se décida à l'emporter. Le matin, ses remords le tenaient encore, et il éprouva plusieurs fois un serrement de cœur en faisant ses préparatifs de départ.

Il pénétra dans la petite salle du cercle, où lés membres sérieux, gens d'affaires ou rentiers qui ne pratiquaient pas le baccara, se tenaient d'habitude. Les uns jouaient au bésigue, d'autres à

6 MONSIEUR VETIT RIRE

l'écarté, par tables isolées. Quelques personnes se contentaient de causer. On était là comme chez soi, et il y régnait une certaine familiarité bruyante et spirituelle.

Chambon aperçut du premier regard Emile Belîil, un des plus anciens membres du cercle, qui était son client. Il tenait des cartes, assis devant un partner, et, voyant Chambon, lui adressa un sourire ;

— Venez donc faire une partie.

Emile Belin, assez riche, retiré sans encombre de la spéculation, se contentait de risquer de l'argent, de temps à autre, dans des affaires sûres, comme il disait. Il se montrait fier de sa réputation de monsieur qui a du flair et qui ne se laisse pas rouler. Parfois, quand il sentait un boursier « en veine », il n'hésitait pas à lui confier des capitaux avec modération et jusqu'à présent, n'avait pas eu de mésaventure. Il choisissait de préférence les débutants. C'est ce qu'il appelait protéger les jeunes.

Chambon lui inspirait de la sympathie, et il s'était plus découvert avec lui qu'avec aucun autre. Aussi vantait-il ses hantes aptitudes financières.

Ayant consulté sa montre, Chambon se plaça en face de son client, en murmurant : « J'ai bien

le temps. Ce serait drôle de lui gagner ijùélqiies louis avant de partir. » Mais, en mêlant les cartes, sa bonne nature reprit le dessus et il se dit : « Ce pauvre Belin! Non, vraiment, j'aimerais mieux perdre un peu. Il sera assez ennuyé demain ! »

Mais il eut, au contraire, une chance inouïe, et Belin qui savait s'arrêter, se leva en déclarant :

— Assez perdu pour aujourd'hui I

« Décidément, il n'est pas heureux avec moi », pensa Chambon, et, serrant dans son gousset 1 or et les billets qu'il venait de gagner, il quitta le cercle, à l'anglaise.

Il lui restait une heure pour dîner et, quoiqu'il ne se sentit aucun appétit, il entra dans un grand restaurant du boulevard où il venait fréquemment. Le maître d'hôtel, le reconnaissant, s'avança vers lui :

— Monsieur dîne de bonne heure, ce soir? dit-il.

— Oui, reprit Chambon, il faut que je m'habille et que j'aille au théâtre. Je n'ai pas très faim, d'ailleurs; servez-moi vite.

Il commanda son menu et, pendant qu'il étendait sans entrain du beurre sur un morceau de

pain, l'écœurement de sa situation le saisit. Ainsi, demain, le maître d'hôtel, les garçons ridicules sous l'habit noir, sauraient que lui, Ghambon, était en fuite, après avoir sauté à la Bourse! Tout le boulevard le saurait égaleméat; les journalistes l'annonceraient avec dédain; des articles paraîtraient à son sujet sur le nombre toujours croissant des poufs financiers! Il serait traité couramment d'escroc! Et Belin, ce pauvre Belin! C'est lui qui perdait le plus à ce désastre. Ah ! Ghambon traversait un moment bien pénible !

— Je réponds de la bécasse, dit le maître d'hôtel, apportant le plat.

— Tiens! j'avais commandé une bécasse? Je n'y pensais plus.

Il adorait la bécasse et, en général, était très gourmand. Il mangea la plus grande partie du délicieux gibier et sous prétexte que la bécasse exige le bourgogne, il demanda une demi-bouteille d'un vin généreux. Une tasse de calé chaud un fort verre de bonne eau-de vie et un cigare de sa marque favorite eurent bientôt vaincu les pensées moroses qui l'obsédaient ; et une tiédeur exquise se répandit dans tous ses membres, envoyée par l'estomac, père de la philosophie.

Ghambon paya l'addition en laissant un poui-

boire nombreux et sortit d'un pas ferme. En réalité, la position n'était pas mauvaise, surtout s'il se rappelait les années de misère qu'il avait vécues autrefois. Il avait quarante ans, de la santé, pas mal de billets de mille. « En y réfléchissant même, je ne suis pas fâché de partir. Paris devient absolument inhabitable » il héla un liacre qui s'ébranla lentement. « Et quels sales tiacresl » fit Chambon.

Antonin l'attendait à la gare.

— J'ai pris le billet de Monsieur; mais, suivant son ordre, je n'ai pas fait de valise.

— J'achèterai tout là-bas. Je t'écrirai dans trois ou quatre jours et tu A'iendras me rejoindre.

— Je vois avec plaisir, ajouta Antonin, en regardant la figure animée de son maître, que Monsieur est tout à fait remonté.

— Tout à fait.

— J'ai retenu un coin pour Monsieur.

— Très bien. Au revoir, Antonin!

Chambon tendit à son valet de chambre une

main que celui-ci toucha avec respect et s'éloigna.

Dans le wagon, il s'installa commodément. Il y avait, à l'autre extrémité, un monsieur de l'âge à peu près de Chambon et, comme lui, enve-

loppé de fourrures. Une simple couverture constituait son bagage.

— Si c'était un confrère? pensa Chambon très amusé.

Et cette idée lui lit passer agréablement les premières heures du voyage.

Le besoin d'une villégiature discrète et calme m'entraîna un jour, aune cinquantaine de lieues de Paris, dans une petite ville du centre de la France. A l'auberge où je laissai mon bagage, je demandai s'il n'y avait pas quelque maisonnette à louer pour la saison. L'aubergiste me conseilla d'aller voir M. Marion, propriétaire d'une espèce de villa, connue dans le pays sous le nom de La Gaillardière.

— Je crois qu'elle n'est pas habitée cette année-ci, ajouta-t-il.

M. Marion demeurait tout près de la ville, dans une maison de paysan, composée uniquementd'un rez-de-chaussée. Je le trouvai devant sa porte, fumant une pipe. Il paraissait de soixante à soixante-dix ans, mais sa haute taille, en-

core droite, ses épaules carrées, ses gestes souples étaient d'un homme plein de vigueur. Il m'accueillit avec la plus grande urbanité.

— Tenez, voici la villa, me dit-il en me montrant du doigt une construction carrée, blanche avec des volets verts. Si vous voulez, nous la visiterons tout de suite. Il y a ce qu'il faut comme meubles.

Elle me convint. M. Marion me proposa un prix très modéré que j'acceptai.

— Vous y serez fort bien. La rivière passe à deux cents pas d'ici et elle est très poissonneuse, Etes-vous pécheur ?

Je confessai cette manie. Dans la journée même, je m'installai, aidé d'une bonne que mon propriétaire eut l'amabilité de me procurer, et dès le lendemain matin, je me mis ù pécher à la ligne avec ferveur.

Cet exercice ne semblait pas en honneur dans le pays; les bords de la rivière étaient déserts, malgré leur fraîcheur favorable, malgré les eaux lentes et profondes d'où parfois de gros poissons en chasse s'élançaient. Cependant, vers le soir, comme j'étais revenu faire une seconde séance, j'entendis derrière moi unbruit débranches remuées. Je me retournai et j'aperçus, une boite à la main, des lignes sous le bras, un vieux

monsieur, petit, sec. les sourcils légèrement froncés, l'air sérieux.

,A ces signes, je reconnus que non seulement il était pêcheur comme moi, mais que, selon toute vraisemblance, je lui avais pris sa place accoutumée. .Je me levai en i n'excusant. Sa rancune ne tint pas devant celte marque de bonne volonté.

— Bahl fit-il, ne vous dérangez donc pas. Je vais me mettre plus loin.

Je répliquai que je ne le souffrirais pas, et qu'ignorant les habitudes... Il insista gracieusement et, me saluant, s'éloigna.

Je le revis les jours suivants et, peu à peu, nous causâmes. Il me donna des indications pour la pèche spéciale de la rivière, nous nous prêtâmes nos engins à l'occasion, et bientôt s'établit entre nous une certaine intimité de gens possédés de la même passion. J'étais tombé sur le pécheur à la ligne courtois et distingué.

— C'est vous, n'est-ce pas, qui avez loué cette année la villa du père Marion ?

— Oui. M. Marion est un de vos amis?

Il sourit.

— Pas absolument, mais je le connais depuis longtemps... oui, continua-t-il en murmurant des dates, depuis trente-huit ans.

Je repris machinalement :

— Je crois que c'est un très brave homme.

— Très brave homme... certainement, un très brave homme.

Alors je lui demandai :

— Il y a trente-huit ans que vous habitez le pays?

— Il y a bien davantage, je ne l'ai pour ainsi dire pas quitté... j'étais notaire, Monsieur, et je ne suis retiré que depuis quelques années. Je m'appelle M. Lebrun.

— M. Marion était un de vos clients, probablement ?

— Oui... à peu près.

Ces réponses évasives en ce qui concernait mon propriétaire commençaient à m'intriguer vaguement; mais je ne pus pas obtenir des renseignements plus précis.

Une autre fois, comme nous péchions côte à côte, je prononçai de nouveau le nom du père Marion.

M. Lebrun venait de prendre une perche qui bondissait et se tordait au bout de sa ligne. Il la déposa avec précaution dans sa boite; puis, tout à coup :

— Comment se fait-il que vous n'ayez jamais entendu parler de l'affaire Marion? Il est vrai

que vous êtes jeune; mais elle a fait tant de bruit dans le temps...

Je m'apprêtai à écouter et il dit, à voix basse, afin de ne pas effaroucher le poisson :

— C'était en 18oo. Un crime fut commis dans la commune : une femme et un enfant égorgés. La veuve Bérèz et son petit garçon. Vous ne vous rappelez pas ?

— Pas du tout.

— On accusa Marion, qui avait à cette époque-là trente-deux. ans. Je dois dire qu'il y avait bien des charges contre lui; mais je vous épargne les détails. Bref, il fut condamné aux travaux forcés seulement. Il bénéficia de certains points, restés obscurs. Et il partit pour la Nouvelle-Calédonie. Voilà que, cinq ans après, en 18G0, le bruit courut brusquement que Marion avait été victime d'une erreur judiciaire. Le véritable coupable s'était dénoncé en mourant. Cela fit un scandale énorme On remarqua que jusqu'au moment du crime, Marion s'était toujours très bien conduit. Il se produisit un très grand mouvement d'opinion. L'Empereur s'en mêla, et, le temps des formalités écoulé, Marion revint ici. J'ajouterai que depuis, sa vie a été des plus honorables. Il a hérité le bien d'un de ses parents. C'est devenu un rentier... Toute

cette histoire est oubliée aujourd'hui, la plupart des témoins sont morts. Personne dans la localité n'a jamais l'idée d'y faire la moindre allusion.

Je réclamai des détails.

— Euh ! cela est un peu brouillé dans ma mémoire... D'ailleurs, à mon sens — et j'ai suivi les débats de la cour d'assises — l'atîaire était très obscure...

— Mais, enfin, il est innocent... l'aveu du coupable...

— Evidemment, il est innocent... Il n'y a rien à dire là-dessus... L'aveu du coupable était formel... Pour ma part, jadis, quand on élevait encore des doutes, je me prononçais catégoriquement. Je suis pour les choses établies, ajouta M. Lebrun en souriant. Lorsque Marion fut condamné, je croyais à sa culpabilité... Lorsque les autorités décidèrent qu'il était victime d'une erreur, j'ai cru immédiatement à son innocence.

— Mais votre avis sincère, du fond de TA me ?

— Mon avis, c'est qu'il y a près de quarante ans que cela s'est passé.

Et M. Lebrun, sans ajouter un mot, replongea sa ligne dans la rivière.

On iiuit toujours par s'ennuyer quelque peu en villégiature. En une de ces homes où la pa- - ne suffit plus et pèse sur l'esprit autant qu'un lourd travail, je résolus, pour m'occuper, de faire, s'il était possible, parler de son histoire le père Marion. Je le rencontrais souvenl soit devant sa porte, soit sur la route qui longe la rivière. Nous nous saluions. Il nie souhaitait une bonne pêche, je lui demandais des nouvelles île sa santé et la conversation s'arrêtait là. Après les révélations du vieux notaire, saisi de curiosité, j'essayai d'établir entre nous des relations moins banales. Je lui offris un jour du poisson : il accepta à condition que je boirais d'une eau-de-vie de prunes qu'il fabriquait luimême avec les fruits de son jardin. Puis je l'invitai à dîner. Il ne s'agissait plus que de trouver un joint.

— Vous êtes lit' avec .M. Lebrun, le notaire? J'ai vu ça, me dit le père Marion. Un pêcheur enragé, connue vous... Oh! nous sommes d'anciennes connaissances...

— Oui. répondis-je. Nous nous sommes liés tout à fait. Un homme charmant.

Et, sans hésiter, j'ajoutai rapidement:

— Nous avons causé... de vous. Je savais déjà votre... horrible affaire... avant de venir.

Je lui serrai la main :

— Pauvre monsieur Marion!

Et je songeai : « Là, ça y est ! »

Loin de s'étonner ou de prendre un air affecté ainsi que je m'y attendais, le père Marion se mit à rire.

— Eh I eh! je m'en doutais... Ça en a-t-il fait du bruit, dans le temps, cette affaire-là!... Mon Dieu, ça en a-t-il fait!... C'est connu à Paris, hein?

— Très connu! affirmai-je.

La glace était rompue, le père Marion emplit son verre d'eau-de-vie de prunes, puis, toujours souriant, avec une bonhomie aimable :

— Ah! oui, ça a été une drôle d'histoire... D'abord, quand je suis retourné, on m'a porté en triomphe. Ensuite on a essayé de me mettre de l'opposition, en politique. J'ai refusé; la politique, ça m'effraye. J'étais à peine revenu depuis six mois qu'on commençait déjà à dire que. mon erreur judiciaire, c'était une invention «lu gouvernement... que c'était du à l'intrigue, à des protections... On m'évitait dans les rues. Moi, je m'en fichais complètement. Il y avait des journaux, dans la localité, qui m'attaquaient, d'autres qui me soutenaient... Ce que c'était comique ! J'étais innocent pendant six

mois, puis crac ! je devenais un grand coupable. Je passais une partie de Tannée à tHre un martyr que tout le monde respectait. Des voyageurs demandaient à me voir... Un beau jour, ça changeai! sans raison. Je n'étais plus qu'un monstre d'hypocrisie qui avait roulé la Justice... Est-ce bizarre:' Enfin; on oublie tout... tout passe, tout casse, tout lasse, pas vrai? Figurez-vous qu'au i Septembre.,.

Le père Marion s'épanouit, comme au souvenir d'une bonne farce :

— Au 4 Septembre, comme mon nom était très connu dans la localité — on ne se rappelait plus pourquoi — on est venu me proposer d'être maire de la commune... Ah! ah! vous pensez que j'ai décliné cet honneur... Maintenant, c'est fini, fini... C'est de la légende...

Une pareille désinvolture me surprenait étrangement. Ce qui me stupéfiait surtout, c'est que le père Marion ne montrait, en aucun cas, la plus petite animosité contre ses bourreaux; qu'il ne parlait jamais de ses souffrances à Nouméa; qu'il ne paraissait pas garder la plus mince rancune à la société de l'horrible aventure dont il avait été victime.

Et moi aussi, je subissais toutes sortes d'alternatives. Tantôt, contemplant sa barbe blanche,

sa belle ligure de vieillard encore solide, je m'imaginais un philosophe supérieur dans sa simplicité, une âme fîère, résignée et douce; tantôt au contraire, voyant ses yeux clairs et froids, ses lèvres minces, je concevais des soupçon? abominables.

Naturellement, je n'osai jamais lui pôsar la question qui me montait aux lèvres : « Enfin, vous êtes innocent, n'est-ce pas :' » Car, détail inouï, pendant les trois mois que durèrent nos entretiens, jamais, lui non plus, ne me dit positivement, carrément : « Je suis innocent. »

La veille de mon départ pour Paris, nous dînâmes ensemble. Puis je le reconduisis jusque chez lui. Nous nous serrâmes la main. Alors il me regarda en face et, avec un sourire qui me sembla en ce moment-là, diabolique et qui n'était peut-être qu'une délicate et ironique allusion à d'injustes soupçons qu'il avait devinés :

— Voulez- vous que je vous dise quelque chose de très curieux? J'ai aujourd'hui soixante-huit ans. Ça n'a plus aucune importance de savoir qui a commis ou qui n'a pas tommis un crime en 1855. Eh bien! on m'a répété tellement de fois que j'étais coupable, ensuite que j'étais in-

L'APFAIIia MARION .'t

nocent qae, ma parole d'honneur, je n'en sais plus rien mai-même...

Kt il disparut dans sa petite maison, en m'envoya nt un bonsoir amical.

Un ancien juge, deux commerçants enrichis et retirés des affaires, le docteur, trois rentiers, formaient dans la localité une petite colonie de gens qui se fréquentaient sans relâche et vivaient agréablement. Sauf le docteur, ils étaient tous mariés; plusieurs avaient des enfants, et la société ne manquait pas aux réunions hebdomadaires, qui se tenaient tantôt chez l'un et tantôt chez l'autre. Depuis des années que durait cette intimité, on n'avait eu à déplorer aucune discorde grave, même entre les femmes, et les brouilles légères qui survenaient à propos de jeu ou pour des questions d'amour-propre s'arrangeaient toujours à l'amiable Cela tenait principalement à une chose : chacun possédait une spécialité que personne ne lui contestait et qui

2k Mox s il.; un VKIJT RIRE

6 'était établie à la longue par L'expérience,

Ainsi, c'était chez L'ancien magistrat. M. Paumier, que se trouvait la meilleure cave et, pourvu qu'on admit l'excellence de sou llairen matière de vins, il concédait volontiers que M. Mage, un des deux commerçants, se montrait plus adroit que lui à la chasse. De même, nul ne se posait en concurrent du docteur pour tourner spirituellement L'anecdote; M. Vaillant, un des rentiers, avait dans les farces une supériorité reconnue, tandis que son voisin, M. LMque, était redoutable au whist.

Il existait pourtant une exception à celte belle ordonnance. Le troisième rentier, M. Travers, ne jouissait vraiment d'aucune aptitude particulière et, malgré toute l'indulgence possible, il fallait bien reconnaître sa parfaite nullité. Ni joueur, ni spirituel, ni adroit, ni farceur, il présentait le modèle d'une rare insignifiance-; mais ses collègues, à cause de son humeur égale, s'accordaient à vanter son bon caractère, comme on décerne des prix d'encouragement aux élèves mal doués. C'était un homme de cinquante-cinq ans, gros, rouge, vigoureux et lent. Il n'avait jamais exercé aucun métier. Sa femme, très avare, le dominait absolument, et quand arrivait leur tour d'offrir à dîner, elle se répandait en lamentations

sur la cherté des vivres. Lui n'eût pas mieux demandé que de recevoir largement, car il était riche de ses revenus accumulés, mais il finissait par céder à la rapacité de son épouse ; et on plaisantait leurs repas durant toute la semaine qui suivait.

Une histoire d'intérêts les amena un jour à Paris, où ils n'étaient venus qu'une fois, dans leur jeunesse. Le premier soir, M. Travers, qui était assez gourmand, insinua qu'on pourrait bien aller dîner sur les boulevards, dans un grand restaurant, et madame Travers, par hasard de bonne humeur, y consentit après quelques minutes de discussion.

Ils entrèrent dans un cabaret à la mode et s'assirent, un peu éblouis par les lumières, à la table qu'on leur indiqua. Un garçon leur tendit la carte et s'éloigna pendant qu'ils la lisaient lentement. Alors, l'attention de M. Travers fut attirée vers une table voisine occupée par quatre messieurs et sur laquelle le maître d'hôtel apportait un large plat de métal blanc chargé de vivres.

— Qu'est-ce que ça peut être? dit-il à sa femme.

— Je n'en sais rien; demande-le.

26 MONSIEUR VEUT EIRE

« Canard rouennaise », répondit le garçon. Et, en même temps, M. Travers entendit un dés messieurs qui disait : « Découpez le canard, Emile. »

— Tiens! je suis curieux de savoir coinmen* on découpe à Paris, murmura M. Travers à 1" oreille de sa femme... et surtout le canard. Le canard est l'animal le plus difficile à découper et, après le canard, c'est l'oie Sauvage. Chez nous, il n'y a que Mage qui sache découper à peu près, et encore...

Emile alla chercher une fourchette énorme et un couteau, dont la lame, longue et ilexible, reluisait. Subitement intéressé, M. Travers se retourna franchement du côté du maître d'hôtel et l'examina des pieds à la tète. Emile paraissait quarante ans ; il était de taille moyenne, chauve et entièrement glabre. Son visage impassible contrastait avec l'extrême agilité de ses mouvements. D'abord, d'un -este vif et sur, il piqua de la main gauche la fourchette dans le dos de l'animal et, le tirant du plat, l'éleva à une certaine hauteur, lu instant, il le regarda, les sourcils froncés, comme un ennemi, semblant Je délier de fuir. Puis de la main droite, il plongea brusquement le long couteau dans les chairs: une seconde après, l'aile tomba. M. Tra-

vers ne put retenir lin petil cri d'admiration.

Ce fut le tour déa autres membres. Aritié de la làtnd tranchante, Emile n'avait plus L'air d'un simple maître d'hôtel, mais d'un maître d'armes qui ferait un assaut. Il ne découpait pas, il combattait. Entre ses doigts* le couteau prenait des allures d'épée et, chaque fois qu'il avançait le bras, on eût dit qu'il se tendait contre un adversaire.

Enfin, il ne resta plus du canard qu'une carcasse informe. M. Travers, enthousiasmé, se sentait des envies d'applaudir. Emile devina ce sentiment, car il s'avança vers lui :

— .Monsieur désire-t-il un canard rouennaise? M. Travers répondit machinalement :

— Oui, oui, lin canard...

Emile pivota vivement sur les talons et s'éloigna .

— Tu es fou! lit madame Travers. Un gros canard pour nous deux !

— J'ai très faim et, d'ailleurs, il est trop tard pour décommander.

Elle ajouta :

— C'est absurde.

Emile découpa lui-même ce second canard avec autant de maestria que le premier, et M. Travers l'admira encore davantage. Il étudia

l'opération de plus près, presque ému. Le repas coûta soixante francs. Au moment où les deux époux se levèrent, le maître d'hôtel demanda :

— Monsieur n'est pas venu à la maison depuis longtemps, n'est-ce pas? Je connais tous les clients et je ne me rappelle pas...

— Depuis longtemps, en effet, dit M. Travers en rougissant.

— Monsieur reviendra bientôt?

M. Travers répondit :

— Demain... Je reviendrai demain.

Dès qu'ils furent sur le boulevard, madame Travers s'écria :

— Ali! ça, tu plaisantes, j'espère? Tu n'as pas la prétention de diner ici pendant tout le temps que nous serons à Paris? Soixante francs!...

Visiblement préoccupé, il reprit "

— Bah! Nous verrons. Ne faisons pas de projets.

Pourtant, le lendemain, à l'heure du repas, il entraîna sa femme vers le restaurant. Les affaires ayant réussi, elle ne fit pas trop d'observations, se contentant de dire :

— Ce sera la dernière fois!

— J'ai même une idée, ajouta M. Travers. Si

tu n'y vois pas d'inconvénient^ nous dînerons en cabinet particulier.

— Voilà une lubie!

— Nous n'avons jamais dîné en cabinet particulier et, puisque nous partons bientôt,..

La curiosité l'emporta sur l'avarice et elle ne s'y opposa pas. Ils s'installèrent dans un petit vsalon rouge et or que le garçon leur ouvrit. Aussitôt M. Travers commanda un canard à la rouennaise.

— Encore ! mais c'est de la démence... Il devint sérieux:

— Ecoute-moi, tu me rendras cette justice que, depuis vingt-cinq ans que nous sommes mariés, j'ai toujours lait tout ce que tu as voulu... Je n'ai pas eu beaucoup de fantaisies... Eh bien aujourd'hui^j'en ai une... Tu peux me la passai', que diable !

— Et quelle est cette fantaisie ? Est-ce de dîner tous les soirs avec du canard ? Je la trouverais un peu forte...

— Non, ma chérie, ce serait... oui... mon rêve serait d'arriver à découper un jour aussi bien qu'Emile. Là ! ce n'est pas méchant.

Elle éclata de rire :

— Tu es trop maladroit.

— Oh! avec de la bonne volonté, reprit-il.

Après les hors-d'œuvre et le potage, Emile pénétra dans le cabinet particulier avec le canard rouennaise, et M. Travers, abordant carrément la question, lui dit :

— Monsieur Emile, je désirerais savoir combien il me faudrait de temps pour découper... oh! pas comme vous, c'est impossible, mais pour découper proprement?

Emile le regarda en face sans qu'un pli de son visage trahit la moindre ironie.

— C'est très long!

— Tu vois! s'écria madame Travers.

— Je crois, monsieur Emile, insista-t-il, que si vous consentiez à me donner des leçons je ferais des progrès rapides. J'habite la province, mais je n'hésiterais pas à prolonger mon séjour à Paris d'une semaine ou même de deux.

Madame Travers, suffoquée, ne riait plus.

— Il est fou... il est positivement fou...

— Je voudrais aussi que vous vous chargiez de m'acheter une fourchette et un couteau pareils aux vôtres...

Et prenant Emile à part :

— J'ai de l'énergie.., je suis très décidé à savoir découper... Les femmes ne comprennent pas ces choses-là...

— Oui, fît Emile avec une imperceptible

nuance de dédain, il y a des choses que les femmes ne comprendront jamais... Je suis à votre disposition, Monsieur, nous allons commencer aujourd'hui.

M. Travers était vigoureux, plein de bonne volonté et. d'ailleurs, il avait la vocation. Dans cette première séance, il surprit Emile par son habileté. Tous les soirs, pendant douze jours, il revint et ils usaient ensemble jusqu'à deux et trois canards; madame Travers, domptée par l'entêtement de son mari, intéressée malgré elle, mangea du canard à la rouennaise douze jours consécutifs. Le treizième, Emile déchira que son élève savait tout ce que la science humaine pouvait apprendre. M. Travers lui fit cadeau, à l'insu de sa femme, d'une chaîne de montre en or; après quoi, il retourna dans sa ville natale, emportant une paire de fourchettes et de couteaux tout neufs.

Le lendemain de leur arrivée, les Travers offrirent un grand dîner, 11 y avait au premier service un canard à la rouennaise. Suivant son habitude, M. Mage se disposa à le découper, en se plaignant des difficultés de toute sorte que présente cette opération.

— Bah! pour une fois, je vais essayer, dit M. Travers en souriant.

Chacun se récria sur cette prétention.

— Laissez-le donc faire! murmura M. Mage avec pitié. C'est un canard de perdu!

Alors, Travers se leva, apporta devant 1rs convives stupéfaits l'énorme fourchette et le long couteau, saisit la bète et en vingt secondes, la découpa avec une maîtrise supérieure.

Des hourras accueillirent ce tour de force, et M. Mage, de bonne grâce, s'avoua vaincu. Dès lors, M. Travers acquit une grande réputation dans la ville. Pour montrer son adresse, il se mit à traiter fréquemment ses amis et dépensa beaucoup d'argent. Et madame Travers ellemême, malgré son avarice, tirait vanité des su. ces de son époux.

L'IIOMME-BICYCLE

C'était un garçon de la Provence, nommé Marins. On sait que cette région produit en quantité des hommes d'une force extraordinaire, des lutteurs et des phénomènes de toute sorte; ci c'est au point qu'un homme-serpent qui ne serait pas du Midi n'aurait, pour ainsi dire, aucune chance d'arriver à une situation quelconque.

Non seulement .Maiius en était, et de père en iils depuis de nombreuses générations, mais encore il se montra dés son jeune âge doué d'une façon exceptionnelle pour les exercices du corps. Le bicycle jouissait à cette époque d'une vogue

fabuleuse, et il avait fini par remplacer à peu près complètement tous les autres genres de locomotion. Il faisait partie intégrante de l'éducation des jeunes gens de la bourgeoisie; les lycées et collèges avaient des professeurs de bicycle, et la seconde partie du baccalauréat eslettres comportait un examen de bicycle dans le cours de la Faculté.

On donna un bicycle à Marius lorsqu'il eut atteint sa quatrième année. En l'apercevant, et sans qu'on lui ait fourni la moindre indication, Marius sauta sur l'instrument, et, au bout de cinq minutes, aucun des mystères du bicycle ne lui était étranger. Sa famille fut émerveillée et comprit aussitôt qu'il serait un jour un des maîtres de ce sport. Et, au lieu de contrarier sa vocation, comme les parents n'ont que trop coutume, le père de Marius laissa son lîls s'abandonner à ses instincts naturels. L'enfant était d'aillenrs d'une rare intelligence, et, tout en cultivant le bicycle avec ferveur, il ne dédaigna pas les exercices purement intellectuels. Entre deux records, il apprenait la lecture ou un peu d'arithmétique, el il n'avait pas seize ans, qu'il savait déjà lire, écrire et compter, comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie.

Les succès les plus flatteurs récompensèrent

l'homme-bicycle '..".

ses hautes capacités. Ge fut lui qui gagna en LÔOO la grande course de Paris-Kamtchatka organisée par la presse française en l'honneur de la fin du siècle. Toutes 1rs nations avaient en: voyé des représentants h cette épreuve solennelle; les Anglais n'arrivèrent qu'en seconde ligne, distancés par Marius de plus quinze cents lieues, et ce succès magnifique augmenta encore le prestige de la Provence dans l'opinion publique.

A voir le jeune méridional monté sur son bicycle, on eût juré que le bicycle et lui ne faisaient qu'une seule et même personne; et c'était une question que l'on pouvait se poser, de savoir si c'était Marius qui conduisait son bicycle ou le bicycle qui entraînait Marius, tant leurs mouvements communs étaient aisés, amples et harmonieux.

Vous connaissez cette histoire d'un acrobate fameux qui arrive un jour sur les mains dans la salle à manger familiale. En l'apercevant sa fille murmure : o Oh! papa marche les pieds en l'air et la tète en bas. Il doit être préoccupé. » Ainsi, lorsque Marius n'était pas sur sou bicycle, il avait un air gauche et emprunté : il lui manquait visiblement quelque chose, il en était même venu à ce point qu'il avait besoin de cet iustru-

3(J MONSIEUB VEUT RIRE

ment pour accomplir les actions les plus simples de la vie, pour passer d'une pièce à l'autre de son appartement, pour s'aller mettre à table, et il ne dormait d'un sommeil paisible qu'avec son bicycle entre les jambes.

Cependant, à l'âge de vingt ans, ayant épuisé toutes les joies que les bicycles de ce monde peuvent procurer, il fut saisi de mélancolie. Il murmurait: « Je suis le plus fort de tous les bicyclistes connus; tout ce qu'on peut faire avec un bicycle, je l'ai accompli et au-delà, .l'ai par* couru les cinq parties du monde, j'ai étonné mes contemporains . J'ai vidé la coupe des triompbes. Que me reste-t-il à faire? Ob! l'humanité est bien bornée ! »

Et il poussait de longs soupirs sur la vanité de toutes choses. Un matin, après avoir ruminé ces tristes réflexions, il monta machinalement sur son bicycle et s'élança dans la campagne.

il ne tarda pas à éprouver une sensation étrange. Il avait beau rouler avec une rapidité

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vertigineuse il n'avait plus la notion de l'effort ni de la fatigue. Il lui semblait que le hicycle entrait pour ainsi dire en lui, devenait une partir intégrante de son individu. Ses mains dirigeaient le gouvernail machinalement, comme si c'eût été un de ses propres doigts; ses pieds et les pédales étaient confondus au point qu'il ne savait plus où finissait sa chair et où commençait le, bicycle. Ayant heurté un caillou pointu avec une roue, il eut le même mal que s'il avait marché pieds nus sur des pierres.

« Voilà qui est particulier! » s'écria-t-il. Il modéra son allure, s'arrêta et essaya de descendre. Mais alors il crut que la folie s'emparait de lui ou qu'il était victime de quelque cauchemar inouï. Il voulut se pincer le bout de l'oreille avec les doigts pour se réveiller, ainsi que c'est la mode en Provence, mais ses mains ne purent se détacher du gouvernail. Il voulut retirer ses pieds des pédales : ses pieds restèrent implacablement fixés. Il tenta de hausser son séant : son séant et le siège du bicycle étaient inséparables l'un de l'autre.

En proie aux plus bizarres pressentiments, tourmenté d'une inquiétude inexprimable, Marius rentra chez lui et expliqua à sa famille le phénomène surnaturel dont il était le jouet. Ses

parents se moquèrent d'abord de lui, supposant une de ces farces comme les méridionaux ont l'habitude de s'en faire entre eux. «. Descends de ton bicycle, eh ! feignant ! » lui crièrent ses petits frères. Il fallut que Marius versât d'abondantes larmes pour qu'on commençât à prendre son aventure au sérieux.

c Té! tu t'es empêtré là-dessus ! lui dit son père. Attends, je vais te retirer de là, nigaud! » Mais, quelque effort que fit le père Marius, il fut incapable de disjoindre son fds et le bicycle. Alors, comprenant qu'il se passait quelque chose de fantastique, toute la famille se mit à genoux et adressa des prières au ciel en sanglotant. Puis on alla quérir des voisins qui furent épouvantés et firent le signe de la croix. Le bruit s'en répandit bientôt dans tout le quartier et un grand rassemblement eut lieu devant la porte de l'habitation de Marius.

« Il faut l'exorciser », murmura une brave dame qui se précipita chez le curé de la paroisse, lequel vint en toute hâte. Mais il eut beau jeter de l'eau bénite sur le malheureux Marins, lui et le bicycle n'en restèrent pas moins inti moment unis.

« Ça ne regarde pas la religion, dit le curé. Je vous conseille d'envoyer chercher un médecin. »

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