RAT1FOL
Vous êtes bien heureux. Enfin, maintenant vous connaissez mon mal... je vous écoute...
LE DOCTEUR
Hum ! Je ne serais pas surpris qu'il y eût du surmenage dans votre cas. A quel âge vous ètes-vous mis à faire de la littérature? BATIFOL.
A treize ans.
LE DOCTEUR
Et vous en avez ?
BATIFOL.
Vingt-neuf. Et savez-vous, en seize ans, ce que j'ai produit?... Trois cent onze vers, trois nouvelles, dix-huit articles de journaux, an drame en deux actes, sans compter des pensées, des lettres intimes et les quarante et une lignes dont je vous parlais tout à l'heure. N'est-ce pas effrayant? Ah! la condition d'écrivain devient épouvantable, docteur. Nous mourrons tous
l'hygiène DES GENS DU LETTRES 143
fous, c'est évident. Quand je pense qu'à une époque, par exemple au dix-septième siècle, il suffisait de faire trois ou quatre, petits vaudevilles comme le Misanthrope ou les Femmes savanles ou bien quelques portraits comme les Caractères de La Bruyère, pour laisser un nom dans l'histoire !
LE DOCTEUR
C'est le bon temps.
BATIFOL.
Hélas! il ne reviendra plus. Aujourd'hui toute mon œuvre ne m'a même pas rendu célèbre; c'est à peine si je suis connu de tous les esprits d'élite... Et je m'épuise, je me torture, je me vide la moelle épinière. Venez à mon secours, docteur, s'il n'est pas trop tard. LE DOCTEUR, l'auscultant.
Il ne l'est pas. Permettez-moi de vous poser quelques questions. L'appétit?
BATIFOL.
Excellent : trois repas par jour.
LE DOCTEUR^ Jamais la migraine?
BATIFOL.
Jamais.
LE DOCTEUR
Que buvez-vous à vos repas?