LE MAITRE D'HOTEL
Monsieur sait-il ce qu'il va manger?
LE MONSIEUR, léger accent étranger.
Pas encore, donnez-moi la carte.
Il indique les plats qu'il faut lui servir. LE MAITRE D'HOTEL.
Et le vin, Monsieur? Je vais appeler le sommelier.
LE MONSIEUR
Il hésite.
LE SOMMELIER, approchant.
Margaux, Léoville? ou du Bourgogne?
LE MONSIEUR, se décidant.
Non, de l'eau, une bouteille d'eau.
LE SOMMELIER
Eau de Vais, eau d'Orezza, eau de Bussang ■?
LE MONSIEUR
Pas de l'eau minérale, de l'eau pure.
LE SOMMELIER, ïl ne peut se défendre d'un léger tressaillement.
Une bouteille d'eau pure!
LE MONSIEUR, ferme.
Oui.
LE SOMMELIER, le dévisageant, à part.
Il a l'air comme il faut, c'est vrai, mais il y a tant d'intrigants! (Répétant.) Nous disons donc, une bouteille d'eau pure?
LE MONSIEUR
Est-ce que vous n'en avez pas?
LE SOMMELIER
Oh! si, il en reste quelques bouteilles, (a part.) Je vais en parler au patron, je ne veux pas prendre la responsabilité de servir une bouteille d'eau pure à quelqu'un que je n'ai jamais vu. Il ne sait peut-être pas ce que ça coûte.
Il se dirige vers le patron du restaurant et lui fait part de la commande du client.
LE PATJjON, stupéfait, mais à voix basse. Vous êtes certain?
LE SOMMELIER
J'ai bien entendu, je le lui ai fait répéter trois
fois.
LE PATRON, interrogeant âa fVm me qui esta la cj Que faut-il faire?
LA PATRONNE, aigre.
Tu feras ce que tu voudras. Naturellement, il est impossible de l'aire payer d'avance, ni de demander à ce monsieur s'il a de l'argent sur lui. C'est encore une addition qui va nous rester probablement sur le dos.
LE PATRON, prenant une résolution.
Tant pis! les affaires sont les affaires, je vais lui parler moi-même à ce monsieur, (il se dirige vers le ciient.f Mon sommelier vient de me dire, Monsieur, que vous désiriez une bouteille d'eau pure. Je vous demande pardon d'insister et je vous en fais toutes mes excuses. Vous n'ignorez pas qu'il ne reste peut-être pas en tout cent véritables bouteilles d'eau pure; j'en ai une trentaine en cave et je ne pourrai jamais renouveler ma provision. C'est pourquoi je ne les marque même pas sur la carte et je suis obligé de les vendre un peu... cher. On ne m'en a pas demandé depuis un an.
LE MONSIEUR, qui a saisi l'intention du patron, avec bonhomie.
Mais je comprends parfaitement.
Il tire son portefeuille de sa poche, comme pour chercher quelque chose, et laisse apercevoir plusieurs billets de mille francs.
LE PATRON, rasséréné.
Je vais avoir l'honneur de vous servir moimême.
Il fait un signe au sommelier et descend à la cave avec lui. Cinq minutes après, il revient avec un de ces petits paniers en osier qui servent à présenter les vins précieux. Il le pose sur la table du client avec une foule de précautions qui attirent l'attention des voisins, chuchotements. Regards.
LE MONSIEUR
De quelle année?
LE PATRON
De 1893, Monsieur. Çà a été pour l'eau une année analogue à celle de la comète pour Je Bourgogne. Il y en a eu très peu, mais elle a été excellente. Savez-vous, Monsieur, qu'à celte époque-là, on avait de la très bonne eau pour trois ou quatre francs la bouteille?
LE MONSIEUR
On me l'a dit, en effet, et je me le rappelle vaguement.
LE PATRON, le regardant.
Monsieur est bien jeune. Mais mon père m'a
raconté plusieurs fois que dans son enfance l'eau pure a été un moment pour rien. Il a môme connu des gens qui en usaient pour la toilette et qui en buvaient couramment à table. Gomme tous ces souvenirs nous vieillissent I
LE MONSIEUR
D'où vient celle-ci ?
LE PATRON
D'une petite rivière qui existait, il y a quelques années, dans un département voisin de Paris, et qui s'appelait l'Avre. Le Conseil municipal l'avait fait venir à grands frais. Elle a été rapidement tarie, comme vous le comprenez bien. On a pu en mettre quelques bouteilles de côté et c'est une de ces bouteilles que je vais avoir l'honneur de déboucher devant vous.
En finissant ce discours, le patron n'a pu s'empêcher d'élever la voix. Tous les consommateurs du restaurant l'ont entendu, ce qui occasionne une certaine rumeur.
UN CLIENT, à sa femme.
Tiens 1 ma bonne amie, nous avons de la chance pour une première fois que nous venons ici. Nous allons voir un monsieur qui a les moyens de boire une bouteille d'eau pure de l'année 1893.