‹ Monsieur veut rireChapitre 61 sur 70 · VERDICT · texte numérisé non relu

VERDICT

Après une heure de délibération, le jury revient avec un verdict négatif sur toutes les questions.

En conséquence, Babin est acquitté et remis en liberté immédiatement.

On va, dans quelques jours, décorerim grand nombre de personnes des divers ordres nationaux qui servent aux Français à se distinguer les uns des autres. De toutes ces décorations, celle de la Légion d'honneur est, ajuste triste, la plus recherchée: on l'appelle l'étoile des braves à cause des importantes démarches qu'on est obligé de faire pour l'obtenir, et qui exigent en effet un courage hors ligne. Mais il ne faudrait pas croire que les Palmes académiques et le Mérite agricole n'aient pas aussi leurs partisans. Ces ordres ont acquis en peu d'années une légitime popularité et leur prestige croit à chaque promotion. Il n'est pas jusqu'à la simple médaille de sauvetage qui ne soit très courue dans la bonne société, et elle honore son homme tout

comme des décorations plus solennelles au premier abord.

C'est même à ce propos que l'on m'a raconté une histoire arrivée il y a deux ou trois ans.

Un bourgeois de Paris nommé Durand avait coutume de passer l'été avec sa femme et ses enfants dans une villa située sur le bord d'une petite rivière, la Douce, qui n'est pas large, mais assez rapide et profonde. Un jour, en la traversant en canot, Durand fit un mouvement maladroit et tomba à l'eau. Il se maintint un instant à la surface, en appelant au secours ; mais comme il nageait fort mal, il se serait infailliblement noyé, si un paysan qui travaillait à la terre, non loin de là, n'était venu à son aide. Durand fut donc retiré sain et sauf: il remercia son sauveur chaleureusement, l'invita à diner et lui donna même une récompense honnête. A partir de ce moment, madame Durand ne voulut plus que son mari se servit du bateau et lui fit pendant plus d'un mois des reproches quotidiens au sujet de son imprudence.

Mais Durand avait entre autres manies celle de la pêche à la ligne. Il y avait renoncé momentanément à cause de son accident. Peu à peu ce pénible souvenir s'effaça, et i! allait

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maintenant, le matin, sans plus de crainte que par le passé, s'asseoir au bord de la rivière, au bout d'une berge à pic qui la surplombe. (Iliaque fois qu'il parlait, ses lignes sur l'épaule, madame Durand ne manquait pas de lui dire:

— Et surtout fais bien attention !

Rélas ! un malin, Durand oublia cette recommandation conjugale et, lançant son hameçon au til de l'eau avec trop de précipitation, 11 se laissa choir. Le courant l'emporta: il poussait des cris désespérés. Bientôt, il perdit connaissance et coula. Quand il revint à lui, il se vit couché dans son lit, entouré de toute sa famille. On lui avait appris qu'il avait été rapporté par un inconnu, tout mouillé, qui était reparti sans dire son nom, en demandant seulement la permission de sécher ses vêtements au soleil.

Durand, complètement rétabli, se livra à des recherches actives, mais qui restèrent infructueuses pour retrouver son sauveur. Ces deux accidents et leur dénouement presque providentiel Jurent très commentés dans le pays ; les journaux de ia localité en publièrent le récit avec détails. Durand reçut d'innombrables lettres de îélicitations, et sa bonne réputation en lut augmentée encore.

Cependant, il renonça définitivement au ca-

notage, aux bains froids, à la pêche à la ligne et, en général, à tous les sports qui exigent la contact de l'eau. Et, comme on ne peut pas rester trois mois à la campagne sans distractions, il acheta un petit cheval et une petite voiture pour faire des promenades aux alentours. Le petit cheval avait l'air doux comme un mouton et Durand le conduisait lui-même. Mais voici qu'un après-midi, sur la route qui longe la rivière, l'animal eut peur, dressa brusquement ses oreilles et se mit à filer avec une vitesse inaccoutumée. Au bout d'une centaine de pas, il était absolument emballé, et Durand avait bjau tirer sur les rênes de toutes ses forces, la bête affolée l'emportait vertigineusement du côté de la Douce.

Le pauvre Durand se livra en une seconde à de bien cruelles réflexions. Il se dit qu'il avait miraculeusement échappé deux fois à la mort en quelques semaines, mais que cette fois-ci sa dernière heure était arrivée. Il commençait à recommander son âme à Dieu, lorsqu'un passant qui venait en sens inverse se jeta à la tète du cheval et s'en rendit maître d'un bras vigoureux. Durand embrassa son sauveur, qui continua sa route. Il ramena par la bride le cheval à la maison et, tout pâle, raconta à sa femme la tra-

gique aventure où il avait failli, une fois de plus, perdre la vie.

Ces histoires extraordinaires survenues coup sur coup ne tardèrent pas à créer à Durand une situation particulièrement flatteuse. Il passa pour un homme qui a vu la mort de près dans maintes circonstances et qui jouit d'une bravoure à toute épreuve.

On était aux environs du 14 Juillet. Ce jourlà, par le courrier de midi, Durand reçut une grande enveloppe timbrée du ministère de l'intérieur. Une lettre écrite de la propre main du ministre l'informait que le gouvernement « avait pour mission de rechercher le dévouement et le mérite partout où ils se trouvaient, et qu'il s'y intéressait d'autant plus que le sujet faisait preuve d'une plus grande modestie ». En conséquence, il envoyait à l'héroïque Durand une médaille de sauvetage, pour avoir sauvé deux personnes qui se noyaient dans la rivière et pou; avoir arrêté un cheval emporté.

Durand fut étonné d'abord et ensuite perplexe. Il consulta sa femme qui lui conseilla d'accepter. Toutefois avant de le faire , il réni quelques voisins le soir, à dîner, des notables de la commune, et au dessert leur exposa le cas. L'avis fut unanime ■

— Vous êtes trop modeste, mon cher Durand, dit le notaire de l'endroit. Tl^ y a autant de vrai courage à avoir failli mourir trois fois qu'à avoir risqué sa vie une seule fois pour sauver un de ses semblables.

— Pensez-vous que ce soit cela que le ministre ait voulu dire ? demanda Durand.

— N'en doutez pas, reprit quelqu'un. On ne peut trouver vos trois sauveteurs et, d'ailleurs, il est impossible de décerner trois méil ailles dans la même commune. Pour ne pas faire de jaloux, le gouvernement dans sa sagesse, vous a choisi. Remarquez bien que sans vous, ces trois actes d'héroïsme n'auraient pas eu l'occasion de se produire. Donc, pas de fausse modestie et buvons à voliv santé.

On trinqua et Durand, ému, rédigea, avec le concours de ses convives, une lettre pour remercie^ le ministre de son initiative.

Le lendemain, il mit la médaille à sa boutonnière, non sans quelque fierté. Les vacances terminées, il revint à Paris. On avait lu, dans son quartier, sa nomination; on lui demanda de raconter les faits qui l'avaient motivée, et comme il s'y refusait, en rougissant, il acquit la réputation d'un héros, et d'un héros modeste.

L'ami qui me narrait cette histoire m'affirma

que des confusions analogues se produisent pour la croix de La Légion d'honneur, pour 1rs Palmes académiques et même pour le Mérite agricole; et que la cause en était nou pas la négligence du gouvernement, mais le trouble inséparable d'une trop grande quantité de demandes, aux époques de décorations périodiques.

— Il vaudrait mieux, disait-il, décorer un peu tous les jours, qu'organiser ainsi des fournées énormes où tout le monde se bouscule et veut passer en môme temps,

C'était vers la lin du mois de mai, et je cherchais aux environs de Paris, pour y passer l'été, une petite maison dans quelque lieu frais et pacifique. J'allais ainsi à l'aventure, ayant déjà parcouru, sans rien trouver à mon goût, les bords de la Seine, que déshonorent les guinguettes et les bals publics; puis la campagne délicieuse qui s'étend autour de Versailles, mais dont les routes, les bois et les claires rivières ont un peu de la majesté gênante de cette ville. J'avais aussi traversé l'admirable vallée de Chevreuse, que le chemin de i'er de Sceaux sépare de la capitale. Enfin, je fus séduit un jour par l'aspect pittoresque d'une station sur la ligne de l'Est, entre Lagny et Meaux, d'où l'on dominait le large cours de la Marne. Je m'y ar«

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rètai et je demandai à un employé de la gare s'il connaissait des habitations à louer dans le pays.

— Pas grand'chose, Monsieur, me dit-il Et il sembla réfléchir.

— Pourtant, il y a la maison du père Perrin à Chigny qui a été louée l'année derrière à des Parisiens. Je crois qu'elle est libre cette année-ci.

— Est-ce près de la rivière, Chigny ?

— C'est sur la hauteur, mais en descendant on est à la Marne tout de suite.

Je songeai : « Voilà peut-être mon affaire ».

— Et à quelle distance de la gare est Chigny ?

— Il faut de trente à quarante minutes à pied. . . trente-cinq minutes.., oui, il ne faut certainement pas plus de trente-cinq minutes.

Je le remerciai.

— Le chemin est très facile, ajouta-t-il. Vous n'avez qu'à suivre cette route qui est là devant vous, puis, vous traverserez le petit bois que vous apercevez là-bas, et vous découvrez Chigny. Tout le monde vous indiquera la maison du père Perrin.

Je me mis en marche. Il n'y a rien de plus trompeur à la campagne qu'un petit bois au bout d'une route, et j'allais depuis un quart

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d'heure que le petit bois réapparaissait toujours à une bonne distance. Je jetai un coup d'œil aux alentours pour voir si je ne confondais [tas un autre petit bois plus rapproché. Mais c'était le seul : d'ailleurs la foute y conduisait tout droit, et aucune erreur n'était possible. Je me rappelai les paroles de l'employé. En sortant ilu bois, je trouverais Chigny qui ne devait pas en être fort éloigné, puisqu'on arrivait du village à la gare en trente-cinq minutes

J'atteignis les premiers arbres quelques minutes après avoir l'ait ce raisonnement. Mais, comme là plusieurs chemins parcouraient le bois dans des directions différentes, je fus d'abord embarrassé.. Heureusement, j'avisai une charrette qui s'avançait au pas. A un signe que je Us, le charretier' arrêta son cheval. Je lui demandai laquelle des routes menait à Chigny.

— ^ J'en viens tout justement de Chigny, me dit-il. Vous n'avez qu'à prendre la même route que moi, tenez, celle-là, à gauche.

— Elle y va directement ?

— Pas moyen de vous tromper. Quand la route quitte le bois, c'est Chigny.

— Sur la hauteur, n'est-ce pas ?

Il sourit légèrement :

— Oui, sur la hauteur. Oh ! vous connaissez déjà le pays ?

— Un peu... je me suis renseigné.

Et, consultant ma montre :

— Ça doit être à deux pas d'ici, maintenant, Chigny ?

— Chigny ? dit-il en haussant les épaules, c'est comme si vous y étiez... Vous en avez pour trente-cinq minutes, tout au plus, en vous promenant...

Je le remerciai : il donna un coup de fouet à son cheval et s'éloigna. Je pensai que j'avais mal entendu l'employé de la gare et qu'il avait voulu dire qu'il fallait trente-cinq minutes jusqu'au petit bois et trente-cinq autres minutes j usqu'à Chigny. Cen'étaitpas uneerreurbien grave ; d'ailleurs il est aussi un fait certain, c'est que les employés des petites stations de chemin de fer ignorent d'habitude la topographie des pays environnants. J'avais déjà fait cette remarque plusieurs fois au cours de mes excursions. Celui-là donc pouvaitparfaitementm'avoir indiqué le chemin un peu au hasard. En toutcas,il n'était que trois heures de l'après-midi et j'avais largement le temps de regagner le train de sept heures après avoir visilé !;i maison du père Perria,

J'entrai dans le b >is, un de ces délicieux

bouquets d'arbres, à l'ombre épaisse, plantés çà et là dans la Brie et taillés dans la vieille forêt centrale d'Ârmainvilliers. Et je marchai lentement pour goûter la fraîcheur d'un vent léger qui dé rangea il à peine les feuilles.

Le bois était long; l'allée queje suivais abou tissait brusquement à une vaste étendue semée de luzerne et d'avoine, verte et plate à perte de vue. Aucune hauteur n'en coupait la monotonie : on n'apercevait pas le moindre village, Seule, une cahute destinée à placer des outils et complètement fermée se dressait à quelques pas de moi, à l'entrée de ce désert. Il y avait une heure au moins que je marchais. Je me reposai un instant, me proposant ensuite de revenir tout simplement à la station, quand je vis sortir d'un taillis une paysanne qui portait des herbes dans son tablier, suivie de deux petits enfants qui tenaient à la main des fleurs printamèivs. Ce tableau champêtre m'enleva mes idées de fuite, et je m'avançai vers la paysanne mon chapeau à la main.

— Où est donc Chigny ?On m'avait dit qu'en quittant le bois on apercevait Chigny. Est-ce que je me suis égaré ?

— Mais non, Monsieur. Chigny est par ici... Et elle déi'guait le côté gauche du bois.

— Seulement vous avez dû vous tromper de chemin au carrefour de la belle étoile. Vous avez continué la route, il fallait prendre le sentier.

— Alors, pour aller à Chigny ?

— Vous suivez ce sentier-ci, le long du bois, vous tournez à gauche et vous traversez la rivière. Chigny est de l'autre côté.

. — Il y a un pont à la rivière? insislé-je méfiant.

— De trois arches, Monsieur.

— Et dans combien de temps serai-je à Chigny? Elle me regarda comme pour calculer la vitesse de mes jambes et répondit:

— Oh ! ce n'est pas loin. Il vous faut trentecinq minutes.

Je fus interloqué. Ce chiffre commençait à me paraître bizarre, et ces trois étapes de trentecinq minutes chacune, entre la gare et le village, étaient vraiment un phénomène assez curieux. Je conçus le soupçon que la paysanne se moquait de moi. Mais comment aurait-elle su que l'employé de la çare et le charretier m'avaient affirmé, eux aussi, que je serais à Chigny dans trente-cinq minutes; et quelle probabilité qu'une paysanne, un charretier et un employé de chemin- de fer aient pu se concerter pour faire une farce à un Parisien qui venait dans un pays pour la première fois? Il n'y avait

là évidemment qu'une simple coïncidence que la fafigue, la chaleur et i'éncrvement me faisaient, envisager de travers.

Le soupçon disparu! bientôt de mon esprit. Je longeai pendant une demi-heure le sentier que m'avait indique la paysanne, puis je pris une route qui descendait jusqu'à ia rivière et j'essayai de. m orienter. La route filait de nouveau entre des champs plats et mornes qui se perdaient dans l'horizon; en face, sur un coteau distant d'à peine 5 ou 600 mètres, je voyais un groupe de quatre maisons qui ressemblaient plutôt à une ferme et à ses annexes qu'à un village. Néanmoins, ce pouvait être Chigny, à la rigueur.

Je perçus tout à coup un bruit, de -Jiansons du côté de la rivière. C'étaient des blanchisseuses penchées sur le courant. Je m'approchai.

— C'est bien Chigny, là devant, Mesdemoiselles?

L'une d'elles répondit :

— Non, c'est le hameau de Bray. Chigny est après.

— Et à quelle distance?

Trois voix reprirent à la fois :

— Trente-cinq minutes !

J'étais stupéfait et presque inquiet. Il y avait du fantastique dans lette aventure. Pourquoi les

blanchisseuses disaient-elles comme la paysanne et le charretier ? Je demandai encore :

— Et la maison du père Perrin,la connaissezvous ?

Il n'y eut qu'un cri.

— Je crois bien ! c'est la plus belle du pays.

— Elle n'est pas louée ?

— Pas encore t Mais ça ne tardera pas. Il vient des Parisiens toutes les années.

Je saluai et je m'éloignai. Je franchis le pont et je m'arrêtai au hameau de Bray, chez l'aubergiste où je bus n'importe quoi. Je combinai que si j'étais à Chigny dans dix minutes, je pourrais encore prendre le train et je m'informai au patron.

— Où est Chigny ?

Il étendit la main :

— Là.

— Combien de temps pour y aller ? .

Il prononça d'une voix naturelle :

— Trente-cinq minutes à peine...

La colère me gagnait. Je regardai le cabaretier qui avait l'air calmé et distrait. Rien ne décelait une plaisanterie.

— Vous venez peut-être louer la maison du père Perrin ? me dit-il.

— Justement.

— Elle est libre jusqu'à présent.

Je sortis de l'auberge, furieux, il était plus de six heures du soir. Le soleil tombait. Je m'enfonçai dans ht campagne, au hasard, sans but, en proie aune exaspération fébrile. Je marchai une heure à toit et à travers, cherchant à comprendre cette conspiration saugrenue.

La nuit vint, .l'étais absolument égaré. A huit heures environ, j'entendis le trot d'un cheval, et, à ma grande stupéfaction, je constatai que c'était un fiacre numéroté qui errait sur les grandes routes à vingt-cinq kilomètres de Paris. Pourquoi ce fiacre était-il là :' Mystère. Je le hélai comme sur les boulevards, et il s'arrêta sans autre explication : nous regagnâmes la gare par le train de onze heures du soir. J'avais envie de serrer la main du cocher.

A la station, je cherchai l'employé qui m'afait donné des renseignements. Il n'y était plus. Et, cette année-là, je ne quittai pas Paris où je ^oullïis atrocement delà ehaleur. D'ailleurs, je ne sus jamais ce que c'était que la maison du père Perrin et en vertu de quelle légende on «lisait aux gens qui la venaient visiter qu'elle était à trente-cinq minutes de la gare.

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