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Monstruosités

IIIO]\STRUOSBTÉS. — DéfiMÎtion. — Division des anomalies. — Depuis les temps les plus reculés, la monstruosité a attiré l'attention des observateurs, et pourtant, on peut le dire, la tératologie est une science toute récente. C'est que les monstres, simples objets de curiosité, n'étaient, d'après les croyances anciennes, soumis à aucune loi. Voilà pourquoi Aristote les appelle des erreurs, et Pline des jeux de la nature.

Ces idées régnèrent jusqu'au commencement du xvni* siècle. Ambroise Paré, par exemple, définissait ainsi les êtres qui nous occupent : « Monstres sont choses qui apparoissent outre le cours de nature (et sont le plus souvent signes de quelque malheur à advenir). »

Pendant tout le moyen âge, les anomalies, quelles qu'elles fussent, étaient confondues dans une même catégorie. Hallcr, le premier, chercha à faire cesser cette confusion et à séparer les anomalies proprement dites des monstruosités. Cette dernière dénomination, il la réserva pour les cas où la déviation spécifique était assez apparente pour sauter aux yeux de tout le monde: « aberrationem adeo evidentem ut etiam ignarorum oculos feriat. » {De monstris, § 1 .)

Mais bientôt la confusion se rétablit, et ce n'est qu'au commencement de ce siècle qu'on chercha de nouveau à créer des divisions parmi les anomalies. La définition d'I. Geoffroy Saint-flilaire, généralement admise aujourd'hui, est celle que j'adopterai, quoique récemment Lancereaux ait proposé une définition nouvelle.

Ce dernier regarde la monstruosité comme u une déviation du type spécifique, constituée par l'union plus ou moins intime de produits jumeaux sortis d'un ovule vicieusement conformé. » Les monstres composés rentreraient donc seuls dans celte classification, et cependant l'auteur y range les monstres omphalosiles. S'il est vrai que « ces monstres se rencontrent

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iini(|uoinenl dans les cas de grossesse gémellaire », il n'est pas moins vrai qu'ils ne sont point constitués par Vunion plus ou moins intime de produits jumeaux.

I. Geoiïroy divise les anomalies en quatre embranchements. Les anomalies simples, légères [varit'ti'S', et celles qu'où désigne habituellement sous le nom de vices de conformation, constituent rembranchemeiit des HÉMiTKiuES. Les anomalies complexes, mais non apparentes à l'extérieur (inversion splanchnique), forment le deuxième embranchement, celui des HÉTÉROTAXiES. Le troisième comprend les ihîrmapuhodismes , et enliu le quatrième, les monstruosités.

« Les monstruosités sont des déviations du type spécitique, complexes, très-graves, vicieuses, apparentes à l'extérieur et congéniales. » (1. Geofl'roy Saint-riilaire. '

C'est là la définition que nous adopterons, car elle circonscrit la monstruosité dans des limites parfaitement exactes et la dilférencie nettement des anomalies proprement dites.

Gomme toutes les anomalies, la monstruosité est une déviation du type spécifique, mais une déviation complexe et grave, et ces deux caractères suffisent pour la distinguer des hémitéries et des hermaphrodismes.

Les hétérotaxies sont bien aussi des déviatious complexes, mais elles sont loin de présenter le degré de gravité des monstruosités el elles ne sont pas apparentes à l'extérieui'.

Théoriquement, il existe donc une ligne de démarcation bien tranchée entre les divers embranchements des anomalies; mais ce serait une grave erreur de croire qu'il en est de même dans la nature. C'est ce qu'avait parfaitement vu l. Geoiïroy Saint-Hilaire; aussi a-t-il pris soin de l'aire remarquer que la première tribu du quatrième embranchement forme la transition naturelle entre les simples viqes de confoi-mation et les monstruosités.

La division n'en était pas moins nécessaire pour mettre un peu d'ordre dans les faits connus, et si l'on doit admettre que certains cas sont difficiles à classer, il est vrai aussi que le plus souvent la distinction est facile. Pourrait-on, par exemple, ranger parmi les monstres un individu portant un doigt surnuméraire ou présentant une inversion de tous les viscères?

Causes. — L'origine de la monstruosité a donné lieu à de vives discussions, et c'est un point sur lequel on n'est pas encore complètement d'accord. Je vais rapidement exposer les diverses théories émises sur ce sujet.

Suivant une hypothèse fort ancienne, les causes de; la monstruosité résideraient dans le sperme lui-même, trop ou trop peu abondant, ou bien doué de propriétés spéciales. Celte hypothèse, embrassée par Empédocle, Démocrite, Aristote, etc., nous la retrouvons au moyen âge. Mais, à cette époque, on invoque de plus ([uelques autres causes, la conformation des parents, par exemple, et surtout l'état de la matrice. Je ne parlerai pas des accouplements entre animaux d'espèces différentes, ni de ces théories, en-

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lantées par la superstition, qui attribuaient à Dieu ou au diable la production des monstres .

Dans son traité, Licetus admet deux ordres de causes qui sont devenus le germe de deux grandes théories. Les causes du premier ordre agiraient mi moment même de la conception ; les autres, au contraire, n'agiraient qne plus tard et feraient sentir leur action soit sur le fœtus lui-même, soit sur la mère.

A la fin du xvn* siècle, Sylvain Régis imagina une hypothèse dont Winslow allait se faire le défenseur : c'est la préexistence de germes monstrueux.

Lémery rejeta absolument cette théorie et engagea avec Winslow cette célèbre discussion qui dura près de vingt ans. Pour Lémery, tous les monstres, simples ou composés, étaient le résultat do causes accidentelles. Les monstres doubles, dont il s'occupa spécialement, résulteraient de la fusion de deux embryons primitivement distincts et développés dans deux œufs <liiïérents. La cause de la fusion serait une pression mécanique, résul^ tant des contractions de l'utérus. Winslow lui objectait qu'une pression mécanique ne pouvait expliquer la régularité si grande des monstres doubles.

Mais jusqu'à cette époque les théories ne reposaient que sur des hypotbèses et cela devait durer jusqu'à E. Geoll'roy Saint-llilaii e. Pour ai'river à une solution scientifique, celui-ci commença une série d'expériences qui furent continuées ])ar son fils et reprises bien des fois depuis cette é])oque.

Les recherches de ces deux hommes éminents ont été bornées à la tératogénie des oiseaux; elles ont cependant une ])ortée bien i)lus grande. En efTet, comme le dit justement G. Dareste, «par suite de l'identité des types tératologiqucs chez tous les vertébrés, elles donnent en réalité la tératogénie à peu près complète de tous les animaux de cet embranchement. )■)

Dans ses expériences, E. Geoflroy Saint-llilaire troublait l'incubation de diverses manières, mais toujours lorsque le dévelopj)ement embryonnaire avait commencé. Il obtint ainsi un nombre assez considérable de monstres simples, tandis que les monstres doubles furent en très-petite quantité. Ses conclusions doivent donc s'appli(|uer aux premiers exclusivement, puisqu'il est douteux que les moyens mis en Œ'uvre aient eu ([uelque influence sur la production des monstres doubles.

De ses expériences, il conclut que la monstruosité est le résultat de causes physiques, agissant après le début de l'incuhation. Elle est due à un arrêt de déveIop|)ement: « un ou plusieurs organes, dit-il, n'ont point participé aux transformations successives qui font le caractère de l'organisation. » Cette opinion avait déjà été émise par Béclard.

1. Geofîroy Saint-Hilairc fit, comme il le dit, la contre-partie « des expériences de son père. » Troublant la structure de l'œuf avant de le soumettre à l'incubation artificielle, il n'obtint aucune monstruosité; l'embryon ne se développait pas. D'où il conclut, comme son père, que les causes i)hysiques capables de produire la monstruosité ne sont pas primitives, qu'elles

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surviennent pendant le cours du développement ; il admet cependant certaines exceptions.

Parmi les causes accidentelles, E. GcolTroy Saint-Hilairc faisait jouer un i^rand rôle aux hrides |)lacenlaii"es dans la production de certaines monstruosités, comme d'autres, Haller, Morgagni, Meckel, Béclard, Dugès, par •exemple, avaient voulu expliquer les monstruosités de l'encéphale par une Jiydropisie du cerveau.

I. Geollroy admet l'inlluence des brides placentaires, mais dans quelques cas fort restreints. Il divise les causes physiques en prochaines et en efficientes, les premières agissant siu" le fœlus lui-même, les autres sur la mère. Parmi ces dernières, les violences sur l'abdomen seraient une cause très-efficace de certaines monstruosités ; la thlipsenccphalie, par exemple,' serait presque toujours le résultat de violences pratiquées pendant le troisième mois de la gestation ; la nomiccphalie serait produite par des manœuvres semblables, exercées pendant le ([uatrième mois.

Je ne dirai qu un mot de la théorie de Serres, (jui explique par une anomalie primitive du système vasculaire toutes les anomalies de l'organisation. Celte hypothèse recule, en effet, la difficulté sans la résoudre, car il faudrait alors rechercher la cause de l'anomalie vasculaire.

Il est bien évident, aujourd'hui, que les monstres unitaires sont le résultat de causes physicjues accidentelles. C'est ce qui ressort des expériences que je viens de rappeler, ainsi que de celles qui ont été faites depuis par A. Thomson, Panum, Lereboullet, C. Dareste, etc. Dans toutes ces expériences, les causes physiques, mises en œuvre par les expérimentateurs, ont produit un nombre considérable de monstruosités simples. Il ne s'est agi, il est vrai, que de poissons ou d'oisexmx ; mais on doit admettre, par analogie, les mêmes causes dans l'espèce humaine.

Dans un cas que M. llamy a bien voulu me communiquer, le cordon ombilical, exerçant une forte constriclion autour du cou du fœtus, semblait devoir amener fatalement une anomalie de l'extrémité céphalique, si le produit n'avait été expulsé prématurément.

Toutes ces causes rentrent dans la catégorie des causes prochaines de 1. Geod'roy Saint-Ililaire. Elles sont, selon toute apparence, fort nombreuses ; mais elles passent certainement souvent inaperçues, ce que l'on conçoit sans peine, ces causes agissant sur le fœtus lui-môme.

Doit-on admettre également les causes efficientes de l'auteur du Traité de Tératologie? Oui, sans aucun doute. On a des exemples bien authentiques d'anomalies graves, transmises par hérédité, et, dans ces cas, il n'est pas douteux que la cause réside dans les parents eux-mêmes.

D'un autre côté, il n'est pas illogique d'admettre que les maladies de la mère, par exemple, puissent retentir sur le produit. Certains faits viennent d'ailleurs confirmer cette manière de voir. D'après I. GcolTroy Saint-Ililaire, les monstres seraient plus fréquents dans les classes pauvres, et chez les femmes non mariées. Dans ces cas, assurément, les causes extérieures agissent d'abord sur la mère.

Quant aux monstres composés, on est loin d'être d'accord sur leur mode

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de production. Tout le monde admet bien aujom'd'hui que les sujets com-' posants, chez les monstres autositaires au moins, sont unis par des parties similaires. Mais la constatation de ce lait, auquel E. Geoiïroy Saint-Hilaire a appli(iué le nom iV affinité du soi pour soi, n'apprend rien sur la cause ellemême.

A notre époque;, deux iirandes hypothèses sont en présence : pour les uns, les monstres composés résultent de la fusion de plusieurs embryons primitivement distincts; pour les autres, au contraire, de la division d'un embryon primitivement simple.

1. GeolTroy Saint-IIilaire, tout en déclarant ignorer la cause intime de la monstruosité composée, embrasse la première de ces théories, due, comme nous l'avons vu, à Lémery. IMais ce dernier ])ensait que les embryons se développaient dans des œufs dillérents, tandis que I. Geodroy n'admet cette hypothèse que pour les oiseaux (dans cette classe les monstres doubles se produiraient dans un œuf à deux jaunes).

Pour qu'il y ait production d'un monstre double chez les mammifères, il faut, d'après l'auteur moderne, que deux embryoîis se produisent dans un même œuf, s'enveloppent d'un même amnios, et se correspondent par des parties similaires.

G. Dareste, dans une intéressante discussion qui s'est produite récemment dans le sein de laSociété d'Anthropologie de Paris (1873-1874), étendit aux oiseaux et aux poissons, comme l'avait fait Coste, la théorie que I. GeolTroy Saint-Hilaire appliquait aux mammifères seuls. G'est que, dans toutes ses expériences, il avait vu, ainsi que l'avait observé de son coté Broca, les œufs à deux jaunes donner naissance à des jumeaux isolés et non à des monstres doubles. Il ne nie pas cependant la possibilité d'observer, dans quelques cas, la fusion d'embryons développés dans des jaunes différents, lorsque ces jaunes affectent certaines dispositions spéciales, comme on le voit sur (juelques-unes des ligi;res de l'ouvrage de Panum. (Voy. Uniersuchuvgcu liber die Entstehung des Missbildungen zunàchst in die Eiern der Vugel). 11 n'en est pas moins vrai que presque toujours, sinon dans tous les cas, les œufs à deux jaunes produisent deux jumeaux séparés.

D'un autre côté, Dareste a vu, comme d'autres observateurs, sur une cicatricule unique, deux embryons encore distincts, mais tellement rapprochés qu'ils se seraient fatalement soudés par suite des progrès du développement.

Pour que la fusion ait lieu, il faut (|ue la rencontre des deux embryons ait lieu de très-bonne heure. Les sujets « naissent soudés, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans des blastèmes qui se sont unis pendant leur formation. »

Celle théorie, fondée sur les expériences de Allen Thomson, Valentin, Lereboullet, Panum. etc., et de Dareste lui-même, diffère donc de celles de Lémery et de I. Geoffroy Sainl-Kilaire par les points suivants : 1° production des deux sujets composants sur une même cicalricule; 'i» soudure des deux sujets s'accomplissant pendant leur formation, et antérieurement à l apparition des éléments histologiques définitifs.

Les causes accidentelles semblent jouer ici un rôle bien moins impor-

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tant ([ue dans la jjroduclion des monslruosilés simples. Le nombre des monstres composés obtenus eu soumettant les œufs à l'incubation dans <.les conditions anormales diiïère peu, en elTet, de celui qu'on observe lorsque les œufs se développent dans des conditions normales. La cause parait donc antérieure à Tincubatioir. Elle réside, d'après Dareste, dans un étal particulier de la cicatricule, ([ui jouirait, dans ces cas, de la propriété de donner naissance à deux embryons.

Bro;'a ne partage nullement les idées de Dareste; pour lui, les monstres doubles sont le résultat de causes, parfois accidentelles, produisant la bifurcation d'un germe primitivement simple. 11 s'ap[)uie sur (|uel{|ues expériences dont je rapporterai tout à l'heure une des plus remanjuables due à Valentin.

Mais en dehors des faits d'expérience, l'hypothèse de la fusion des germes, dit Broca, peut-elle ex[)li(|uer la polydactylie ou ces kystes hétéroto|)iques dans lesquels on a rencontré plus de trois cents dents ? Pour ces derniers, en particulier, l'hypothèse de la bifurcation d'un germe unique donne-t-elle une explication plus satisfaisante? Ces faits, dillérents des cas de monstruosité proprement dits, sont probablement dus à des causes dilférentes ^'lles-mémes.

A quelle théorie nous rattacherons-nous? D'un côté nous avons les observations de Wolf, Baer, Allen Thomson, Panum, etc., qui ont certainement vu deux embryons naitre si rapprochés sur une même cicatricule, •qu'ils semblaient destinés à se souder fatalement plus tard. Nous avons aussi une observatiou de de Quatrefages, bien plus concluante encore. Deux jeunes truites, qui s'étaient développées dans un seul œuf, se sont ra[)prochées de plus en plus par suite de l'absorption du \itellus commun, ■et ont Uni par se souder l'une à l'autre par une partie des lèvres de l'ouverture vitelline. (Voy. Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 1855.)

Voici, d'un autre côté, rex{)érienee de Valentin à laquelle je faisais allusion plus haut: après avoir divisé directement un embryon de poulet, le développement ayant continué quand même, il vit se produire un monstre double. Cette expérience a été vainement tentée depuis. Je ne parle pas des cyprins de la Chine, qui présenteraient une queue bifurquée (obtenue, il -est vrai, au moyen d'une division mécanique), mais non point une queue double.

En présence des faits que je viens de rappeler, je dirai, avec de Quatre- -fages, que la monstruosité composée est le résultat de causes multiples et diverses. Chacune des deux théories s'appli(jue à un certain nombre de •cas, mais ne saurait les embrasser tous. C'est une opinion (]ui est partagée par dillérents physiologistes, au nombre desquels je citerai notamment -P. Bert.

Au fond, la théorie défendue par Dareste diffère-t-elle beaucoup de celle de Broca ? Je ne le crois pas, et c'est ce que je vais essayer de démontrer. Piappelons d'abord les changements qui se passent dans l'œuf après la fécondation.

« Chez les mammifères, celte évolution se réduit à un assez ])etit nom-

1 i MONSTRUOSITÉS. — causes.

bre (le termes, savoir: 1" la segmentation du vitellm, qui se transforme en un amas de cellules ; 2" la fonnation du blasiodeniie, qui résulte du refoulement des cellules vers la périjjhérie, et de leur agencement en une membrane continue, située innnédiatement au-dessous de la membrane vitelline ; 3" Vépamhsement du blastoderme qi\ m\ point particulier, qui est le véritable germe, et (jui i)rend le nom de tache embryonnaire ou é'aire germinative; U" la division de cette tache en deux parties. Tune périphérique et obscure [area lucida), l'autre centrale et transi)arente (jui, d'abord ronde, prend bientôt la forme d'une ellipse {area lucida) ; et enlin .> l'apparition dans l'axe de cette ellipse d'une ligne longitudinale, droite, très-fine, qu'on appelle la ligne primitive ou la ligne embryonnaire. » (P. Broca.)

Le même phénomène de segmenlalion se produit chez les oiseaux, les reptiles écailleux, les poissons cartilagineux (Coste) et même chez les mollusques céphalopodes (Kolliker). Mais il y a cette différence avec les mammifères que, chez les autres animaux, la segmentation, au lieu d'atteindre l'œuf en entier, porte seulement sur une ])artie de l'œuf nommée la cicatricule.

Ce phénomène de segmentation et de groupement des matériaux de l'œuf est donc un fait très-général. Or la monstruosité (la monstruosité composée surtout) résulte essentiellement d'un groupement insolite des matériaux de l'œuf. C'est ce qu'admettent également les partisans des deux théories, qui sont d'accord sur ce point que primitivement l'œuf est simple. C'est donc uniquement sur l'époque à laquelle se produit l'agencement anormal que leurs opinions diffèrent.

Il semble que, pour Dareste, le groupement insolite des matériaux doive se faire pendant la période de segmentation du vitellus ou, au plus tard, lors((ue se produit ragencement des sphérules (jui résultent de cette segmentation, c'est-à-dire pendant la formation du blastoderme ou de la tache embryonnaire. Les cellules se grouperaient de façon à produire une aire germinative pouvant donner naissance à deux lignes embryonnaires primitives, c'est-à-dire une aire germinative double. Pour Broca, le groupement se fait d'abord comme s'il devait produire un embryon uni(|ue. Mais un peu plus tard, lorsque dans le bourrelet embryonnaire {(\n\ correspond chez les poissons à l'aire germinative des mammifères) aj)])araît la ligne embryonnaire, les cellules embryoplasti(iues, qui jusque-là s'étaient groupées normalement, s'agencent alors d'une manière insolite. x\u lieu de former une ligne unique, elles divergent à une des extrémités de façon à former une ligne bifurtiuée.

11 est évidemment fort difficile de résoudre la question. La figure 1^ de la planche 111 du mémoire de Lereboullet sur les monstruosités du brochet, ligure que M. Broca reproduit à l'appui de sa théorie, n'est pas, il me semble, parfaitement probante. Dès le début (cinquante-trois heures après la fécondation), on constate deux tubercules embryonnaires qui « se dégagent d'une base commune où ils se confondent. » La simple inspection de cette hgure prouve, d'après M. Broca, « qu'il s'agit d'un tubercule qui se dédouble et non de deux tubercules qui se fusionnent. »

MONSTRUOSITÉS. — classification. 15.

Mais puisque, cinquante-trois heures après la fécondation, nous avons sous les yeux deux tubercules embryonnaires, n'est-il pas aussi plausible d'admettre que, dès le début, il y a eu deux tubercules ?

Cet examen des phénomènes qui se produisent dès le moment de la lécondalion nous amène à la conclusion que j'énon(,'ais tout à l'heure. Chaque théorie doit s'appliquer à un certain nombre de cas, mais ne saurait, selon toute apparence, les embrasser tous. Si le grou])ement des cellules peut ^e faire d'une manière insolite au moment de la formation de la tache embryonnaire, ne peut-il pas également devenir anormal au moment de l'apparition de la Ifgne primitive ou même un peu plus tard et vice versa ? Si l'on peut voir se former deux lignes primitives parallèles et isolées d'abord dans toute leur étendue, n'est- il pas possible de rencontrer une ligne embryonnaire simple à une de ses extrémités et terminée, à l'autre, par deux lignes partant d'un point commun et divergeant de plus en plus ?

Que l'on adopte l'une ou l'autre de ces hypothèses, on s'explique parftxitement le fait signalé par Lereboullet : toutes les fois que ce savant, ^ physiologiste a observé des monstres doubles pendant plusieurs jours, il a constaté que, chez ces monstres, l'union allait toujours en augmentant. Dans, les deux cas, dis-je, le fait s'explique facilement. En effet, que nous ayons primitivement deux lignes embryonnaires parallèles, ou une ligne bifurquée à une extrémité, les progrès du développement amènent le même résultat : l'espace compris entre les lignes parallèles ou entre les hranches de la. bifurcation va en diminuant. Dans le premier cas, il arrive un moment où les lignes se touchent ; dans le second, l'espace compris entre les deux obliques se remplit d'abord près du sommet de l'angle, c'est-à-dire que la fusion gagne du terrain.

Cla»>»>i(icîiitloii. — Quelle que soit la théorie que l'on adopte au suje de la (lii)logénèse nioiistrueuse, de quelque façon que l'on conçoive la Terato-génie des monstres en général, la nécessité de séparer les monstruosités des anomalies proprement dites se fait sentir, nous l'avons vu, jusque dans l'étude des causes.

J'ai, dès le début, indiqué la division établie par I. Geoffroy Saint-Ililaire parmi les anomalies. Il ne me reste à parler que de la classification des monstruosités.

Dans leurs nomenclatures purement fanlaisistes, les auteurs anciens ne manquent pas d'iniroduire \es monstres muUi formes, composés d'êtres en partie hommes, en partie animaux; c'est ce qu'ont fait, entre autres, Licetus et Huber.

Malacarne adopta une division beaucoup plus rationnelle que celles des deux auteurs précédents. Cette classilication sur laquelle Voigtel, au commencement de ce siècle, semble s être guidé, est pourtant vicieuse à plusieurs égards ; elle comprend encore, par exemple, une classe d'hommes à membres de brutes {Andralogomélie) et une classe de brutes à membres d'hommes [Alogandromélie).

Bullbn divisa les monstres en trois classes seulement : 1° monstres par-

iQ MONSTRI^OSITÉS. — classification.

excès; 2° monstrespar défaut; '6° monstres par renversement ou fausse position des organes. De celte classilication qui n'embrasse pas tous les cas connus, et dont les deux premières classes sont inadmissibles, on peut rapproclier celles de Blumenbach et de Cli. Bonnet.

Au commencement de ce siècle, Meckel, Treviranus, Wiese, Cruveilhier, ont aussi proposé diverses classilications qui ne sont que la reproduction des anciennes, avec quelques modifications.

Il n'en est pas de même de celle de Breschet. Ainsi que Malacarne, il a donné à chaque sorte d'anomalie un nom tiré du grec, mais il a voulu que ce mot renfermât tous les caractères essentiels de l'anomalie qu'il désigne. Aussi les noms sont-ils souvent insuHisants ou bien d'une longueur telle qu'il est à peu i)rès impossible de les retenir; tels sont, par exemple, les mots diastematostaphylie, hypodiastematocaidie, etc.

Breschet a, en outre, réuni dans un même ordre des monstruosités qui n'ont pas de rapports entre elles. Son ordre I comprend en même temps Vagénésie (absence des organes ou défaut dans leur développement), la diastémalie (déviations avec fissure sur la ligne médiane), Vatrésie (imperforations) et enfin hsymphysie (réunion ou fusion), qui, sous tous les rapports, doit être considérée comme étant précisément l'inverse de la diastématie (I. Geoffroy).

Pour ne pas sortir décadré de cet article, je ne ferai que citer la classification proposée par Charvet et celle de Otto. Plusieurs groupes de la première sont mal limités ou bien renferment des anomalies Irès-difiérentes. Je passerai également sous silence les classifications de Bouvier et de Gerdy, le premier confondant les anomalies et les monstruosités, le second se contentant d'ajouter à la classilication de Bufl'on une (|uatrième classe tout à fait inadmissible ; je veux parler des monstres par maladies. (Voy. Thèses de concours, 1831.)

La classilication généralement adoptée aujourd'hui est celle d'I. Geoiïroy Saint-llilaire. 11 a introduit en tératologie la méthode employée en zoologie ou en botani{|ue, c'est-à-dire la méthode naturelle. « Au milieu du fatras des faits monstrueux, il est venu apporter l'ordre ; il a créé des catégories, des groupes, il leur a donné des noms, et il a bien fait : on n'aurait pu s'y reconnaître sans cela. » (P. Bert.)

Les fondements de cette classification avaient été posés par E. Geoffroy Saint-Itilaire. Elle embrasse à peu près tous les faits connus jusqu'à ce jour, et quoiqu'on dût peut-être augmenter le nombre des genres de quelques familles {excncéphaliens, par exemple), je l'exposerai intégralement.

Tout récemment Davaine a proposé une nouvelle classification, dans laquelle il réunit toutes les anomalies. 11 reproche à la classification d'L Geoffroy Saint-llilaire de comprendre une tribu mal limitée formant la transition entre les anomalies et les monstruosités. Mais ce i-eproche, on peut l'adresser à toutes les classifications, et cela tient à ce que, dans la nature, la transition est insensible.

Il n'est pourtant pas possible, comme je l'ai dit et comme le reconnaît

MONSTBMOSITÉS. — CLASSiFiCATiOiN. 17

M. D.ivaine lui-même, de qualifier de monstres certains individus porteurs d'anomalies simples.

Voici la classification d'I. Geoffroy :

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