‹ Mont-RevêcheChapitre 5 sur 9 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

— Et comment rentrerez-vous ?

— k dix heures , comme à l’ordinaire. Je sors souvent avec le jour, et je ne m’a/fli^e pas toujours de la société d’Amédée. Crésus ou tout autre laquais m’accompagne souvent le matin ; les premiers palefreniers qui se lèveront se diront que je suis sortie apparemment un peu plus tôt que de coutume. J’ai tant de fantaisies, qu’ils ne s’étonnent jamais de rien. Les premiers bûcherons qui me rencontreront dans les bois à l’aube du jour se diront que je viens de me lever. Ce ne sera pas la première fois que j’aurai été debout aussitôt qu’eux, et ceux qui me verront rentrer ne sauront pas si je suis dehors depuis deux heures ou depuis douze. Mon père, qui commence à devenir féroce , me dira peut-être que je me fatigue trop, et qu’il ne veut plus que je sorte sans lui ou sans son neveu , qui est une véritable bonne d’enfants, Qu’est-ce que cela me fera, du moment que j’aurai réalisé ma fantaisie d’aujourd’hui ? Demain, j’en aurai quelque autre qu’il n’aura pu prévoir,

— Ainsi, mademoiselle, dit Thierray toujours assez froid et attentif, vous allez, pour satisfaire la fantaisie de m’effrayer par l’apparition d’un spectre, errer dans les bois, par une nuit très-froide, depuis deux heures du matin jusqu’au lever du soleil ? Et, encore après, en dépit d’une nuit sans sommeil et sans abri , vous continuerez à chevaucher jusqu’à dix heures, pour ne pas éveiller de soupçons ? C’est payer un peu cher un si court et si fade amusement.

— 11 se peut que le plaisir ait été médiocre pour vous, répondit-elle ; mais, pour moi, il a été complet. D’abord, j’ai eu un peu peur moi-même, émotion sur laquelle je ne comptais pas; car je suis aussi sceptique que vous prétendez l’être. Mais je crois que nous ne le sommes ni

l’iin ni l’autre ; car, si vous n’avez pas eu peur, vous avouez du moins que vous avez cru voir un revenant, ('.'est d’autant plus brave de votre part. Ne vous en défendez donc pas ; car cela vous élève beaucoup dans mon estime.

— J’en suis très-flatté, mademoiselle, mais je ne mérite peut-être pas votre admiration. Il se peut bien que je vous aie reconnue tout de suite. Il se pourrait aussi qu’après avoir causé avec l’habile Crésus dans la matinée, j’eusse pressenti vos projets et attendu votre visite.

Éveline fut un instant confuse, inquiète surtout de la discrétion de son page ; mais elle se remit par la moquerie et la coquetterie, comme elle faisait toujours.

— Je n’en crois rien, répondit-elle. Si vous m’eussiez attendue, j’aime à croire que je n’eusse pas trouvé la porte fermée et que vous eussiez dispensé Forget de veiller pour être prêt à me -l’ouvrir.

— Non, mademoiselle, reprit Thierray toujours plus sévère à mesure qu’il se croyait plus provoqué, j’espérais que vous n’auriez pas le cœur de mener à bout une pareille absurdité.

— Moi, monsieur, j’espérais, dit Éveline en se levant avec une dédaigneuse insouciance, que l’aventure tournerait autrement, que vous auriez moins de courage, que je traverserais ce salon sans vous arracher une parole, que je sortirais masquée et inconnue comme j’étais entrée, et qu’un de ces jours vous viendriez nous raconter votre aventure avec un peu d’embellissement, comme les poètes en mettent toujours dans leurs narrations. Au lieu de cela, vous avez été téméraire et moi stupide. Le cri d’un perroquet m’a fait crier, vous avez reconnu ma voix; vous menaciez de m’ôter mon masque : je ne laisse pas volontiers porter la main sur moi, et j’ai dû paralyser la

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vôtre en vous montrant mon visage. A présent, tout est dit; bonsoir. Ouvrez-moi les portes.

— Vous croyez, dit Thierray, que je vais vous laisser passer la nuit dehors, à la belle étoile?

— Vous parlez d’étoiles? C’est une métaphore! dit-elle en riant : il pleut à verse!

En effet, on entendait les gouttières s’épancher à flots sur les pavés de la cour.

— Vous voyez donc bien, dit Thierray, que vous êtes forcée d’attendre ici que le départ soit possible, que la nuit touche à sa tin. Ce ne sera pas avant trois heures d’ici, je vous en avertis. Vous voilà forcée d’avaler la coupe d’imprudence et de danger que vous avez remplie. Je vous déclare (|ue ce n’est pas ma faute. Si on vient à le savoir, je me battrai pour vous; mais je jurerai sur l’honneur à votre père que je ne sais pas du tout pourquoi vous m’avez mis dans cette agréable situation.

Et, en parlant ainsi, Thierray alla fermer aux verrous la porte du salon.

— Que faites-vous donc là? dit Éveline déconcertée.

— Je ne veux pas vous exposer à être surprise par ceux de mes domestiques qui ne sont pas .dans votre confidence, et, si vos parents, s’apercevant de votre absence, s’avisaient de venir vous chercher Ici, je veux pouvoir parlementer avec eux avant de vous livrer a lèur juste Bidignation,

Éveline devint pâle, et la peur s’empara d’elle sérieusement.

— Mais non, maïs non! s’écria-t-elle. 11 faudrait me cacher !

— Non pas. Je sortirais, j’irais au-devant d’eux, et vous ne reparaîtriez à leurs yeux que couverte de ma protection et portant le titre de ma fiancée.

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— Vraiment? Les résultats de mon équipée seraient-ils si graves? dit Éveline rougissante, à demi satisfaite, à demi honteuse. Je comprends alors pourquoi vous êtes si effrayé des suites de l’aventure

Et elle lança à Thierray un regard timide et brûlant qui faillit lui Ôter le sang-froid dont il s’était armé.

— Oui, j’en suis effrayé, dit-il en évitant ce dangereux regard : je sais à quoi le soin de mon honneur me déciderait sans hésitation, plutôt que de passer pour avoir séduit une jeune fille et pour lui avoir refusé la réparation de l’honneur. Mais, en vous donnant mon nom, je serais pris d’une mortelle haine pour vos richesses et peut-être pour vous-même, qui m’auriez forcé de les accepter malgré moi, et qui ne m’auriez pas laissé le choix entre mon penchant à ma liberté, et la honte d’un rôle coupable ou ridicule.

Éveline, terrifiée de ce discours, se sentit brisée. Elle retomba sur le fauteuil et fondit en larmes en s’écriant :

— Ah ! vous ne m’avez jamais aimée, et, à présent, je ne vous inspire que de la haine !

Thierray fut vaincu. L’amour lui revint au cœur. 11 n’est point d’homme assez fort pour de telles épreuves.

— Voyons, dit Thierray en s’approchant d’Éveline, mais sans toucher un seul pli de son vêtement, parlez franchement : pourquoi êtes-vous venue ici? Êtes-vous réellement assez enfant, je devrais dire assez folle, pour risquer votre réputation, votre pudeur, votre honneur peut-être, dans le seul but de me faire un de ces tours de vieux

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château, que des demoiselles se permettent tout au plus dans leur propre maison, à l'égard des plus intimes amis de leur famille?

— Pourquoi dites-vous que je risque mon honneur? dit Éveline d’un ton très-fier; car elle sentait qu’en dépit des paroles sévères de Thierray, sa voix émue s’était singulièrement radoucie.

— Vous avez l’habitude, répliqua Thierray, de répondre à des questions par d’autres questions, je le sais; permettez-moi de ne répondre à la vôtre que quand vous aurez répondu à la mienne.

— Eh bien, mon Dieu ! dit Éveline, j’ai fait une folie parce que je suis folle, voilà tout le mystère ! Mais celle-ci n’est pas si préméditée que vous croyez. Tout cela est arrivé par hasard et sans réflexion. Ce costume, je ne l’ai pas fait faire pour vous. Il y a trois mois que je l’ai et que je le porte quelquefois dans le manège et dans le parc de Puy-Verdon; c’est une fantaisie qui m’a séduite quand je suis venue ici après la mort de la chanoinesse, et lorsqu’il n’était question ni de vous ni de M. deSaulges dans notre vie. Mon père, désirant acheter la propriété, voulut tout examiner, môme le castel, où nous étions venus rarement faire de courtes visites à la vieille dame. Nous montâmes dans le donjon ; Manette nous raconta en détail la légende; nous voulûmes voir le portrait : le costume me plut; j’en fis un croquis et j’en commandai un tout de suite. Depuis, vous nous avez parlé plusieurs fois de cette légende ; vous avez môme prétendu que M. de Saulges avait vu l’apparition, à preuve qu’il était parti brusquement comme un fou. Je vous ai souvent demandé ce que vouo éprouveriez si la dame au loup se montrait devant vous au milieu de la nuit : vous assuriez mourir ' d’envie de la voir, tout en avouant que vous en auriez

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grand’peur. Cette idée d’essayer votre courage m’a passé par la tête, j’ai pensé à la faire partager à mes sœurs, ou à Amédée. J’ai craint leur froide raison. Et puis on vous disait malade. Je ne voulais pas vous tuer, moi! Enfin, aujourd’hui, Crésus m'apprend que vous n’avez jamais eu d’entorse (je m’en doutais bien!), que vous aviez failli venir demain, et puis que, tout d'un coup, vous vous êtes ravisé. Voyant que vous aviez résolu de me faire enrager, j’ai voulu vous rendre la pareille. Je m’ennuyais hier au’ soir. Ma belle-mère est absente, Amédée et Caroline aussi. Mon père est absorbé dans je ne sais quel travail ; Nathalie me cache je ne sais quel mystère. Elle .s’enferme dans sa chambre, fait des paquets et range des papiers comme si elle allait se marier à mon insu. Une irrésistible envie de me divertir par une excentricité sans pareille s’est emparée de moi. En dix minutes, j’ai organisé ma sortie avec Crésus, et, au coup de minuit, comme tout ronflait sous le toit maussade de Puy-Verdon... Mais vous savez le reste. Et en voilà bien trop pour motiver une chose puérile dont vous voulez absolument faire un événement dramatique. A présent que j’ai répondu, répondez! Où prenez-vous que j’expose mon honneur en venant chez vous? N’avez-vous point d’honneur vous-même? N’êtes-vous pas un homme d’esprit, un artiste, qui se moque des usages, des préjugés, qui no les respecte que pour la forme, et qui prend d’une façon poétique et chaste les prétendues bizarreries d’une humeur comme la mienne? Est-ce que ce n’est pas, au fond, une grande preuve d’estime, de confiance et même d’amitié, que je vous donne en venant ici? Et, si je me suis trompée en osant rire avec vous comme avec mon frère (comme je vais quelquefois rire tout haut aux grands éclats dans le pavillon d’Amédée), cela vous donne-t-il le

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ulroit de m’outrager, en me disant que je fais bon marché de mon honneur? Tenez, vous êtes un pédant, une imagination froide; vous êtes triste, vous êtes vieux! et vous allez me dire que je ne vous connais pas assez pour être si familière, si confiante avec vous! Eh bien, tant pis pour vous, si vous ne pouvez vous faire jeune, innocent, fraternel et fou avec moi pendant une heure ou deux de tôte-à-tôte, dans des conditions exceptionnelles, à l’insu et, par conséquent, à l’abri du blâme des méchants et des sots!

Éveline débita tout ceci avec une grande volubilité, une grande coquetterie, une grande innocence, et avec un mélange de fierté, de franchise, de càlinerie, qui reprirent leur ascendant sur Thierray. 11 est bien impossible à un jeune homme, dont le cœur est libre et la tête vive, de recevoir avec indifférence une preuve d’amour si naïvement déguisée en plaisanterie. 11 eût été, en effet, trop froid et trop pédant de vouloir, par l’exigence d'un plus ample aveu, effrayer la pudeur et humilier la fierté d’Éveline. En la grôndant même davantage, Thierray craignit d’être ridicule. En repoussant les conséquences du danger qu’elle bravait pour lui, il se sentait cruel envers luimême autant qu’envers elle.

11 se trouva donc tout d’un coup disposé à une grande indulgence pour la faute dont il profitait. Mais, avec l’amour qui revenait, arriva la jalousie, et il fut tout à fait sombre et mordant en lui demandant l’explication des fleurs jetées dans le chapeau de Flavien. Éveline crut qu’il devenait fou, et demanda à son tour l’explication de cette demande avec une franchise évidente.

Thierray, ne voulant pas compromettre les autres femmes de Puy-Verdon, éluda la question en disant que la langue lui avait tourné, et que ce n’était pas du chapeau

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de Flavien , mais de celui de Crésus qu’il voulait parler.

— Le bouquet d’azalée apporté ici par votre page était, dit-il, remis par vous à l’adresse de Flavien. Voulez-vous le nier?etla devise qui portait probablementvotresignature?

— A présent, j’y suis, dit avec candeur Éveline, qui ne connaissait que ce dernier détail des petites ruses de Nathalie. Eh bien, savez-vous ce qu’il y avait sur l’étiquette? Mais vraiment, s’écria-t-elle en riant, il est impossihile que ce soit là la cause du départ de M. de Saulges. Eh bien, il y avait sur ce parchemin, en caractères imités du gothique : Hélyellc.

— Et que signifie cette plaisanterie?

— Elle n’est pas de moi, elle est de ma sœur Nathalie, qui, je le crois, aime votre ami autant que sa gravité le lui permet. Puisquevous êtes jaloux et que vous me forcez à dire le secret des autres, gardez -le en homme d’honneur. Nathalie voudrait être devinée; elle mourrait d’un orgueil rentré, si elle était nettement comprise. Elle voulait intriguer M. Flavien pour savoir, je crois, s’il avait le cœur libre, voilà tout; et c’est l’idée qu’elle a eue de se cacher sous le pseudonyme de madame Hélyette qui m’a un peu donné celle de me cacher sous son masque. Me voilà forcée de vous avouer mon peu d’imagination : je ne suis qu’une plagiaire.

— Et dois-je croire, dit Thierray de plus en plus indulgent, que vous avez pour moi les mêmes sentiments que votre sœur a pour mon ami?

— Thierray, dit Éveline avec une familiarité et une chasteté charmantes, vous êtes trop délicat, vous avez, je crois, quelque chose de trop exquis dans le cœur et dans l’CvSprit pour vouloir que je réponde à cette question dans la situation bizarre où je suis venue me jeter vis-à-vis de vous. C’est alors que je mériterais vos réprimandes, et,

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fomme elles me font beaucoup de peine, permettez-moi de ne pas m’y exposer,

— Ah! vous êtes une sirène! s’écria Thierray. Vous venez me voir seule, en pleine nuit, et vous exigez que je trouve cela très-drôle et pas du tout enivrant! Le danger auquel vous ne pensez seulement pas pour vous, il faut que je n’y croie pas pour moi-même? Mais c'est à devenir fou!

— Voyons, pourquoi donc? répondit Eveline en souriant. Tout le danger, entre une fille chaste et un homme d’honneur, est d’arriver à s’aimer l’un l’autre, n’est-ce pas? Eh bien, nous sommes jeunes; nous sommes égaux, nous sommes libres. 11 n’y a àuciin obstacle entre nous, et, s’il faut vous le dire, mon père m’a grondée, le dernier jour que vous êtes venu chez nous, parce que j’étais trop cruelle envers vous et que je ne lui parlais pas de vous assez sérieusement...

— Vraiment, Éveline? dit Thierray troublé.

— Ne le saviez-vous pas?

— Non, je vous le jure!

— Eh bien, sachez-le, dit-elle en riant, et prenez l'épreuve que j’ai voulu faire ce soir de votre courage comme un des côtés de l’examen auquel j’ai le droit de vous soumettre. De votre côté, comme vous n’êtes pas plus déoidé que moi à combler les vœux de mon père, soumettezmoi à vos analyses. Je m’y prête, vous le voyez : je vous apporte ici toute l’irréflexion, toute la déraison, toute la simplicité de mon caractère. Si vous appelez cela de la coquetterie, je ne sais pas comment vous appellerez le contraire. Dites-moi qu’une jeune personne capable d’un pareil coup de tête vous est insupportable, je le concevrai : mais, moi, j’aurai le droit de vous répondre qu’un poète capable de se fâcher d’une pareille confiance en lui...

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— N’est qu’un cuistre ! dit Tliierray. Allons, j’en conviens. Oubliez ma dureté! Dieu veuille que ceci reste entre nous un secret qui ne nous force pas à nous aimer avant de nous connaître !

— Quel paradoxe, monsieur l’écrivain ! On se connaît de reste quand on s’aime ! Si nous en étions là, nous nous moquerions bien d’être découverts dans ce tête-à-tête 1

— Eh bien, parlez pour vous, dit Thierray, pour vous, bizarre enfant, qui pouvez donner à ce point votre estime et votre confiance sans donner votre cçeur et votre foi. Mais, moi, j’ai peur de vous aimer avant de pouvoir me fier à vous, et voilà pourquoi je suis si maussade.

— Allons, vous voulez, pour m’estimer, que je vous dise ici, et maintenant, que je vous aime! Je ne le ferai certes pas, et, si je viens jamais à en être bien sûre, ce sera à Puy-Verdon et en présence de tous les miens que je vous le dirai. En attendant, savez-vous une chose? c’est que je meurs de faim dans votre château de Mont- Revêche.

— Ah! mon Dieu! s’écria Thierray, voilà bien un autre embarras! Les enfants sont comme cela! Dans les situations les plus critiques, leur estomac crie comme si de rien n’était, et ils vous demandent à manger. Où vais-je trouver, dans cette cellule d’ermite, de quoi satisfaire l’appétit royal de la dame de Puy-Verdon ?

— Je vais vous le dire, répondit Éveline. Tout à l’heure, en me dirigeant à tâtons dans la salle à manger, qui est ici près, >’ai mis la main sur quelque chose de poissé qui m’a bien fait l’effet d’être une tarte aux confitures. J’avais déjà faim, et j’avais quelque envie de profiter de l’occasion; mais j’ai eu peur que, surprise par vous dans cette opération matérielle, il ne me ffit difficile après de passer pour un spectre.

La salle à manger n’était séparée du salon que par un 'Couloir. Thicrray y passa, en recommandant à Éveline de faire le guet à la porte du salon pour être prête à s’enfermer, si Gervais ou Manette venaient à s’éveiller et à faire une ronde. Puis il apporta la tarte aux confitures, des fruits, un fromage à la crème. Il ne trouva pas de vin dans les buffets; mais Éveline n’en buvait jamais, et elle salua avec acclamation un bol de café froid que Thierray apporta à tout hasard. Le couvert fut mis sur un guéridon, que l’on roula auprès de la cheminée.

Tout cela se fit à deux, en riant, en se faisant de gros yeux et de plaisantes expressions de figure, quand une maladresse menaçait d’éveiller par quelque bruit trop prononcé les échos endormis du manoir. Puis Éveline mangea avec le même appétit qu’elle aurait eu dans un dîner sur l’herbe en famille. Elle trouva tout délicieux, força son hôte à manger aussi, et, sc divertissant de toutes choses avec la candeur d’un enfant, elle arriva à une gaieté entraînante.

Troubler par des fadeurs cet épanouissement de son âme, ou l’effaroucher par des ardeurs indiscrètes, eût semblé bien vulgaire, bien bête, bien laid à un esprit aussi élevé que celui de Thierray. 11 prit le parti de rire, comme Éveline, au bord du précipice. L’innocence de sa déraison était, après tout, un attrait plus pénétrant pour le cœur qu’un excitant pour les sens. Éveline était un de ces charmants êtres sans vice et sans vertu, dont, par respect, on ne peut songer à faire sa maîtresse, dont, par prudence, on n’ose pas vouloir faire sa femme.

Le meilleur parti à tirer de la circonstance, c’était d’en goûter la douceur sans arrière-pensée, puisque, à tout prix, il fallait s’y soumettre. C’est ce que fit Thierray, sans trop d’effort. Était-ce à lui, d’ailleurs, d’être le moins

brave devant les conséquences de l’avenir? Épouser une fille jeune, riche, belle, spirituelle, quand môme elle est • très-gâlée et très-folle, c’est un suicide qu’on peut accepter, surtout quand on sent qu’elle vous aime et qu’on espère la dominer par là.

Thierray ne se permit de nouvelles réprimandes que celles qu’autorisait son propre amour. Il laLssa voir combien il avait été jaloux d’Amédée. Éveline confessa qu’elle avait joué un méchant jeu. Il y eut des moments où elle menaça de le recommencer et d’autres où elle s’effraya de l’avoir essayé, en voyant que Thierray n’était pas encore assez épris pour ne point rompre à la première offense de ce genre. En somme, ce long tête-à-tête fut bon à l’un et à l’autre. Éveline y éprouva la force d’un caractère qu’elle s’était flattée de vaincre facilement. Thierray sentit qu’avec de telles dispositions à la coquetterie, il fallait tenir la main ferme, et il se promit d’établir son autorité avant le mariage, si Éveline, par de nouvelles témérités, ne lui refusait pas le temps nécessaire à ce laborieux et délicat travail du cœur et de l’intelligence.

Au milieu de cette petite lutte, où mille digressions enjouées et amicales trouvèrent place, la pluie cessa de tomber et léchant du coq annonça l’approche de l’aube. Éveline s’apprêta à partir. Elle prétendait descendre seule le sentier de la colline et gagner le fourré, dans son costume d’Hélyette, assurant que quiconque la rencontrerait ainsi fuirait épouvanté. Cela eût été indubitable pour Gervais ou pour Manette, mais non pas peut-être pour les pay.sans, qui ne croyaient pas tous aux revenants, et dont quelqu’un pouvait avoir vu Éveline à Puy-Verdon sous ce même costume. Thierray exigea qu’elle mît son chapeau sous son bras, qu’elle couvrît sa taille et cachât sa tête sous une mante à capuchon, qu’il alla chercher sans bruit jusqu’au-

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près de la chambre où dormait Manette. Ainsi transformée en femme quelconque du pays, elle sortit du château sans être vue de personne. Thierray sortit quelques instants après elle, avec son fusil, comme s’il partait pour la chasse, et la suivit à distance, sans avoir l’air de s’occuper d’elle, mais tout prêt à lui porter secours en cas de besoin. Elle arriva ainsi sans encombre au carrefour du bois où elle avait laissé Crésus. Le pauvre page était transi, malgré l’abri impénétrable des grands chênes où il s’était réfugié avec les chevaux. Il avait eu fort envie de se plaindre; mais, dès qu’Éveline parut, l’ascendant qu’elle exerçait sur les esprits subalternes par sa résolution et sa libéralité lui imposa silence. Elle s’assura qu’il n’y avait personne à portée de la voix , excepté Thierray, qui sifflait avec une apparente insouciance derrière le taillis environnant. Elle se dépouilla du vêtement villageois, que Thierray devait retrouver au pied du plus gros chêne,' endossa un surtout de drap noir que^ Crésus tira de sa valise , ôta la plume et le galon de son feutre , remplaça le masque d’Hélyette par un voile qu’elle avait dans sa , poche, et, ainsi redevenue à peu près l’Éveline Dutertre des temps ordinaires, elle partit au galop sous l’épaisse et humide ramure de la forêt.

Thierray alla reprendre la mante, qu’il roula pour la fourrer dans sa carnassière et dont il fit tomber un mouchoir noué par un coin. C’était le mouchoir d’Éveline; le coin où était brodé son chiffre liait un simple anneau d’or, un véritable anneau de mariage. Thierray s’empressa de l’ouvrir, et, aux premières clartés du jour, réussit à lire ces mots gravés dans l’intérieur : sur une des brisures : Spontanéité; siir l’autre brisure : Réflexion. C’était une épigramme, mais aussi une avance. La spontanéité raillait la réflexion, mais se livrait à elle. Thierray

ses

baisa involontairement l'anneau, le mit à son doigt et remonta la colline. D’en haut, il vit la jeune fille qui, rapide comme une flèche, traversait au galop une cldrière déjà lointaine.

Thierray rentra ; tout dormait ciyore. 11 put restituer la mante de Manette, ranger le salon, faire disparaître les traces du souper, et se retirer dans sa chambre, où le sommeil ne put le suivre. Tout en résumant cette nuit d'aventures et la journée qui l'avait précédée, il se rappela son billet à Flavien. L'idée de laisser ce dernier un jour entier dans l’erreur où il l’avait plongé sur le compte d'Éveline, à propos du bouquet d’azalée, lui fut insupportable. Il était couché depuis une heure, quand ce souvenir lui vint., 11 se releva, se promettant, par la même occasion, de supprimer son envoi de vers à Nathalie, qu'il était bien résolu de ne plus occuper de ses prétendus hommages.

Mais, quand il arriva au buffet où il déposait chaque soir ses lettres, il ne les retrouva plus. Gervais frottait le meuble, le facteur avait passé; il était déjà loin, emportant le courrier de Thierray.

Thierray prit son parti d'aller se recoucher, se consolant par la pensée qu’Éveline lirait la date de son envoi à Nathalie, qu’il la verrait le jour même pour se justifier, et que, le jour même aussi, il écrirait à Flavien pour le désabuser. Néanmoins il eut, relativement à ce dernier, un mouvement de honte et de jalousie.

— Cette fois, se dit-il, ma spontanéité n’a pas pris conseil de ma réflexion. J’ai livré pour vingt-quatre heures aux dédains ou aux désirs d’un tiers l’aimable fiancée dont je porte au doigt le gage d'alliance, et j’en enrage ! Tant mieux ! après tout : à cela je sens que je l’aime 1 Pourvu que l'inflammable Flavien ne se mette pas en tête de me

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laisser madame Dutertre et de poursuivre Éveline, comme je le lui ai conseillé hier. Pourquoi ce maudit facteur rural se lève-t-il si matin ? Si je montais à cheval pour courir après lui? Mais il ne me rendra pas ma lettre. Eh bien, j’irai à Château-Chinon, et je pourrai mettre au moins une seconde lettre à la poste, qui partira avec la première. Oui, c’est cela !

Et Thierray se releva à la hâte, cria de sa fenêtre à Forget d’atteler Problème au tilbury, écrivit à Flavien ce peu de mots : « Non, ce n’était pas Éveline, mais ce n’était pas non plus Olympe, » et partit avec Forget pour le plus prochain bureau de poste.

Il jeta lui-même son billet dans la boîte, et, se rappelant bien clairement qu’il n’y avait dans ses vers à Nathalie rien qui pût blesser ou alarmer sérieusement Éveline, il ne s’inquiéta plus de ce dernier envoi, et prit le chemin de Puy-Verdon, pensant avec raison qu’il devait y être avant elle, pour lui prêter son appui dans le cas où sa course nocturne y serait déjà ébruitée.

Il trouva chacun vaquant à ses occupations accoutumées. Les domestiques qui vinrent à sa rencontre lui dirent qu’il ne trouverait encore personne au château ; que madame était absente, ainsi que mademoiselle Caroline et M. Araédée ; que M. Dutertre était allé voir les travaux des champs; que mademoiselle Nathalie n’était jamais levée avant dix heures, et que mademoiselle Éveline était partie pour la promenade avec le jour, de grand matin, peut-être avant le jour. Ces derniers renseigne-

raerits furent donnés par plusieurs bouches avec une can^ deur qui rassura Thierray. Personne ne soupçonnait rien.. Il prit Forget à l’écart, comme pour lui donner quelques ordres.

— Mon ami, lui dit-il, pouvez-vous me dire quelle est la femme ou le jeune garçon déguisé que vous avez introduit cette nuit dans le château de Mont-Revêche?

— Monsieur' ne le sait pas? s’écria Forget surpris et presque effrayé.

— Non, en vérité. Comment le saurais-je? Ce personnage était masqué et s’est diverti à vouloir me faire peur. J’ai couru après lui. Il s’est si bien caché et enfui, que je n’ai pu le rejoindre.

— Et comment monsieur sait-il que je l’ai fait entrer? dit Forget un peu méfiant.

— Parce que vous seul avez pu le faire, répondit Thierray. Ce n’est pas Gervais et Manette, superstitieux comme je les connais, qui auraient permis à un revenant d’entrer dans la maison.

— C’est vrai, monsieur, dit Forget. J’ai eu tort. Mais j'ai été trompé, j’ai cru que vous étiez d’accord avec ce revenant-là, et que vous ne me le disiez pas vous-même, parce que, ne me connaissant pas encore, vous manquiez de confiance en moi. Mais je suis un honnête homme, monsieur, incapable de trahir aucun secret.

— Je le sais, Forget... Donc, cette personne, c’était?...

— Puisque vous ne le savez pas, monsieur, je ne vous le dirai que quand on me le commandera. Je vous prie de m’excuser si j’ai fait une sottise. Je ne m'imaginais pas du tout qu’on venait pour faire peur à monsieur. On m’avait parlé d’une dame que monsieur devait épouser, et qu’il y avait une brouille qui se raccommoderait, si j’ouvrais la porte sans que Manette ni Gervais pussent

a’en apercevoir. J’ai cru bien faire. Je n’ai pas pris d’argent pour cela, le n'en accepterais pas. J’aime la famille îue ça regarde, et vous aussi, monsieur, quoique je sois bien nouveau auprès de vous ; je vois qu’on s’est joué de moi, et que tout ça, c’était une niche. Mais elle est bien dangereuse ; si on venait à le savoir, ça ferait beaucoup parler. Heureusement, je n’ai pas envie de faire du mal, je n’en ai jamais fait à personne, et il ne m’arrivera plus jamais d’ouvrir la porte, à moins que monsieur ne me le commande, car le premier devoir d’un serviteur, c’es^ d’obéir à son maître.

— Mais je ne suis pas votre maître jusqu’à présent, mon cher Forget?

— Pardon, monsieur! M. le comte m’a dit : « Vous ôtes à moi, mais vous servirez M. Thierray, ;> et je ne connais que ça.

— Eh bien, Forget, dit Thierray, qui sentit aussitôt l’opportunité de s’attacher cet honnête homme, de ce moment, non-seulement vous me servez, mais vous êtes à moi, si vous le voulez bien.

— De bien grand cœur, monsieur; mais M, le comte m’a dit que j’étais à lui, et j’ai donné ma parole pour six mois au moins.

— M. de Saulges vous rend votre parole ; vous êtes à moi, et vous servirez M. de Saulges, s’il revient. Consentez-vous, aux mêmes conditions?

— Oui, monsieur, répondit Forget, j’aurai beaucoup de plaisir à vous servir.

— Et vous ne me direz pas le nom du revenant de celte nuit, si je vous commande de me le dire?

— Pour ça, non : que monsieur m’excuse, je peux promettre seulement à monsieur de n’avoir plus jamais de secrets par rapport à lui, de ne plus rien écouter, et de

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ne jamais ouvrir la porte sans son ordre. Mais trahir une personne pour une petite bêtise qu’elle a voulu faire... non, je ne peux pas vous obéir.

— Vous m’avouez pourtant que c’était une femme? dit Thierray voulant éprouver Forget jusqu’au bout.

— Je peux bien ne pas en être plus sûr que monsieur, répondit Forget, à qui la délicatesse des sentiments tenait lieu de finesse d’esprit; le revenant ne m’a pas parlé; il avait un masque. Je ne sais d’une femme que ce qu’on m’en a dit. On a bien pu se moquer de moi. Alors, monsieur, ni vous ni moi, nous ne savops rien, et c’est le mieux.

Thierray, qui n’était point né aristocrate, et qu’aucune habitude d’enfance n’empêchait de se livrer à son impulsion naturelle, tendit la main à son domestique, qui, élevé, lui, dans d’autres idées, hésita à la lui donner, et ôta son chapeau d’une main en recevant, de l’autre, cette marque d’estime. Thierray ne dit rien et s’éloigna. Forget réfléchit un instant, se demanda s’il devait prendre au sérieux son nouveau maître; comprit, grâce à sa droiture naturelle, plus forte que les préjugés de l’éducation, qu’il pouvait l’estimer en conscience, et alla brosser son cheval, tout en faisant ses réflexions intérieures .sur le mécontentement paternel que lui causerait une fille aussi écervelée que l’était son ex-patronne Éveline. Dans ses idées, qui n’étaient pas dépourvues de justesse, se compromettre pour une passion n’était pas un crime ; mais s’exposer pour une espièglerie, c’était un grand mal. I! faut dire qu’il n’y avait pas de cœur plus généreux et d’esprit moins enjoué que le cœur et l’esprit de Forget.

'l'hierray alla guetter, des hauteurs du parc, l’arrivée d’Éveline sur tous les sentiers et chemins qui aboutissaient yers le château. 11 était neuf heures quand il la vit

MONT-REVÊCIIE.

descendre, au pas et dans une pose rêveuse, une pente escarpée qui ramenait l’oiseau fuyard au nid paternel. 11 put retourner, comme par hasard, à la grille de la cour, et lui offrir la main pour descendre de cheval.

Elle fut doucement flattée d« le voir debout, n’ayant pas dormi et veillant sur son retour au bercail.

— Personne ne sait rien, lui dit-il aussitôt que Crésus eut le dos tourné pour emmener les chevaux. Forget est l’homme le plus sûr; mais, croyez-moi, il faut faire accepter une somme à Crésus et l’envoyer chercher une condition loin d’ici.

— Ah! mon Dieu, dit Eveline d’un air chagrin, vous pensez à tout cela, vous! Eh bien, moi, je ne veux pas m’en occuper. J’ai bien autre chose en tôtel

— Quoi donc, chère Éveline?

— Olez donc votre gant, je vous en prie.

— Le voilà, dit Thierray en lui montrant son anneau, qu’il avait au doigt.

— Ah ! vous l’avez trouvé? reprit-elle en souriant. C’est bien, rendez-le-moi.

— Voilà votre mouchoir, il a un chiffre; mais l’anneau n’en a pas, et il n’y a pas d’imprudence à me le laisser.

— ^Pas d’imprudence! Vous ne voyez jamais le danger que dans les faits extérieurs, dans les choses matérrellesî Songez à quoi vous vous engagez vous-même en gardant cette bague. C’est moi qu’elle compromet auprès de vous, et ne voyez-vous pas que c’est la seule opinion dont je me soucie?

— Eh bien, soyez en paix sur ce point, adorable fille. Je sais que je m’engage à m’efforcer de me faire «imer, je sais que la tâche est difficile...

— Difficile? répondit Éveline en le regardant fixement.

MONT-RBVÊCHB.

Vous rappelez-vous quatre petits vers qui m ont toujours semblé plus grands que tous les alexandrins du monde?

« Comment, disaienMls,

Sans philtres subtils,

Être aimés des-bellesî — Aimez ! » disaient-elles.

Là-dessus, Éveline, riante et fraîche comme une matinée de printemps, accablée de fatigue pourtant, mais illuminée par la joie d’être aimée, monta légèrement le perron et regagna sa chambre, où Grondette s’étonnait de ne pouvoir entrer.

— La raison de ce phénomène, lui dit Encline en tirant la clef de sa poche, la voici : ta diablesse est sortie de bonne heure et, par distraction, a emporté la clef.

Cette journée fut, jusqu’au soir, une des plus douces de la vie de Thierray. Duterlre n’avait et ne pouvait avoir aucun soupçon de l’escapade de sa fille. L’eût-il connue, il l’eût pardonnée, ce jour-là, en la voyant si gaie, sJ heureuse, si sincère dans sa prédilection marquée pour Thierray. Elle semblait si parfaitement corrigée de tout caprice, que Thierray, de son côté, ne cachait presque plus sa défaite, et Dutertre croyait voir clairement qu’un heureux mariage couronnerait avant peu ces heureuses amours.

Nathalie, depuis que son départ pour Paris était secrètement arrêté, ne se donnait plus la peine d’être aimable ou fâcheuse. Elle vivait seule, de rêves ambitieux et de projets splendides. Elle pensait fort peu à Flavien, bien qu’elle eût daigné y songer, avant la résolution qui lui faisait espérer de trouver à Paris vingt partis tout aussi brillants et non moins agréables. Ce jour-là, pourtant, une circonstance fortuite devait changer complètement la

disposition de son esprit et la nature de ses sentiments.

Elle ne parut qu’au déjeuner, et Thierray passa l’aprèsmidi avec Éveline dans les bois et les rochers au-dessus \ de la cascade. Dutertre les y avait accompagnés; mais Éveline était lasse, et le père, voyant l’amant épris sérieusement, c’est-à-dire religieusement respectueux, alla errer plus loin et les laissa ensemble.

Cependant, après une nuit et une journée de tête-à-tête peu interrompu, Thierray n’était pas plus avancé qu’auparâvant, en ce sens que, pas plus que la semaine précédente, Éveline, toyt en lui faisant voir Mr nwlle séductions charmantes qu’elle le préférait à tout autre- et voulait être aimée de lui, ne se départit pas une seule fois de sa légèreté, de son incertilu3e, disons le mot, de son absence de moralité dans la religion du cœur. L’amour, pour elle, était un jeu plus délicieux que tous les autres jeux dont se composait sa vie morale-, mais, au fond, c’était toujours un jeu. Elle était belle joueuse, elle savait perdre sans humeur, mais elle s’obstinait à la revanche. Elle voulait gagner, c’est-à-dire posséder les cœurs sans laisser posséder le sien d’une manière absolue. Elle ne voyait jamais que l'e jour présent. L’idée de l’avenir, si douce aux affections durables, si nécessaire à la loyauté et à la logique de Thierray, était une idée antipathique à l’esprit aventureux et flottant d’Éveline. On eût pu résumer toutes les promesses de cette âme légère par ces mots : « Espérez, n’exigez pas. Je vous aime aujourd’hui, faites-vous aimer demain. Je ne pourrai jamais répondre de moi-même ; je suis sincère, je ne me vante, de rien. Je ne me connais guère, c’est à vous de me juger, de m’appréeier ou de me Axer. Mais ne comptez pas trop sur mon aide. Je ne peüx m’aider moi-raéme, je me laisse

MONT-RRVÊCHR.

SM

aller, comme le vent qui souffle et comme la feuille quele vent emporte. »

Et Tliierray finit par se dire tout bas :

— Oui, oui, tout cela signifie : « Épousez-moi, car je ' • vous aime; mais soyez philosophe, car vous aurez sans doute grand besoin de l’être. »

Et la tristesse le prit comme il ramenait sa fiancée au chùleau. Le soleil déclinait, l’air devenait humide. Une sorte de froid passait dans l’âme de Thierray, avec cet invincible ennui qu’éprouve un esprit brillant mais sérieux, dans le- contact prolongé d’un esprit charmant mais fantasque.

Nathalie parut au dîner avec une ngure très-problématique. Elle avait un éclair dans les yeux, un sourire sur les lèvres, qui la rendaient fort belle et un peu effrayante.

— J’ai reçu , dit-elle à Thierray , les vers que vous m’annonciez. Ils sont ravissants. Je garderai ce petit chef-d’œuvre pour l’étudier toute ma vie !

Sa voix étrange fit tressaillir Dutertre. Éveline dit en riant à sa sœur : *

— Pourquoi donc nous dis-tu cela du ton de lady Macbeth?

Nathalie baissa les yeux, serra les lèvres et ne répondit pas.

Elle ne reparla plus à Thierray de ses vers. Ce silence lui parut étrange. Quatre cents vers valaient bien au moins quatre petites phrases cT approbation ou de remercîment, à une par centaine. Elle semblait vouloir en faire un mys- . tère entre elle et le poète qui les lui avait adressés. Yveline s’en inquiéta, et, trop franche pour le cacher, elle tourmenta sa sœur toute la soirée devant Thierray, peur que l’épitre lui fût communiquée. Nathalie tafUsa net,

UONT-UEVÊCIIB.

disant que ce qui était à elle était à elle. Dutertre, étonné, s’en mêla; il croyait voir, comme Thierray et comme Éveline, que Nathalie se faisait un méchant plaisir de rendre sa sœur jalouse,- et de troubler le naissant bonheur de ces deux amants. 11 insista avec douceur, mais sa voix avait plus de fermeté que ses paroles n’en voulaient montrer. Nathalie, se tournant alors vers Thierray, lui dit :

— On me force, monsieur, à faire l’aveu d’une chose déplorable. C’est que j’ai perdu votre lettre une heure après l’avoir reçue; mais les poètes ont une merveilleuse mémoire, et je suis sûre que vous pourriez nous réciter vos quatre cents vers sans vous gêner.

— Ce sera fort ennuyeux, répondit Thierray, car ils sont mauvais : je les ai fait tristement et sans inspiration. Mais, puisque vous voulez condamner votre père et votre sœur à les entendre, je vais tâcher de me les rappeler.

Aidé, en effet, par beaucoup de mémoire et de facilité, imprdvisant là où il y avait lacune dans son souvenir, il récita les quatre cents vers, que Nathalie parut écouter comme si elle ne les connaissait pas. 11 la soupçonna de les avoir jetés au feu sans daigner les lire, et lui pardonna plus volontiers ce mépris qu’il n’eût fait d’un essai de perfidie.

Éveline trouva tout charmant. Dutertre applaudit beaucoup. Thierray se retira sur un succès, croyant laisser Nathalie sur une défaite. 11 ne se doutait pas qu’elle tenait sa victoire, comme elle se le disait intérieurement, par les ailes.

Dutertre, après qu’ Éveline, brisée de lassitude, se fut retirée aussi de son côté , essaya d’arracher à Nathalie le mot de l’énigqae.

— Mon père, lui dit-elle, ne me le demandez jamais.

MÜNT-REVÊCIIE.

Le jour où je m’en justifierai, l’on me haïra sérieusement, et je serai victime d’un hasard fatal que l’on m’imputera à (l'ahison.

Dutcrtre crut sérieusement à une sorte de trahison de la part de Thierray.

— Je crois deviner, dit-il , et, si je devine juste, vous avez agi sagement et généreusement en refusant à votre sœur la preuve d’une malice ou d’une légèreté, pour ne rien dire de plus, de la part de M. Thierray. Sans aucun doute, les vers qu’il vient de réciter ne sont pas les seuls qu’il vous ait adressés ?

— 11 ne m’a point adressé de vers, répondit Nathalie; ce qui a été mis sous mes yeux n’est que de la prose ; mais elle est remarquable, ajouta-t-elle avec une expression de profonde ironie.

— Ma fille, reprit l’excellent Dutertre, peut-être attaches-tu trop d’importance à une lettre que M. Thierray t’aura écrite dans un mouvement de dépit contre ta sœur. Tu n’en veux pas tirer gloire, je le sais, car tu m’as souvent manifesté l’absence de tout penchant, même de toute bienveillance, pour M. Thierray. J’ai cru qu’il méritait mieux de ta part et de la mienne. 11 m’a semblé voir que ta sœur et lui avaient une inclination prononcée Tun pour l’autre, inclination que j’ai encouragée en silence. Mais, s’il n’est pas digne de mon estime et de ma confiance, ton devoir est de m’éclairer. Moi seul dois être juge de ce qu’il y a de sérieux oü de frivole dans le caractère de ce jeune homme. Je te remercie donc , encore une fois , de ta réserve de tout à l’heure, mais je te prie de me remettre la lettre et de ne pas craindre que personne ici t’accuse jamais de l’avoir provoquée.

— En êtes-vous bien sûr, mon père? dit Nathalie ; me connaissez -vous parfaitement? vous a-t-on assez fait re-

marquer tous mes défauts ? enfin, jureriez-vous sur votre honneur, en dépit des plus cruelles insinuations, que vous me savez incapable de faire à un homme la moindre avance, la moindre provocation ?

— Oui, ma fille, répondit Dutertre espérant la ramener au sentiment de la justice par de grandes marques d’estime ; je vous jure sur l’honneur, et je jurerais à la face du monde, que votre caractère sérieux et votre fierté excessive vous défendraient et vous interdiront toujours le système de coquetterie dont notre chère Éveline use quelquefois, sans en comprendre le péril et la gravité.

— Votre estime me suffit, mon père, dit Nathalie ; elle me con.solera de tout, et je n’ai qu’à garder le silence du mépris et de la résignation.

— Pardon, Nathalie ! ma conclusion est différente. Je veux savoir si Thierray est digne de devenir mon gendre; je vous demande sa lettre.

— Impossible, mon père I

— 11 ne saura jamais que vous me l’avez communiquée; je ne voudrais pas exposer ma fille à la vengeance d’un homme sans principes.

— J’en suis bien persuadée, mon père, dit Nathalie, qui, malgré son attitude défensive, écoutait avidement et semblait noter avec soin chaque engagement qu’elle arrachait à son père ; mais ma sœur?...

— Votre sœur ne saura jamais que j’ai lu cette lettre, elle n’en connaîtra pas même l’existence. J’éloignerai Thierray sous tout autre prétexte, sans exposer deux sœurs à un de ces conflits d’amour-propre qui laissent toujours quelques nuages dans l’intimité.

— Et ma belle-mère? dit Nathalie.

— Si vous désirez que ma femme reste étrangère à ce

MONT-REVÊCHB.

petit événement domestique, je suis très-disposé à lui en épargner l’inquiétude et le souci.

— Je l’exigerais, mon père !

— Soit, puisque c’est mon désir également, et qu’elle ne pourrait y porter remède.

— Ainsi, vous vous engageriez à ne jamais révéler à personne, à personne au monde, l’existence de cette lettre?

En parlant ainsi, Nathalie tirait à demi de sa poche l’envoi assez volumineux de Thierray.

— Doutez-vous donc de ma parole, ma fille ? dit Dutertre d’un ton sévère

— Non certes, si vous daignez me la donner formelle, précise, sacrée.

— Je croyais vous l’avoir donnée, je vous la donne encore, répondit Dutertre.

Nathalie tira de sa poche la lettre tout entière, la fit craquer dans ses doigts, parut hésiter; puis, la retirant avec précipitation :

— Non ! non ! s’écria-t-elle, c’est impossible! Cela vous ferait trop de mal.

Elle tremblait réellement devant l’action qu’elle allait commettre.

Dutertre, qui n’en connaissait pas ta gravité, crut qu'elle .se jouait de lui et qu’elle voulait troubler, sans motif et sans preuve, la sécurité de sa sœur.

— Prenez garde I lui dit-il. Vous me feriez croire qu’il n’y a rien dans cette lettre qui vaille la peine que vous vous donnez pour l’incriminer.

— Si je ne vous la.-remets pas, mon père, dit Nathalie, vous croirez que je l’ai provoquée par mes avances, n’est-ce pas 7

— Peut-être I répondit Dutertre à bout de calme ej ’e patience.

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UONT-REVÊCHE.

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Nathalie feignit de se trouver vaincue, et cependant, moitié terreur de voir l’arme qu’elle tenait se retourner contre elle-même , moitié remords du mal qu’elle allait faire à son père , el'c se débattit encore. 11 est peut-être des âmes complètement corrompues après, une carrière mauvaise ; il n'en est pas de complètement perverses au début de la vie, et Nathalie sentit en ce moment un grand tombât livré par ses entrailles et sa conscience au démon de la haine et de l’envie.

— Mon père, dit-elle, ne parlez pas ainsi, ne me tentez pas, ne mettez pas en jeu ma fierté outragée. Je ne dois pas vous donner cette lettre. Vrai 1 souvenez-vous de ce que je vous dis, je ne le dois pas! Ce n’est pas ce que vous croyez. Cela ne concerne ni ïhierray niÉveline. 11 y a là un mystère que vous n’avez plus le droit d’éclaircir. Vous avez juré 1 Vou.‘' ne pourriez combattre pour votre honneur qu’en risquant de le compromettre, soit comme père, soit comme...

Elle s’arrêta effrayée du mot qu’elle allait prononcer. Son père l’acheva :

— Soit comme époux? dit-il.

Et une pâleur mortelle se répandit sur son visage. La plaie qu’il croyait fermée se rouvrait.

— Allons, dit-il avec énergie et en tendant la main pour recevoir la lettre, donnez I J’ai résolu de ne laisser couver aucun feu sous la cendre, de ne m’endormir sur aucune apparence de calme trompeur. Puisque la pensée du mal veille autour de moi, mon devoir est de l’éteindre; donnez-moi cette lettre l

— Vous me l’arracherez donc de force, si je vous la re- • fuse? dit Nathalie, qui voulait faire violer son dernier reste de conscience.

— Non, dit Dutertre. Dieu me préserve de porter jamais une main égarée sur les objets de mon affection ! Je fais appel à votre devoir le plus sacré, qui est de n’avoir pas de secrets pour votre père.

— Je ne peux pas résister, dit Nathalie; mais je vous prends à témoin de l’effroi et de la douleur avec lesquels je vous obéis.

Elle lui mit en tremblant la lettre dans la main et voulut sortir. Dutertre, qui était encore maître de s5n émotion, l’arrêta.

— Restez, dit-il, ceci est peut-être la flèche empoisonnée du Parthe ; je veux causer avec vous de cette lettre, quelle qu’elle soit, après que je l’aurai lue ; asseyez-vous.

Nathalie s’assit à une certaine distance, la tête tournée de manière à ne pas paraître observer l’attitude de son père, mais de manière cependant à n’en rien perdre dans la glace où se reflétait son image.

Dutertre, voyant une fort longue lettre, la posa sur la table, approcha son siège et lut... non pas une lettre de Thierray à Nathalie, comme il s’y attendait, mais la lettre que Thierray aVait reçue de Flavien la veille.

Thierray, dans la préoccupation et la fatigue d’esprit où l’avait surpris Éveline à Mont-Revêche la nuit précédente, avait, une demi-hepre auparavant, enveloppé et cacheté, à la place de ses vers, les dix petits feuillets qui composaient la lettre de son ami. Le hasard avait voulu que les deux paquets se trouvassent rapprochés sur la même table, qu’ils eussent le même volume, la même apparence, que le papier azuré fût le même, car celui dont 8’était servi Thierray était un reste de celui que Flavien

MONT-REVHCIIE.

avait apporté dans son nécessaire à Mont-Revéche. ïhierray avait serré précieusement ses propres vers dans le tiroir de son bureau, tout en mettant l’adresse de Nathalie sur la lettre très-confidentielle et assez compromettante où son ami lui disait son amour pour madame Dutertre.

Si on se rappelle les expressions de cette lettre, elle pouvait se résumer ainsi pour Dutertre :

«Une fleur donnée mystérieusement et peut-être amoureusement à Flavien durant son sommeil a allumé en lui une curiosité ardente, une sorte de passion sensuelle et hardie. Olympe avait, soit par hasard, soit à dessein, une fleii|r spmblahle à son côrsage. Son trpuble étrange et lîïaladroit a encouragé un jeune homme entreprenant à lui exprimer pendant huit jours des désirs dont la seule pensée fait frémir de rage un mari délicat, un amant passionné. Au moment où Flavien se décourageait devant une dernière apparence ou un dernier effort de vertu, un nouvel envoi mystérieux des mêmes fleurs est venu l’exalter au point qu’il a fui pour ne pas succomber. »

— Oui, le généreux Flavien, .se disait Dutertre, daigne me laisser ma femme encore pure ; sans sa grandeur d’âme, encore un jour, et cette femme faible et imprudente fût tombée fascinée entre ses bras comme le passereau par le vautour.

Telle fut, grâce aux défaillances de la nature humaine quand l’amour domine le raisonnement, la première impression de Dutertre. Ce portrait de sa femme, cette définition, que Thierray trouvait vigoureuse dans sa naïveté un peu sauvage, des attraits, de la faible.sse et des séductions de la douceur, tout ce tableau d’une scène où il crut voir Olympe frissonnante et consternée dans les bras de Flavien, firent bouillonner et brider le sang dans les veir nés du mari.

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— Je ne me serais jamais douté qu’elle fût faible devant l’insolence, se dit-il, et qu’elle pût courir de ces dangers que les êtres vraiment chastes ne connaissent seulement pas!

C’étaient ces images qui troublaient et torturaient Dutertre au point de l’empêcher de s’arrêter à l’histoire mystérieuse des fleurs. Aux premières lignes de ce récit, il avait souri de la fatuité de Flavien, tant il lui avait paru invraisemblable, impossible, que sa femme fût capable d’une pareille provocation. Quand sa pensée se fut douloureusenaent arrêtée sur les tableaux présentés par le narrateur avec un cachet de sincérité, de bonhomie et même de modestie évidentes, il trouva possible au moins l’envoi des dernières fleurs à Mont-Revêche. Olympe n’avait pas provoqué cette passion, mais elle en avait peutêtre subi le magnétisme, et peut-être avait-elle fini par y répondre; peut-être, en effet, Flavien avait-il été trèsgénéreux envers elle en s’efforçant de douter encore, et en se hâtant de fuir. Voilà ce que se disait Dutertre.

Nathalie suivait dans la glace toutes les surprises, toutes les hésitations, toutes les tortures de son père. Elle éprouvait un mélange de joie et de remords, de triomphe et de terreur.

Bientôt cependant Dutertre, qui avait fini de lire et qui revenait au commencement de la lettre pour en peser toutes les expressions, sentit une autre lumière se faire dans son esprit. Elle le bouleversa, et, ne se possédant plus, il se leva terrible devant Nathalie.

— Ma fille, dit-il en la foudroyant de son regard, ceci est une trame odieuse! C’est vous qui, un certain jour, avez remarqué que ma femme avait une certaine fleur à sa ceinture. C’est vous qui vous êtes fait un jeu cruel d’en mettre de semblables sous la main de ce jeune homme

MONT-REVfiCIIE.

endormi. C’est vous qui lui en avez envoyé d’autres à Mont-Revêche pour lui faire croire que ma femme, ma pauvre femme, était éprise de lui ! Vous avez voulu la compromettre, la perdre : il le sent lui-même, et bientôt vous serez devinée et châtiée par l’horreur que vous inspirerez à tout le monde,

— Voilà à quoi je m’attendais, répondit Nathalie avec audace. Est-ce que madame Olympe n’a pas eu le soin de le faire pressentir à M. Flavien? est-ce qu’elle ne le croit pas chaiiiablement? est-ce que ses belles larmes, comme il dit, et ses insinuations assez claires ne sont pas une accusation effroyable qui vient assurer le triomphe de sa haine, en passant de la plume de M. Flavien sous les yeux de mon père? Aurais-je cédé à vos ordres de vous montrer cette lettre, si je n’avais compté qu’un jour ou l’autre madame Olympe réussirait à vous faire croire ce que croit déjà son adorateur? Ne devais-je pas me mettre en garde contre une pareille perfidie, qui m’eût livrée sans défense à son aversion et à vos rigueurs? Voyez la différence entre nous : je ne l’accuse de rien, moi! Je ne prétends pas, je ne crois pas qu’elle ait donné ou envoyé des fleurs; mais je vois qu’il en a reçu, qu’il lui a attribué celte agacerie, et que la première pensée de celte femme envieuse et cruelle a été de m’accuser jusqu’à en pleurer de colère devant lui !

Nathalie s’arrêta en voyant pour la première fois le visage de son père baigné de larmes. La colère était courte chez lui et faisait place à une profonde douleur.

Nathalie fut effrayée et sincèrement repentante un instant.

— Mon père, s’écria-t-elle, je lui pardonne! pardonnez moi aussi de vous faire souffrir! mais no me haïssez pasl Je vous jure sur votre bonté, sur votre honneur, sur vos

MONT-REVÊCHB.

vertus, que je n’ai pas eu la pensée de compromettre votre femme. Je souffre de ses soupçons, c’est ce qui me rend amère pour elle; mais je vous proteste , je vous fais serment devant Dieu que je ne les mérite pas.

Nathalie disait la vérité. Le hasard était seul coupable de la méprise ou de l’incertitude de Flavien. Nathalie » n’avait pas remarqué qu’Olympe eût une fleur demi-cachée dans les dentelles de son sein, puisqu’elle-même avait arboré un instant une de ces fleurs. Elle l’avait vite jetée, en prenant note de l’inattention de Flavien. Puis, le jour où elle l’avait vu pour la dernière fois, elle s’était -imaginé qu’il la regardait avec un certain intérêt. Les vieilles filles ont de ces illusions continuelles, et Nathalie, à force de se dire vieille fille par dépit, commençait à le devenir en réalité. Alors elle avait envoyé un bouquet signé J/é/yet/e, associant sa sœur à cette plaisanterie.

Elle fut tentée, pour rassurer entièrement son père, d’avouer toute l’aventure, et c’eût été le plus simple ; mais elle s’était trop enferrée en le niant d’abord. Une mauvaise honte la retint; et puis, malgré le trouble où la plongeait sa vengeance, elle ne put se décider à y renoncer entièrement. Du moment où elle avait lu la lettre de Flavien , un sentiment nouveau s’était allumé en elle comme un incendie. Les ardeurs de la jeunesse avaient monté pour la première fois à son front glacé. De vagues aspirations lui avaient révélé le besoin de trouver dans le sein d’un être jeune, bouillant et résolu, l’initiative qui manquait à sa vie solitaire et froide. Flavien , sans s’en douter, lui avait révélé l’amour, sous un aspect bien peu éthéré, il est vrai, pour une jeune personne dont l’imagination visait au sublime, mais, en réalité, sous le seul aspect qui pût émouvoir une femme sans tendresse ‘ et sans dévouement : le trouble des sens.

Elle était donc souffrante et jalouse jusqu’à la fureur, en voyant une autre femme, la femme qu’elle haïssait, devenir, par sa faute à elle, l’objet des désirs qu’elle eût voulu inspirer, bien que, dans son agitation et son ignorance d’elle-même, elle ne se rendît pas compte de ce qu’elle éprouvait.

Duterlre vit que, sur le point capital, elle était sincère, et n’osa pas insister pour savoir le reste. Il était même naturellement porté à attribuer le badinage des fleurs à la folle Évcline, comme une de ses naïves rubriques pour rendre Thierray jaloux. 11 en fut plus attristé dans son amour. Éveline, coupable à sa manière, mais sans malice aucupe, contre sa belle-mère, et Nathalie innocente, Olympe restait chargée d’un blâme qu’elle méritait en effet pour avoir secrètement accusé cette dernière d’une noirceur gratuite. La pauvre femme avait tant souffert, qu’elle pouvait bien avoir quelques accès d’injustice. Elle l’avait senti, elle l’avait dit à Flavien ; elle avait fait ensuite tous ses efforts pour lui en retirer la pensée, elle avait été près de s’accu.ser elle-même pour disculper les autres; mais elle n’avait pu y réussir sans émouvoir, plus qu’elle ne l’avait prévu, l’imagination exaltée de ce jeune homme, et tout cela formait un vague ensemble de dénégations pudiques et de frayeurs attrayantes que Flavien avait définies à sa manière, à savoir que, sans y rien comprendre, il s’y était brûlé comme up sphinx ivre et impétueux à une flamme tremblotante agitée par le vent.

Dutertre consola et rassura sa fille, qui pleurait moitié ! de colère, moitié de chagrin. Il prit la lettre et la jeta au feu. ‘

— Que tout ressentiment et toute inquiétude soient consumés, dit-il, comme cette lettre imprudente et fri-

vole. Olympe est malade, sacliez-le, ma fille. Elle est nerveuse, affaiblie, et peut-être a-t-on eu ici envers elle des torts qui, sans la justifier de ses soupçons, doivent l’excuser. Oubliez cela. M. de Saulges ne doit pas revenir, et, si jamais ma femme, ce dont je la sais incapable, laissait échapper quelque doute devant moi sur cette puérile aventure des fleurs, comptez bien qu’avec la même affection paternelle que je vous témoigne, je vous justifierais auprès d’elle.

— Sans doute, mon père, ce serait aussi avec la m.me sévérité que vous me témoignez quelquefois? dit Nathalie tout à fait rendue à sa haine. Je suis ici profondément blessée, et un étranger est le confident des accusations dont votre femme me gratifie.

— Nathalie, vous disiez tout à l’heure : Je lui par-, donne ; est-ce ainsi que vous pardonnez ?

— Eh bien, je serai généreuse envers elle, répondit Nathalie d’un air méprisant. Je ne suivrai pas l’exemple qu’elle me donne. Je ne prendrai pas de confidents de l’injure qu’elle m’a faite ; surtout je ne les choisirai pas arrivés de la veille pour leur ouvrir mon cœur le lendemain, car je craindrais de les voir s’enhardir jusqu’à me serrer dans leurs bras à quelque rendez-vous de chasse.

Et Nathalie , redevenue furieuse de voir son père si indulgent pour les soupçons d’Olympe , lisant dans son regard irrité que sa jalousie secrète allait se traduire par une violente indignation contre la main qui retournait le fer dans sa blessure, se retira, ou plutôt se sauva dans sa chambre.

C’était 1^ première fois de sa vie que Dutertre allait dormir sous son toit sans avoir serré ses trois filles contre Sun cœur, et, pour la première fois, il ne rappela point l’enfant rebelle pour la calmer et la ramener au senti-

MONT-REVfiClIE. 249

ment do scs devoirs envers lui. A cette heure solennelle de minuit, qui termine un jour de notre courte vie pour en ouvrir un autre dont nul de nous n’est assuré de voir la fin, il y a quelque chose d’effrayant et d’affreux à se séparer des membres de sa famille sans avoir pu leur pardonner ou les bénir.

-Mais Dutertre était à bout de scs forces. Il alla errer dans son appartement, en proie à un désespoir calme et profond. Chef de famille avant tout, il déplorait la rivalité qui minait toutes ses espérances de bonheur. 11 s’effrayait des forces de Nathalie pour la haine. Il pleurait sur cette âme froissée qui ne devait jamais connaître le vrai bonheur. Il s’affectait aussi de voir que cette hostilité opiniâtre avait réussi à troubler l’âme de sa femme jusqu’à lui faire oublier un instant sa générosité, son équité naturelles.

Mais c’était peu que cette souffrance. Une autre, bien plus énergique et moins combattue par la résignation, lui succéda.

Dutertre n’avait jamais eu .seulement la pensée d’être jaloux de sa femme. Depuis quatre ans qu’elle était devant lui comme un miroir de pureté, sans que jamais un regard de distraction, une ombre de coquetterie, vinssent à le ternir, il avait vécu dans son amour comme dans le sein de Dieu. Cette confiance sans limites, ce respect inaltéré, faisaient sa force et sa consolation au sein des luttes du monde et de la famille. Non-seulement il n’avait pas cru possible qu’elle aimât un autre que lui, mais encore qu’elle fût aimée d’un autre, tant il la voyait préservée par son auréole de chasteté naturelle et de fidélité exclusive.

Dutertre se trompait quant au dernier point; là, son optimisme, sa générosité de cœur, sa candeur extraordi»

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nairo, lui faisaient trop juger les autres hommes par luimême. 11 savait bien qu’il en est de corrompus. Le soin qu’il avait pris de les élofgncr de son sanctuaire et de ne s’entourer que d’esprits délicats et de caractères nobles lui ôtait la notion des faiblesses inhérentes à la nature humaine. Dans sa m*tiestie, il croyait aussi austères que lui tous les hommes qu’il pouvait estimer d’ailleurs.

Marié à vingt ans à une femme de seize, il n’avait jamais connu les égarements du coeur et de la conduite à l’âge où les passions sont farouches chez les hommes, faute de .satisfactions légitimes; sa jeunesse avait donc dlé pure comme son enfance. Après avoir perdu sa, première femme, il n’avait pu perdre le s'ouvenir des quatre ans de bonheur tranquille et plein qu’il avait goûtés dans le mariage. 11 ne comprenait même pas le bonheur sous une autre forme, et une longue douleur l’avait préservé des passions fugitives. A trente ans, il en avait essayé pourtant, n’osant pas confier ses enfants trop jeunes à une seconde femme. Mais, dans ce qu’il appelait en lui-même ses égarements, il avait conservé une moralité qui eût fait sourire la plupart des hommes du monde où il vivait, si sa chasteté instinctive lui eût permis de s’en expliquer devant eux. 11 avait toujours regardé comme un tel crime de chercher à séduire une jeune fille ou une femme mariée, qu’il ne croyait pas qu’on pût être honnête homme et voler ainsi l’honneur des familljps. De là son .excessive confiance dans tous ceux qui l’entouraient , pour peu qu’ils gardassent devant lui certaines apparences de moralité sociale. 11 est vrai de dire que les manières de cet homme rare, son aversion pour le cynisme, l’esprit avec lequel il le rembarrait, enfin, je ne sais quelle influence de gravité douce, toujours présente au milieu de son plus aimable enjouement, repous-

MONT-REVfiCHE. 2ôl

saient la confiance des libertins et même celle des hommes légers. On le respectait sans s’en rendre compte et sans que lui-même s’en aperçût. Ce n’était donc pas le moyen pour lui de connaître les véritables mœurs , les instincts, les théories ou les entraînements de son entourage.

Cet entourage était aussi choisi que posible. On eût pu en juger par Flavien, qui, certes, n’était pas un roué sans principes et sans loyauté; par ïhierray, qui, moins candide à l’égard de lui-même, n’en était pas moins incapable d’un égoïsme cruel ou scandaleux; par Amédée, qui était aussi religieux en amour que Dutertre lui-même; et pourtant ces trois hommes avaient été ou étaient amoureux de madame Dutertre.

Voilà ce que Dutertre commençait à voir, sinon à comprendre, et ce qui causait le tumulte de ses pensées. Il s’elTorçait d’oublier la fatale lettre de Flavien, et pourtant il regrettait de l’avoir brûlée. Il se disait qu’il l’avait mal comprise; que, s’il pouvait la relire en cet instant, il n’y trouverait que des motifs-de sécurité. Mais, alors, les passages qui l’avaient le plus ému se présentaient à sa mémoire avec une netteté désespérante. Certaines situations auxquelles Nathalie avait fait une attention cruelle en les lui rappelant, certaines remarques sur l’espèce de surveillance jalouse exercée par Amédée sur sa jeune tante, lui brûlaient le cerveau comme si elles eussent été écrites avec du feu.

A cette dernière pensée surtout, Dutertre, épouvanté (Je lui-même, se demandait s’il devenait fou, ou si, depuis quatre ans, il était la dupe de la plus odieuse des trahisons, la trahison domestique. Il sentait sa tête éclater, et son cœur, rempli d’une ineffable tendresse pour ce fils adoptif dont il allait jusqu’à suivre les conseils et accepter

l’influence dans ses douleurs de mari et de père, se brisait en sanglots, sans que ses yeux séchés par l’insomnie pussent épancher ses larmes.

H se jeta sur un lit de repos dans le boudoir de sa femme, et, vaincu par la fatigue, il s’endormit en murmurant ce cri de détresse :

— O Nathalie! Nathaliel ce soir tu as tué ton pèrel

Dutertre eut quelques heures d’un sommeil accablant. Il fit des rôves affreux. Il s'éveilla souvent, mal à l’aise comme on l’est quand on dort tout habillé. Il était baigné de sueur, quoique la nuit fût froide. Plusieurs fois il ne se rendit pas compte du lieu où il était. Ce lit de repos où s’étendait quelquefois Olympe était placé dans une sorte d’alcôve fermée d’une tapisserie. Les bougies s’étaient consumées. Dutertre se trouvait dans des ténèbres rendues complètes par le lourd rideau qu’il avait machinalement tiré sur lui. Par moments il se croyait descendu vivant dans la tombe; mais il n’avait pas la volemté de se soustraire à cette impression lugubre. 11 se rendormait pour tomber dans quelque autre songe plus lugubre encore.

Il s’éveilla *tout à fait en entendant parler auprès de lui. 11 ouvrit les yeux, vit les premiers rayons du jour glisser vers lui par la fente de la tapisserie, et reconnut les voix d’OIyinpe et d’Amédée.

Dutertre n’attendait sa femme quê le lendemain soir. Elle ava’.' ..u aller voir une amie d’enfance très-malade qui rendait à Nice, et oui. n’avant pas la force de se

MONT-REVÊCHR.

détourner pour aller à Puy-Verdon, l’avait suppliée de venir passer une heure avec elle à Nevers, en lui indiquant le jour de son passage dans celte ville. Olympe avait calculé qu’elle pourrait rendre ce devoir à .l’amitié et être de retour au bout de vingt-quatre heures. Dans sa tendre sollicitude, Dutertre, ne voulant pas laisser ses filles seules, avait supplié sa femme d’emmener avec elle Benjamine pour la soigner, et il leur avait donné Amédée pour les protéger toutes deux. Il l’avait suppliée encore de prendre trois jours pour cette absence, afin de ne pas se fatiguer. 11 craignait que la vue de son amie malade, mourante peut-être, ne la rendît malade elle-même, et il ne voulait pas l’exposer à courir la poste sous le coup d’une crise nerveuse.

Olympe avait trouvé son amie beaucoup mieux qu’elle n’espérait; elle était elle-même infiniment mieux portante Jepuis quelques jours. Elle était impatiente de revenir : elle était revenue,

La veille, c’eût été une surprise ravissante pour Dutertre. En ce moment, il se demanda si Flavien n’était pas de retour à Mont-Hevêche.

Et puis elle était seule avec Amédée. Elle ne savait pas son mari si près d’elle. Une terrible, une douloureuse curiosité condamna Dutertre à l’immobilité, au silence.

— Comment! il est sorti et personne n’en sait rien? disait Olympe. 11 a passé la nuit dehors, puisque son lit n’est pas défait dans sa chambre I cela m’inquiète!

— 11 sera parti hier au soir pour la ferme des Kivets, répondit Amédée. 11 m’a dit qu’il avait l’intention d’y passer, en notre absence, une journée entière pour tout voir. 11 aime à marcher, il y aura été à pied sans rien dire à personne, afin d’y coucher et de s’y trouver tout porté ce matin. De cette manière il pourra faire sa tournée

complète et revenir ici avant la nuit. Mais, si vous voulez, ma tante, je vais monter en tilbury et je vous l’amène dans deux heures.

— Non, mon enfant, merci ! reprit Olympe. Ces courses-là lui font du bien. Elles sont nécessaires à son activité. 11 faut bien aussi qu’il surveille ses travaux. Il y prend tant d’intérêt et il a si peu de temps à y consacrer! Et toi-même, tu as besoin de repos après une nuit passée en voiture sans dormir ; car ton ofDce de surveillant t’en empêchait.

— Et vous, ma tante, est-ce que vous avez dormi? dit Amédée avec l’accent d'une tendre sollicitude que Dutertre s’imagina être à même de remarquer pour la pre'mière fois.

— Moi? Très-bien, je t’assure, répondit Olympe, dont le tutoiement envers Amédée parut aussi une chose nouvelle au malheureux époux, quoiqu’il l’eût exigé luimême à l’époque où Amédée, âgé de vingt ans, était venu habiter Puy-Verdon définitivement.

— Oui, reprit Amédée, vous avez dormi aussi bien ju’on peut dormir avec la tête d’une marmotte comme celle-ci sur l’épaule I

11 s’adressait à Benjamine, qui entrait en cet instant par le perron.

— Papa n’est pas dans le jardin, dit-elle; j’en ai fait le tour. Il n’y a encore personne de levé, et je n’ai pu savoir où il est.

— Il doit être à la grande ferme, répondit. Olympe. Nous ne le verrons sans doute qu’à dîner. Allons, patience, ma chérie. 11 faut t’aller coucher.

— Oh 1 mère, j’en ai si peu envie, et c’est si beau de voir lever le soleil I

— Je t’en prie, ma fille, va dormir un peu. Qu’est- ce

MONT-REVÊCHB.

que dirait papa, si je lui ramenais sa chérie avec la migraine ou la fièvre?

— Tu le veux, bonne mère? J’y vas. Mais, toi. tu vas te coucher aussi?

— Certainement, répondit Olympe.

— Mère, reprit l’enfant, voilà tes fleurs que je confie à ce garçon-là pour qu’il les fasse revenir dans l’eau.

Et elle remettait à son cousin une gerbe d’asphodèles.

La jeune femme embrassa la fille de son choix. Dutertre leur entendit échanger de gros baisers.

— Ah ! pensa Dutertre, cela sonne pourtant l’innocence et la vertu, ces baisers-là!

Néanmoins, il resta immobile. Caroline s’en allait. Olympe et Amédée restaient ensemble.

Toutaussitôt Olympe, qui était toujours deboutprès de la porte entr’ouverte donnant sur le perron, dit à son neveu :

— Et toi aussi, Amédée, va te reposer.

— Oui, ma tante, répondit-il d’une voix qui tremblait aux oreilles de Dutertre. Vous ne voulez pas que j’appelle votre femme de chambre?

— Non, vraiment, laisse dormir cette pauvre fille, qui ne me sait pas revenue. Je n’ai besoin de personne.

— Bien sûr? vous ne souffrez pas?

— Pas du tout.

— Vous ne prendrez pas d'opium?

— Je n’en prends plus, dit Olympe avec enjouement. Est-ce que j’en ai jamais pris?

— C’est vrai qu’elle est guérie, pensa Dutertre; est-ce l’amour de Flavien ou le mien qui a fait cette cure miraculeuse?

— Vou.s n’êtes pas inquiète de mon oncle, au moins? reprit AmJdée, qui semblait trouver mille prétextes pour ne pas sortir. Si vous l’étiez, je courrais...

— Non ! niais ne me parle pas comme cela , je le deviendrais : tii ne l’es pas, de ton côté? Jure-le, je (e croirai et me rassurerai, car tu n’es pas menteur, toi !

— Je vous jure que mon oncle doit être où je vous dis.

— A la bonne heure! C’est égal! j’ai du guignon en tout, Amédée. Je me suis hâtée de revenir ! Je me faisais une si grande fête de le surprendre et de pouvoir mettre un jour de plus dans ma vie ! Car elle est bien courte, ma vie, sais-tu ?

— Mon Dieu! que dites-vous là? Est-ce que?... Oui, vous souffrez, vous le cachez!

— 11 est plus inquiet que moi-môme! se dit Dutertre.

— Tu ne me comprends pas, reprit Olympe. Je dis que ma vie est courte, parce qu’elle ne dure que deux ou trois mois par année. Est-ce que j’existe quand il n’est pas là? Eh bien, pourquoi as-tu l’air triste? Est-ce que cela t’étonne? est-ce que, comme moi, tu n’es pas une âme en peine en son absence ?

— Non, cela ne m’étonne pas, dit Amédée avec une grande émotion, et je suis comme vous. Son absence nous fait bien du mal à tous; mais elle vous tue, et voilà pourquoi je suis triste. Si vous vous laissez mourir, ma tante, qu’est-ce que nous deviendrons? Mon oncle ne vous survivrait pas!

— Mais je ne veux pas mourir ! s’écria Olympe d’une voix pénétrante par sa douceur. Oh ! tu ne-me laisseras pas mourir, toi qui es un peu mon médecin. Mais le grand médecin de l’àme, vois-tu, c’est lui. Pourvu que je le voie, je suis sauvée. Ah ! mon cher enfant, aime-le bien , ce ne sera jamais trop! Allons, bonjour ou bonsoir. Je monte. Tu fermeras cette porte, dont la serrure me brise les doigts; et puis n’oublie pas les fleurs de notre Benjamine.

MONT-UEVÛCHB.

— Ce ne sont pas les siennes, ce sont les vôtres, ma tante : nous les avons cueillies pour vous. Vous les trouviez belles sur leur tige au coucher du soleil.

— Oui, je les trouve belles, quoique pâles et tristes.

— Elles sont pures, mais sans parfum.

— Sans parfum! dit Olympe en se penchant vers la gerbe dé fleurs. Eh bien, on calomnie comme cela beaucoup de plantes , parce qu’elles ont des émanations fines et discrètes. Moi, je trouve qu’elles ont l’odeur des bois, quelque chose qui n’a pas de nom p: xis , mais qui charme sans enivrer. Aies-en soin. Adieu! à tantôt.

Et Olympe sortit.

Il se fit un silence qui étonna Dutertre.

Amédée ne bougeait pas. Dutertre écarta doucement la tapisserie et le regarda attentivement.

ün faible jour pénétrait dans celte pièce ; mais, comme elle était fort petite, Amédée se trouvait forcément assez près de son oncle pour que celui-ci ne perdît pas un de ses mouvements.

Lejeune homme, avant de se retirer par le jardin,' demeurait les yeux fixés sur la porte par où Olympe était sortie. Il tenait toujours dans scs bras la gerbe de fleurs qu’elle avait respirée. Tout à coup , par un mouvement convulsif, il la porta à son visage, l’en couvrit, comme pour étouffer les baisers dont il la remplissait, et vint tomber ainsi sur un fauteuil, tellement près de Dutertre, que, sans la préoccupation complète où il était , il eût vu ses yeux ardents attachés sur lui. Dutertre n’y put tenir. En proie à une agitation insurmontable, et ne sachant pas supporter plus longtemps son inaction, il écarta le rideau , étendit le bras et prit dans les mains d’Amédée les fleurs , qu’il en arracha avec une sorte de violence.

Amédée tressaillit, devint pâle comme la mort, et resta fasciné par le regard de son oncle, les yeux dans les siens, avec l’expression d’un profond désespoir, mais sans honte ni crainte.

Duterlre fut subitement dé.sarmé par cet air de franchise qui bravait la douleur même.

— Ah! malheureux! s’écria-t-il, toi aussi , tu l’aimes! mais c’est un inceste du cœur !

— Non , il n’y a pas d’inceste , répondit Amédée avec la résolution d’un homme fort, qui, contraint d’avouer tout, ne recule devant rien; il n’y en a pas dans mon cœur, puisqu’il n’y en a pas dans ma pensée.

— Mais ce parfum que lu cherches là , s’écria Dutertre en froissant les asphodèles, c’est à moi de l’y trouver, à moi seul , et tu me le voles , dans le secret de ton âme!

— Pourquoi me volez-vous le secret de mon âme? répondit Amédée, presque irrité contre son oncle. Vous faites là un grand mal à vous et à mol !

— Le malheureux me donne tort ! s’écria Dutertre avec angoisse. Oui , oui , c’est moi qui suis le coupable, parce qu’on me croit aimé!

— Vous êtes aimé, mon père, ne soyez pas ingrat envers le ciel , vous êtes aimé comme personne ne le fut jamais,

— Qu’en sais-tu, insensé? Tu t’en inquiètes donc bien? Et que t’importe à toi? T’ai-je chargé de veiller à la garde de mon trésor?

— J’ai veillé sur sa santé, sur sa vie. Quelle plus grande preuve d’amour et de dévouement pouvais-je vous donner, à vous, que de rester auprès d’elle?...

— En souffrant comme tu souffres, n’est-ce pas?

— Qui vous a dit que je souffrais? Me suis-je jamais

plaint? S’en doute-t-elle? Quelqu’un a-t-il pu jamais le lire dans mes yeux?

— Oui, quelqu’un l’a remarqué et deviné; quelqu’un l’a dit et écrit.

— Si ce quelqu’un-là n’est pas une femme, nommezle-moi, et il faudra que l’un de nous...

— Vous ne le saurez jamais. Je ne vous accorde pas le droit de vous battre pour ma femme.

— Pour elle? Non , certesi personne ne l’aura jamais, pas même vous, mon oncle. On peut se battre pour soimême, quand on est accusé d’avoir insulté une telle femme, même par la pensée. On ne peut jamais se battre pour prouver qu’elle ne le mérite pas. Ce serait lui faire outrage que d’accepter la possibilité d’un pareil doute.

— C’est de l’idolâtrie que tu as pour ellè, malheureux!

— Eh bien, oui, que vous importe? N’ai-je pas le droit d’adorer, dans le mystère de mon âme, la même divinité que vous? Vous ôtes le prêtre, et je vous vénère d’autant plus que vous êtes seul digne de l’être. Mais moi, croyant et fervent, moi qui baise les reliques à la porte du temple, sans avoir jamais permis à mon imagination d’en franchir le seuil, en quoi suis-je sacrilège envers elle ou envers voiis?

— Amédée, répondit Dutertre, je connais la force morale, ta religion, ta candeur; mais tu blasphèmes, sans le savoir, en assimilant le culte de la créature à celui du Créateur. 11 se mêle toujours à ces extases de l’âme je ne sais quelles extases des sens dont la pensée m’irrite et dont 1e spectacle m’a ôté la raison un instant. J’aurais dû, tu dis vrai , ne pas violer le sanctuaire de ta conscience, ne pas surprendre et dérober le secret de tes rêves. Le mal est fait, je l’ai commis malgré moi, comme , malgré

toi, sans doute, tu embrassais et respirais ces fleurs.

— Ces fleurs qu’elle n’avait pas même touchées! reprit Amédêe. Et quelle plus grande preuve voulez -vous donc de mon respect? Tenez, voilà son mantelet; je l’avais bien vu-, et j’ai résisté à la tentation d’y porter seulement la main.

— Amédée ! Amédée ! il y a dans la plus chaste flamme, dans la passion la mieux cachée et la plus contenue, quelque chose de terrestre qui ôte la raison aux êtres doués de la plus puissante volonté. C’est un dangereux martyre que celui auquel je te condamnais !

— Dangereux! pour qui? s’écria Amédée en tombant aux genoux de Dutertre. Vous n’oseriez pas dire, mon père, que ce fût pour vous ou pour elle ! Oh ! ne le ditei» pas ! ne m’ôlpz pas le principe de ma force, votre estime et celle de moi-même I

— Dangereux pour toi, oui, pour toi seul, j’en suis persuadé, dit Dutertre en lui prenant les mains, pour toi, mon enfant, dont la raison ou la vie succomberont aux secrètes tortures d’un amour ainsi combattu en toi.

— Vous ne le croyez pas, répondit Amédée, rouge d’un noble orgueil -, vous ne me croyez pas si faible que de combattre sans vaincre, quand je n’ai affaire qu’à moi-même.

— Tu guériras sans doute ; mais tu es dans le paroxysme de la fièvre, et il ne faut pas en affronter la cause à toute heure.

— Au contraire, dit Amédée avec résolution, il le faut! il le faut absolument, si c’est pour moi seul que vous craignez. Et c’est pour moi seul , dites, mon oncle, c’est bien pour moi seul? Si vous aviez une autre pensée, je n’attendrais pas mon ordre d’exil, je sortirais de votre maison à l’instant môme, et pour toujours I

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~ Irrité contre moi, sans doute? dit Dutertre, étonné du feu de son regard.

— Eh bien, répondit le jeune homme, exalté comme un saint des anciens jours, mortellement blessé par vous, qui m’auriez outragé et déshonoré dans votre for intérieur.

— Enfant enthousiaste, dit Dutertre, je. ne veux pas, je ne peux pas douter de vous... ni à.' elle! ajouta-t-il avec un peu plus d’effort.

— Encore moins d’elle, j’espère 1 s’écria Amédée prêt à reprocher à Dutertre de ne pas assez vénérer sa femme.

— Je sais qu’elle ne vous aime que comme son fils, comme je vous aime ! répondit Dutertre. Si j’en avais jamais douté, j’en serais sûr en ce moment, où je viens de l’entendre vous parler de son affection pour moi en des termes qui m’honorent. Mais je vous répète, enfant, que votre malheureuse passion vous crée une situation impossible, au-dessus des forces humaines !

— Vous ne connaissez pas la mesure des miennes, mon ami, dit Amédée avec animation. Il y a des souffrances qu’on aime , précisément parce qu’on sent qu’on les domine. Le jour où, exilé auprès d’elle, je n’aurai plus de mérite à souffrir pour vous, je serais brisé. Je l’ai essayé plusieurs fois-, je le sais, l’absence me tue, et c’est alors que ma passion m’écrase. Sa présence à elle me ranime et me rend l’empire de moi-même. Me croirez-vous, moi que vous appelez la bouche sans souillure, si je vous dis que, quand elle est là, devant moi , je ne souffre pas, je n’ai pas de désir, je ne conçois pas qu’on en puisse avoir; que je me sens aussi calme, aussi pleinement heureux qu’un enfant auprès de sa mère; que je n’ai jamais désiré de baiser sa main en la regardant ; que mon cœur ne bat pas quand elle s’appuie sur mon bras ; que mon sang

coule mesuré et rafraîchi dans mes veines quand elle me parle de vous avec adoration ; que même mon cœur se dilate à l’entendre et à lui répondre; enfin, que, là où la divinité est présente, il n’y a plus pour moi de femme?... Dites ; croyez-vous que je mente en vous disant cela ?

— Non, répondit Dutertre, frappé de ce qu’il entendait, non I car c’est ainsi que je l’ai aimée quatre ans avant que d’oser le lui dire.

— Je le sais, reprit Amédée, alors que vous hésitiez devant cette chose si grave, un second mariage, vous aimiez bien souvent sans espoir, et, dans ces moments-là même, vous étiez heureux. Eh bien , vous l’étiez moins que moi ; car, dans ces heures de renoncement à votre bonheur, vous ne vous immoliez qu’à un devoir encore mal défini dans votre conscience. Vous n’aviez que la crainte vague de gâter l’avenir de vos enfants. Moi, j’ai l.a certitude que je tuerais mon père , et vous croyez que je peux nourrir en moi le désir d’être heureux au prix d’un pareil crime ?. Non, non ! mon bonheur est plus haut placé que dans la satisfaction de mon propre amour. Il est placé dans le sacrifice de cet amour même, et, si vous m’en ôtez la gloire, vous me laisserez toute ma misère, en m’arrachant ma plus haute , ma souveraine consolation! Vous avez cédé à votre passion, vous, mon père, parce que vous on aviez le droit; vous pouviez la légitimer, vous ne pouviez prévoir les maux qu’elle a causés dans votre famille, et qui, après tout, ne sont pas sans remède. Moi qui ne pourrais avoir d’espérance sans rougir, je ne peux pas être vaincu, je* ne peux pas être faible ! Et puis, grâce à Dieu, je ne suis pas aimé !

— Grâce à Dieu, dis-tu? demanda Dutertre étonné.

— Oui, grâce à Dieu, pui.sque c’est vous qui l’êtes ! répondit Amédée avec l’enthousiasme du dévouement, et

puisque c’est justement vous que je préfère à moi-même I Dutertre, profondément attendri, cacha son visage dans ses mains; puis, après un instant de silence, il les posa en signe de bénédiction sur la tête du jeune homme , en lui disant :

— Mon fils, je vous estime, je vous aime et je vous bénis, mais vous ne pouvez pas rester ici.

Amédée, atterré, courba la tête comme si cette bénédiction eût été celle du prêtre au pied de l’échafaud.

— Vous me tuez, dit-il ; mais que votre volonté soit faite ! '

— Non, je te sauve , dit Dutertre en se levant. Il y aurait, dans la tâche que tu t’imposes, des douleurs que ni îoi ni moi n’avions prévues. C’est à moi seul de les supporter. Ne m’interroge pas ; je ne puis rien te dire, sinon que je crois en loi comme en moi-même, et que ce n’est par aucun sentiment d’égoïste et vulgaire méfiance que je t’éloigne. Je te dis qu’il le faut, non pour mon honneur, mais pour ma dignité; non pour le repos de mon esprit, mais pour celui de ma conscience.

— Votre arrêt est mystérieux, mais je dois m’y sou-

mettre sans le pénétrer, dit Amédée. Alors, donnez-moi donc quelque grande tâche à accomplir pour vous, quelque mission difiicile ; trouvez-moi un moyen pour que je trouve, moi, de la force, en me disant que ma force vous est nécessaire. . '

— Oui, elle m’est nécessaire, et me le sera toujours. Mais c’est au sein de la famille surtout, car j’ai besoin de ton affection plus encore que de ton intelligence et de ton

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