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Montaigne a toujours été épicurien

Sainte-Beuve aimait à répéter que Montaigne a été « le Français le plus sage qui ait jamais existé ». Il est certainement le plus aimable des écrivains, le causeur le plus spirituel, en même temps qu'observateur merveilleusement sagace__et pénétrant. Rien n'est plus délicieux et plus salutaire que dese procurer, en sa compagnie, le spectacle de la vie humaine. Je connais des dévots de MonUigne qui lui attribuent une part notable dans le maintien de leur bonne santé, et vont jusqu'à dire que sa fréquentation habituelle, par la teinte bienfaisante que répandent ses pensées et sa bonne humeur sur toutes les choses de la vie, les fera vivre; dix ou quinze nns de plus qu'ils n'auraient vécu sans lui. Ceux-inèmes de ses lecteurs qui, mis en défiance par son apparent scepticisme et par son prétendu égoïsme, s'étudient àrésisterà son emprise, se laissent tout au moins influencer par sa gaieté, son enjouement, sa grâce et son entrain.

Aussi, ai-je été quelque peu surpris, je dirais presque un peu ému, de voir mon éminent ami le professeur Landouzy, dans la dernière séance de décembre dernier, présenter l'auteur des Essais comme un « hypocondriaque » qui « promena ses malaises, ses douleurs, ses préoccupations constantes de santé, son humeur inquiète, au travers des Eaux françaises, allemandes et italiennes, demandant partout des remèdes à la lithiase rénale dont il se plaignait d'avoir hérité de Monsieur son père ».

Serait-il possible que ce grand maître de la sagesse humaine, ce grand hygiéniste de l'esprit, et par là même du corps, ce professeur d'équilibre mental, ait été lui-même un déséquilibré, un désorienté, un obsédé? M. Landouzy, à qui nous devons de si charmants travaux sur la médecine dans l'histoire, — notamment son récent mémoire sur le traitement des écrouelles par les rois de France, — me pardonnera de venir proposer ici une opinion a^sez différent*1 de la sienne. Non, je ne puis croire, que Montaigne ait jamais été, à aucun degré, « hypocondriaque ». Bien plus, sa disposition mentale, en présence de la maladie, me semble avoir toujours été le contre-pied de celle de l'hypocondriaque. Il va sans dire qu'il ne saurait être question, à propos de l'auteur des Essais, de folie hypocondriaque, de nosomanie, de nosophobie. La seule forme d'hypocondrie à laquelle M. Landouzy ait pu vouloir faire allusion est celle qui se traduit, chez un malnde atteint d'une affection quelle qu'elle soit, par une inquiétude excessive, hors de proportion avec la réalité quant à la gravité et au pronostic de sa maladie. La préoccupation de ses souffrances, de leurs conséquences et de leurs suites possibles est devenue une obsession qui ne lui permet guère de penser à autre chose, de parler d'autre chose que de son mal, et qui, dominant tout son être, lui enlève la possession de lui-même et compromet sa liberté d'esprit. L'hypocondriaque, d'ailleurs, croit à la fois trop et trop peu à la puissance de la médecine : trop, puisqu'il consulte et pourchasse les médecins pour le plus léger symptôme; pas assez, puisqu'il ne s'arrête le plus souvent à aucun remède, quelquefois à aucun médecin. Toujours plus ou moins anxieux et inquiet, il est à la fois triste et attristant; c'est un être peu sociable — sauf par éclaircies; c'est un ennuyeux compagnon, et plutôt ridicule qu'intéressant.

Or, Montaigne, devenu malade à quarante-cinq ans, non seulement n'est en proie à aucune inquiétude délirante ni même

exagérée à l'occasion de ses accès de coliques néphritique ou de sa goutte — (les seules maladies dont il nous ait longuement entretenus^ non seulement on ne peut constater aucune disproportion réelle entre la violence et la fréquence de son mal et l'attention qu'il lui accorde, — mais il considère ces souffrances comme un tribut qu'il faut payer à la nature; comme des interruptions fâcheuses, mais supportables, auxquelles sont inévitablement soumises les douceurs de la vie, comme un loyer dû à la vieillesse et dont il serait ridicule, soit d'être surpris, soit de se plaindre. Et c'est là, me semble-t-il un ensemble de caractères qui excluent toute imputation d'hypocondrie, même si l'on ne songe qu'à la forme la plus légère, la plus atténuée de l'hypocondrie. « Il faut, dit notre Gascon, souffrir doucement les lois de notre condition. Nous sommes faits pour vieillir, pour affaiblir, pour être malades, en dépit de toute médecine... Voyez un vieillard qui demande à Dieu qu'il lui maintienne sa santé entière et vigoureuse, c'est-à-dire qu'il le remette eu jeunesse: n'est-ee pa- folie ? Sa condition ne le porte pas. La goutte, la gravelle, l'indigestion sont symptômes de Longues années, comme des longs voyages, la chaleur, les pluies et les venls. Mais, bon homme, c'est fait : on ne saurait vous redresser; on vous piastres pour le plus, estançonnera un peu. et allongera-t-on de quelques heures votre misère? Il faut apprendre à souffrir ce qu'on ne peut éviter. Notre vie se compose, comme l'harmonie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, doux et aspres, aigus et plats, mois et graves. Le musicien qui n'en aymerait que les uns, que voudrait-il dire? Il faut qu'il s'en •lie servir en commun el les mesler: el nous aussi des biens el «1rs maux, qui sont consubstantiels à notre vie. Notre èlre ne peut sans ce mélange, et y est l'une bande non moins nécessairement que l'autre. D'essayer à regimber contre la nécessité naturelle, c'est représenter la folie de Ctésiphon qui entreprit de faire à coup de pied avec sa mule (4). «

(1) Les passages de Montaigne cités dans ce travail à l'exception d'un seul, qui est pris au chapitre V du livre III , sont extraits, les uns du chapitre XXXVII du livre II et figurent déjà dans la première édition des Essais, publie- en 1580, au moment même où il allait commencer son voyage; les autres sont extrait* du chapitre XIII du livre III, et ont été écrits, pour une part en 1588, pour l'autre part de I088 à 1592. — Ce sont les deux chapitres où Montaigne parle beaucoup de sa maladie, de la médecine et des médecins.

Loin d'être un malade alarmiste et pessimiste, Montaigne est ]je plus optimiste des patientsT/Loin de parler tristement de ses souffrances et de les dramatiser, il en parle avec un détachement plein de gaieté. Loin d'être moroge, ennuyeux, insociable, il est le -plus^grjable et le plus attachant compagnon, le plus amusé et le plus amusant des hommes, et cela aussi bien dans les Essais composés à la fin de sa vie, de 1588 à 1592 (manuscrit de Bordeaux) que dans ceux publiés successivement en 1580 et en 1588, aussi bien enfin dans le Journal du Voyage que dans les Essais.

Observons-le tour à tour pendant ses accès douloureux et dans les périodes de calme.

Dans le plus fort de la douleur, il est admirable de courage tranquille, de patience résignée et souriante, de sérénité... « L'elfet même de la douleur, écrit-il, n'a pas cette aigreur si âpre et si poignante, qu'un homme rassis en doive être en rage et en désespoir. » Il ajoute qu'aux efforts de la colique son âme « se maintient capable de se reconnaître, de suivre son train1 accoutumé, combattant la douleur et la soutenant, non se prosternant honteusement à ses pieds ; esmue et échauffée du combat, non abbatue et renversée; capable d'entretien et d'autre occupation jusqu'à certaine mesure. » Jamais homme ne sut mieux, suivant une expression qui est de lui, « distinguer la peau de la chemise ». Sa abonne humeur ne le quitte guère, et il j J'exprime en souriant, le regret de n'avoir pas « la faculté de ce / y v dormeur de Cicéron, qui rêvant qu'il embrassai* une belle fille •>/V « trouva qu'il s'était deschargé de sa pierre emmyses draps », (Livre II, ch. xxxvii). Il ne s'agit pas d'ailleurs chez Montaigne comme chez les stoïciens^ Hont il raille rattitudeThéâtraie, d'une affectation d'insensibilité philosophique, d'un dédain transcendant pour la souffrance. Comme Kpjcnre. dont le cuuxaga eJj.a sérénité dans la douleur et devant la mort furent supérieurs à ceux des grands docteurs du stoïcisme grec, il pewft^t-aïupatient, non seulement de se plaindre, mais de crier si les cris le soulagent Quant à lui il ne gémit que rarement (et « sans brailler »), quand il est poussé à bout. Mais il ne veut pas qu'on croie qu'il se prévaut de cette contenance habituellement calme dans la douleur: il veut qu'on reste libre de penser, ou qu'il y apporte plus de fermeté que le commun, ou que les douleurs ne sont pas si excessives chez lui que chez d'autres. Quand la petite pierre est évacuée et la crise passée, « lorsque ses uretères, comme il

. dit, languissent sans le ronger, il se remet soudain dans sa

"forme ordinaire », d'autant, ajoute-t-il, « que mon âme ne prend autre alarme que la sensible et la corporelle » ; ce qui veut dire que la maladie et la douleur n'ont aucune influence sur son moral et sur son caractère, et ce qu'il attribue « au soin qu'il a eu de se

«préparer par discours (par raison) à de tels accidents ».

Même en ses dernières années, où les accès le reprennent si souvent qu'il ne sent quasi plus d'entière santé, il se rend témoignage « qu'il maintient son esprit en telle assiette que, pourvu qu'il y puisse apporter de la constance, il se trouve en meilleure condition de vie que mille autres qui n'ont ni fièvre, ni mal que

/celui qu'ils se donnent eux mêmes par la faute de leur raison ».

Les quelques pensées trisles qui viennent, par intervalles,

effleurer son esprit sont vite dissipées (1), son âme se reprend

« et reste « exempte de trouble, pleine de satisfaction et de fête »

, comme aux jours de la jeunesse, « moitié de sa complexion, moitié de son dessein » ; écartant et fuyant toute humeur difficile, comme préjudiciable à la santé de l'âme. « Je hais un esprit hargneux et triste, qui glisse par-dessus les plaisirs de la vie et s'empoigne et paist aux malheurs, comme les mouches, qui ne peuvent tenir contre un corps bien poly etbien lissé et s'attachent aux lieux scabreux et raboteux, et comme les ventouses qui ne hument et appètent que le mauvais sang 2). » r Son père ayant souffert de la pierre pendant les sept dernières années de sa vie, Montaigne s'attendait à hériter de « cette qualité pierreuse ». « Les prévoyant autrefois d'une vue faible, délicate, et amollie par la jouissance de longues années d'une heureuse santé, je les avais conçues, dit il, par imagination, « ces choliques », si insupportables, qu'à la vérité j'en avais plus

.de peur, que je n'y ai trouvé de mal. » Et bien loin de se croire, comme le ferait un hypocondriaque, le plus infortuné des bommes, il s'estime fort heureux de ne pas être plus accablé, et se tient pour un privilégié. Somme toute, exprime-t-il plusieurs fois, la maladie me laisse bien plus de bon temps qu'elle

(1) D'ailleurs, non seulement les quelques phrases des derniers Essais où, à la fin «le sa vie, Montaigne se montre d'humeur maussade, n'exprimeut que des Svtrtéç passagères de découragement, bien naturelles, au milieu des souffrantes si vives et dont il n'attend plus la guérison; mais rien, dans l'expression qu'il donne à ses idées chagrines ne rappelle la manière spéciale dont le* hypocondriaques parlent de leurs maladies,

12) Les Essais. Livre 111, ch. V.

ne m'en apporte de mauvais, « entremeslant de longues pauses de repos, comme pour me donner le moyen de méditer sa leçon à mon aise »; et F « on na point, ajoute-t-il, à se plaindre des maladies qui partagent loyalement le temps avec la santé ». Son optimisme se nourrit de bien d'autres raisons encore, et d'une psychologie toute contraire à la philosophie chagrine de l'hypof condriaque. Au lieu de maudire son sort, il trouve à Ja. na- ^W^ture^ dispensatrice assez gâprjcjeuse des biens et des maux, ^ Jï1 toutes sortes d'excuses ou de circonstances atténuantes. Tout v *V d'abord, ne paraissant pas douter que les excès de jeunesse V .rn}*" aJ puissent rendre certains organes plus sensibles, et plus vulné- Ck f^f] raDles à toutes les influences ffïïfcives'l il prend plaisir à recon- ^\^ \y vQjiaître que les cuisantes douleurs qui déchirent son urèthre au A- « j^ aV PassaSe de (( quelque pierre épineuse et hérissée » sont quelque \^ %y Peu méritées. Voici ses paroles: « C'est un mal qui te bat les \r '\M membres par lesquels tu as le plus failli.. Tu es homme de consrv> * cience : regarde ce châtiment ; il est bien doux au prix d'autres,

et d'une faveur paternelle. » Il fait ici allusion aux blennorragies de la jeunesse, dont il eût, nous dit-il, deux atteintes « légères toutefois et préambulaires ». « Regarde encore latardivité de ton mal : il n'incommode et occupe que la saison de ta vie qui ainsi comme ainsi est meshuy (désormais) perdue et stérile, ayant fait place à la licence et plaisirs de ta jeunesse comme par composition. »

Et puis, quelle heureuse chance d'avoir affaire à un mal dont les crises sont aussi brusques dans leur début que dans leur fin. « <$ Est-il rien de plus doux au prix de cette soudaine mutation, quand, d'une douleur extrême, je viens, par la vuidange de ma pierre, à recouvrer comme d'un esclair la belle lumière de la santé, si libre et si pleine, comme il advient en nos soudaines et plus aspres choliques ? Y a-t-il rien en cette douleur soufferte, « p. qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'un si prompt amendement?

A- De combien la santé me semble pjus belle aprèsjajnaladie, si

t)- x. voisine, si contigue, que je les puis recognaître en présence

h v5^ \V l'une de l'autre, eji^leur plus haut appareil ; où elles se mettent y5 JJ"^ à l'envy comme poirr~se~7aire Teste et opposition. Tout ainsi que \ O- ^es Stoïciens disent queles vices sont utilement lutrôïï^nja pour

Ta ^ dominer prix^et faire espaule^à la vertiL nous pouvons dire avec

meilleure raisorTet conjecture moins hardie, que Nature nous a prestéja douleur p.omdlhiinpeur du service de la volupté et indolence. » i^vHpJLjL^-p^V

Autre circonstance atténuante : les maladies autres que la cholique pierreuse sont, dit notre essayiste, plus grièves encore par leurs suites que par leurs effets immédiats. Elles sont souvent traînantes. « On est un an à se ravoir, toujours plein de faiblesse et de crainte. Avant qu'on vous ait deffublé d'un couvrechef et puis d'une calotte, avant qu'on vous ait rendu l'usage de l'air et du vin, et de votre femme et des melons, c'est grand cas si vous n'estes rechu en quelque nouvelle misère. Celle-ci a le privilège d'emporter tout avec elle, là où les autres laissent toujours quelque impression et altération qui laisse le corps susceptible de nouveau mal. »

Mais ce mal de la pierre n'est pas seulement excusable en ce qu'il se contente de sa possession sur nous, sans l'étendre et sans introduire avec lui toute une « séquelle ». 11 est « courtois et gracieux » en ce que son passage apporte avec lui quelque utile "conséquence, puisqu'il l'a déchargé « d'autres accidents tels que la fièvre » à laquelle il était quelquefois sujet. 11 n'est pas jusqu'aux vomissements qui accompagnent la crise, qui n'aient l'avantage de le « purger »; et Le jeune obligatoire auquel il est réduit, « digère ses humeurs peccantes, Nature vuidant en ces pierres ce qu'il y a de superflu et de nuisible en mon corps. »

Une autre faveur de sa colique, c'est qu'elle ne L'empêche pas de monter à cheval. Pendant la plus grande violence de la crise, il peut chevaucher dix heures durant. « Les autres maladies gehennent bien autrement nos actions, troublent tout notre ordre, et engagent à leur considération tout l'état de la vie. Celle-ci vous laisse l'entendement et la volonté à votre disposition, et la langue et les pieds et Les mains; elle vous éveille plutôt qu'elle ne vous assoupit. L'âme est frappée de l'ardeur d'une fièvre, altérée d'une épilepsie, disloquée par une aspre micraine, et enfin estonnée par toutes les maladies qui blessent la masse et les plus nobles parties. Ici, l'âme n'est point attaquée ; et si elle fléchit, s'il lui va mal, c'est à sa coulpe, c'est qu'elle se trahit elle-même, s'abandonne et se démonte. »

Il remarque encore, en son mal, cette particulière commodité « qu'il donne peu à deviner ». Pas d'incertitude sur le diagnostic. La marche de la maladie est connue d'avance. « Ici, nous sommes dispensés du trouble auquel les autres niaux nous jettent par l'insuffisante connaissance de leurs causes, conditions et progrès ; troubles infiniment pénibles. Mon mal et moi nous n'avons que faire de consultations et interprétations doctorales :

les sens nous montrent clairement ce que c'est, et où c'est. »

La fréquence même de la maladie dont il souffre lui enlève, déclare-t-il enfin, tout droit de se plaindre. « La compagnie doit me consoler, étant tombé en l'accident le plus ordinaire aux hommes de mon temps. J'en vois partout d'affligés de même nature de mal... et des hommes qui en sont frappés, il en est peu de quittes à meilleure raison. »

A ceux, en effet, qui usent de la médecine, « il leur coûte la peine d'un fâcheux régime et la prise ennuyeuse et quotidienne des drogues médicinales, là où je ne dois mon soulagement qu'à ma seule bonne fortune... Si vous consultez les médecins, le mal vous pince d'un côté, le remède de l'autre. Je hais les remèdes qui importunent plus que la maladie. D'être subject à la colique, et subject à m'abstenir de manger des huîtres, ce sont deux maux pour un ».

Je pourrais multiplier les citations et les commentaires. Partout et toujours, dans les premiers Essais (1580), comme dans les nombreuses additions qu'il y fit jusqu'à sa mort (15112), nous trouverions un Montaigne optimiste, avant, pendant et après ses crises de coliques néphrétiques. La vue claire, l'âme tranquille et équilibrée, gardant, en tout, la mesure, il cultive l'art de vivre, Fart du bonheur, dans un état à peu près constant de sérénité active et d'ataraxie allègre, digne d'Epicure et de Métrodore; éloigné par conséquent, autant qu'il est possible, me semble-t-il, de l'obsession hypocondriaque.

Pour que Montaigne ait pu mériter qu'on dise de lui qu'il promena son humeur inquiète et ses préoccupations hypocondriaques à travers les Eaux françaises, allemandes et italiennes, il faudrait donc qu'immédiatement après la publication de ses premiers Essais, et avant la composition des Essais suivants, il eût été en proie, pendant les dix-sept mois qu'a duré son voyage thermal (1580-1581), à une sorte d'hypocondrie aigué, cessant presque brusquement et sans transition, au moment même où, élu maire de Bordeaux, il quitta subitement l'Italie pour occuper pendant quatre années, dans la région de la France la plus tragiquement troublée par la guerre civile, un poste difficile. Poste dans lequel il rendit d'ailleurs, par son courage calme, son entière possession de lui-même, son impartialité, ses conseils pleins de sagesse, sa décision et son énergie, les plus grands services à son pays.

I h aussi brusque changement dans la mentalité d'un hypo-

condriaque, quoique assez rare, n'est assurément pas impossible. On sait, en effet, qu'une diversion morale brusque et violente peut quelquefois faire cesser les obsessions d'un tel malade et lui rendre momentanément l'équilibre. Dans le cas particulier de Montaigne, cette rapide mutation et cette brusque guérison de l'hypocondrie supposée seraient d'ailleurs difficilement compatibles avec l'hypothèse récemment émise, qu'il faudrait attribuer ces prétendus troubles nerveux à une auto-intoxication consécutive à des troubles urinaires, puisque Montaigne ne parait pas avoir jamais, jusqu'à sa mort, cessé d'être en proie aux accès douloureux de sa lithiase biliaire. Mais encore faudrait-il que dans le récit que Montaigne nous a laissé de son voyage, on trouvât quelque trace de ses préoccupations hypocondriaques. Or, c'est en v;iin que je les y ai cherchées. En Le suivant pas à pas dans cette minutieuse relation de tons ses faits et gestes, et dans les réflexions que lui suggère son état de santé, je n'ai su y trouver que ce que nous a montre la lecture des Essais, à savoir : la joie de vivre, la bonne humeur, l'allégresse même quelquefois. Et je suis bien de l'avis de l'auteur des Causeries du Lundi lorsqu'il remarque 1) « que l'on ne sent jamais mieux que dans le Journal de son voyage de santé, combien Montaigne était né heureux..., et que, plus vaillant encore qu'Horace, il va semant ses pierres et graviers sur les routes, trouvant moyen encore d'être gai par là-dessus et content ».

On oublie trop que Montaigne, refusant toute confiance à la médecine de son temps et au traitement médicamenteux, mais croyant un peu, en principe, — pas bien fermement dans l'application, et seulement sous bénéfice d'inventaire, — à l'efficacité du traitement thermal dans la gravelle, entreprit son voyage en France, en Suisse, en Allemagne et en Italie, alin d'éprouver sur lui-même cette efficacité des eaux thermales naturelles. Il eût été inexcusable de l'aire cet essai « selon ses règles, non selon celles des médecins », comme il le dit lui-même, si l'expérience ne lui eût malheureusement démontré que les médecins de son époque ne s'accordaient pas plus entre eux sur le mode d'emploi et d'action des eaux en bains et en boissons, que sur tout autre point, et que « cette partie de la médecine, à laquelle, seule, dit-il, je me suis laissé aller, a aussi, quoiqu'elle soit la

(1) Sainte-Beuve. Les Nouveaux Lundis, t. 11, p. 1"62.

moins artificielle, sa bonne part de la confusion et incertitude qui se voient en leur art. » (Gh. xxxvn du livre II.) Montaigne comptait plus encore, pour l'amélioration de sa santé, sur les distractions du voyage, « le plaisir des compagnies qu'il trouvait dans les diverses stations, les promenades et exercices à quoy, dit-il, vous convie la beauté des lieux où sont communément assises ces eaux ». Dans cette disposition d'esprit, notre voyageur voulant se rendre compte lui-même de l'effet des eaux qu'il buvait, — sa gravelle ne l'ayant guère quitté pendant ces dix-sept mois, — prit donc une note assez exacte (non quotidienne toutefois) des divers incidents de sa santé. Aux eaux de Lucques et de la Villa, notamment, dont il espérait surtout des effets diurétiques et purgatifs, son attenlion fut spécialement portée sur ses urines et sur ses selles (1). Or, c'est dans le fait même de ces bulletins de santé, de ces auto-observations souvent minutieuses, légitimement minutieuses, et occupant d'assez nombreuses pages du journal intime, que quelques savants confrères, dont les études sur Montaigne ne sont pas sans charme et sans esprit, ont cru voir un signe d'hypocondrie, On a cru y reconnaître « l'homme aux petits papiers », décrit par M. le professeur Brissaud. J'y vois simplement la marque d'un esprit observateur, qui, écartant comme suspects de prévention et d'ignorance les médecins des villes d'eaux qu'il consultait quelquefois, sans autre but que de causer avec eux et d'en obtenir quelques renseignements généraux, voulait tout juger par lui-même, en n'attribuant d'ailleurs à son propre jugement en cette matière, qu'une valeur bien relative. Bien plus, en y regardant de plus près, on peut reconnaître dans ces petits papiers et dans les avantages qu'il y recherchait et qu'il sut effectivement en retirer, la marque d'un état d'esprit qui est

(1) Il ne faut pas perdre de vue que les notes de voyage de Montaigne n'avaient pas été faites pour être publiées, ni même — du moins rien ne l'indique — pour être communiquées à qui que ce fût. C'était un mémento pour son usage personnel, qui a été retrouvé dans un vieux coffre de son château, cent-quatre-vingts ans après sa mort. U ne faut donc pas y voir une conversation d'un malade faisant part de ses souffrances. Qu'il en ait parlé dans les diverses stations qu'il a parcourues, avec d'autres malades atteints du même mal, il n'y a rien là que de fort naturel et de très normal. Que lea notes du mémento soient nombreuses, et que les conversations avec sis compagnons de souffrance aient été fréquentes, c'est ce qui — à moins de parti-pris — doit être trouvé très naturel aussi et très normal, puisque les accès douloureux liaient également très fréquents.

précisément l'inverse de celui de l'hypocondriaque. L'hypocondriaque use surtout de ces précieuses notes pour se démontrer et démontrer aux autres qu'il est bien à plaindre, et ne manque jamais d'y voir de nouvelles preuves de l'aggravation de son état, ou tout au moins d'un état stationnaire, ou encore l'indication d'une maladie nouvelle. Montaigne, au contraire, observateur maître de lui, y puise des indications vraiment instructives, rassurantes et réconfortantes. « A faulte de mémoire, dit-il, j'en forge une de papier ; et si quelque nouveau symptôme survient à mon mal, je l'écris, d'où il advient que, oslure (à cette heure), estant quasi 'passé par toutes sortes d'exemples, si quelque étonnement me menace, feuilletant ces petits brevets décousus comme des feuilles sybillines, je m- faulx plus de trouver où me consoler de quoique pronostic favorable en mon expérience passée. Me sert aussi V accoutumance à mieux espérer f/our l'avenir', car la conduite de ce vuidange m/nul continué si longtemps, il est à croire que nature ne changera point ce train, et n'en adviendra autre pire accident que ceux que je sens. »

Pendant la plus grande partie du voyage, la gaieté de Montaigne ne se dément pas;- ses remjjjquefr sur tout ce qiLiLvoit, r\A^ coutumes des laïcs et du clergé, courtisanes, égljses. pay- ™ sages^jémoignent combien il s'amuse en observant et en s'ins- *nh)'

truisant. A part lés heures de" Souffrances suraiguës, aux PSy}^ secousses desquelles il suffit d'être homme, sans être le moins «1

du monde hypocondriaque, pour ne pas perdre un peu de son */.

entrain, Montaigne, dans ses récits, se montre aussi ajlè^i-el'àine aussi tranquille que nous l'avons trouvé dans les Essais. Il prend une part active aux amusements qui se donnent dans les villes d'eaux, aime la société, celle des dames surtout, se fait plus d'une fois le boute-en-train des fêtes mondaines, et presque conducteur de cotillon, malgré ses quarante-sept ans. Aux bains de Lucques et Délia Villa il donne des bals aux jeunes gens du pays, institue des concours de danse, de grâce et de beauté, dont les prix (élégantes ceintures, tabliers de taffetas, escarpins, tresses, colliers de perles, etc.) sont décernés aux jeunes filles par un jury de dames, non sans se réserver pour lui-même le droit de couronner sa préférée. Il achève enfin le tableau de cette vie animée, par le récit d'une plaisante anecdote dont il est le héros, et dont l'incomparable pince-sans-rire de Gascogne a diï bien s'amuser. A Lucques et à la Villa, il parlait si pertinent-

ment sur L'action curative des eaux et sur leur mode d'emploi (1) qu'il s'était acquis parmi les baigneurs une réputation de compétence. Aussi un jeune seigneur italien, neveu d'un cardinal, qui était à ces bains, le fit appeler par les médecins du pays, à une grande et solennelle consultation, lui faisant savoir qu'il était résoju de s'en tenir entièrement à sa décision. « J'en riais alors en moi-même, ajoute Montaigne, et il m'est arrivé plus d'une fois pareille chose, ici et à Rome (2). »

Montaigne, je termine en le répétant, me paraît n'avoir jamais été hypocondriaque, même au plus léger degré, à aucun moment de sa vie, pas plus pendant ses voyages que quand il écrivait ses Essais.

Je ne crois pas non plus qu'il ait jamais été « neurasthénique » mais cette question mérite une étude spéciale.

(1) Montaigne dédaignant les pratiques traditionnelles qui ne lui paraissaient pas justifiées, a plus dune fois innové en thérapeutique thermale et devancé les procédés modernes. C'est ainsi que dès la première étape de son voyage thermal, à Plombières, où, suivant les règles de l'art, les malades ne prenaient guère que des bains et ne buvaient presque pas, et seulement après s'être purgés, Montaigne, au grand étonnement des baigneurs, se dispense de la purgation préalable et boit neuf verres chaque matin, considérant, comme on le fait aujourd'hui, que le lavage des reins est un élément indispensable de la cure.

(2) Journal du voyage de Michel de Montaigne, édition in-4°, 1774, p. 319. M. Lautrey a publié en 1906, de ce Journal du Voyage, une très intéressante édition. Librairie Hachette.

Paris. — L. Mahkthkux, imprimeur, 1, ruo Cassette. — 18856.

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