‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 17 sur 90 · VANITE DES GRANDEURS · texte numérisé non relu

VANITE DES GRANDEURS

Si nous considérons un païsan et un roy, un noble et un vilain, un magistrat et un homme privé, un riche et un pauvre, il se présente soubdain à nos yeulx une extrême disparité, qui ne sont différents, par manière de dire, qu'en leurs chausses.

Ce ne sont que peinctures, qui ne font aulcune dissemblance essentielle: car, comme les joueurs de comédie, vous les veoyez sur l'eschaffaud faire une mine de duc et d'empereur ; mais tantost aprez les voylà devenus valets et crocheteurs misérables, qui est leur naïfve et

origiaelle condition : aussi l'empereur, duquel la pompe vous esblouit en public, veoyez le derrière le rideau; ce n'est rien qu'un homme commun, et, à l'adventure, plus vil que le moindre de ses subjects. La fiebvre, la migraine et la goutte l'espargnent elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de sa garde l'en deschargeront-ils? quand la frayeur de la mort le transira, se rasseurera il par l'assistance des gentilshommes de sa chambre? quand il sera en jalousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles? Ce ciel de lict, tout enflé d'or et de perles, n'a aulcune vertu à rappaiser les tranchées d'une verte cholique. A la première strette que luy donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté, perd il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? s'il est en cholere, sa principaulté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer les dents comme un fol ?

Or, si c'est un habile homme et bien nay, la royauté adjouste peu à son bonheur ; il veoid que ce n'est que biffe et piperie.

De vray, à veoir les nostres touts seuls à table, assiégez de tant de parleurs et regardants incogneus, j'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie. Le roy Alphonse disoit que les asnes estoient en cela de meilleure condition que les rois; leurs maistres les laissent paistre à leur ayse: là où les rois ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m'est jamais tumbé en fantasie que ce feust quelque notable commodité, à la vie d'un homme d'entendement, d'avoir une vingtaine de contreroolleurs à sa chaize percée.

Les âmes des Empereurs et des savatiers sont iectées au mesme moule.

Et les roys et les philosophes fientent, et les dames aussi.

Page 1