‹ Montaigne chrétien; réflexions tirées de "Essais."Chapitre 49 sur 90 · L'EFFORT DANS LA VERTU · texte numérisé non relu

L'EFFORT DANS LA VERTU

Il me semble que la vertu est chose aultre, et plus noble, que les inclinaisons à la bonté qui naissent en nous. Les âmes réglées d'elles mesmes et bien nées, elles suyvent mesme train, et représentent, en leurs actions, mesme visage que les vertueuses ; mais la vertu sonne je ne sçais quoy de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doulcement et paisiblement conduire àlasuitte de la raison. Celuy qui, d'une doulceur et facilité naturelle, mespriseroit les offenses reçues, feroit chose tresbelle et digne de louange ;

mais celuy qui, picqué et oultré jusques au vif d'une offense, s'armeroit des armes delà raison contre ce furieux appétit de vengeance, et, aprez un grand conflict, s'en rendroit enfin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy là feroit bien ; et cettuy cy, vertueusement : l'une action se pourroit dire bonté ; l'aultre, vertu ; car il semble que le nom de la vertu présuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peult s'exercer sans partie. C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu bon, fort et libéral, et juste, mais nous ne le nommons pas vertueux ; ses opérations sont toutes naïfves et sans effort.

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