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Montaigne et François Bacon

I.es deux grands noms qui figurent au titre de cette étude serviront d'excuse à son extrême minutie. On ne saurait être trop précis lorsqu'il s'agit de penseurs qui ont joué un r61e si considérable.

Depuis quelques années, il est fort à la mode en Angleterr et en Allemagne de rechercher chez Montaigne l'origine de nombre d'idées exprimées par Shakespeare et par Bacon. Un :port d'un genre nouveau, plus germanique, semble-t-il, qu'anglo-saxon, e:,t de faire la chasse aux passages de ces trois auteurs qui, placés en parallèle, prouveront l'influence du moraliste français sur les deux grands génies de l'Angleterre qui lut sont presque contemporains. On est allé dans cette voie jusqu'aux plus puérils rapprochements, et l'on a montré quelles ridicules fantaisies une méthode excellente, quand elle est mal appliquée, peut sembler autoriser. Quelque flatteuse que puisse êlre pour notre orgueil national cette manie d'éradits, force nous est de nous montrer un peu circonspects. Shakespeare a lu les Essais; incontestablement même il leur a fait deux ou trois emprunts ; ce sont là néanmoins des raisons insuffisantes pour que nous donnions crédit à cent autres emprunts que lui attribue l'imagination de critiques en quête d'inédit, et pour que nous prenions en considération les théories ambitieuses qu'on bât;t sur

6 3|ONTAGNE A-T-IL EU QUELQUE INFLUENCE SUR F. BACON . d'aussi fragiles fondements./Jour Shakespeare, je ne saurais discuter les hypothèses trop insaisissables des Stedefeld, des Jacob Feis et des lobertson. Pour Bacon aussi, la fantaisie s'est donné libre carrière. Il m'a paru cependant qu'en ce qui le concerne, les données du problème étaient moins fuyantes, et qu'il y avait lieu de se demander si l'on pouvait dégager de ce courant d'opinion quelque enseignement précis.

Les résultats essentiels de cette enquête peuvent se résumer en deux mots.

Bacon a certainement connu et apprécié l'oeuvre de 'Iontaigne. De cela les preuves abondent.

Pourtant les ssais de Bacon ne sont pas, comme on le supposait, dans leur forme originelle, imités des Essais de XIontaignel'examen des éditions successives dans lesquelles ils ont paru et des rapprochements qu'on a signalés entre les deux œuvres ne laisse guère de doute à ce sujet. Ils ont peut-ëtre subi l'influence lointaine des Essais de Iontaigne, ils n'en sont pas sortis.

D'autre part, il est probable que ]acon a préparé par son commerce avec eux cette critique de la raison humaine qui est la base de sa méthode nouvelle. Sur ce dernier point toutefois, nous ne pouvons formuler qu'une hypothèse vraisemblable, et i! est peu croyable qu'on parx'ienne jamais à une certitude. Tout cela revient à dire que, dans les pages de Bacon où l'on a relevé le plus de rapprochements avec ([ontaigne, l'influence de .\Iontaigne semble être peu importante, tandis qu'elle est peut-être très considérable dans des pages où l'on n'en relevait point. Concluons une fois de plus que la méthode qui consiste à juger l'influence d'une œuvre sur une autre au moyen de similitudes verbales que l'on remarque entre elles est une méthode dont i] convient d'user avec une extrême prudence.

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