‹ Montaigne, études et fragments;Chapitre 44 sur 55 · LA PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE LE SCEPTICISME DE MONTAIGNE

Le centre et le cœur des Essais, c'est le scepticisme, et SOUS sa forme la plus insinuante, avec tous ses moyens de séduction. Est-ce donc là décidément que nous devons nous arrêter? Est-ce au scepticisme que nous devons notre gratitude pour les progrès accomplis, notre hommage- pour la sécurité et les progrès de l'avenir ? La liberté religieuse et philosophique, la réforme des abus, les conquêtes ou les ambitions des sciences naturelles, la vigueur et la splendeur des arts, la paix des sociétés et des âmes sont-elles attachées à cette triste condition de ne croire à rien fermement, ou, si Ton croit à quelque chose, de ne l'affirmer qu'avec réserve et en feignant de douter? On le dit, mais je le nie, et Montaigne lui-même me servira d'exemple pour prouver que j'ai raison contre lui.

Admettez pour un instant que Montaigne, tel que

nous le connaissons, soit devenu le type de l'humaine nature depuis trois siècles, et calculez les conséquences. Un monde fait à l'image de Montaigne, qu'en dites-vous? 11 ne l'est que trop, vous dis-je, et c'est le mal dont nous souffrons. Supposez, je vous prie, non pas un Montaigne, ni mille Monlaignes, ni même un peuple de Montaignes, mais l'humanité tout entière convertie aux doctrines de Montaigne, rangée à ses habitudes, acoquinée à ses sentiments, et si vous pouvez par la pensée réaliser cette hypothèse et en suivre pendant une heure les conséquences, dites-moi, de grâce, quels résultats vous en pouvez attendre, quel état de la société et des âmes, quelle civilisation, quelle politique, quelle vertu, quelle

honnêteté....

Il y a des philosophes qui sonl plus sceptiques que Montaigne; il n'y a pas d'homme qui le soit davantage, et s'il n'a pas, comme Pyrrhon, comme ^nésidème, poussé jusqu'à l'art parfait de ne croire à rien, il est dans le doute comme dans son élément; il va de l'affirmation à la négation sans que rien, dans sa nature morale, s'éveille en faveur de l'une plutôt que

de l'autre....

Que Montaigne ne soit pas persévérant et conséquent dans son scepticisme, je le reconnais; Montaigne n'est pas Kant ni Pyrrhon; il n'est même ni Charron ni Bayle, et ses disciples ont poussé bien plus loin que lui dans les voies qu'il leur a ouvertes; ils ne se sont pas réservé comme lui la liberté de

rentrer à chaque instant dans les opinions médiocrement établies et confusément dogmatiques qui servent de demeure au commun des hommes. Mais par cela même, et en fait, Montaigne n'est que plus sceptique et plus propre à propager Tesprit de doute. Le scepticisme qui est une doctrine n'a pas de grandes chances de convertir l'intelligence humaine; il lui demande à la fois trop de sacrifices et trop d'efforts, trop de sacrifices, parce qu'elle porte en elle des instincts indomptables qui répugnent au scepticisme, et trop d'efforts, parce qu'il n'est que le dernier mot d'une dialectique à chaque instant oublieuse de la réalité. Mais si le scepticisme qui est une doctrine a contre lui de si efficaces résistances, il en va autrement du scepticisme qui est un préjugé. Il ne s'agit plus de mettre au pied du mur, une fois pour toutes, la raison humaine, et de lui faire avouer, par une série de tortures savantes, qu'elle est menteuse et condamnée à toujours se décevoir; il s'agit seulement de la tourmenter et pour ainsi dire de la taquiner d'une main plus déhcate, jusqu'à ce qu'elle se soit habituée et résignée à se défier toujours d'elle-même, sans savoir et sans chercher jusqu'où sa défiance est légitime, où peuvent reprendre pied ses affirmations, comment elle réussira à sauver quelques épaves de son naufrage. C'est à quoi Montaigne excelle et se complaît. C'est son jeu et son triomphe.

Il y a deux sortes de scepticisme, ou, pour mieux dire et pour éviter un de ces mots mal famés par qui

les idées justes sont souvent compromises, il y a deux raisons différentes de s'arrêter dans la recherche du vrai et de se dire : « Où en sommes-nous? Où allons-nous? » L'un s'arrêtera ainsi par défiance envers la vérité, l'autre par respect pour elle, l'un parce que les faits les mieux assis et les raisonnements les mieux suivis ne le décideront pas suffisamment à s'engager de sa personne tout entière au service des idées qu'il a conçues, l'autre au contraire parce qu'il est résolu à servir de toutes ses forces chaque vérité par lui reconnue....

Que si l'on veut appeler sceptique quiconque pense avant de parler, observe avant de conclure, examine le témoin avant d'accepter le témoignage, et ne se lient pour engagé qu'après avoir en conscience épuisé les moyens qui lui sont propres de s'engager dans la bonne voie, alors vivent les sceptiques! Ils sont le sel de la terre et les véritables croyants, car ils se sentent responsables de leur croyance, de leurs efforts vers la vérité, et c'est ce sentiment qui règle la conduite de leur esprit.

Il ne faut pas confondre le scepticisme et le doute. Le doute est une des facultés de l'âme, une de ses forces vives et naturelles, capable comme toutes ses forces d'égarement et d'excès, mais non moins salutaire que les autres à la condition, qui leur est commune, de se surveiller et de se contenir. Le scepti-

cisme est précisément le résultat du doute qui ne se contient pas. C'est le système du doute ne doutant pas de lui-même et s'attribuant la solidité qu'il conteste à toul. A le bien prendre et dans son vrai rôle, le doute n'est que Tinstinct du danger dans les choses de Tesprit. Un cheval généreux et rapide, mais qui ne s'emporte point, continue, tout en galopant, à voir les obstacles et à les éviter, ou à juger s'il peut les franchir d'un bond ; tant que le sol sur lequel frappent ses pieds ferrés est assez élastique pour leur donner prise et assez résistant pour leur donner appui, il a confiance, il va, il emploie toute sa vigueur à conquérir sans cesse et sans trêve l'étendue où ses regards ont déjà couru bien loin devant lui ; mais qu'il entende le terrain sonner creux, qu'il le sente s'amollir et s'épaissir, qu'il y sente au contraire une surface inflexible où il ne trouve plus d'instant en instant cet équilibre soudain dont chacun de ses pas a besoin, alors quelque chose l'avertit confusément : il y a là une voûte, une caverne, secrète et mal assise, qui peut s'effondrer; un marécage est voisin; le cheval qui voudrait courir sur ces roches polies s'abattrait : il se rassemble de lui-même et se ralentit; ses oreilles, dressées, couchées tour à tour, transmettent au cavalier les sages soupçons de sa monture, et, si le cavalier n'en tient pas compte, s'il ne cherche pas à comprendre, pour l'éluder ou la vaincre, cette difficulté de son chemin qui lui est ainsi révélée, il n'a qu'un nom imaginable : dans toutes les langues de la terre, il s'appelle un fou.

Quand on parle du doute, il faut s'entendre, et pour s'entendre, il faut distinguer : car on peut, par peur et par haine du doute, attaquer l'activité môme de Tesprit humain et maudire ses démarches les plus légitimes. Cest ainsi que Lamennais, dans son Essai sur Vindifférence en matière de religion^ ne voyait partout qu'une seule et même manière de douter, également imprudente et condamnable. A ses yeux, le doute est toujours le regard troublé d'une intelligence qui s'éteint * ; mais c'est l'incurable faiblesse de tout son système d'avoir pour point de départ nécessaire cette sentence étroite et fausse.

Non, il est un autre doute, regard inquiet mais sain d'une intelligence qui s'éveille, courageuse initiative de l'homme qui se sent appelé à vivre par lui-même et à son tour comme d'autres ont vécu avant lui et à se mettre en règle, pour son propre compte, envers l'éternelle vérité. Si Montaigne avait mieux que Lamennais distingué ces deux sortes de doute, si ses disciples après lui en avaient fait le départ, si, de son école et de son influence, ce résultat était sorti que chacun de nous, grâce à elles, se sentît tenu de savoir ce qu'il pense et ce qu'il dit, à ses risques et périls, et sous le regard d'un juge à qui rien n'échappe, Montaigne en ce cas serait notre plus grand bienfaiteur, notre libérateur, notre maître. Mais il en va tout autrement.

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