JULES-CÉSAR SCALIGER
D'après les Iconts virorum illuslrium de J.-J. Boissard et Th. de Bry.
Au reste, Montaigne n'aimait pas les collèges et la vie qu'on y menait. Dans ce célèbre chapitre de l'Institution des enfants, où il trace le plan d'une éducation modèle, telle qu'il la rêvait et telle qu'il l'eût appliquée à ses fils s'il en avait eu, il trace aussi le tableau le plus noir de ce qu'il appelle c une vraie geôle de jeunesse captive ». Il parle de « cris, d'enfants suppliciés, de maîtres ennivrés en leur colère » ; il a vu « des mains armées de fouets », des classes t jonchées de tronçons d'osier sanglant ». Le passage tout entier exhale une rancune sincère, comme un ressouvenir amer des violences de jadis, en même temps qu'une sympathie pour les jeunes coupables, t Enfant, jeune, vieil, j'ai toujours cru et jugé de même. » Ce noir portrait serait-il donc celui du Collège de Guyenne ?
Je ne le pense pas. Le souvenir des punitions encourues, qui laisse dans l'âme des enfants des empreintes si profondes, ne marque pas ailleurs des traces si durables. Après plus de trois siècles, il est difficile de savoir comment on appliquait la discipline sous le contrôle de Gouvéa. Comme il avait fixé l'ordre des études, le principal avait aussi composé un règlement intérieur. Celui-ci était porté à la connaissance des maîtres et des élèves par deux tableaux suspendus l'un dans l'antichambre du principal et l'autre dans la grand'salle du collège. Les prescriptions de ce règlement ne sont pas sévères; ce sont des conseils sur la tenue, sur les bonnes mœurs, qui respirent une certaine bonhomie. Sans doute, au Collège de Guyenne comme dans tous les
établissements d'alors, le fouet était permis dans les fautes graves contre la discipline ; rien ne peut faire croire qu'il fut employé avec cruauté. Mais qu'est la lettre d'un règlement? Ce sont les hommes qui l'appliquent qui en font souvent la douceur ou la rigueur. Montaigne eut- il quelque maître trop dur, un régent enclin à punir trop sévèrement les fautes de ses élevés? C'est possible et le système d'éducation suivi en ce temps semble confirmer cette hypothèse.
On le sait, les écoliers, qu'ils fussent internes ou qu'ils habitassent au dehors, avaient, en outre des professeurs dont ils suivaient les leçons, des précepteurs particuliers. Montaigne les appelle des précepteurs domestiques, des précepteurs de chambre; le règlement les désigne sous le nom de pédagogues. Leur action sur l'élève était incessante. Hors des heures de classe, les écoliers se retiraient dans leurs chambres, les collèges d'alors n'ayant pas, comme les nôtres, de salles d'études. Là, réunis par groupes de quatre ou de six, les enfants travaillaient, préparant leurs devoirs ou apprenant leurs leçons, sous la surveillance d'un précepteur particulier. Parfois celui-ci était le principal ou les maîtres eux-mêmes, car, pour augmenter leurs revenus, le principal et les maîtres prenaient chez eux des pensionnaires dont ils s'occupaient spécialement et dont ils dirigeaient plus particulièrement les travaux. Le plus souvent, des pédagogues, uniquement chargés de cette besogne, veillaient à ce qu'un petit nombre d'élèves qui leur était confié
exécutât les recommandations des professeurs. Ces pédagogues n'avaient pas grand savoir et, bien que peu instruits, se mêlaient cependant de donner à leurs élèves des notions erronées. Ils n'avaient pas davantage le droit de sévir contre leurs pupilles et la douceur leur était recommandée. Était-ce une raison pour que leurs réprimandes fussent toujours pleines de mansuétude? Leurs petites victimes d'alors ne sauraient nous le dire aujourd'hui.
Montaigne écolier eut-il à souffrir de ces rudesses ? Sans doute, puisqu'il en garde un si mauvais souvenir. S'il en fut ainsi, elles ne durent pas avoir grand effet moral, car sa nature, un peu renfermée, les tolérait en silence et ne cédait pas à la violence. Son père cependant avait pris des mesures pour que l'enfant ne fût mal traité à aucun égard. Michel lui en rend le témoignage. « Il n'est possible, dit- il en parlant de son père, de rien ajouter au soin qu'il eut et à me choisir des précepteurs de chambre suffisants, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture, en laquelle il réserva plusieurs façons particulières contre l'usage des collèges. » Mais, comme il l'ajoute : c tant y a, que c'était toujours collège. » L'enfant s'était assez difficilement assoupli à cette discipline en commun. Accoutumé à la liberté et au grand air, il se pliait mal à la contrainte des leçons et des cours, non qu'il fût mauvais élève, mais nonchalant et paresseux. Son esprit f un peu lourd, ne savait pas s'appliquer aux besognes imposées et tracées ; comme il l'a reconnu, le danger n'était pas qu'il fit mal, mais qu'il ne fit rien. C'est un précepteur, « homme
d'entendement, > qui secoua cette torpeur, car le rôle de ces auxiliaires pouvait être fort utile, à l'occasion, dans l'enseignement. Par la suite même de ses études, Michel, âgé de sept ou huit ans, était arrivé à traduire Ovide; — nous avons vu qu'on en expliquait un fragment dans la classe de cinquième. — Cette lecture l'enchanta, le ravit. Séduit par les visions d'une imagination riante, l'écolier prit goût aux fantaisies du poète. Son précepteur devina quel parti il pouvait tirer d'un semblable stimulant. Il sut donner à Ovide l'attrait du fruit défendu, et l'enfant, pris d'une belle ardeur, se passionna pour la poésie latine. Des Métamorphoses qui l'avaient si fort charmé, il passa sans débrider à Virgile et à V Enéide f puis à Térence, à Plaute, même aux comédies italiennes, c leurré toujours par la douceur du sujet ». L'étincelle avait jailli, et maintenant, grâce au bon sens du pédagogue, la flamme échauffait cette nature indolente, c S'il eût été si fol de couper ce train, dit Montaigne de son précepteur, j'estime que je n'eusse rapporté du collège que la haine des livres, comme fait quasi toute notre noblesse. »
Sans doute, les véritables tendances de l'âme finissent toujours par se montrer. Sachons gré pourtant à ceux qui aident à leur éclosion. Pour Montaigne enfant, le mérite revient à ce c précepteur de chambre » ignoré, et aussi à un goût fort prononcé que l'écolier avait pour le théâtre. Nous venons de voir que sa lecture favorite était celle des comiques latins ou italiens. Il se plaisait aussi extrêmement à l'interprétation des œuvres scéniques, car, au Col-
lège de Guyenne, les représentations dramatiques entraient dans les moyens d'éducation. Gouvéa avait compris qu'en usant avec intelligence de ces petites mises en scène, il stimulerait les élèves en les intéressant. La classe de neuvième était assez vaste à Bordeaux et avait la disposition d'un théâtre; c'est là probablement qu'on jouait la comédie pour les grandes fêtes, à la Saint- Louis en particulier, le 25 août de chaque année. Pour ce motif, on appelait cette cérémonie les Ludovicales. C'était la plus grande fête du Collège de Guyenne : tous les élèves s'efforçaient de montrer ce jour- là, soit par des argumentations publiques, soit par des devoirs appendus aux murs des salles et des couloirs, les progrès accomplis dans l'année et en faisaient juge le public, qui envahissait l'établissement à cette occasion.
. D'autres exercices littéraires, plus importants, avaient lieu devant les personnages les plus notables de la ville, jurats et magistrats, chargés de la surveillance du collège et qui se rendaient compte ainsi de la bonne instruction des élèves. C'est sous leurs yeux qu'on représentait des pièces que les régents n'avaient pas dédaigné d'écrire. Georges Buchanan produisit ainsi quatre tragédies, traduites ou imitées de l'antique : un Jean- Baptiste, une adaptation de la Médée d'Euripide, une Jephté et un Alceste, auxquels il donna des soins particuliers. On représentait aussi des pièces composées pour d'autres collèges, et le Jules César de Muret, qui avait vu le jour à Auch, fut transporté sur la scène
du Collège de Guyenne. La plupart des maîtres s'efforçaient de contribuer à ces délassements par quelque intrigue de leur invention. Si peu d'entre eux osaient se hausser sur le cothurne tragique, presque tous maniaient la raillerie ou dialoguaient quelques conseils de circonstance. Presque rien de tout cela ne nous est parvenu. Les tragédies de Guillaume Guérente sont perdues, et les autres pièces, — allégories, moralités, farces, — toujours en latin, sont encore plus rares, car, étant d'un genre littéraire moins relevé, leurs auteurs n'ont pas pris soin de les faire imprimer. C'était pourtant ces œuvres d'occasion qui faisaient le fond ordinaire du théâtre d'éducation. Les farces égayaient les écoliers, et, sous le couvert de la moralité, on pouvait mettre en action un précepte utile ou un bon conseil. Les maîtres en usaient donc volontiers. Je ne connais pourtant aucun exemple qui nous soit arrivé tel que les petits élèves du Collège de Guyenne l'ont jadis représenté. On trouvera un échantillon, sensiblement modifié, de ce théâtre éducateur dans un des opuscules de Robert Britannus, professeur à Bordeaux 1 . C'est une moralité sur la vertu et la
i . Rob. Britanni de Ratione consequendœ eloquentiœ liber, cui adjunctum est jocosum fictis introductis personis et rerum simulachris de virtute et voluptate etpaterno amore, in liber os colloquium, studiosis discendi adolescenttbus perutile. Parisiis, apud Lud. Grandinum, 1544, m "8° de 4^ PP- — O n 1** dans Y Argument um (p. 29): «Hoc quidem totum quondam Burdigalae actum est x»|uxôç, sed res postea, pluribus immutatis sublatis etiam actibus et magna ex parte versibus, ad colloquium est redacta. Hic etiam licet notas et vestigia videre paterni amoris in suos, qui tantum est ut ne minimum quidem ad spirandum relinquat locum. »
volupté, de Virtute et Voluptate; réduite en colloque telle qu'elle est là, elle garde encore quelques-unes de ses qualités d'origine et peut donner une idée de ce genre vivace, puisque, en plein xvni c siècle, les pédagogues n'y avaient pas renoncé.
Montaigne ne semble pas faire grand cas de ces inventions comiques. Est-ce mépris pour des œuvres de circonstance où les bonnes intentions tenaient lieu de valeur littéraire ? ou bien faut-il voir poindre le dédain que les hommes de la Renaissance affectèrent tous pour notre vieux théâtre comique national? Il énumère complaisamment ses succès d'acteurs: ce sont des succès de tragédien, c J'ai soutenu, dit-il, les premiers personnages es tragédies latines de Buchanan, de Guérente et de Muret, qui se représentèrent en notre Collège de Guyenne avec dignité. » Et il ajoute qu'à cette besogne on le tenait pour c maître ouvrier ». Toutefois n'exagérons rien. Assurément il ne faut voir dans ces prédispositions que les dons d'un enfant qui avait la c souplesse » de la voix et du geste, l'assurance de la diction. Comme il réussit à ces exercices, il y prend goût et son ardeur pour l'étude s'échauffe d'autant. Certes on ne saurait prétendre que la Médèe traduite par Buchanan produisit sur le jeune Montaigne l'effet que l'original grec fit sur Henri Estienne, encore enfant lui aussi. Celui-ci ne comprenait pas le grec lorsqu'il entendit réciter pour la première fois les beaux vers d'Euripide; mais, fils et petit- fils d'hellénistes, ces accents inconnus éveillèrent en lui une vision confuse de la beauté antique, un violent
JOSEPH SCALIQES.
D'après les Uonts virorum illuslrium de J.-J. Boisstrd et de Th. de Bry.
désir de connaître ce que cachaient des paroles si enchanteresses. Il voulut apprendre, il voulut connaître, pour jouer à son tour un rôle dans cette Mèdée qui le charmait sans la comprendre. Son âme s'épanouit si vivement à cette révélation du passé que l'enfant pouvait bientôt après, à onze ans, suivre avec profit les leçons des maîtres de grec les plus illustres de Paris.
Montaigne n'était pas l'homme des coups de foudre; sa nature un peu nonchalante ne paraît pas avoir éprouvé de pareils enthousiasmes, même dans sa jeunesse. S'il entrevit la beauté hellénique, elle le frappa sans l'éblouir. A l'égard du grec, il s'en tint trop scrupuleusement à l'enseignement du Collège de Guyenne, et nous avons déjà vu combien cet enseignement y était défectueux, cje n'en ai quasi du tout point d'intelligence, » a écrit Montaigne, en parlant du grec, et, si cet aveu d'impuissance est trop absolu, il est certain qu'il constate une infériorité évidente.
Pourtant, Pierre Eyquem s'était préoccupé de ce point de l'éducation de son fils. Il avait voulu que cette éducation ne fût pas plus négligée en ceci qu'en toute autre chose. Si l'on suivit une autre voie que pour l'enseignement du latin, l'étude du grec ne devait cependant pas être négligée. Nous savons par un contemporain que Pierre Eyquem exigeait du précepteur de ses enfants qu'il fût capable de leur apprendre cette langue, et un pédagogue peu instruit, attiré par le profit de la charge, s'étant présenté chez les Montaigne, fut évincé parce qu'il ignorait
trop lç grec 1 . Nous savons de plus que, si Michel ne' profita fyue médiocrement, à cet égard,- de la sollicitude paternelle, d'autres furent plus heureux Où'raieux inspirés que lui : un chroniqueur bordelais nous :a. -cpriservé là preuve amusante que le grec pouvait! servir à l'occasion et que la propre sœur de Michel en usa en une circonstance où il était de tonne guerre de s'exprimer en. cette langue 2 .
Entré air collège vers six ans, Michel en sortit â : treîze> après avoir achevé son c cours » . Nous savons que ce * cours » était la suite des études de grammaire, qui se terminaient à la première classe, correspondant à notre rhétorique actuelle. En quittant cet ordre d'études, on était admis dans les cours de philosophie, qui faisaient partie alors du domaine propre de la Faculté des Arts. Montaigne y passa comme tout élève dont l'éducation devait être complète; ses études l'y avaient préparé. Pourtant* ti on l'en croit lui-même, iï n'avait pas trop profité de l'enseignement des pédagogues bordelais; son latin s'était abâtardi, et, en abandonnant le collège, i\- ne vbyait c aucun fruit» à mettre en ligne de compte. Prenons garde : Montaigne, pour faire le procès aux méthodes d'instruction de son temps; devient injuste ici. A Bordeaux, les maîtres auxquels il fut soumis ne manquaient ni de science ni d'expo-
m . I: Il se nommait Pierre Dufour (Fur nus). Voici ee qu'on lit, à* ce sujet, dans les Lettres de Gelida (lettre 41) : * Sed ut ad Furaium- redearr^ is vénérât ad nos Montanorum spe adductus \ qua excidit, quo graecas lkteras non teneat. »
2. Jean de Gaufreteau, Chronique bordeloisc publiée par J/Qelpftf i^^Gr in-^ 10 , t. I, p. »38. ~
rience. C'étaient, après André de Gouvéa, c sans comparaison le plus grand et le plus noble principal de France », des hommes tels que Mathuriri Cordier, Georges Buchanan, Élie Vinet. Gouvéa, en effet, avait su attirer avec lui au Collège de Guyenne une brillante cohorte de professeurs renommés, bien propres à dresser la jeunesse et qui faisaient de son établissement le « meilleur de France >* Mais Montaigne ne pardonnait pas à ces maîtres, que leur science plaçait au premier rang, de n'avoir pas su renoncer aux méthodes surannées, de forcer la mémoire de leurs élèves en faisant si peu appel à leur jugement. Il rendait volontiers pleine et entière justice aux mérites de ces hommes dont la science était vaste et le caractère recommandable. Il se refusait à approuver leur manière d'enseigner, qui était conforme à la coutume partout acceptée alors. On le voit, sous la plume de Montaigne, le débat s'élargit. Devançant son siècle, il s'élève contre les méthodes en vigueur et propose de leur substituer un système propre, tel que son expérience le conçoit, Nous ne saurions le suivre dès maintenant sur ce terrain. Il nous suffit de dire que ce reproche ne peut être particulier au Collège de Guyenne, et que Montaigne y profita, pendant son séjour de sept années, autant qu'un bon élève pouvait le faire, sous la direction de maîtres éminents et dévoués.
Il est plus difficile de reconstituer la vie de Montaigne émancipé du collège. On en est réduit sur ce point aux hypothèses, car lui-même ne nous apprend rien. Son âge — il avait treize ans — ne permet pas
LA JEUNESSE DE MONTAIGNE 5 r
dé supposer ses études achevées; de plus, sa famille, qui semblait le destiner à la magistrature, dut le pousser plus avant, sans doute, dans la direction du droit civil. Nous essaierons de suppléer à cet égard par des conjectures au silence des Essais. Un passage me. semble contenir d'utiles indications pour nous guider : c On nous tient, dit Montaigne en parlant de l'éducation en usage de son temps, quatre ou cinq ans h entendre les mots et les coudre en clauses, encore autant à eri proportionner un grand corps estendu en quatre ou cinq parties, et autres cinq pour le moins à les savoir brèvement mêler et entrelasser de. quelque subtile façon. » Cela veut dire évidemment que, dans le programme normal des classes, quatre ou cinq années étaient consacrées aux études de grammaire, — nous avons vu que c'était à peu près la durée moyenne de ces études au Collège de Guyenne; — quatre ou cinq ans encore étaient réservés pouf apprendre la rhétorique, — on l'enseignait à Bordeaux dans les quatre classes supérieures, par application d'un précepte ancien ; — enfin, cinq autres années « pour le moins » servaient à apprendre la dialectique ou le droit. La jeunesse de Montaigne dut s'écouler de la sorte, réglée par ce programme communément en vigueur. Son éducation domestique avait abrégé pour lui la durée des commencements et il < enjamba » d'emblée les classes élémentaires. Plus tard, rien ne s'opposait à ce qu'il suivît la filière, et il dut la suivre jusqu'au bout. Le cours de philosophie, couronnement des études classiques, durait deux ans consécutifs et avait lieu
dans les locaux du Collège de Guyenne, bien qu'il fit partie de la Faculté des Arts. C'est ainsi que Montaigne put suivre dans sa propre ville, sans sortir du collège qui avait abrité son enfance, les leçons de Nicolas de Grouchy, qui professa pendant treize ans,, jusqu'en 1547, ' a dialectique et qui laissa un souvenir si vivant dans le haut enseignement bordelais.
La ville de Bordeaux possédait, en effet, une Université fondée cent ans auparavant, en 1441, par le pape Eugène IV, alors que les Anglais dominaient encore en Guyenne. Dès l'origine, cette Université fut complète, c'est-à-dire ayant des facultés de théologie, de droit canonique, de droit civil, dç médecine, et des arts. La jeunesse bordelaise pouvait donc, sans quitter la cité, obtenir les diplômes les plus* élevés qui sanctionnaient les études. Les auditeurs n'affluèrent cependant jamais aux cours. Mesquinement installée, l'Université de Bordeaux ne fut pas un de ces grands centres de recherches où de& élèves nombreux se pressaient autour de maîtresécoutés. Les cours de droit, notamment, n'eurent pas l'ampleur^ qu'ils avaient ailleurs. En i533, le> nombre des maîtres avait été réduit, « attendu la rareté des écoliers qui oient au droit, > et cet état de choses n'était pas plus florissant au moment où Montaigne aurait pu suivre les leçons des pro-> fesseurs bordelais. On enseignait alors avec une> négligence telle que les étudiants intentèrent un • procès à leurs maîtres, pour les obliger à faire 1 leurs cours aux heures déterminées. Le Parlement, intervenant dans ce singulier débat, donna gain de *
cause aux écoliers et fixa la durée et le nombre des, cours réglementaires.
Est-ce à Bordeaux que Montaigne termina une éducation qui y avait été commencée? Acheva-t-il,. sans quitter sa famille, le cycle complet de ses études? Je ne saurais le dire. Les archives de l'Université, de Bordeaux ont entièrement péri avec elle; la de^ truction de ses premiers registres remonte même fort loin et semble être contemporaine de la jeunesse de, Montaigne. Aujourd'hui, nous sommes réduits à. quelques rares documents, qui ne sauraient suffire pour reconstituer son histoire *. Il est surprenant quç Montaigne, qui décrit en détail son éducation première et qui rapporte çomplaisamment ses succès dtj. Collège de Guyenne, n'ait fait aucune mention de., l'achèvement de ses études. Trouvait-il, s'il s'est, jamais assis sur les bancs de l'Université bordcK laise, que la renommée de cet établissement n'étais pas assez grande pour rejaillir sur ceux qu'il avait, abrités ? De quelque cause qu'il provienne, ce silence, n'en est pas moins regrettable, puisque la perte des documents originaux ne nous permet pas d'y, suppléer.
, Je suis convaincu, pour ma part, que Montaigne,, sorti comme écolier du Collège de Guyenne, continua; à, le fréquenter comme logicien et étudiant de la- Faculté des Arts.. Nous avons déjà dit que la Faculté.; des Arts avait son siège, à Bordeaux, au Collège
. i. Ces documents ont été rassemblés et publiés par M. Henri' Barckhausen (Statuts et règlements de l'ancienne Université de » Bordeaux, 1886, in-4 de LIV-172 pp.).
même de Guyenne. Il ne faudrait pas confondre, pour cela, deux enseignements d'un ordre essentiel* lement différent. Ge que Montaigne écrit de son séjour au collège doit donc s'entendre, à mon sens,* de son séjour comme écolier. La fréquentation des cours de logique, qui suivit sans doute, acheva, en la complétant, une éducation dont elle était distincte. Un fait particulier me le donne à penser. Fort peu de temps après que Montaigne eut achevé ses classes, le collège changeait de principal : André de Gouvéa partait pour le Portugal, et il emmenait avec lui les maîtres qui avaient fait, sous sa direction, la renommée de l'enseignement bordelais. Jean Gélida le remplaçait à la tête du Collège de Guyenne, et, s'il n'était pas accompagné de collaborateurs aussi nombreux et aussi brillants que Gouvéa, il avait réussi cependant à entraîner à sa suite un précieux auxiliaire, Marc-Antoine Muret 1 . A l'aube de sa renommée philologique, Muret, âgé de vingt et un ans seulement, arrivait en 1547 * Bordeaux, précédé de sa réputation naissante et de l'estime de Jules- Gésar Scaliger. Montaigne, qui avait auparavant représenté un des personnages d'une tragédie de Muret, compte la jeune maître parmi ses c précepteurs domestiques». Cela voudrait-il dire, comme on Ta pensé, que l'écolier, qui n'avait pas encore quinze ans, continua à la maison paternelle l'éducation qui
1. Muret commença à enseigner, en 1 545, à dix-neuf ans. Voyez comment son dernier biographe, M. Charles Dejob, a essayé de tracer l'itinéraire de ses premières étapes de professeur. (Marc-Antoine Muret, 1881, in-8°, pp. 4-19.)
y avait été si bien commencée ? Muret, qui ramena, dit-on, la prospérité du collège, avait certes l'intelligence assez haute pour parfaire une éducation aussi soignée. On peut supposer, avec plus de vraisemblance, que Montaigne, fréquentant la Fa* culte des Arts, y connut Muret, qui peut-être y enseignait, -car on ignore quelle classe il professa
UNE LECTURE EN DROIT CIVIL .Par Guillaume Benedicti, conseiller au Parlement de Bordeaux. .
à Bordeaux, C'est sans doute ainsi que l'étudiant suivit les cours du jeune maître, qu'il eut pour « précepteur domestique », c'est-à-dire chargé de suivre de plus près ses progrès ou, comme nous dirions aujourd'hui, de répétiteur. S'exerçànt de la sorte, sur un disciple déjà formé, l'action de Muret eût dû être prépondérante. On peut affirmer qu'il n'en fut rien. La science de Muret était, il est vrai, considérable déjà; mais son caractère était indécis et mou > ses convictions chancelantes, sa nature voluptueuse. Ce
5b CHAPITRE II
manque d'équilibre frappa Montaigne, et,* plus tard; il y fait une visible allusion. «J'ai vu, dit-il, en ma jeunesse, un galant homme présenter d'une main au peuple des vers excellents en beauté et en débordement, et de Pautre main, en même iftstant, la plue querelleuse réformation théologienne def quoi le monde se soit déjeuné il y a longtemps. » Et il ajoute : « Les hommes vont ainsi : on laisse les lois et les préceptes suivre leur voie; nous en tenons une autre, non par dérèglement de mœurs seulement, mais par opinion souvent et par jugement contraire 1 . » On comprend aisément pourquoi Montaigne n'a pas voulu nommer le « galant homme » qui avait été son maître.
De quelque façon que Montaigne ait étudié la dialectique, il n'en fallait pas moins suivre les cours d'une école de droit pour entrer dans la magistrature comme il voulait le faire. Je crois que, pour cela,' il quitta Bordeaux. On l'a vu, l'enseignement du droit avait toujours été, à Bordeaux, fort défectueux. De plus, en 1548, de graves événements qui ensanglantèrent la ville vinrent affaiblir encore une" branché d'étude fort mal cultivée ; la révolte de là gabelle et
i. Essais, 1. III, ch. IX. -*- J.-V. Le Clerc croit qu'il est ici question de Théodore de Bèze, qui publia, presque en même temps, ses Juvénilia et son apologie du supplice de Serve t 1 . L'allusion vise Muret, qui, lui aussi, mettait au jour en même terajîS deux ouvrages fort différents par la nature et par le tour d'esprit. En ï 55 2, il faisait imprimer un Discours sur V excellence de la théologie, prononcé le -5 février, tandis qu'à la firi dé la inême année il.dédiait à Jean Brinon des Juvénilia fort légères et que, Tannée suivante,, il commentait assez indiscrètement les Atnours 3e Ronsard. -•■•• . ; . - o
LA JEUNESSE DE MONTAIGNE b*]
la formidable répression du connétable de Montmorency, en désorganisant l'administration même de la ville, apportèrent aussi de grands troubles dans les établissements d'instruction. On s'accorde généralement à penser que Montaigne vint à Toulouse acquérir ses grades juridiques. L'Université de cette ville était, en effet, ancienne et renommée; lorsque le pape Eugène IV créa l'Université de Bordeaux, c'est celle de Toulouse qu'il désigna comme modèle à suivre. Séduits par l'éclat de l'enseignement toulousain, les jeunes Bordelais venaient en foule, et le nombre est grand de ceux qui fréquentèrent les écoles de Toulouse, depuis l'archevêque Pey-Berland jusqu'au jurisconsulte Arnaud de Ferron et au poète Pierre de Brach. Il est donc fort possible que Michel de Montaigne ait suivi l'exemple de ses compatriotes. Des considérations d'un ordre moins général pouvaient encore l'y pousser, car il est certain que sa mère, Antoinette de Louppes, avait à Toulouse des parents fort proches et qui tenaient dans la ville un rang élevé.
Comme on le voit, gcs raisons étaient plus que suffisantes pour décider Montaigne à venir étudier le droit à Toulouse. Y vint -il réellement? Bien des présomptions permettent de le supposer. On trouve sous sa plume les noms de la plupart des maîtres qui y professaient alors : Turnèbe, qui « savait plus et savait mieux ce qu'il savait qu'homme qui fût de son siècle »; l'humaniste Pierre Bunel; les jurisconsultes Corras et Du Ferrier ; Simon Thomas, qui enseignait la médecine et était fort en renom. Plusieurs des
écoliers qui suivirent les cours à cette époque furent liés avec Montaigne: Henri de Mesmes, Guy du Faur de Pibrac, Paul de Foix. N'est -il pas vraisemblable de croire que ces liens furent noués à l'âge où l'on s'abandonne le plus volontiers au charme de l'amitié ? Il est hors de doute que Montaigne séjourna à Toulouse pendant sa jeunesse 1 . Qu'y fût -il venu faire si ce n'est étudier?
La vie des jeunes gens laborieux était fort active, tant l'ardeur d'apprendre était vive. Henri de Mesmes, qui fréquenta l'Université de Toulouse pendant trois ans, de i545 à 1548, c'est-à-dire un peu avant la période où Montaigne dut y venir lui aussi, Henri de Mesmes nous a laissé de cette vie un tableau très précis 2 . « Nous étions debout à quatre heures, nous dit-il, et, ayant prié Dieu, allions à cinq heures aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. » Pendant cinq heures, sans interruption, on écoutait des lectures, c'est-àdire le commentaire fait par le maître des auteurs qu'il devait expliquer. Cela durait jusqu'à dix heures et l'on se hâtait, avant d'aller dîner, de revoir les notes prises au cours. « Après dîner, dit de Mesmes, nous lisions, par forme de jeu, Sophocle et Aristophane ou Euripide et quelquefois Démosthène, Cicéron, Virgile ou Horace. » C'était le délassement de ces esprits vigoureux qui se retrempaient dans la fréquentation des maîtres de l'antiquité.