‹ Montaigne: l'homme et l'œuvreChapitre 38 sur 80 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

Sienne, t il la reconnut curieusement, notamment pour le respect de nos guerres». Nous savons, en effet, que le père de Montaigne avait guerroyé au delà des monts, et le souvenir des exploits de nos armes devait toucher particulièrement le philosophe voyageur. Au reste, Sienne méritait qu'on la visitât ; car, bien qu' c inégale, plantée sur un dos de colline », elle était du nombre des belles villes d'Italie. Mais ensuite les étapes n'ont plus d'importance, sauf

Montalcino, que Montaigne vouhit voir c pour l'accointance que les Français y ont eu » et Ronciglione. Enfin, le 3o novembre, dans l'après-dînée, les voyageurs arrivaient à Rome, après avoir cheminé sur c un terrain nu, sans arbres >, à travers un pays « fort ouvert tout autour à plus de dix milles. à la. ronde » et c fort peu peuplé de maisons » ; ils pénétrèrent dans la Ville éternelle par la porte del Popolo, non sans qu'on leur eût, au préalable, fait quelques difficultés, à raison de la peste qui désolait l'Italie. Ils descendirent à la locanda delVOrso, qui était alors l'hôtellerie à la mode où venaient les gens de qualité. Cet antique établissement existe encore, mais il n'est guère fréquenté maintenant que par les gens du commun, marchands ou rouliers. Montaigne n'y séjourna que trois jours, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un pied-à-terre plus convenable. L'édilité romaine a cependant voulu consacrer le souvenir de ce court passage, et elle a décidé, il y a quelques années, qu'on poserait sur cette vieille demeure une plaque de marbre rappelant le nom de l'hôte glorieux qu'elle abrita si peu de temps. Cet hommage mérité serait mieux placé sur la maison que Montaigne habita ensuite vis-à-vis de Santa-Lucia délia Tinta, si l'emplacement de celle-ci pouvait être aussi sûrement déterminé «. Ce fut là, en effet, que le voyageur s'établit à Rome pour la durée de son séjour, c Nous y étions bien accommodés, nous dit-il lui-même, de

i. M. d'Ancona suppose que la maison habitée par Mon* ta igné, en face de Sainte-Lucie, est celle qui porte actuellement le n<> 25 de la via Monte-Brianzo. -

trois belles chambres, salle, garde -manger, écurie, cuisine, à vingt écus par mois. » Le gîte trouvé, il ne restait plus à Montaigne qu'à étudier la ville; c'est ce qu'il ne manquera pas de faire avec la conscience qu'il met à satisfaire sa curiosité.

Nourri comme il l'avait été de la moelle des Latins, Montaigne devait souhaiter voir en détail la cité qui fut leur capitale et les traces qu'ils laissèrent de leur passage dans le monde. Ce que Montaigne cherche dans Rome, c'est Rome, et, à peine débarqué, il se plaint d'y trouver plus de Français qu'il n'eût souhaité. Il s'efforcera donc de saisir tous les aspects de la ville, non en antiquaire, mais en observateur avisé qui veut connaître c les humeurs de ces nations et leurs façons », c frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui ». Archéologue, il ne l'est pas plus qu'il n'est humaniste, et ne voyage pas à la mode de la noblesse française c pour savoir combien de pas a Santa Rotonda, ou, comme d'autres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est plus long ou plus large que celui de quelque pareille médaille». S'il agit ainsi, c'est par inclination naturelle, et non faute de lumières; il a, au contraire, des notions exactes sur tous ces points et juge bien, à première vue, que la topographie de la Rome moderne diffère sensiblement de celle de la Rome antique. « Il jugeait par bien claires apparences que la forme de ces montagnes », sur lesquelles Rome est assise, « et des pentes était du tout changée de l'ancienne, par la hauteur des ruines, et tenait pour certain qu'en plusieurs endroits nous marchions

sur le faîte des maisons tout entières. Il est aisé à juger, par Tare de Sévère, que nous sommes à plus de deux piques de l'ancien plancher, et, de vrai, on marche sur la tête des vieux murs, que la pluie et les coches découvrent. > Mais il ne cherchera pas par le menu la preuve de cette remarque, et soyez assuré qu'il ne se perdra pas dans l'examen de chaque débris respecté par les âges.

Faut- il s'en plaindre? Chateaubriand 1 et, après lui, Stendhal 2 reprochent à Montaigne, voyageant au milieu des merveilles dont les arts avaient couvert l'Italie, de n'en rien dire et de ne pas nommer leurs auteurs. Doit- on en conclure que Montaigne n'en comprit pas les beautés et que Yesprit, comme le veut Stendhal, empêche de sentir les chefs-d'œuvre de l'art? Il serait plus juste de dire que la culture intellectuelle ne s'était pas encore élevée, en France, au niveau qu'elle avait déjà atteint en Italie, et qu'on ne connaissait pas, de ce côté-ci des monts, le lien étroit, indissoluble qui relie l'un à l'autre le développement artistique et le développement littéraire. Tous les progrès, au physique comme au moral, sont solidaires, et on l'ignorait; nos compatriotes n'avaient pas remarqué l'influence philosophique des beaux -arts, l'action du sculpteur ou du peintre sur les esprits de son pays et de son temps. Montaigne ne le comprit pas ; je ne sais personne alors

1. Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe. Bruxelles, i85o, t. IV, p. 3 7 6.

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