‹ Montaigne: l'homme et l'œuvreChapitre 65 sur 80 · Par le bruit du peuple · texte numérisé non relu

Par le bruit du peuple

4. « Avec beaucoup d'instance; il en donna un commandement par écrit adTessmt au Clerc, qui lors commandait à la Bastille, lequel commandement fut porté au prévôt des marchands, ayant besoin de sa confirmation. »

5. Bussy Le Clerc, procureur au Parlement, qui occupait la Bastille pour la Ligue.

les privant de leurs charges ou de leurs revenus. C'était le temps où le poète Rapin était destitué de ses fonctions de prévôt de l'hôtel et chassé de Paris, malgré ses neuf enfants. Celui-ci s'en est vengé en contribuant à ridiculiser cette domination turbulente çt brouillonne; par la Ménippée il a su mettre les rieurs et l'avenir de sort côté. Moins acerbe que Nicolas Rapin, Montaigne n'a même pas fait allusion,

LA BASTILLE AU XVr SIÈCLE.

(D'après une gravure de Du Cerceau.)

dans les Essais, à sa détention de quelques heures à la Bastille; le souvenir en aurait disparu si une note intime ne nous l'avait conservé.

Ces événements si déplorables étaient bien faits pour détourner Montaigne de ses préoccupations d'auteur; il était naturel qu'il oubliât un peu son livre pour s'occuper surtout de la France, ce c pauvre vaisseau que les flots, les vents et le pilote tirassaient •à si contraires desseins ». Il était aussi naturel que le public donnât moins d'attention à la publication des Essais. Pourtant, malgré le malheur des temps, elle ne passa pas inaperçue des délicats, et le voyage de Montaigne à Paris ne fut pas ignoré de ceux qui

► s'intéressaient à l'œuvre et à l'écrivain. C'est ainsi

que Montaigne reçut les hommages enthousiastes de Marie Le Jars de Gournay et que se noua entre le

* philosophe et la savante fille cette alliance littéraire

qui devait si étroitement les unir l'un à l'autre. Celle»

t ci, vers l'âge de vingt ans, avait lu, par hasard, les

Essais, dont la renommée n'était pas encore consa-

| crée, et elle en conçut un tel enthousiasme qu'elle

souhaita de faire la connaissance de l'auteur. Ce désir ne se réalisa pas immédiatement, mais, ayant appris que Montaigne était à Paris pour veiller à la réimpression de son ouvrage, M" 6 de Gournay, qui s'y trouvait également, en compagnie de sa mère, ne manqua pas de l'envoyer saluer et de lui c déclarer l'estime qu'elle faisait de sa personne et de son livre >. Dès le lendemain, Montaigne vint remercier celle qui lui avait adressé un compliment si spontané; il traita la jeune fille avec l'affection d'un père, et désormais ces sentiments devinrent chaque jour plus remplis d'abandon. Le philosophe avait trouvé la c fille d'alliance 1 qui devait défendre sa mémoire, et, en donnant ce titre à M lle de Gournay, il réalisait kt secrète ambition de celle-ci. Depuis qu'elle avait lu les Essais, c'était bien par un pareil lien que M Ue de Gournay désirait être unie à Montaigne; c'était aussi le seul qui convînt à t la proportion de teurs âges » et de leurs mérites, à c l'intention de leurs âmes et de leurs mœurs > '.

1. Tous ces détails sont pris de la vie de M 11 * de Gournay écrite par elle-même et imprimée à la suite de ses Advis ou pré» sens (Paris, 1641, in-4 , p. 992).

Montaigne éprouva une grande joie à se voir ainsi compris et admiré; cet enthousiasme si sincère lui réchauffa le cœur. Il semble qu'il se crut plus sûr de l'avenir, maintenant qu'une jeune piété filiale veillerait sur sa mémoire. Un ami véritable avait été rêve de toute sa vie : au début, il en avait rencontré un que la mort lui prit bientôt, et depuis lors il n'avait cessé de regretter ce compagnon. Certes, alors que l'âge s'appesantissait sur lui, Montaigne ne pouvait espérer de recommencer cette très sainte amitié qui avait embelli sa jeunesse. Mais voici qu'un sentiment nouveau s'offrait à lui, fait de respect, de dévouement et d'admiration. Montaigne accepta avec reconnaissance l'affection que lui vouait ainsi Marie de Gournay, parce qu'elle ne lui rappelait son amitié pour La Boétie que par la sincérité de l'expression. En échange de cet hommage qui le touchait en l'honorant, Montaigne consacra à la jeune fille une paternelle gratitude pour la satisfaction qu'elle lui donnait. Plus tard, quand les Essais, encore accrus, revirent le jour, l'auteur y avait ajouté un passage fort louangeur pour M lle de Gournay et vantait autant la justesse de son esprit que la bonté de son cœur «. Les termes de cet éloge étaient si chaleureux que les malveillants en médirent. Cet outrage fut très sensible à M lle de Gournay, comme il l'eût été à Montaigne, s'il avait pu prévoir le langage des sots. Aussi la savante fille, autant par modestie que par crainte de la calomnie, effaça- t- elle ensuite des

i. Essais(i595),liv. II, ch. XVII, à la fin. Ces éloges ont disparu dans l'édition nouvelle que M 11 * de Gournay donna en 1 63 5.

Essais tout ce qui lui sembla exagéré sur son propre mérite.

Montaigne demeura à Paris sept mois environ à l'occasion de la réimpression de son livre; mais ce séjour ne fut pas continu et sans interruptions. Accompagné de son ami, le poète bordelais Pierre de Brach, nous savons qu'il vint avec la cour à Chartres et à Rouen. Puis, lorsqu'il eut noué connaissance avec sa c fille d'alliance », il ne résista pas au plaisir de l'aller visiter dans son domaine patrimonial de Gournay-sur-Aronde, en Picardie 1 , c II y séjourna trois mois, en deux ou trois fois, avec tous les honnêtes accueils que l'on pouvait souhaiter», nous apprend Estienne Pasquier 3 , et Montaigne lui-même semble faire allusion à ce déplacement 3 . Toutes ces excursions abrégèrent donc assez sensiblement le séjour effectif du philosophe dans la capitale, qu'il devait de nouveau quitter bientôt après pour se rendre aux États généraux qui s'ouvrirent à Blois le i5 octobre i588.

Aucun mandat officiel n'exigeait, semble-t-il, la présence de Montaigne à Blois ; son rôle n'y fut donc

i. Actuellement chef-lieu de canton de l'arrondissement de Compiègne (Oise).

2. Les Lettres d l Estienne Pasquier (Paris, 1619, in-8°), t. II, p. 385 (liv. XVIII, lettre I, à Monsieur de Pelgê).

3. Essais (i595), liv. I, ch. XL, Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de Vopinion que nous en avons (c Quand je vins de ces fameux états de Blois, j'avais vu peu auparavant une fille en Picardie, etc. ». Ce passage ne se trouve qu'en 1595. Dans l'exemplaire des Essais annoté et conservé à Bordeaux, Montaigne ne précise pas ainsi le temps et le lieu; il dit simplement : «J'ai vu une fille pour témoigner, etc. »).

point actif. Simple spectateur des troubles, il se contentait de regarder comment le vaisseau si furieusement ballotté par les vents contraires parviendrait à surmonter les périls et à voguer en paix. Que sortirait-il de cette réunion dont on pouvait attendre

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