‹ MontaigneChapitre 30 sur 32 · Tempcat, acte 11, se. i. — lissais, liv. 1, ciiap. xxx · texte numérisé non relu

Tempcat, acte 11, se. i. — lissais, liv. 1, ciiap. xxx

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au milieu de ses divagations les j)las liljres et de ses créations les plus surnalurelles, persistent et se marquent en ceci (jue l'orateur chargé de développer ce paradoxe, ce n'est pas le bon et sage Prospero, cpioicpie magicien, c'est un faible et honnête vieillard, un grave et étourdi rêveur, Gonzalva. Il faut recueillir des renseignements sur les impressions produites et les utopies suggérées dans l'ancien monde par le spectacle ou les récits de toutes ces peuplades vierges dont le nouveau monde révéla tout à coup l'existence. Évidemment l'intention de Shakespeare est ironi({ue; poète, il emprunte à Montaigne un thème charmant; moraliste plus profond, il juge cette chimère et l'encadre de manière à la faire juger; il n'est le complice ni de l'auteur qu'il copie ni du personnage qu'il fait parler ni de sa propre imagination qu'il émancipe tout à son aise, et (ju'il arrête juste à point....

Que Shakespeare ait lu Montaigne et lui ait emprunté quelques lignes, ce n'est ni la seule ni la meilleure raison de rapprocher ces deux grands noms. Sedaine en savait une autre, au dire de Ducis. Il les aimait de passion, et Molière avec eux, à cause de « ce fonds immense de naturel, de raison, de force, de grâce, de variété, de profondeur et de na'iveté qui caractérise ces grands hommes ». L'éloge est beau, et qu'il vienne de Ducis ou de Sedaine, il vient d'un témoin qui doit compter, car ils étaient l'un et l'autre, au sein d'une société et d'un art oii le factice sural)on(lait, les moins factices des hommes; ils valaient

mieux par leur sève que par leur culture; ils puisaient, eux aussi, moins largement, mais non moins sincèrement, aux sources vraies où JMolière et Shakespeare se sont plongés.

Mais Montaigne va-t-il de pair avec Molière et Shakespeare? Pourquoi les voyons-nous souvent confondus dans le même culte, et y a-t-il droit comme eux? Laissons tout à fait hors du débat la j)uissance propre au poète dramati({ue, le don de créer des personnages qui nous ressemblent et qui nous touchent, d'agencer des tableaux qui simulent la vie; ne regardons Molière et Shakespeare aussi bien que Montaigne ([ue comme des observateurs et des connaisseurs de la nature humaine, comme juges de ce que nous sommes et conseillers de ce que nous avons à faire. Ou je me trompe fort, ou Montaigne est très inférieur aux deux autres. Il est bien plus personnel sous des formes et avec des prétentions l)ien plus générales. Tous les traits particuliers de son caractère et de sa vie pèsent sur ses pensées et les circonscrivent. Il a une sagesse marquée et datée qui réduit l'idéal de la nature humaine aux goûts, aux habitudes, à la portée de Montaigne lui-même, (^e caractère égotisle de tout ce qu'il pense et écrit, c'est laltrait de son talent, c'est le secret de sa puissance, c'est le vice el la pelit(^ss(> (le ses doctrines. Plus particulier, il est plus partial. II a bien moins d'étiuilé, avec moins de fermeté. Prenez par exemple ce (piil (ht des femmes. A-t-il rien sur elles cpii vaille I']liuire dans Tarlufe, ll(>nriett(^ dans h'^ b^eunnes savantes, Eliante dans /• Misanlliropp, ou seulement ces jeunes filles (pii ont

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à peine un nom connu, mais dont le rùlc, toujours le même, n'en est pas moins louchant, à demi entraînées à l'amour, à demi soumises à l'autorilé palernelle, ou plutôt tout à fait entraînées et tout à fait soumises, ballottées et mouvantes entre deux écueils inexorables, et qui mêlent si opportunément à la comédie (juelque chose d'une idylle cl d'un roman? ('.e n'est pas un médiocre défaut chez un moraliste qui a été père de famille de n'avoir rien tiré de la vie domestique si ce n'est d'en faire abstraction....

Shakespeare est le plus profond des devins, Molière le plus équitable des contemplateurs. Montaigne avec son microscope et sa curiosité ne les suit que de bien loin, et dans le sujet restreint où il s'exerce s'est égaré vingt fois tandis que les deux autres embrassaient et dominaient tout l'homme. A chaciue instant ils sortent d'eux-mêmes et vont aux autres; Montaigne au contraire revient tout de suite à son nid, à son pigeonnier; je ne sais quelle attache un peu I ourtc le lire en arrière dès qu'il s'est élancé....

"vji Au sortir du xvr siècle, pendant le règne de Henri l\\ Montaigne répondait à cet universel besoin d"aj)ni- , sèment, de modération, de renonciation mutuelle aux désirs extrêmes qui s'élevait et prévalait alors : l non seulement il y répondait, mais il était le premier iqui y eût fait appel, qui eût pris parti contre les ipartis, et cela sans ambition politique, sans être suspect de chercher pour lui-même entre les drapeaux hostiles et les écueils une voie tortueuse vers

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la grandeur. Montaigne apparaissait alors comme le philosophe du parti politique, comme un témoin désintéressé et supérieur à tout soupçon en laveur de cette môme cause pour laquelle L'Hôpital n'avait pas craint de se compromettre ni Henri IV de s'armer....

Tandis ({ue Mlle de Gournay s'obstinait avec une

passion tout ensemble risible et touchante à exalter

la mémoire de Montaigne, en dépit de Malherbe et de

Balzac, un homme surgissait qui devait bien plus

puissamment détourner le courant de 1-a langue et

des esprits. Le doute sans but et sans issue de Mon-

itaigne allait tairez place au doute méthodique de

I Descartes, eile xvii'- siècle, allVanchi des décourage-

■ menls du xvr comme de l'autorité du moyen ûge, se

' préparait à rentrer hardiment en marche à la recherche

, de la vérité'.

Nous sommes quelquefois tentés de nous plaindre de la pauvreté de nos langues; nous voudrions avoir à nos ordres aulant de mois ((ue nous distinguons d'idées. Xe vaudrait-il pas mieux, par exemple, qu'on n'eut pas à dire le doale de Descartes si l'on vient de parler du doute de Montaigne, et que deux manières de penser si diirérentes eussent pour chacune d'elle un nom distinct? Assurément les langues qui abon dent en termes distincts ont un grand avantage :' mais quelque chose aussi se perd par celle richesse même, et )ious n'avons point à nous })laindre en France d'avoir conservé, de notre héritage latin,i quelques-uns de ces mots très étendus et très com-i

l.NI-HEXCK DK MO.NTAKiXi;. 195

pivliensifs où rentrent et se rapprochent beaucoup (le faits et qui sont comme des noms de tribus plutôt (|ue des noms propres. Nous sommes obligés par là à retrouver des liens de parenté entre des hommes qui. au premier abord, semblaient tout à fait étrangers lun à l'autre.

Que si vous voulez voir un homme en qui le doute soit vraiment mis à sa place et utilement mis en œuvre, ce n'est pas à Montaigne qu'il faut demander un si grand exemple, c'est à Descartes, et voici ce que vous verrez. Descartes, comme jNIontaigne, a été élevé dans l'étude des lettres, dans le respect de l'antiquité, dans la tradition confuse des vérités que la Renaissance avait reconquises sans les organiser. Clonfiant d'abord aux leçons de ses maîtres, il avait cru, lui aussi, trouver dans l'héritage qui lui était transmis de quoi éclairer son intelligence et conduire >;i vie, de quoi satisfaire aux besoins spéculatifs ou jMatiipies dont il se sentait pressé. Mais bientôt cette ilkision se dissipe, les difficultés surgissent d'ellesmêmes; ni son esprit n'est assuré ni ses actions ne sont réglées; ([uehjue chose lui manque décidément, et la chose la plus nécessaire, la seule qui soit nécessaire à vrai dire, la conscience de Tordre, la certitude intérieure et le repos qui en est le fruit.

\ Voici les deux plus grandes conquêtes de Mun-

laigne au xvn* siècle, deux disciples dont l'un l'aurait

Vcharmé de tout point et dont l'autre l'eût enorgueilli

tout en l'elTrayant : Bavle etPqgcal. Quand même, au XYii" siècle, Montaigne ne se serait emparé que d'eux seuls, quand môme ses idées favorites n'auraient point trouvé d'autres intermédiaires prêts à les répandre dans le public, quand môme il n'aurait pas continué à être lu et à agir par lui-même, ces deux esprits diversement puissants auraient suffî à lui assurer une profonde et séculaire influence. L'homme de qui Bayle et Pascal ont été si fortement préoccupés a, sans qu'il soit besoin d'autre preuve, une large place dans l'histoire des idées. Ce n'est pas trop dire que de faire remonter à Bayle la moitié delà philosophie du xvnr .siècle et à Pascal la moitié ^e l'apologétique chrétienne de notre temps.

^Montrons donc quelle intluence Montaigne a eue sur eux, pour mieux mesurer celle qu'il a sur nous ou sur ceux qui nous entourent. Bayle l'a dit luimême : dès son enfance, Plutanjuc et Montaigne étaient ses lectures de prédilection, et plus tard, quand il énumère les auteurs qui ont de tout temps agi le plus sur son esprit, Montaigne est encore au premier

rang....

Cette même doctrine de Montaigne que Charron a ordonnée et ramassée en un corps, Bayle la dissémine de nouveau et lui rend ces allures rompues, inattendues, cette habileté à paraître et à disparaître en un moment, cette méthode (pii consiste à n'avoir pas de méthode saisissable et cpie le premier chef avait pratiquée d'un air si naturel. Avec Charron, les arguments du scepticisme s'étaient organisés on

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armée régulière : avec Bayle, ils reprennent leur ancienne guerre de Vendée. Mais si la lactique est la même, combien le terrain a changé et s'est élargi I

Je sais bien qu'on peut discuter sur le scepticisme de Bayle. M. Damiron a consacré un travail étendu et minutieux à étudier les idées de Bayle et à définir ?^on attitude philosophique. A ses yeux, et pour prendre ses propres expressions, Bayle n'est pas un sceptique, mais un incertain. 11 ne nie pas la légitimité de toute connaissance, mais il erre et oscille entre diverses conclusions; il attend, il éloigne le moment de se prononcer, il ne s'en déclare pas radicalement incapable et foncièrement dispensé. ^lais pour prouver que Bayle s'en est tenu là, M. Damiron est obligé d'attribuer à l'un des écrits de Bayle une importance ((ui me semble excessive et illusoire : je veux parler de son cours de philosophie. 11 y a eu, en Bayle, un professeur, un journaliste et un érudit. Certainement le professeur a été moins scepli([ue que l'érudit ou le journaliste. Beste à savoir lequel des trois était le vrai Bayle, et dans quel rôle il s'est le mieux montre- tel qu'il était au fond de lui-même, tel qu'il se voyait quand, seul et libre, il se posait en face des questions et scrutait sans réserve ses propres pensées. Pour accepter le jugement de M. Damj'ron sur Bayle, il faudrait attribuer tout d'abord à Buyle la noble et sévère candeur de M. Damiron lui-même. Il faudrait croire qu'il était permis à Bayle par les mœurs philosophiques de son temps et par les circonstances de sa propre vie de dire tout haut ce qu'il pensait tout bas, et que cette fianchise absolue

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était conforme à son caracLère personnel. Mais cela n'est pas. Bayle n'était pas vraiment libre de penser tout haut, il ne croyait pas pouvoir s'aflranchir de toute diplomatie, il n'y prétendait môme pas. Il sentait et il acceptait la pression de plusieurs théologies jalouses qui ne pouvaient point enchaîner sa pensée mais qui restreignaient sa parole, et pour faire passer dans ses paroles une partie et la plus forte partie possible de ses libres pensées, il consentait aisément à des ménagements, à des compromis continuels; il s'était habitué à surchai-ger de protestations respectueuses ses plus hardies et plus radicales contestations. S'il y a honte, est-ce à lui que la honte en revient? Ceci est une autre afl'aire. Si le tort principal ne doit pas lui en être attribué, en est-il tout à fait innocent? C'est encore une autre question. ÎMais ce (pii m'importe en ce moment, ce (|ui me semble évident, ce (|ue M. Damiron ne contesterait pas luimême, mais dont il n'a pas tenu assez grand compte dans son jugement sur lîayle, c'est que Bayle, pour une raison ou pour une aulre, par nécessité ou par delà toute nécessité et par penchant personnel, n'exposait pas directement et en pleine lumière le fond dernier de ses idées. Son procédé le plus accoutumé est de les insinuer en s'excusant, en jurant qu'il n'y tient pas, qu'elles ne sont que spécieuses et faciles à réfuter. Mais il n'entreprend pas cette réfutation qu'il prétend facile....

* * * Charron avait donné aux idées de IMonfaigne une portée nouvelle; il les avait transformées et compro-

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mises on les coordonnant, (le ([ui n"(''laiL p(jur Montaigne que des Essais devient pour Charron une sagesse, la sagesse même, et au lieu de s'en tenir à dire : « Que sais-je? >>, cette sagesse plus hardie et phis [riste disait désormais : « Je ne sais ». Bayle r.'pril des mains de Cliarron cet héritage et le transl'orma de nouveau. Les idées de Montaigne, avec la force et l'accent que Charron y avait ajoutés, reprirent une allure plus libre et plus imprévue; tous ces arguments du scepticisme que Montaigne avait lancés en guerre, comme une nuée d'aventuriers et de tirailleurs, ipii avaient appris sous Charron une discipline plus stricte et une tactique plus pesante, se débandent de nouveau à la voix de Bayle et, répandus à travers une immense étendue de pays, inébranlables comme les meilleurs vétérans d'une armée régulière, ils se mettent à faire la grande guerre, derrière les buissons. Oh I que Montaigne aurait été heureux s'il avait eu à son service un dictionnaire de Bayle ! Que d'infidélités n'eùt-il pas faites à son Plutarquel mais non : Plutarque disait à Montaigne certaines choses dont Bayle ne lui aurait pas parlé.

Sainte-Beuve, par un de ces rapprochements oii il excelle et qui donnent à la pensée une saillie, un relief inattendu, parce qu'ils substituent à des termes généraux et discutables l'exemple précis d'une personne qui a vécu, compare Montaigne à Bayle et rApologie de Raymond Sebon à l'article du Dictionnaire critifjue sur les ManiclK-ms. Je viens de relire

cet article, et les notes, et les autres articles où le premier renvoie, et la dissertation finale (jui parachève Tentreprise de Bayle sur ce point, et décidément je ne suis pas du tout de l'avis de Sainte-Beuve. Je crois au contraire que cette lecture fait mieux comprendre Montaigne parce qu'elle le fait mieux distinguer de Bayle comme de Charron. Bayle avant tout est un discuteur, un dialeclicien, et sa passion est d'aller au bout de l'idée....

L'épicurisme, l'utilitarisme, l'égoïsme (pii sont dans Montaigne portent vile leurs fruits dans son école, et l'on n'a, pour en juger, (pi'à voir comment Saint-Evremond interprète et juge ces grands noms semi-fabuleux et ces grandes vertus semi-barbares de la première histoire romaine. Saint-Evremond doute el souiit de bien des choses antiques devant lesquelles Montaigne, encore trop voisin de la Benaissance, demeure ébloui, presque volontairement.

Montaigne semble fait pour nuinpu'r les bornes du bon sens. Molière les recule el en agrandit l'empire.

Mettez La Fontaine en regard de Monlaigne, ce que je reproche à Montaigne se trouvera tout de suile expli(pié. Ils ont à peu près même méthode el même morale, ils aboutissent à peu près à la même manière de vivre et de penser. Mais chez La Fonlaine tout ce

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va-et-vit'iil duii cspril ([ui s'amuse, loulos ces complaisances d'une àme (|ui ne vise à rien sont comme les jeux et le babil d'un enfant délicieux....

Xi.i JBruytu'C-. devait avoir beaucoup étudié Montaigne; le pittoresque, Temploi hardi de la réalité, même repoussante, les mouvements du style et l'inattendu des traits, c'est du Montaigne tout cru dans La lîruyère. Je trouve dans les Essais ' deux petits tableaux, deux toiles de ^leissonier, l'une représentant une citadelle avec un soldat qui la défend et un soldat qui l'attaque, l'autre représentant un érudit acharné à l'étude de Plaute; c'est du pur La Bruyère.

On parle beaucoup de la liberté de Montaigne : celle de La Bruyère est bien plus étonnante, et si l'on compare leurs conditions, c'est la timidité de Montaigne qui paraît singulière et la hardiesse de La Bruyère (jui prend décidément le dessus. La société du xvr' siècle, habituée à tant de secousses et à un si âpre maniement de toutes les armes, devait trouver la main de Montaigne légère et presque caressante, car il n'a vraiment rudoyé ({u'un seul adversaire....

Si vous voulez juger Monlaigne, niette/.-le en regard de La Bruyère, et laissez monter à votre esprit les contrastes et les ressemblances qui sont entre eux.

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