‹ MontaigneChapitre 16 sur 78 · Essais (éd. de iSgS), 1. I, ch. XXV · texte numérisé non relu

Essais (éd. de iSgS), 1. I, ch. XXV

2. Méfttoires inédits de Henri de Mestnes, seigneur de Roissy et de Matàssize, publiés par Edouard Frémy (Paris, in-i8), p. 1 39.

LA JEUNESSE DE MONTAIGNE Sg

A une heure, après le dîner, les leçons recommençaient et se continuaient jusqu'à cinq heures. Le: retour au logis n'avait lieu qu'alors, pour y mettre en ordre les cahiers de cours et vérifier les passages

SCEAU DE l'université DE BORDEAUX.

des auteurs cités en classe par le professeur. Cela durait plus d'une heure. « Lors nous soupions, ajoute de Mesmes, puis lisions en grec ou en latin. » La journée finissait ainsi et elle avait été bien employée, même en un temps où l'on ne parlait pas encore de, surmenage. Le dimanche, après avoir entendu la messe et les vêpres, les écoliers faisaient de la musique oti se promenaient pour se distraire. Parfois on les conduisait en ville, chez les familles amies, t Quelquefois, dit de Mesmes, nous allions dîner chez nos amis paternels, qui nous invitaient plus souvent qu'on ne nous y voulait mener. » Ce désagrément.

6o CHAPITRE II

touchait particulièrement Montaigne qui avait à Toulouse de fort proches parents.

Qu'on ne se le dissimule pas : la forte discipline de l'Université toulousaine, si elle stimulait puissamment l'ardeur des écoliers studieux, ne parvenait pas à secouer l'apathie des indolents. L'étemelle gent des paresseux savait, alors comme aujourd'hui, échapper à la contrainte de tous les programmes et de tous les règlements, car, alors plus qu'aujourd'hui, cette sévérité était plus apparente que réelle. Je veux dire que la collation des grades, couronnement des études universitaires, n'était pas entourée, comme elle l'est maintenant, de la garantie d'un examen sérieux et désintéressé. Il y avait de singuliers accommodements avec le corps enseignant, et on y recourait trop souvent, à Toulouse comme ailleurs. En traçant le tableau de l'Université de Toulouse d'après ce qu'Henri de Mesmes nous en a montré, sans y mettre quelques ombres, on risquerait de se méprendre autant que le ferait celui qui jugerait les écoliers actuels sur les compositions du concours général.

Comme Montaigne, Henri de Mesmes était un enfant précoce. Dès ses plus jeunes années, on lui avait enseigné, sous la direction d'un précepteur dévoué, J. Maludan, l'amour du travail et de l'étude. Son éducation première offre plusieurs traits de ressemblance avec celle de Montaigne, comme leur caractère paraît sympathiser. Il est donc très vraisemblable que l'existence si bien remplie de de Mesmes à Toulouse a été aussi celle de son compa-

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gnon. De Mesmes passait pour un modèle d'application; ses maîtres lui dédiaient leurs ouvrages de classe comme à un écolier d'élite, un jeune homme de grande espérance. Moins attentif peut-être^ moins esclave de la leçon du professeur, Montaigne devait étudier avec autant d'ardeur. Il donna plus tard des preuves trop évidentes d'une haute culture intellectuelle pour qu'on le soupçonne d'avoir mal employé les années d'Université. Écolier appliqué, mais primesautier, il apportait au travail les qualités et les défauts de son esprit, la vivacité d'impression cachée sous le désordre apparent des idées.

Telle fut la vie que Montaigne mena sans doute à Toulouse, pendant que son futur ami Etienne de La Boétie étudiait à l'autre extrémité de la France, dans une Université non moins célèbre, à Orléans. L'un et l'autre ne se connaissaient pas encore. Tous deux se préparaient à remplir dignement les charges qui devaient plus tard rapprocher leurs existences. La Boétie obtint son diplôme de licencié en droit civil le 23 septembre i553, à l'âge de vingt-trois ans. Nous ne saurions préciser ainsi la date à laquelle Michel de Montaigne obtint le sien; la fin de ses études juridiques est aussi incertaine que leur commencement. S'achevèrent-elles à Toulouse? Les archives de l'Université de cette ville n'ont pas encore confirmé ce fait, comme celles d'Orléans ont livré la mention du passage de La Boétie.

Désormais suffisamment instruit, le jeune homme pouvait entrer dans la vie active et aspirer aux charges honorables. Peut-être Montaigne voyagea-t-il un peu

auparavant) comme on le faisait parfois. De quelques passages des Essais, on pourrait, en effet, concîure qu'il visita tout au moins Paris, en attendant d'obtenir les fonctions judiciaires qu'il allait bientôt remplir.

RANçois P"" avait officiellement établi, en France, la vénalité des charges, de judicature. C'était un excellent moyen d'obtenir lès ressources nécessaires à une politique financier^ bien souvent désastreuse. Henri II préféra y recourir que de changer la gestion de ses finances. Après avoir ajouté une nouvelle chambre à la Gpur des Aides de Paris, il fondait ainsi une nouvelle Coujr des Aides à Périgueux. Bien entendu, cette meâure était justifiée par des considérations tirées du bon fonctionnement de la justice. Pour le fait des Aides et des matières de finances qui y ressortîssaient, les plaideurs étaient forcés de s'adresser fort loin, à Paris ou à Montpellier : n'agissait-on pas sagement en rapprochant le juge du justiciable ? Donc, par un édit donné à Fontainebleau au mois de mars i554 et enregistré en avril suivant au Parlement de Paris',

I. Archives nationales, Ordonnances de Henri II, X i A, 8619,(039.- • .

le roi établissait une nouvelle Cour souveraine des Aides embrassant les trois généralités d'Agen, de Lyon et de Poitiers. Cette cour devait avoir pour siège la ville de Périgueux, « assise au milieu desdites trois généralités, » et porter le titre de Cour des Aides de Guyenne, Auvergne et Poitou. Elle se composait d'un premier et d'un second présidents, de douze généraux conseillers, d'un procureur général, d'un avocat général, d'un greffier, d'un payeur des gages, d'un receveur des amendes et de trois huissiers.

Les questions de compétence étaient déterminées dans l'édit de mars i554, comme le personnel y était dénombré. Il n'y avait plus qu'à l'appliquer. Tout à coup, avant de la mettre à exécution, le roi crut devoir revenir sur sa décision. La Cour des Aides de Paris et le Parlement de Bordeaux lui firent de pressantes remontrances ; aussi ne tardait-il pas à. révoquer, par lin édit de mai suivant, celui qu'il avait signé deux mois auparavant. La nouvelle Cour des Aides cessait d'être avant d'avoir existé.. Cette résolution inattendue portait gravement atteinte aux intérêts de la ville de Périgueux et des magistrats désignés pour remplir des fonctions dans cette juridiction. Ceux-ci s^efForcèrent de faire entendre raison au roi et invoquèrent, par la bouche de leurs deux présidents, les motifs qui leur étaient favorables. Changeant encore une fois d'avis, Henri II ne persista pas à frustrer Périgueux d'une faveur qu'il lui ayait concédée, et, par un édit donné à Nisy-le-Château en juin 1554 et enregistré le 2 juillet par le Parlement

MONTAIGKB.

de Paris', il rétablissait dans cette ville la Cour des Aides de Guyenne, Auvergne et Poitou. Cette fois, les indécisions du début étaient terminées, et Tédit allait recevoir son effet. Avant la fin de la même année, le i6 décembre i554, le président Pierre de Carie, du Parlement de Bordeaux, désigné pour cela par le roi, procédait à Périgueux à l'installation de cette juridiction nouvelle.

Ni l'édit de création de la Cour des Aides de Périgueux ni l'édit de rétablissement ne mentionnent les noms des magistrats qui la composaient. Par suite d'un contrat, le roi laissait au maire et aux consuls de la ville « la nomination et présentation > des personnes qui devaient remplir des fonctions à la Cour des Aides, moyennant le paiement préalable par la municipalité de 5o,ooo écus, représentant la finance des offices. Le texte de ce contrat ne nous est pas connu. Seul, un extrait des registres de l'Hôtel de Ville de Périgueux, assez inexactement publié à la fin du siècle dernier 2, résume ces clauses et mentionne les nouveaux conseillers. Le deuxième nom est cehii de Pierre Eyquem de Montaigne, c le dit Eyquem seigneur de la maison de Montaigne en Périgord. >

S'il fut ainsi général conseiller aux Aides, Pierre Eyquem ne dut pas l'être longtemps. Peut-être même ne s'était-il mis sur les rangs que pour laisser bientôt

1. Archives nationales, Ordonnances de Henri II, X i A, 8619, i9 100.

2. Recueil de titres et autres pièces justificatives employés dans le mémoire sUr la constitution politique de la ville et cité de Périgueux, Paris, 1775, in-40, p. 545.

après à son fils Michel l'office qu'il avait sollicité. Le i®"* août i554, quelques jours seulement en effet après que la Cour des Aides de Périgueux fut définitivement établie, Pierre Eyquem était élu maire de Bordeaux. Sans doute que le maire de Bordeaux ne cumula pas ces fonctions avec celles de général des finances à Périgueux; du moins il ne paraît pas qu'il en ait usé ainsi. Son fils aîné, au contraire, était en âge d'accepter une charge judiciaire et de tenir un emploi dans le monde. Le père dut donc résigner en faveur de son fils l'office que nous voyons celui-ci remplir plus tard. On a dit que Michel de Montaigne, âgé seulement de vingt et un ans, était trop jeune alors pour faire partie d'une cour souveraine de justice. L'objection est mal fondée. Par ce temps de multiplication des offices de judicature, le pouvoir était fort accommodant sur l'âge des postulants. On obtenait sans peine des dispenses d'âge pour les charges du Parlement, témoin Estienne de La Boétie nommé conseiller à Bordeaux à vingt-trois ans seulement. Pour les Cours des Aides, juridiction inférieure en considération, la chose était plus facile encore. Henri de Mesmes, le puîné de Montaigne, fut admis, en i552, comme conseiller à la Cour des Aides de Paris à l'âge de vingt ans'. C'est donc ainsi sans nul doute que Michel de Montaigne dut entrer dans

I . Mémoires inédits de Henri de Mesmes, publiés par Edouard Frémy, p. 147 : c Au retour, il (son père) me fit prendre un office de conseiller en la Cour des Aides (de Paris), pour ce que j'estois si jeune qu'on ne m'eust pas admis ailleurs. Là je fus examiné et jugé capable le 9® febvrier i55i (iSSi), âgé de vingt ans ou peu plus. 9

la magistrature, en succédant immédiatement à son père que d'autres devoirs avaient bientôt éloigné de ces fonctions ' •

Organisée et installée, la nouvelle Cour des Aides de Périgueux n'avait plus qu'à exercer; ce ne fut pas sans encombres ; aussi n'exerça-t-elle pas longtemps. Sa création avait soulevé des conflits d'attributions dont l'issue lui fut fatale. La Cour des Aides de Montpellier, notamment, dont l'existence était déjà ancienne et dont le ressort avait la plus grande étendue c^u royaume après celui de Paris, s'était plainte vivement que sa juridiction fût amoindrie. Le diflFérend fut porté devant le Conseil du roi, qui par un arrêt du 26 novembre i556, donna raison aux généraux de Montpellier. Le lendemain 27 novembre, des lettres patentes confirmaient cette décision et ordonnaient que, dorénavant, le Rouergue, le Quercy et la Guyenne ressortiraient à la Cour des Aides de Montpellier, comme cela avait Heu avant la création et l'érection de la Cour des Aides de Périgueux. Celle-ci ne conservait de juridiction en Guyenne que sur les parties de cette province qui ne relevaient pas du Parlement de Toulouse, et son

I. Une autre remarque me confirme dans la pensée que Montaigne a succédé directement à son père et Ta remplacé presque aussitôt après rétablissement de la Cour des Aides de Périgueux. Le nom de Pierre Eyquem est le second des nouveaux conseillers ; plus tard nous voyons celui de son fils tenir le même rang, et l'ordre dans lequel sont classés ses collègues paraît être celui d'ancienneté. Eût-on .conservé à Michel de Montaigne cette place de faveur si celui-ci n'avait pas succédé immédiatement à son père et sans intervalle appréciable, au moment même de l'installation de la nouvelle cour?

domaine se trouvait singulièrement réduit'. C'était le prélude de la suppression finale. Quelques mois seulement après, en mai iSSy, paraissait un nouvel édit supprimant totalement la Cour des Aides de Périgueux ainsi démembrée et incorporant son personnel à celui du Parlement de Bordeaux*.

Cette mesure était justifiée encore une fois par les besoins du service et par l'avantage des plaideurs. La vraie raison cependant est plus politique et se rattache à des motifs d'ordre général. Henri II commençait à sentir les dangers de la création des charges qu'il avait instituées partout sans autre règle que son bon plaisir et les besoins de ses finances. Maintenant il essayait d'enrayer et, autant qu'il le pouvait, de revenir en arrière. Le Parlement de Paris, dont la constitution avait été modifiée, allait être rétabli dans son état primitif, et, poussant plus avant les choses, le roi avait résolu de réduire graduellement les ofiices des cours souveraines au nombre existant lors de l'avènement de François P^ La décision, si elle fut prise, ne fut jamais pleinement appliquée. C'est pourtant de cette pensée que découle le rattachement de la Cour des Aides de Périgueux au Parlement de Bordeaux, bien que ce rattachement n'eût pas d'effets financiers immédiatement appréciables.

Le Parlement de Bordeaux, lui, ne considérait pas

1. Guillaume Blanchard, Compilation chronologique contenant un recueil en abrégé des ordonnances, édits, déclarations et lettres patentes des rois de France. Paris, 1715, in-f», t. I«'', col. 758.

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