GUY DU FAUR DB PIBRAC
à aucun trouble, mais nous avons vu que, si les circonstances l'exigeaient, il n'hésitait pas à sacrifier
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sa tranquillité à son devoir. Supérieur aux discordes, dominant les événements, il s'était haussé vers un idéal de sagesse tolérante, et, presque seul de son siècle, il entrevit la liberté de conscience au milieu des crimes que les sectaires commettaient au nom de leurs convictions. Nous trouverons dans les Essais une philosophie accommodante et humaine qui tranche singulièrement sur la vivacité des pas« sions du moment.
On a dit que Montaigne était désabusé. De quelle source viendrait donc ce désenchantement? Donnons plutôt tout le mérite de cette modération à la raison du philosophe, et n'oublions pas que lorsqu'il se retirait du monde, il avait à peine quarante ans. Il est vrau qu'il se considérait déjà comme « engagé dans les avenues de la vieillesse >, bien que sa santé fût excellente. Petit de taille, trapu et d'une complexion solide, il n'était ni sujet à la maladie ni enclin à la mélancolie. Le corps dispos et l'esprit allègre, lui-même dit:- «Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien accordantes avec celles de l'âme. » La maladie ne vînt que plus tard et interrompit les méditations du philosophe. «Je me suis envieilli de sept ou huit ans depuis que je commençai, écrit-il à la fin des Essais; ce n'a pas été sans quelque nouvel acquêt; j'y ai pratiqué la colique par la libéralité des ans. » La propension à la gravelle, que Montaigne tenait de son père, s'était aggravée avec Tâge, et les souffrances étaient passées à l'état aigu. Les dix-huit derniers mois de la composition des Essais furent attristés par ces
douleurs; elles changèrent l'humeur du philosophe et firent tomber la plume de ses mains. Pour essayer de calmer son mal, il voulut voyager et quitta sa retraite. Mais auparavant il avait livré à l'imprimeur le fruit de ses méditations, l'œuvre produite durant ce solitaire enfantement, les Essais.
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UAND les Essais parurent pour la première fois, en i58o, à Bordeaux, chez Simon Millanges, imprimeur ordinaire du roi, ils ne comprenaient que deux livres in-8*» d'inégale grosseur et inégalement compacts. Le premier volume avait 496 pages, si on s'en tient à la numérotation assez fautive de l'imprimeur, et renfermait tout le premier livre; le second livre, au contraire, se trouvait en entier dans le second volume, dont il occupait les 65o pages '. Comme on le voit par ce simple énoncé,
I. En tête de la plupart des exemplaires de cette première édition des Essais se trouve un titre sur lequel ne figure pas la marque de Timprimeur; elle est remplacée par un fleuron (voy. p. 193). Au contraire, en tête de quelques exemplaires beaucoup plus rares, se voit un titre qui porte la marque de Millanges. Nous publions également un fac-similé de ce frontispice (p. 197). Mais, comme dans l'exemplaire que nous avons eu sous les yeux, le titre du premier livre des Essais n'était pas assez bien conservé pour donner une bonne épreuve photographique, nous avons préféré faire reproduire le titre du livre second.
l'ouvrage de Montaigne différait sensiblement alors de ce qu'il devait être dans la suite, divisé en trois livres et accru d'innombrables additions. Nous examinerons ces divergences; il suffit de les signaler maintenant, et de dire que, sous cette première forme, le livre eut le plus grand succès. Il fut lu avidement, car ce qu'il disait de nouveau et de hardi était dit à la mode du temps : il séduisait sans effaroucher. Aussitôt que son œuvre eut vu le jour, Montaigne vint à Paris en faire les honneurs à la cour, et aussi jouir de son triomphe en sa fleur. Ne fallait- il pas consacrer par les suffrages des beauxesprits cette renommée de province? Son beau-frère, Geoffroy de La Chassaigne, qui se piquait également de inoraliser, avait présenté au roi, au sortir du siège de La Fère, quelques épîtres de Sénèque traduites en français, et le roi avait favorablement accueilli cet hommage'. Montaigne ne pouvait rester en arrière. Lui aussi fit présent de son livre à Henri III, et comme le prince avait du goût, il comprit vite la valeur du cadeau^ Il complinienta l'auteur, en
I. Epistres de L.Annœe Seneque y philosophe très excellent, traduictes en François; avec le Cleandre, oh de Vhonneur et de la vaillance. Seconde édition, A Paris, chez Guillaume Chaudière, rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Temps et de l'Homme sauvage, i586, in-S® de 224 feuillets, plus 8 feuillets liminaires et 16 à la fin pour la table. Le privilège est daté de Paris le 5 août i58i, et la dédicace au roi, de Pressac le 18 janvier i582. On trouve à la suite du volume : Continuation des Epistres de Seneque, traduictes en Françoys, A Paris, chez Guillaume Chaudière, 1587, in-S^ de 56 feuillets. La dédicace au roi de ce nouveau recueil, datée du 12 février iSSj, nous apprend que la traduction des premières épîtres avait été présentée à Henri III < au retour du siège de La Fère ».