Montaigne
Tous les grands auteurs sont sujets à devenir légendaires, j'entends à cesser un jour d'être vus tels qu'ils sont, pour rester désormais ce que l'imagination publique se figure en vertu de certains préjugés que la tradition perpétue et que modifie plus ou moins la changeante perspective des siècles. Quelques-uns se prêtent avec une facilité singulière à cette métamorphose, et Montaigne est du nombre. Sceptique, égoïste et paresseux : tels sont les traits essentiels de ce qu'on pourrait appeler sa légende. Dans sa physionomie passablement complexe, en effet, certaines lignes sont assez accusées pour que l'on risque fort, en n'apercevant qu'elles, de se faire de l'ensemble une idée peu exacte.
Pascal et la philosophie chrétienne du xvne siècle, ne voulant voir dans Montaigne que le pyrrhonien, l'incarnation même du doute et des tendances hostiles à la foi comme à la raison, ont substitué non sans violence à la réalité une image que le siècle de Voltaire accepta avec empressement, non plus pour la détester, mais pour la chérir. Notre âge de curiosité indifférente et universelle, guéri de la passion de nier comme de croire, et ne voulant plus que savoir et comprendre, se trouvait dans une bien meilleure condition morale que les deux époques précédentes pour tracer un portrait fidèle de l'auteur des Essais; mais on ne se débarrasse pas aisément d'un point de vue séculaire imposé au monde par des penseurs et des écrivains de génie. Dans la merveilleuse anaW se que Sainte-Beuve a faite de Montaigne, il n'y aurait pas un mot à reprendre, si notre grand critique, trop enivré sans doute de l'air pur qu'il respirait à ce moment sur les hauts sommets du jansénisme, n'avait pas, avec une excessive subtilité d'organes, ouï et aperçu dans le livre du plus sincère des hommes une espèce de « comédie », des « dessous perfides » et, derrière les protestations et les révérences de cérémonie, un « ricanement ironique ».
Ce « petit rire sec », notre fin de siècle ne l'entend plus et s'étonne presque qu'on ait pu l'entendre. Aspirant nous-mêmes ou résignés, après trois cents ans de travail, à rejoindre en grand nombre l'état d'esprit où était parvenu, par une exception unique,
un individu extraordinairement intelligent de la fin du xvie siècle, nous admettons aujourd'hui, comme une complication des plus naturelles, la coexistence dans le même homme du doute et de l'espérance, de la recherche et de l'incuriosité, de la soumission chrétienne et des discours de la sagesse antique, de l'humeur contemplative d'Epicure et du culte fervent de l'imagination pour la virile activité et l'âme stoïque des héros. Nous comprenons tout aussi facilement que l'homme qui réfléchit se dédouble et se regarde agir, qu'il reste, en son for intérieur, distinct du citoyen et du fonctionnaire, qu'en remplissant consciencieusement ses devoirs publics, il n'ait garde de s'y absorber tout entier et d'en faire le plus cher souci de sa vie.
La simple intelligence de cet équilibre des contraires, où Montaigne avait trouvé le secret de la paix intellectuelle et morale, suffirait pour renouveler le fond même d'un sujet d'étude qui semble épuisé. Dans un récent volume, un de nos critiques les plus pénétrants écrit que Montaigne était « très sérieux «'.Ce mot seul, si on l'entend bien, est toute une orientation nouvelle.
Ajoutons que les patients travaux des érudits ne cessant guère de grossir sur Montaigne ou autour de Montaigne l'amas lentement accru des menues découvertes, il y a lieu, de temps en temps, d'extraire du fatras des détails sans signification le petit