‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 10 sur 242 · DESTITUTION DE CHANGARNIER · texte numérisé non relu

DESTITUTION DE CHANGARNIER

garnier, qui court chez le préfet de police, parle d'arrêter le Président et de le conduire à Vincennes dans un panier à salade. Le prince, maître de lui-même, dissimule longtemps, puis, le 4 janvier 1851, à l'occasion d'une sortie violente du général à l'Assemblée, déclare à ses ministres qu'il va le destituer. A cette nouvelle, les ministres effarés démissionnent; les chefs de la droite, réunis chez M. Mole, exigent comme condition absolue de leur concours le maintien du général. Que va-t-il advenir? On parle d'un soulèvement de l'armée. Montalembert inquiet court à l'Elysée. Il avoue que Changarnier s'est rendu impossible, mais supplie le prince de prendre patience, de ne pas frapper le général au moment où il vient de s'identifier en quelque sorte avec l'Assemblée. « J'échoue complètement, raconte-t-il ; je trouve chez le Président une résolution calme, inébranlable, d'en finir, de ne pas reculer : « Je ne passerai pas sous les Fourches Caudines « de l'Assemblée. (1) » — En sortant, Montalembert rencontre Daru, l'envoie faire une nouvelle tentative qui échoue pareillement.

Quelques jours après, Montalembert est rappelé à l'Elysée avec MM. Mole, Thiers, Berryer et quelques autres. Le prince leur annonce sa résolution définitive. Pendant une heure on le supplie, on le menace même. Montalembert soutient toujours que la mesure est dangereuse, inopportune. Thiers affirme que Changarnier a loyalement servi le Président, et celui-ci, regardant fixement son interlocuteur, réplique : « Vous oubliez qu'il a voulu me faire enfermer à Vincennes. » Puis il ajoute : « Je veux rester strictement dans la légalité et la Constitution. Rien ne vous empêche de nommer contre moi des commissions de permanence et même le président de l'Assemblée; mais vous ne pouvez m'imposer le général de l'armée de Paris. » Les Burgraves se retirent dans la plus grande agitation.

Le 10 janvier, rapporte le Journal, la bombe éclate enfin : Changarnier est destitué! Thiers perd la tête (un peu par peur, à ce que dit Daru) ; Lasteyrie est plus vif que jamais.

(1) Journal, 4 janvier 185L

(( Il faut le mettre en accusation! » crient les uns. — « Nommons un Comité de salut public! » disent les autres. — « Proclamons Changarnier président de l'Assemblée ! « insinue Thiers. Montalembert, tout en protestant contre les fautes commises par ses collègues, se range à cet avis. Mais, quand ils parlent à Dupin de donner sa démission, celui-ci se fâche tout rouge et les envoie promener.

Après une discussion de quatre jours, plus calme qu'on ne l'attendait, l'Assemblée, par 416 voix contre ;286, blâma la conduite du pouvoir exécutif et déclara que Changarnier conservait sa confiance. D'accord avec le duc de Broglie, Odilon Barrot, Vitet et Casimir-Perier, Montalembert vota contre l'ordre du jour. Ce fut au cours de ces débats, dans un discours « merveilleux de finesse et de perfidie », que Thiers rompit avec TÉlysée et prononça la phrase célèbre : « L'Empire est fait! » Montalembert, tenté de lui répondre, fut retenu par l'incertitude du devoir : « Je recule, écrit-il dans son Journal, devant l'idée de me brouiller tout à fait avec les notables de l'Assemblée et de compromettre les intérêts religieux dont je suis, quoique indigne, spécialement chargé. (1) »

Les royalistes de l'Assemblée ne pardonnaient pas à Montalembert sa fidélité au prince Louis. Il avait pu s'en apercevoir le 10 décembre. Ce jour-là, l'orateur lut à la tribune un rapport sur la proposition de M. d'Olivier, relative à l'observation du dimanche. Prenant la question de très haut, il proposait simplement et franchement de rétablir « ce qui est dû à la majesté de Dieu et à la dignité du pauvre ». Ilénumérait les raisons de cette mesure, raisons supérieures, éternelles, qu^un Parlement anglais eût applaudies et respectées ; il disait :

« On se plaint partout que le secret du commandement est perdu, que l'autorité n'existe plus, qu'elle a perdu toute force morale, toute sécurité,

(1) Journal, 12 janvier 1851.

Page 1