‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 110 sur 242 · VIE DE CHATEAU · texte numérisé non relu

VIE DE CHATEAU

Moines d'Occident, écrit ses brochures politiques, parcourt les nombreux articles qui doivent paraître dans le Correspondant. On lui apporte un volumineux courrier : lettres, journaux, revues, livres, de toutes les contrées du monde et dans les langues les plus diverses. Il trouve le temps de répondre à toutes ces lettres et de les classer dans des dossiers spéciaux qui font à la fois l'admiration et le désespoir de son historien. 11 lit tous les journaux, toutes les revues, non point d'une lecture distraite, non point « du pouce et de l'œil », mais le crayon rouge à la main, marquant d'un signe ou d'un mot les passages qui l'ont frappé et qu'il veut conserver. Car ces journaux, ces revues sont ensuite découpés; ces fragments mis en ordre et collés sur de grands registres; les registres eux-mêmes, munis chacun d'une table spéciale, deviennent pour l'orateur de véritables arsenaux de guerre et. de controverse.

Cependant, l'heure est venue du déjeuner de famille. De parti pris, lorsqu'il n'a point d'invités, Montalembert n'arrive que le repas commencé. C'est un procédé pour gagner du temps et prolonger son travail. A table, il est tout aux siens, plein d'entrain, de gaieté et d'esprit. La causerie se continue au salon. D'ordinaire, Montalembert y apporte son courrier; il signale, dans les lettres et les journaux reçus le matin, les passages qui présentent quelque intérêt et les commente avec une verve intarissable. Puis il fait une longue promenade dans ses bois, quelquefois seul, le plus souvent avec ses enfants et Sylvain. Sylvain, à la fois intendant et garde forestier, très dévoué à son maître, est le confident et Texécuteur de ses travaux champêtres.

La Roche en Breny n'est point un pays de grande culture. Qu'on se représente une succession de collines arides et nues, revêtues çà et là d'épais taillis de chênes et , dans le creux des vallons, quelques étangs solitaires et tristes. Tel était, vers 1840, quand Montalembert en fit l'acquisition, l'aspect de ce domaine. Il n'est plus le même aujourd'hui. Son nou-

veau propriétaire a deviné l'arbre qui convenait à ce sol granitique. Il a introduit dans le Morvan les diverses espèces résineuses du Jura et planté sur ses terres plus de trois millions de pins. A ce travail il a mis la même ardeur, la même persévérance qu'à tout le reste et est devenu en peu de temps un sylviculteur consommé. Quel plaisir de constater le progrès de ses plantations ! Frappant de sa canne le tronc vigoureux de ses arbres, il dit avec une fierté mélancolique : « C'est la seule entreprise où j'aie réussi. »

Il a vraiment le droit d'être fier. Son œuvre n'est pas celle d'un forestier vulgaire, mais d'un véritable artiste. En peu de temps le pays se transforme ; les collines dénudées se parent d'un riche manteau de verdure, les étangs s'environnent de feuillage aux teintes harmonieuses. Jamais on ne vit plus de poésie dans l'ombrage des bois. Montalembert y a fait ouvrir plusieurs routes carrossables; de gracieux sentiers serpentent sur le flanc des coteaux ou s'enfoncent le long des ruisseaux, coupés par des ponts rustiques. Çà et là, d'agréables points de vue, ménagés avec art par les soins du maître. Les excursions sont nombreuses et variées. Aujourd'hui on se dirige vers le moulin et l'étang de Villerin; demain on se rendra au Grand Buisson ou à l'étang Matrot ; un autre jour à Pierre-Plot ou au Perron-Murger. Chemin faisant, Montalembert converse avec ses enfants, il joue avec eux, fait des défis, prépare des surprises, se cache tout à coup pour se faire chercher. Un soir qu'il se promenait seul, sous le poids de je ne sais quelle tristesse, il rencontra une de ses filles, âgée de cinq ans, accompagnée de sa gouvernante. « Mon enfant, lui demanda-t-il gravement, pourquoi ètes-vous en ce monde? — Pour vous aimer! » répondit-elle, en se jetant dans ses bras. Comme un chaud rayon de soleil éclaircit le ciel, cette douce parole dissipa la tristesse de Montalembert.

il est rare qu'avant le diner Montalembert ne se ménage pas encore deux heures de travail; mais pendant la soirée, il ne s'appartient plus. Comment peindre l'exquise douceur de ces réunions intimes? C'est là, au milieu de sa famille, qu'il faut entrevoir Montalembert pour apprécier la cordialité char-

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