‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 119 sur 242 · IN FESTO S. MARTINI MDGCCLIX · texte numérisé non relu

IN FESTO S. MARTINI MDGCCLIX

gramme. Dès ce moment, les enfants de son frère devinrent ses enfants. Il surveilla leurs études, leur éducation, le choix de leur carrière, et le succès couronna ses efïorts. René, le second, suivit comme son père la carrière des armes; Geoffroy, le plus jeune, s'engagea en 1870 dans les zouaves de Charette, se battit vaillamment à Patay, et défend aujourd'hui dans nos assemblées républicaines les mêmes causes que son oncle ; André , l'aîné , embrassa la vie religieuse et s'élança d'un bond jusqu'à la sainteté. Qu'on nous permette d'esquisser en passant cette angélique figure. Aussi bien Montalembert joue dans ce drame intime un rôle important (1).

Son père a placé André au collège de Vaugirard , sous la direction du P. Olivaint, et Montalembert est heureux de l'y maintenir (2). Tout d'abord, à part sa foi profonde, rien ne laisse prévoir sa destinée. Il est bien doué, mais indolent, fier et légèrement dédaigneux. Volontiers fait-il comme ses camarades des rêves de jouissances mondaines. Montalembert s'inquiète de ne pas retrouver chez le premier héritier de son nom les généreuses ardeurs de ses jeunes années : « André n^a point le mens divinioi' » , écrit-il avec tristesse dans son Journal.

Un jour que son oncle l'interroge sur son avenir, l'enfant déclare qu'il songe avant tout k jouir de sa jeunesse. On devine l'indignation de Montalembert. Quelques mois plus tard,

(1) Nous nous servons pour ce récit de la notice si attachante et si édifiante que le R. P. Longhaye, de la Compagnie de Jésus, a consacrée à son cher élève. En le remerciant d'avoir bien voulu nous la communiquer, nous nous permettrons, d'accord en cela avec le vénéré P. Olivaint, d'en solliciter une prochaine publication.

(2) Je trouve dans une lettre du P. Olivaint à Montalembert ces paroles touchantes : « ... Si nos collèges sont ouverts, si depuis dix ans nous pouvons travailler nous aussi au salut des nouvelles générations , n'est-ce pas à vous surtout que nous le devons, à votre zèle, à votre éloquence, à votre amour pour la liberté de l'Église?

« Aussi, que je suis heureux pour ma part, en donnant mes soins à vos neveux, j'allais dire à vos enfants, de pouvoir essayer en quelque manière , au nom de la Compagnie de Jésus, d'acquitter sa dette envers vous, dette sacrée de foi et d'honneur. Veuillez agréer, Monsieur le comte, cette pensée qui nous anime auprès de ces chers enfants et qui nous les rend si chers... »

23 juillet 1860.

à la suite d'une retraite spirituelle, André annonce à son oncle qu'il est converti.

« Vous sembliez , mon très cher enfant, en avoir grand besoin ,» riposte Montalerabert. Et revenant sur la boutade que nous venons de citer, il ajoute « : C'était le mot d'un vieil épicurien plutôt que d'un jeune gentilhomme chrétien, petit-fils des croisés! J'en ai été, du reste, plus afûigé que surpris, car j'y reconnaissais l'influence trop naturelle du temps où nous vivons et aussi celle du milieu social où vous êtes né, — j'entends ce monde religieux et conservateur où, sauf quelques trop rares exceptions, on ne comprend absolument rien aux conditions de la vie publique et où , à force de mollesse , de paresse , de faiblesse et de sordide avarice, on laisse le pays et la société en proie à l'audace, à l'énergie et à la résolution des méchants.

«Tous nos maux (ou du moins la plupart) viennent delà : les méchants ont toutes les qualités qui font les vrais soldats; les bons (ou ceux qui se croient et se disent tels) n'en ont aucune et n'en veulent point avoir. A quoi cela tient-il? Question immense et fondamentale que nous discuterons à notre aise dans la suite. En attendant, et au moment où votre jeune âme s'ouvre à la vie morale et intellectuelle, tâchez, en restant bon et en devenant meilleur, de servir le bien avec quelques-unes des qualités que déploient les méchants au service du mal. Violenti rapiunt illud, dit l'Apôtre du royaume des deux. Mais cela est tout aussi vrai du royaume terrestre, c'est-à-dire de tout ce qu'il est permis de désirer et de conquérir ici-bas : la renommée, la considération, l'admiration légitime, le crédit et l'influence sur son temps et son pays pour la cause de la justice et de la vérité. Violenti, entendez bien, violenti, c'est-à-dire ceux qui se font sans cesse violence à eux-mêmes et dont la vie n'est qu'une longue suite d'efî'orts, de luttes et de sacrifices. Tout confesseur, tout docteur de la science de Dieu vous dira que ce sont là les conditions élémentaires de la vie spirituelle; moi qui puis être regardé par vous comme un docteur de la science du monde, je vous assure que ce sont là les conditions sine qua non de la vie publique. Vous voyez que je prends très au sérieux tout ce que vous m'avez écrit et que je vous parle en homme. Je vous dis comme David à Salomon : Esto virî et la virilité chrétienne que je vous souhaite suffira pour vous distinguer de cette tourbe de jeunes gens soidisant bien nés et bien élevés., dont toute l'ambition se borne à être bons propriétaires et bons pères de famille, et. dont la sottise et la fainéantise ont compromis plus qu'on ne pourrait dire la famille, la propriété et la religion, c'est-à-dire les trois bases de toute société. (1) »

André de Montalembert comprit la parole évangélique : Violenti rapiunt illud, mais dans le sens même où le docteur

(1) A André de Montalembert, 11 novembre 18C2.

divin l'avait prononcée. Ce fut dans les derniers mois de 1862 que, pour la première fois, il entendit l'appel d'enhaut. L'année suivante, la voix intérieure devint plus nette, plus impérieuse. L'enfant s'en déclare obsédé : « Tu ne seras pas seulement prêtre, tu me feras un sacrifice complet de toi-même dans la vie religieuse. » A cette idée, la nature d'André frémit d'horreur et, pendant trois ans , une lutte désespérée s'engage dans son âme entre Dieu et le monde. L'éminent religieux qui fut le témoin discret et prudent de ce drame intime, nous décrit en pages émues cet « état étrange, violent, douloureux, plein de brusques changements et de contradictions soudaines ». D'un côté. Dieu l'attire avec une force irrésistible et lui fait entrevoir la sublime beauté de la vie religieuse; de l'autre, le monde cherche à l'éblouir par l'éclat de ses fêtes et le charme de ses relations. Quoi ! Un Montalembert se résignerait à passer sa vie dans la dépendance, à exercer pendant de longues années les plus humbles fonctions! « Non! s'écrie-t-il avec colère, je ne veux pas de votre obscurité, je ne veux pas de vos humiliations. » Mais il a beau se débattre contre l'esprit divin, celui-ci finit toujours par le ressaisir.

Cependant Montalembert ne soupçonne rien de ces orages et, inquiet de l'avenir de son neveu, continue aie presser de questions. « Mon oncle, lui déclare André, j'ai le désir d'embrasser la vie religieuse. » Surpris tout d'abord, Montalembert loue son neveu d'un dessein si généreux. Il aborde aussitôt la question pratique, exclut de lui-même le clergé séculier, les Franciscains et les Dominicains. Enfin, non sans se plaindre un peu du fameux moule qui amoindrit l'originalité personnelle du Jésuite, il répète par deux fois : « A tout prendre, ce qu'il y a de mieux pour vous^ c'est encore la Compagnie de Jésus. » Puis il ofl're au jeune homme, pour éprouver sa vocation, de faire sa philosophie dans un milieu aussi sûr, mais différent. André refuse formellement : « Mon indépendance est entière, déclare-t-il ; je désire rester à Vaugirard. »

La lutte intérieure est pourtant loin d'être terminée ; elle se prolonge pendant deux ans avec des alternatives diverses.

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