BRUITS DE COUP D'ETAT
Après ce beau coup , la Législative s'accorda des vacances et Montalembert partit pour la Koche-en-Brény. Son généreux dessein de rétablir l'union entre le Président et l'Assemblée avait échoué; il s'attendait à tout. Bientôt, au fond de sa province, lui arrivèrent des bruits de coup d'État ; on a su depuis qu'ils étaient fondés. Le 22 septembre, profitant de l'absence de l'Assemblée, le prince avait voulu la dissoudre, rapporter la loi électorale du 31 mai et en appeler immédiatement au peuple. Mais Saint-Arnaud déclara qu'il n'acceptait point ce coup d'État à l'eau de guimauve. Il lui en fallait un où l'on empoigne, où l'on réprime, où l'on disperse. Le prince céda, et quand Daru vint lui demander : « Que faut-il penser de tous ces bruits? » il affecta l'indignation : « Monsieur Daru, on vous dira de moi beaucoup de mal. Lorsqu'on attaquera devant vous ma capacité ou mon esprit politique, croyez-en tout ce que vous voudrez. Mais, vous qui êtes mon ami, rendez-moi au moins la justice de me tenir pour un honnête homme, incapable de manquer à mon serment. (1) »
Dans le courant d'octobre, les bruits de coup d'État prirent plus de consistance. Les ministres sentaient qu'il se tramait quelque chose en dehors d'eux, dans les régions présidentielles. M. de Crouseilhes, ministre de l'instruction publique, écrivait à Montalembert : « Il se joue un jeu terrible en ce moment. Je crois que votre présence aurait un avantage inappréciable... (2) » Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, mandait de son côté : « Je ne puis me défendre des plus sinistres pressentiments... (3) « Il ajoutait que le Président leur ayant annoncé sa volonté d'abroger la loi électorale du 31 mai, les ministres avaient remis leur démission.
Montalembert crut devoir faire entendre au prince un nouvel appel en faveur de la patience et de la concihation :
« ... Je suis convaincu, lui écrivait-il, que, depuis le commencement
(1) Lettre inédite à Daru, p. 33.
(2) M. de Crouseilhes à Montalembert, 13 octobre 1851.
(3) Léon Faucher à Montalembert, 24 octobre 1851.
de l'entreprise où vous venez de vous engager, plus d'une grave difficulté, plus d'un obstacle imprévu s'est présenté à vous; je vous conjure de regarder ces difficultés et ces obstacles comme un avertissement de Dieu. Je vous conjure de vous arrêter sur la pente fatale où, sans le vouloir assurément, vous allez nous entraîner. Je vous conjure enfin de ne pas achever la désorganisation de ce malheureux parti de l'ordre que tout le monde sacrifie, et de ne pas désespérer les honnêtes gens qui ont mis leur confiance en vous...
« ... Je le dis avec assurance, vous n'avez jamais eu d'ami plus sincère, plus désintéressé que moi. Vous allez peut-être me condamner à devenir votre adversaire. Ma conscience me défend de vous quitter sans vous donner une dernière preuve de mon attachement...
(c ... A tort ou à raison, la loi du 31 mai est regardée comme le drapeau du parti de l'ordre; elle n'a été combattue que par quelques légitimistes, aveugles admirateurs du suffrage universel, et par l'unanimité du parti révolutionnaire. C'est avec celui-ci que vous allez désormais vous ranger. Vous croyez que la loi du 31 mai a diminué de beaucoup le nombre des électeurs disposés à voter pour vous. C'est, à mon avis, une erreur. Les deux tiers de ceux que cette loi a atteints ne tiennent pas à voter et restent chez eux; l'autre tiers votera toujours pour le candidat des rouges, et il me répugne de croire que vous le soyez jamais...
«... Mais l'abrogation de notre loi n'est rien en soi auprès delà situation qu'elle vous fait en vous éloignant du parti des honnêtes gens. Dans une société déracinée comme la nôtre, les raisonnements parlent moins haut que les noms. Or n'est-il pas à craindre que bientôt il ne reste autour de vous pas un seul homme considérable et respecté? Ne serez-vous pas alors obligé d'aller chercher des sympathies, peut-être des conseils, auprès des hommes les plus décriés de notre temps?... Vous serez à la fois leur dupe, leur complice et leur victime... (1) »
La réponse du prince fut cordiale mais vague. Il exprima la peine extrême qu'il éprouvait de ne pas être d'accord avec Montalembert, puis il ajouta : « ... Permettez-moi de vous dire que je ne changerai jamais de principes. La cause que je me crois appelé à défendre est celle de l'ordre et de la civilisation; je sacrifierai tout pour remplir consciencieusement cette grande mission. Il est possible que je me trompe sur les moyens ; mais, quant au but, il restera invariablement le même dans ma pensée comme dans mon cœur. J'espère que mon message à l'Assemblée expliquera bien des choses et fera évanouir bien des appréhensions... (2) » Dans le même
(1) Montalembert au Président de la Répubhque, 17 octobre 1851.
(2) Le Président de la République à Montalembert, 22 octobre 1851.