‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 155 sur 242 · DE MALINES · texte numérisé non relu

DE MALINES

Les joies de la famille ne suffisent pas à consoler Montalembertdes déboires de sa vie publique. Ni ses nombreuses amitiés, ni ses voyages multiples, ni ses grands travaux d'histoire ne lui font oublier un seul instant les intérêts de l'Église et du pays. Nul ne suit avec plus d'attention la marche des événements. Or, depuis quelques années, de meilleurs symptômes apparaissent à l'horizon politique. D'une part, l'attitude des catholiques envers l'Empire se trouve modifiée par les affaires romaines ; un refroidissement entre l'Église et l'État s'est produit, suivi d'une petite guerre, dont le principal incident a été le décret de M. de Persigny contre les Conférences de Saint- Vincent de Paul. D'autre part, les idées libérales sortent de leur engourdissement et Montalembert surprend au Corps législatif et au Sénat des signes d'une opposition sérieuse. Au mois de mars 1861, il suit les débais sur la question romaine au Sénat, et applaudit chaudement au Corps législatif M. Keller, « le champion éloquent de la cause catholique, le seul talent nouveau qui se soit produit depuis l'avènement du Césarisme ». — « J'ai assisté aux deux dernières séances du Corps législatif, écrit-il le 28 mars 1861, et j'ai été très frappé de l'extrême animation qui y régnait. C'était une vraie fourmilière, ou pour mieux dire, une fournaise, tout comme aux jours les plus agités de la Chambre des députés ou de l'Assemblée nationale. Les deux minorités relativement énormes de 61 voix au Sénat et de

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91 au Corps législatif (où Ton ne comptait que sur 40 oi 50 au plus), constituent un très grand fait et prouvent la force des instincts catholiques delà France, toujours si bêtement méconnus par les gouvernements libéraux ou révolutionnaires. (1) » Chose curieuse, au lieu d'étoufl'er ces tendances libérales et ce commencement d'opposition, l'Empereur les a encouragés par le décret du 24 novembre 1860, qui autorise les Chambres à rédiger une adresse au souverain, permet la reproduction intégrale des débats législatifs et accorde aux députés le droit d'amendement.

Ces événements ne laissent pas d'exciter les espérances de Montalembert et des vieux parlementaires. Ils voient déjà la tribune relevée et libre, leur parole écoutée, applaudie de la France entière et mise au service des plus nobles causes. Les élections doivent avoir lieu en 1863 ; il convient de s'y préparer sans retard. Montalembert y pousse surtout les jeunes qu'il réunit autour de lui, Cochin, Léopold de Gaillard, Prévost-Paradol, et son gendre M. deMeaux.

« 11 s'agit, écrit-il à ce dernier, de préserver les dernières garanties de la fui et de l'ordre social, sous un régime qui, tout puissant qu'il soit, sait fort bien reculer quand on lui montre les dents, et sous lequel on serait par conséquent inexcusable de ne pas agir avec énergie. Gela est surtout urgent pour les jeunes gens, car je vois très bien qu'on ne veut plus des vieux burgraves, la vieillesse étant déjà à elle seule une sorte d'aristocratie, laquelle, jointe au talent et à la notoriété, devient tout à fait intolérable à l'instinct si profondément démocratique de ce pays. (2) »

Cependant, dès le 28 mai 1862, une importante assemblée des « burgraves naufragés » se tient chez M. Daru. Thiers, Guizot, le duc de Broglie, Montalembert, Berryer, Dufaure,

(1) A M. de IMeaiix, 18 octobre 1861. Quatre-vingt-onze députés contre cent vingt-six avaient demandé que l'on retranchât de l'adresse une phrase peu respectueuse pour le Saint-Père, qui était accusé de résistance à de sages conseils.

(2) A M. de Meaux, 18 mars 1861.

Casimir-Perier, Lanjuinais, Ghangarnier et une dizaine d'autres y assistent. Malgré bien des répugnances, on décide de se laisser porter aux élections prochaines. Montalembert se prononce énergiquement pour l'action ; il le fait par devoir, car son ambition politique est bien refroidie et il ne s'illusionne guère sur l'issue de la lutte.

« J'ai souffert cruellement de la destruction de ma carrière publique en 1852, écrit-il, lorsqu'à quarante et un ans, à l'âge où beaucoup de gens ont à peine commencé la leur, je me suis vu précipité de la situation que j'avais gagnée par vingt ans de travaux incessants, et abandonné, insulté même dans ma chute par ceux qui étaient mes disciples et mes obligés. Maintenant, après dix ans écoulés, la plaie est cicatrisée; je me suis fait d'autres habitudes; l'âge avec ses infirmités est venu à l'aide de ma résignation forcée. Je n'ai d'ailleurs plus les illusions que je me faisais sur la vie politique en France. Je sais maintenant que la France n'aime pas les honnêtes gens, qu'elle se laisse très volontiers gouverner par ceux (ju'elle méprise, plus volontiers que par ceux qu'elle est contrainte d'admirer et dont la supériorité morale ou intellectuelle blesse sa jalousie démocratique. Je sais que les catholiques sont atteints au plus haut point de cette maladie nationale. Je n'ai jamais recherché dans la carrière politique que la faculté de servir la bonne cause, et aussi celle de conquérir une légitime renommée. Quant à la bonne cause, ses défenseurs ofiîciels m'ont éconduit après m'avoir exploité. Quant à la renommée, celle que j'ai ne saurait qu'être compromise et amoindrie dans des luttes sans portée et sans issue. Cependant mes théories contre l'abstention me condamnent à accepter toute candidature qui me sera offerte. Si on veut lutter à mon occasion et avec mon nom contre les progrès chaque jour plus manifestes du socialisme impérial, en se plaçant résolument sur le terrain du libéralisme catholique, je suis prêt comme en 1857... (1) »

De divers côtés, à Nîmes, à Rodez, en Vendée, dans la Mayenne et la Haute-Garonne, on met en avant la candidature de Montalembert. Volontiers accepterait-il de se présenter à Toulouse, mais les légitimistes de cette ville, soumis à leur sotte tactique de l'abstention, refusent de le soutenir. A Laval, au seul nom de Montalembert, l'évêque lève les bras au ciel : « M. de Montalembert, s'écrie-t-il, par son nom, par ses antécédents, par ses convictions et par toute son attitude^ est précisément l'homme qu'il ne nous faut pas! (2) »

(1) A M. Michel, directeur de V Union Franc-Comtoise, 2 juillet 1862.

(:i) Lettre à Foisset, 8 mai 1863. Montalembert ajoute dans cette lettre ;

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