‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 194 sur 242 · L'ACADÉMIE FRANÇAISE SOUS L'EMPIRE · texte numérisé non relu

L'ACADÉMIE FRANÇAISE SOUS L'EMPIRE

du corps qu'elle anime. (1) » Lorsqu'il entra dans la salle des séances, le jour de la réception du P. Gratry, auquel il servait de parrain, Montalembert fut salué d'une triple salve d'applaudissements : touché et surpris de cet accueil, il écrivit : le soir dans son Journal : « Je ne suis donc pas aussi oublié et aussi impopulaire que je le croyais. »

Vers ce temps-là, Montalembert reçut d'un jeune homme de Rennes, M. Oheix, une lettre dans laquelle, au nom d'un groupe d'étudiants, était posée la question suivante : « L'Acadéu[iie admet-elle maintenant ses membres sans considération du mérite littéraire, et uniquement parce qu'ils sont de l'opposition? en un mot, est-elle devenue une coterie? »

Et quand même, répondit Montalembert, quand même, comme le supposent certains de vos camarades, cette Académie serait animée d'une opposition systématique, quel grand mal et quel grand danger y aurait-il à ce que, au milieu de la servilité, de l'adulation, de la prostration contemporaines, le premier corps littéraire de l'Europe se tînt à l'abri de la contagion universelle? « Puisque lesévêques ont des cœurs de filles, disait Jacqueline Pascal, il est bon que les filles aient des cœurs d'évêques. » Puisque les jeunes gens du second Empire, dirai-je, sont déjà infectés par le césarisrae, il serait utile et nécessaire que les barbons sussent se tenir debout et montrer les dents...

L'Académie, croyez-m'en, ne demanderait pas mieux que de se recruter parmi les écrivains, s'il yen avait. Ce n'est pas sa faute si le second Empire, à la différence des deux régimes monarchiques qui l'ont précédé, n'a fait éclore aucun talent hors ligne, excepté le seul M. Taine. Celui-là est certainement un écrivain, et même un grand écrivain; mais je pense que lui-même, dont le matérialisme pittoresque est si conforme aux goûts et aux intérêts de l'autocratie impériale, ne doit guère tenir à faire partie de l'Académie, avant que les chrétiens et les libéraux qui en constituent la majorité actuelle, n'aient été rejoindre dans la tombe leurs ancêtres Royer-Collard et Chateaubriand.

Adieu, Monsieur, ne craignez pas de me consulter de nouveau quand vous en aurez envie; et si ma santé ou mes occupations m'empêchent de vous répondre, n'en concluez pas que je vous trouve importun... Rien ne me touche plus que l'épanchement d'un cœur jeune et sincère, et

(1) Vicomte de Meaux, Mémoires inédits.

rien ne m'intéresse autant que de connaître les dispositions actuelles de ja jeunesse, puisque c'est d'elles seules que dépend notre avenir... (1)

Les jeunes gens! Qui dira jamais comment Montalembert les aime? Au déclin de sa vie, ce sentiment devient chez lui une sorte de passion. « Je ne veux plus, dit-il, faire de connaissances nouvelles, à l'exception des tout jeunes gens en qui je m'applique à démêler les symptômes de l'avenir qui nous aftend ou qui nous menace. » Nous renonçons à nommer tous ceux qu'il a reçus à son foyer et pénétrés de son influence. Son accueil est plein de cordialité. « On a répété cent fois, écrivait un étudiant, qu'il n'y a pas d'homme plus affable que ce grand seigneur ; on entre là avec tremblement, et l'on si trouve si à l'aise qu'on semble avoir toujours vécu dans la connaissance de cet homme illustre. La seule chose qui impressionne singulièrement est ce regard profond et scrutateur, dominateur aussi et pourtant affectueux qui est resté comme la partie vivante de ce corps épuisé. » Il questionne ses jeunes visiteurs avec un paternel intérêt. Études, travaux, projets, idées, sentiments, rien ne le laisse indifférent. Avec quelle délicatesse il donne un bon conseil et redresse une erreur de jugement! Avec quelle énergie surtout il entraine à l'action les volontés hésitantes! Veut-on, après cinquante ans, recueillir l'écho des généreuses paroles de Montalembert, qu'on lise sa lettre aux étudiants suisses.

Je tremble toujours, leur dit-il, de voir les jeunes gens céder au découragement ou à l'indifférence, comme la génération qui a surgi en France après la révolution de 1849 et le coup d'État de 1851. Même quand ils ne me demandent rien, je me sens toujours porté à leur crier : « Courage et confiance! Travaillez énergiquement pour la bonne cause, pour la vérité, la justice et la liberté, et soyez sûrs que vous ne vous en repentirez jamais. » On a mauvaise grâce à se donner soi-même pour exemple, mais on ne peut guère rendre service à la jeunesse qu'en la faisant profiter de l'expérience d'autrui. Laissez-moi donc vous l'avouer : moi qui ai tant lutté, tant parlé, tant écrit, et le plus souvent sans aucun succès immédiat, je n'ai qu'un regret, celui de n'avoir pas écrit, parlé, lutté davantage, pendant que cela m'était encore possible. A la fin de toute carrière longue ou courte, brillante ou obscure, il ne reste de lumineux et de con-

(l) A M. Robert Oheix, 12 février 1866.

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