‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 45 sur 242 · DIVISION DES CATHOLIQUES. LA POLITIQUE DE L UNIVERS · texte numérisé non relu

DIVISION DES CATHOLIQUES. LA POLITIQUE DE L UNIVERS

Les catholiques, nous venons de le voir, se sont divisés en 1852 au sujet de l'attitude à garder envers le nouveau pouvoir. Pendant les années suivantes, le mal grandit et devient irrémédiable. Depuis longtemps l'Église de France n'a subi pareille épreuve. Une persécution violente eût été moins funeste. L'historien qui entreprend de raconter ces temps difficiles sent encore, à un demi-siècle de distance, le sol lui brûler les pieds. 11 voudrait passer en courant sur ces querelles déplorables, de peur de les réveiller. Sa tâche est ingrate et pénible. Il découvre tant de passion au fond des plus nobles âmes qu'il craint de se passionner lui-même. Quel que soit son amour de la paix et de la vérité, ne va-t-il pas, sans le vouloir, blesser de respectables sentiments? Puisse-t-il du moins inspirer à ses frères, si de nouveaux changements politiques bouleversent encore notre pays, la volonté de se maintenir toujours dans une indépendance pleine de dignité et de réserve.

C'est cette fière réserve que Montalembert reproche à certains évèques et à r Univers de ne point conserver; il les accuse de pousser l'adhésion jusqu'à ses dernières conséquences et de compromettre la religion en la solidarisant avec l'absi lutisme. A vrai dire, le prince agit avec une habileté co

LES ÉVÉQUES Eï LE SECOND EMPIRE. 87

sommée ; il redouble pour l'Église de respectueuses attentions. Dans son voyage des mois de septembre et d'octobre 1852, il tient un langage vraiment chrétien, multiplie les dons et les promesses. Le cardinal Donn et est spécialement l'objet de sa munificence et croit devoir écrire à son clergé pour lui faire connaître les riches présents qu'il a reçus : douze fauteuils en tapisserie de Beauvais qui « n'étaient pas estimés à moins de trente mille francs » ; en outre, cinq mille francs pour la réparation d'un calvaire et d'un clocher ; puis « deux riches tableaux » dont l'heureux archevêque né sait évaluer le prix.

Aussi le rétablissement de l'Empire est-il accueilli avec «enthousiasme par le clergé. Bientôt le P. Ventura, prêchant aux Tuileries, comparera la résurrection de l'Empire à la résurrection de N.-S.(l). En attendant, un certain nombre d'évêques saluent dans leurs mandements le prince chrétien qui va faire revivre les jours de Constantin et de saint Louis. Les Livres saints ne leur fournissent pas d'expressions assez fortes pour louer « l'homme de la droite de Dieu, l'instrument des bontés de la Providence » (2). M^"" Parisis, qui, naguère encore, flétrissait la vie privée de Louis Bonaparte, exalte « ce prince étonnant de qui l'on peut dire ce que nous enseignent les saintes Écritures : Attingit a fine usqiie ad finem fortiter et disponit omnia suaviter » (3). M^"" de Salinis, après

(1) Sermons pour le Carême de 1858, à la chapelle des Tuileries.

(2) Lettre pastorale de l'évêque de Saint-Flour, citée par M. de la Gorce, Histoire du Second Empire.

(3) Discours prononcé lors de l'inauguration du nouveau Palais de Justice à Boulogne. — Le comte Félix de Mérode lui écrivit à ce sujet : « Dans cette Belgique que vous avez quelquefois proposée comme modèle à la France en fait de liberté religieuse, personne, Monseigneur, ne voit la sagesse divine empreinte surla spoliation sans forme de procès, appliquée aux enfants d'une Reine qu'aucune critique n'a essayé d'atteindre. Ce qu'on voit malheureusement empreint sur quelques allocutions épiscopales, c'est une tendance à flatter avec excès le pouvoir, parce qu'il flatte le clergé, et si l'on peut dire en toute vérité de l'autocrate improvisé de la France : Callide a fine ad finem sequitur iter, on ne peut y ajouter : laudatur prudenier... » L'évêque ne tint nul compte delà leçon, et deux ans plus tard, dans un discours prononcé à Arras, il disait de l'Empereur : «... Ce prince fait sans efforts ce qui paraît impossible, parce que Dieu le fait avec lui : C'est beaucoup trop peu de dire qu'il est un grand homme, puisqu'il est manifestement l'instrument efficace et glorieux de Celui qui seul est grand. >►

avoir proclamé en 184-8 le sens divin du peuple de Février (1) et approuvé sans réserves en 1852 les Intérêts Catholiques^ écrit un mandement qui cause l'indignation de tous ses amis ; il engage son clergé à prêter à l'Empire, non seulement une obéissance passive, mais le concours le plus actif. L'Empereur a donné la liberté à l'Église : voilà pourquoi elle aime « à déclarer hautement qu'elle est l'obligée de ce prince, qu'elle a pour lui le sentiment de la plus profonde gratitude... On a accusé le clergé dans ces derniers temps d'avoir, en passant au pouvoir, déserté trop facilement la cause de la liberté. Il semble qu'on voudrait qu'il n'eût consenti à être libre qu'à la condition que tout le monde serait libre comme lui... Or, sommes-nous rigoureusement obligés à ne souffrir qu'on soit juste envers nous qu'après que l'on aura été juste envers tous? (2) »

Naturellement F Univers fait écho à ces évêques. Montalembert relève avec amertume les flatteries du journal envers l'empereur, « l'homme simple et bon, le grand homme qui a rétabli le vicaire de J.-G. sur son siège, qui a appelé dans le Sénat les princes du sanctuaire... (3) » — « Il ne peut rien redouter sérieusement de ses ennemis révolutionnaires, dont les doctrines font horreur, ni de ses adversaires parlementaires, dont les entêtements font pitié. Contre cette troupe en désarroi, deux armées se don-

(1) Profession de foi aux électeurs de la Gironde, 5 avril 1848.

(2) Instruction pastorale de W' l'évèque d'Amiens sur le Pouvoir.

(3) Univers^ 3 octobre 1854. — Voir encore dans l'Univers du 13 décembre 1855, l'article enthousiaste de L. Veuillot sur la rentrée de la garde à Paris. — Montalembert lisait chaque jour l'Univers et notait soigneusement tout ce qui, dans le journal, blessait ses idées et ses sentiments. A ce recueil d'extraits qui forme plusieurs volumes, j'emprunte ces quelques citations. En consultant l'Univers lui-même, j'ai constaté qu'elles sont exactes et que le contexte n'en atténue pas le sens. Loin de moi d'ailleurs la prétention d'exposer ici l'ensemble des doctrines de l'Univers. Ma tâche est plus pénible ; elle se borne à indiquer, d'après les notes de Montalembert, celles des opinions du journal dont l'intransigeance l'irritait davantage. J'ai longtemps hésité à exhumer ces textes, mais comment expliquer sans cela l'opposition irréconciliable de Montalembert envers l'Univers'^ Il est juste de remarquer que la plupart de ces citations ne sont pas de Louis Veuillot, mais de collaborateurs disparus depuis longtemps, MM. Coquille, Rupert, Aubineau, du Lac, Segretain, l'abbé Jules Morel, etc..

nent la main pour sa cause au sein du peuple qui les a fournies et qui l'aime : l'une composée de quatre cent mille hommes de guerre, pleins de discipline et de jeunesse, sous le vieil honneur de leur drapeau ; et l'autre, celle que Napoléon I" n'eut pas et qu'aucun peuple peut-être n'eut jamais si florissante et si belle, l'armée de charité, forte de quarante mille prêtres et de cinquante mille religieuses. (1) »

A cette question d'adhésion à l'Empire s'en rattachent une foule d'autres. LUniners les soulève et les tranche avec raideur et intransigeance. En histoire, ses préférences marquées sont pour les régimes absolus : « L'Empire est l'expression la plus haute de la civilisation romaine. La république n'était connue des peuples que par ses déprédations; elle n'est restée populaire que dans la cervelle de quelques spéculateurs oisifs... Le génie romain, épuisé par la république, reprend vie pour une longue carrière en se personnifiant dans les Empereurs... Le monde en a gardé une profonde reconnaissance. (2) »

Gharlemagne est loué d'avoir édicté la peine de mort contre les Saxons, qui se cachaient pour ne pas être baptisés et qui manquaient à la loi du jeûne par esprit de mépris pour l'Église (3). Henri IV au contraire n'a point les sympa-

(1) Univers, 28 janvier 1854; article de L. Veuillot.

(2) Univers, 21 mars 1856; article de M. Coquille; il reprend cette thèse le 14 novembre 1856, à propos d'un article de M. Ampère sur Auguste : « La république fut une anarchie sans fin... L'Empire achève et couronne la grandeur romaine... » etc. — C'est le même M. Coquille qui écrira plus tard (24 août 1862) : « Les littérateurs effarés se demandent que serait devenue l'humanité si Xercès eût vaincu? L'humanité ne s'en serait pas plus mal portée. Elle aurait eu de moins une grande école d'immoralité, car c'est par l'enseignement de la Grèce que la corruption s'est glissée dans la société chrétienne. » — « En effet, ajoute Montalembert, l'humanité eût été débarrassée d'Aristide, de Périclès, de Socrate, de Platon, d'Aristote, de Démosthène, de'Phocion, etc., tous postérieurs à la défaite de Xercès. »

(3) Univers, 29 janvier 1855. « Le bienheureux empereur qui aimait l'Église de toutes ses forces, écrit M. Aubineau, la servait de toute sa puissance... 11 n'était pas de ceux qui pensent que l'erreur peut avoir des droits à faire valoir en présence de la' vérité. Après avoir, à plusieurs reprises, vaincu les Saxons et renversé leurs idoles, avoir reçu leur promesse d'embrasser la religion chrétienne, et les avoir vus, à diverses reprises, retourner au culte des démons et à l'outrage de l'Église et de la foi, il édicta contre eux des peines terribles :1a violence contre les églises, la violation du jeûne en esprit de mépris de la religion catholique, la sépulture donnée selon les

thies de l Univers. On lui reproche d'avoir voulu abaisser l'Église catholique et établir en France le protestantisme (1)» Son crime est l'Édit de Nantes, qu'il a signé « au mépris de sa parole, de son abjuration et de son sacre » (2). Mais la révocation de cet édit funeste est un des grands mérites de Louis XIV (3). V Univers proteste sans cesse qu'il n'est pas absokitiste. Cependant il adopte les théories politiques du grand roi et il repousse comme chimériques et impossibles toutes garanties constitutionnelles. Le gouvernement qu'il rêve n'aura d'autre frein que Tautorité religieuse et les mœurs nationales. « Les rois et les empereurs, déclare M. Goquille, sont les mandataires de la Providence; à elle seule ils doivent compte de leur conduite... Chercher des garanties contre le pouvoir est en politique ce qu'est en géométrie la quadrature du cercle. Le pouvoir, et le mot l'indique, est une force supérieure à toutes les forces. Une force capable de lui résister serait elle-même le pouvoir et la constitution est détruite ; dans le cas contraire, elle n'est plus une garantie.. Le pouvoir sera-t-il donc sans limites? Assurément non; mais il n'a pas de limites tracées d'avance, car il est

rites païens, étaient punis de mort. Il allait plus loin : le Saxon non baptisé qui se cachait et dédaignait de se présenter au baptême devait être aussi puni de mort... » Après avoir affirmé sans preuve que « le pape Adrien approuvait tout cet effort royal qui faisait plier vers les fonts du baptême ces peuples rebelles, » l'auteur ajoute : « Ce n'est pas aux yeux de la science moderne qu'il faut chercher à justifier la conduite de Charlemagne. Ce bienheureux roi se conduisait par une autre règle que celle du jugement des hommes, etc. »

(1) « Henri IV, écrit Louis Veuillot, forcé par la Ligue d'embrasser le catholicisme pour monter sur le trône, n'avait jamais perdu de vue le dessein d'abaisser le catholicisme. Son plan était de constituer le calvinisme et le luthéranisme à l'état de puissances pohtiques exclusives; il atteignait merveilleusement son but. » Univers, 31 décembre 1848.

(2) « Henri IV, écrit M. Aubineau, a essayé entre la religion romaine et la religion anglicane je ne sais quel compromis, au mépris de sa parole, de son abjuration et de son sacre. 11 avait fait serment de chasser l'hérésie; l'Édit de Nantes qui assurait un traitement aux ministres réformés fut sa réponse... » Univer? 5 janvier 1855. Plus tard l'Univers appellera l'Édit de Nantes « un chef-d'œuvre d'iniquité et d'imprévoyance, » et soutiendra que « le nom de Gabrielle d'Estrées, gagnée par l'argent des protestants, y reste ignominieusement attaché ».

(3) V. l'article de Léon Aubineau sur la révocation de l'Édit de Nantes ; il en approuve tout, môme les dragonnades. — Univers, 26 octobre 1853.

de sa nature autonome. Sa limite est dans les autres pouvoirs qui se sont développés dans la société et qui constituent des intérêts moraux indépendants; l'autorité religieuse, l'autorité paternelle, les corporations et avant tout les mœurs nationales sont autant de contrepoids qui retiennent le gouvernement. Il n'y a pas d'autres garanties... (1) »

La monarchie française a fini avec Louis XV. Quant à Louis XVI, il a fait descendre la royauté à une banale philanthropie. « Les idées philosophiques lui avaient brouillé toute idée de justice et de devoir. (2) » Il lui a manqué de connaître et d'appliquer la parole de Napoléon P^ à son frère Joseph : « La force et la justice sévère sont la bonté des rois. » — « En 1789, la nation ne demandait pas de réformes. Et qu'y avait-il à réformer dans la plus parfaite et la plus libre des monarchies? La sécurité était générale. Toutes les classes de la société vivaient en paix sous la protection de la royauté... La France repoussa les innovations par une opinion unanime. La Révolution lui fut imposée par le gouvernement. (3) »

Mais Dieu a « prédestiné » Napoléon P*" pour nous arracher à la Révolution, « pour venger l'Église et la société de la tyrannie du xviii^ siècle ». — « Sur les grèves d'une île sans gloire, il y avait un enfant, non pas de race royale, non pas même de race illustre, un enfant pauvre, presque un enfant du peuple, le neveu d'un pauvre prêtre; cet eur fant, Dieu le gardait pour châtier la félonie des rois, pour relever par un acte de sa volonté l'Église qu'ils s'étaient flattés d'avoir abattue... Enfin Dieu l'appelle, il parait... Dieu le conduit partout... Il était le plus grand roi et le plus grand homme de la terre, sagace, éloquent,... digne desagloire. (4) »

(1) Article de M. Coquille contre le régime constitutionnel. — Univers, 5 janvier 1854.

(2) Univers, 4 avril 1852.

(3) Univers, 24 décembre 1853. Article de M. Coquille contre Turgot et Louis XVI.

(4) Article deL. Veuillot sur les Souvenirs contemporains, de M. Villemain, Univers,24 et 28 janvier 1854. Dans cette étude, d'ailleurs fort éloquente sur Napoléon I", l'auteur ne trouve guère autre chose à lui reprocher que de ne pas s'être suffisamment appuyé sur l'Église.

Qu'on ne proteste pas au nom de la raison humaine, au nom de l'honneur, du progrès et de la liberté contre certains de ces jugements. U Univers se moque bien de l'imbécile raison humaine et M. Coquille traite Descartes de la belle façon : « Descartes est un pauvre philosophe, un esprit bizarre, entêté, ayant plus qu'un grain ordinaire de folie. (1) » Quant à l'honneur, il n'en faut point parler ; VUnivers, dans un article consacré aux Symphonies de M. de Laprade, reproche au poète d'avoir invoqué cinq fois dans la dédicace à son père ce « sentiment païen » (2). Et la science? « La science, dit Segretain, c'est du même vocabulaire que la liberté et le progrès. Qui les définira, qui les comprendra jamais? En attendant, on les trouve comme des mèches incendiaires dans toutes les sociétés qui font explosion. (3) »

Mais c'est surtout la liberté qui est attaquée et condamnée sous toutes ses formes. « Pourquoi, demande M. Coquille, employer si souvent le mot de liberté, qui signifie si souvent anarchie? Ce mot qui nous vient des pays à esclaves est sans usage dans un pays chrétien. (4) » Dans un autre article il va plus loin et affirme que « le principe idéal de la liberté est anti-chrétien » (5). Au fond, VUnivers n'admet d'autre liberté que celle de l'Eglise. « Nous n'avons jamais eu qu'une définition et une pratique de la liberté, et c'est celle-ci : il faut que l'Église soit libre. (6) » Par libre ils entendent reine et maîtresse, et ne s'aperçoivent pas que leurs revendications aveugles sont comme autant de chaînes fournies à leurs adversaires pour asservir l'Église.

Que dire delaliberté de conscience? « En principe, déclare M. Coquille, nous sommes opposés à la liberté de conscience. (7) » — Mais en pratique, quel sort réservez-vous aux

(1) Univers, 16 janvier 1856. Article de M. Coquille sur ÏHistoire de la Philosophie cartésienne, par Francisque Boullier.

(2) f/m'vers, 8 janvier 1857. Cette parole est une de celles qui indignèrent le plus Montalembert.

(3) Univers, 25 décembre 1857.

. (4) Univers, 27 décembre 1855.

(5) Univers, 30 mars 1853.

(6) Univers, 24 août 1856. (Article de M. de la Tour).

(7) Univers, 5 avril 1855.

dissidents? demande-t-on. Voulez-vous rallumer les bûchers? — Non, répondent-ils; « rien n'autorise à induire que nous appellions aujourd'hui de nos vœux l'emploi des mesures dont on a du se servir autrefois... L'Église admet le droit des protestants et des juifs, comme elle admet chez les Turcs la polygamie et dans les pays idolâtres toutes les abominations qui y sont en usage. A ses yeux, le vol et l'adultère ne sont pas des crimes plus grands que l'hérésie. (1) « Ils consentent à admettre la bonne foi pour les partisans des autres cultes, mais non pour les impies et les sectaires. Comment donc traiteront-ils ces derniers? « Nous croyons que la plupart de ceux qui répandent aujourd'hui le scandale céderaient facilement à une répression analogue à celle qui s'exerce en matière politique. (2) » Et Léon Aubineau ajoute : A la liberté de conscience accordée par un gouvernement parlementaire, « nécessairement indifférent et athée, nous préférons le bras séculier des gendarmes. Il nous parait sans contredit le plus honorable et surtout de beaucoup le meilleur défenseur de la vraie liberté de conscience (3). »

Quant à la liberté de la presse, l'abbé Jules Morel la limite ainsi qu'il suit : « Nous sommes un journal qui se confesse... telle est toute la raison du bénéfice d'écrire et de parler chaque jour que nous nous attribuons, en le refusant à d'autres qui n'offrent pas les mêmes garanties. La législation actuelle sur la presse est celle de l'Église : l'avertissement et la suppression. (4) »

Est-il besoin d'ajouter après cela que L'Univers professe pour le régime parlementaire un éloignement mêlé d'horreur? C'est un « bourbier de servilisme et de corruption » (5). — « C'est à coup sûr, en théorie, de tous les systèmes

<1) Univers, 24 décembre 1855. (Article de M. du Lac.)

(2) Univers, I" mai 1854. (Article de M. Rupert.)

(3) Univers, 20 février 1856. (Article de M. Aubineau.)

(4) Univers, 22 décembre 1855. (Article de Tabbé J. Morel contre le livre de Montalembert, De Vavenir politiqiie de l'Angleterre.)

(5) Univers, 10 avril 1853. (Article de M. Rupert.) Citons encore ces paroles du même auteur : . Si les libertés constitutionnelles conservaient quelques partisans parmi nous, nous prendrions la liberté de demander à ceux-ci si leur bonne foi de chrétien ne se révolte pas à la vue des conséquences que peut produire un pareil système et s'ils ne sentent pas au fond de leur

politiques le plus faux, le plus plein de dangei^s, le plus difficilement compatible avec la satisfaction des intérêts bien compris. (1) » Par suite, r Univers considère la Restauration comme un régime néfaste et Louis XVIII comme un prince « profondément perverti de cœur et d'esprit. (2) » — La Charte a été imposée au pays par les étrangers. « La France restait attachée à la forme monarchique que l'Empire lui avait conservée. Elle ne demandait à son roi que de continuer en l'améliorant le régime impérial. Ce régime se rapprochait beaucoup plus de la royauté française que la Charte de 1814, qui avait pourtant la prétention de renouer la chaîne des temps. Les idées politiques étaient plus saines en 1815, après dix ans de domination impériale, qu'elles ne le furent pendant les quinze ans du régime constitutionnel que la Restauration avait inauguré. (3) » En somme, la Restauration ne compte qu'un beau jour, celui des Ordonnances de Juillet. Mais ce ne fut « qu'un Deux Décembre manqué, le pauvre coup d'État d'un monarque aux abois... Harcelé par la meute libérale, dont les piqueurs sonnaient déjà l'hallali de la monarchie, le vieux cerf royal voulut leur tenir tête : c'est la vraie gloire de ses derniers moments. (4) » — La constitution belge est peut-être plus maltraitée encore que les autres. « ...En Belgique, la liberté de la tribune est aujourd'hui prépondérante. Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir dans ce pays l'Église menacée et atteinte. (5) » Quel malheur que la Belgique ne soit plus au temps du duc d'Albe et de

conscience quelque chose qui s'élève pour les maudire à jamais et pour appeler sur toute société le règne des puissances qui forcent l'impiété à ^e taire. » Univers, 2-Z octobre 1854.

(1) Univers, 28 avril 1855. (Article de M. Paul Henry.)

(2) Univers, 10 janvier 1856 : « Si l'Union était catholique.., ou même honnêtement protestante, elle ne consacrerait pas ses apologies au régime gouvernemental si nouvellement et si déplorablement inauguré en France: elle lutterait plutôt contre la pente qui y entraîne aujourd'hui tant d'esprits et qui en rend le retour trop facile ; car, pour le voir remis en pratique, il n'y aurait plus besoin d'un homme aussi profondément perverti de cœur et d'esprit que l'était l'auteur de la Charte, il suffirait aujourd'hui d'un prince faible. » (Article de M. Rupert.)

(3) Univers, 24 juin 1853. (Article de M. Coquille.)

(4) Univers, 10 mars 1853. (Article de M. Segretain.)

(5) Univers, 4 juillet 1854. (Article de M. Aubineau.)

VVmVERS. — APRETÉ DE SES POLÉMIQUES. 95

l'Inquisition! On sait que « le génie du duc d'Albe a préservé l'indépendance et la religion de la Belgique » (1).

Comme conséquence encore, rUnivers poursuit de ses invectives tous ceux qui, dans le passé et le présent, ne partagent point ses théories absolutistes et regrettent la liberté. Les catholiques qui ont le malheur de ne point penser comme r Univers, sont des défectionnaires, des pactisans, des transfuges, des égarés. Qu'ils prennent garde! Ils sont bien près d'être des hérétiques et ne tarderont pas à le devenir.

Il ne nous appartient pas de raconter ici les démêlés de [^Univers avec Tépiscopat, son interdiction par M^" Sibour et son appel à Rome. Montalembert n'intervint point dans ces querelles. Mais les citations que nous venons de faire étaient nécessaires pour bien comprendre son état d'esprit. Les idées de l'Univers choquaient violemment celles qu'il avait professées toute sa vie. Aussi s'exprimait-il dans ses lettres avec la plus grande indignation. L'une de ces lettres, adressée à l'historien Cantu de Milan, pour le féliciter d'un de ses ouvrages, parut, à l'insu de Montalembert, dans la Rivista contemporanea. Elle contenait ces mots :

«... J'avoue qu'il y a de quoi se décourager, quand on voit la défense de la vérité catholique dans le passé et dans le présent livrée à des organes comme l'Univers... Le renaissance catholique est aujourd'hui sérieusement compromise par cette école fanatique et servile qui cherche à l'identifier partout avec le despotisme. Une réaction formidable se prépare ; il n'en faut pas moins rester fidèle à notre drapeau, qui est celui de la justice, de la vérité et de la liberté. (2) »

Louis Veuillot releva ces paroles avec hauteur. Pour la première fois, il fustigea devant ses lecteurs l'ancien chef du parti catholique, l'accablant de ses pardons et de sa compassion dédaigneuse :

(1) Univers, 23 mars 1855. (Article de M. Coquille.)

(2) Montalembert à C. Cantu, 14 décembre 1854.

« Jadis, dit-il, nous pardonnions ces procédés en considération de l'avenir; nous les pardonnons maintenant en considération du passé. Ils expliquent pourquoi, avecle plus beau talent et le plus honorable caractère, M. de Montalembert n'a jamais pu se faire que des admirateurs et point d'amis (!). C'est un grand malheur pour lui. Il eût pu être un chef politique incomparable, il ne sera jamais qu'un auxiliaire embarrassant et embarrassé. (1) »

A défaut d'amis, Montalembert trouvait du moins de nombreux compagnons attaqués comme lui ^diV TUnivers. Le 29 mars, il écrivait à son beau-frère, M^"" de Mérode :

'( ... S'il est parmi les'batholiques de France un homme inofTensif, irréprochable et aimé de tous, c'est à coup sûr Armand de Melun, le fondateur ou le propagateur de toutes les œuvres charitables de Paris, le type du dévouement et de l'amour du prochain. Mais il a commis le crime irrémissible de siéger à l'Assemblée législative entre M. de Falioux et moi, de s'être associé à mes efforts pour émanciper, par la voie de la persuasion et delà discussion, renseignement et la charité. Il a de plus le tort de ne pas compter parmi les disciples de M. Veuillot. Il faut donc que justice se fasse. Et l'Univers du 27 mars se charge de l'attacher, lui et ses œuvres, au carcan d'un premier Paris en trois colonnes, où il est accusé d'être plus heureux de rencontrer une tribune que soucieux de l'intérêt des pauvreSf et de séparer de panaches, de mots ambitieux, dans le but de satisfaire des calculs particuliers, sur lesquels on ne s'explique pas.

« Et il en est ainsi tous les jours : avant-hier, c'était le tour de M. Auguste Nicolas; hier, c'était le mien, aujourd'hui celui de Melun. Nous y passerons tous, et quand ce sera fini, on recommencera. Le gouvernement des intérêts catholiques en France appartient à un proconsul entouré d'une bande de licteurs armés de verges et chargés de nous flageller jusqu'au sang, au moindre signe du maître, lorsque ce saint personnage ne daigne pas nous consacrer lui-même l'activité de sa main fraternelle. Comme des pauvres nègres sur une habitation coloniale, on nous prend un a un et on nous lie au poteau de cette publicité orthodoxe, d'où l'on ne nous renvoie que bien et dûment écorchés par une correction tirée à dix mille exemplaires, le tout, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand profit de la justice et de la charité. (2) »

A quelque temps de là, M. Augustin Goehin rencontrant M. Léon Aubineau, rédacteur à F Univers, lui adressa d'humbles remontrances sur l'âpreté de ses polémiques. Que répondit le doux auteur des Serviteurs de Dieu? « Le seul tort de

(1) Univers, 16 mars 1855.

)2) Montalembert à M^' de Mérode, 29 mars 1855.

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