L'ACADÉMIE SOUS LE SECOND EMPIRE
Cet éloge, l'Académie le mérita sous le second Empire comme sous les précédents régimes. Elle demeura pendant dix-huit ans l'asile de toutes les nobles indépendances, le foyer de toutes les aspirations généreuses, le centre de toutes les résistances légitimes et libérales. Aussi bien, ses membres étaient l'élite de la France, la gloire de la tribune, l'honneur de la philosophie, de la critique et des lettres; plusieurs avaient inscrit dans notre histoire une page ineffaçable; ils s'appelaient Guizot, Thiers, Pasquier, Tocqueville, Mole, Cousin, Villemain, Saint-Marc-Girardin, pour ne nommer que les principaux. Sans doute de profondes divergences existaient entre eux; mais leur amour de la liberté, leur répugnance de la servitude se trouvaient les mêmes; sans compter qu'ils étaient tous également vaincus, tous éloignés du pouvoir et condamnés à l'ostracisme. Autant de raisons de s'unir et de faire à Montalembert un cordial accueil.
Qu'on se rassure d'ailleurs. L^Académie ne se livre point àde ténébreux complots. C'est tout au plus une petite fronde littéraire qu'elle se permet contre l'Empire. Le soir, on se rencontre dans les principaux salons libéraux du temps. Chez M"'*' Lenormant, Guizot, de sa voix solennelle, communique des fragments de ses Mémoires. Un autre jour, Villemain lit ses souvenirs de 1815. « La flamme de l'indignation et du véritable libéralisme court à travers toutes ces pages qui me ravissent. (1) » Mais surtout on se plaît à rapprocher le passé du présent; on cause, et quelles causeries variées, spirituelles, satiriques! Malheur au ministre, au rallié, au courtisan qui en sont l'objet! Que de critiques mordantes, que d'épigrammes et de traits anonymes, lancés dans l'ombre et répétés le lendemain dans FEurope entière! L'opposition s'exerce ainsi, non point bruyante, mais discrète, vive, tenace, incommode et, à la longue, plus dangereuse qu'on ne pense. Montalembert y prend part, pour son compte, le mieux qu'il peut. Qu'on en juge par ce passage de son Jotirnal :
(1) Journal^ 21 avril 1853.
« ... Le soir, j'assiste à un spectacle curieux et humiliant, si tant est qu'il reste encore des humiliations dont on ne soit pas rassasié. Je vais chez l'archevêque de Paris, qui reçoit à l'occasion de la fête des Écoles qu'il a instituée et célébrée ce matin à Sainte-Geneviève; et là, je vois sortir de la salle à manger pour passer au salon S. Exe. M^^" Fortoul, ministre de l'instruction publique et des cultes, la tête dans les nues, le jabot et le ventre en avant^ le grand cordon de Fie IX étalé sur son gilet blanc, se dandinant sur Tune et l'autre jambe, et passant lentement et fièrement entre deux haies de solliciteurs et de sacristains, qui se plongeaient en révérences et baissaient la tête à la hauteur de son ventre. Ce pédant d'antichambre, ce chien couchant des couloirs de l'Assemblée, que nous avons vu successivement nous lécher les pieds, à nous autres les burgraves, de 1849 à 1851, semblait accepter tous ces hommages comme un homme déjà blasé et repu. Je me retire en songeant au contraste entre ces façons et celles des ministres sous le gouvernement parlementaire. (1) «
Cette opposition a ses jours de fête. Dans le recrutement de ses membres, l'Académie apporte une grande indépendance. Il lui plaît d'ouvrir ses portes aux amis de la liberté, aux orateurs et aux hommes d'État victimes du Deux Décembre. Chaque réception est un événement; il semble que la tribune soit restaurée au Palais Mazarin. M^"" Dupanloup est admis le 9 novembre 1854. On pense avec quel zèle Montalembert s'est employé à l'élection de son ami. « Je me sens confus, lui dit-il, quand je pense que je suis de l'Académie française et que vous n'en êtes pas encore. » Aussi revient- il tout exprès de la Roche en Breny pour lui servir de parrain et pour l'applaudir. Tout en trouvant le discours « médiocre », il constate l'accueil enthousiaste qui lui est fait. « On sent, dit-il, comme un courant électrique qui va de l'orateur au public... C'est une excellente journée pour la cause de la religion, de la liberté et du bon sens. C'est ce qu'exprime en son langage un ex-légitimiste, rallié à l'Empire, le jeune Belbœuf, qui s'écrie en sortant : Cela pue TOrléanisme ! (2) »
Trois mois plus tard, le 23 février 1855, c'est le tour de Berryer. Guizot et le duc de Noailles l'assistent. On le com-
(1) Journal, 27 novembre 1853.
(2) Journal,^ novembre 1854.