DEPART POUR L'ESPAGNE. 2S
Au mois d'octobre 1865, Montalembert, après avoir parcouru le Béarn avec deux savants de ses amis, MM. Antoine d'Abbadie et Pécoul, est venu à Oloron. De cette ville où les catholiques lui font fête, il veut franchir les Pyrénées par le Somport. En vain lui représente-t-on que le choléra désole le nord de l'Espagne, rien ne l'arrête : il y a sur le versant Aragonais une vieille abbaye. San Juan de la Pena, qu'il, brûle de connaître.
Le 7 octobre, à quatre heures du matin, nos trois voyageurs, quittant les délicieuses vallées du Béarn. se dirigent versUrdos. Là, ils revêtent un attirail espagnol et, tous montés sur des mulets garnis de bats, de cacolets, de selles indescriptibles, gravissent le col de Somport. Le cortège est des plus pittoresques. Antoine d'Abbadie, qui souffre d'une sciatique et, malgré les supplications de Montalembert, s'est obstiné à être du voyage, chemine étendu tout de son long sur le dos de son mulet, la tète tournée vers la queue de l'animal; avec son béret blanc, ses longs cheveux, sa barbe inculte, il fait penser à Mazeppa. Cependant trois muletiers aragonais, coiffés d'un mouchoir en diadème, veste bleue, ceinture écarlate, culottes garnies de deux: rangées de boutons de corail avec des glands verts, longent le convoi et chantent à tue tête des airs béarnais. On traverse ainsi le passage de Canfranc, dont le site est d'une grandeur et d'une désolation effrayantes. Arrivés au pied de la montagne, du côté de l'Espagne, on déjeune chez un riche entrepreneur de contrebande et l'on décide d'aller coucher à laça.
« Mais bientôt, raconte Montalembert, La nuit nous a pris, une nuit sans lune etsans étuiles, et nous avons dû chevaucher cinq heures durant à travers des chemins défoncés, impraticables, tantôt dans des lits de torrents où il y avait encore plus de blocs de rochers que d'eau, tantôt au bord d'affreux précipices, où le sentier qu'on suit s'éboule sans cesse et, dont nous ne pouvons apprécier la profondeur que par le bruit lointain des torrents qui roulent au fond. Pourcomble, pen-
dant les deux dernières heures de cette lamentable marche un véritable ouragan de pluie est venu fondre sur nous et a surtout trempé notre pauvre Mazeppa qui, étant obligé de se soutenir sur ses mains, ne pouvait tenir de parapluie. Nous nous en sommes tirés en nous confiant au bon Dieu et à nos mulets. Ces animaux irréprochables savent encore mieux trouver leur chemin la nuit que le jour. Le mien n'a pas bronché une seule fois pendant les douze heures de marche que j'ai parfaitement supportées, et pendant lesquelles tout le monde a admiré mon intrépidité, malgré vos plaisanteries sur ma tournure à cheval... (1) » 11 était onze heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à Iaca et s'installèrent à la posada del Catalan, pauvre auberge tout à fait digne de Gil Blas.
Le lendemain, ils continuent leur route pénible vers San Juan de la Pena. « Une fois arrivés dans la forêt de pins, écrit Montalembert, et surtout une fois introduits par le curé de Santa Cruce de la Serra dans l'intérieur du vieux monastère abandonné, nous oublions toutes nos peines et notre enthousiasme est au comble. Nous y passons deux heures trop courtes, et si je vis assez pour écrire le tome VII des Moines d'Occident, on y trouvera le fruit de mes émotions et de mes observations en ce lieu unique, bien au-dessus de la Sainte Baume et même de Subiaco. » Cependant la nuit les surprend encore au milieu de leurs admirations. Que devenir? Ils se décident à frapper chez le curé, Dom Tomas Garcia, qui les reçoit de son mieux, les intéresse par ses explications données en latin, « pendant que sa vieille servante édentée fait rôtir deux perdreaux pour notre souper et rit en se tenant les côtes de notre tournure et de nos exigences ».
Telle fut l'entrée de Montalembert en Espagne. Depuis 1843 il connaissait le midi de la Péninsule; il n'en visite cette fois que le nord. Huesca, Saragosse, Pampelune le retiennent plusieurs jours; à Burgos, il ne se lasse pas de contempler la cathédrale et la sublime chapelle du Connétable. « Il faudrait, répète-t-il après Charles-Quint, il faudrait mettre ce
1, Lettre à Mlle Madeleine de Montalembert, 8 octobre 1865.