LES LÉGENDES DANS LES MOINES D'OCCIDENT
temporains, à des articles de journaux et de revues françaises et étrangères.
Cependant, de divers côtés, la sûreté de sa critique a été contestée. Jusqu'en 1867, en dehors du Correspondant, la presse catholique, à une seule exception près, a gardé sur les Moines d'Occident le plus obstiné silence. « Les écrivains catholiques sont si nombreux! remarque Foisset. Les travaux de l/importance de celai de Montalembert sont si communs ! La presse catholique a bien mieux à faire assurément que d'en entretenir ses lecteurs. » Enfin, deux ou trois journaux obscurs se résignent à en parler. L'un d'eux accuse Montalembert « d'avoir peu de goût pour le miracle » I On le taxe de naturalisme, parce qu'il appelle le bonheur dans le cloître un bonheur naturel, alors qu'il se proposait de combattre le préjugé commun à tant de gens du monde que la vie religieuse est un état contre nature. — « Lecteurs catholiques, tenez-vous en garde! écrit-on. Rendez justice au talent, aux services rendus, aux belles pages écrites; mais ne vous laissez pas surprendre par ce de mi- rationalisme , par ce demi-naturalisme, qui plus d'une fois surprend l'illustre écrivain. ( 1
Eu revanche, les rationalistes et quelques protestants lui reprochent d'abuser des miracles et des légendes. « Le prodige abonde dans le livre de M. de Montalembert, écrit M. de Pressensé; il se plaît à le raconter, à l'enluminer, et, quand on cherche des preuves, on ne trouve que des traditions sans authenticité, qui sont toutes colorées des teintes de l'imagination populaire, dans un temps où la crédulité était sans
(1) Le Croisé, articles de G. Seigneur. Laissons l'archevêque de Reims, MKr Landriot, consoler Montalembert et répondre àces exaltés : « Il faut l'énergie de se laisser appeler naturalistes et rationalistes par ceux qui n'ont étudié la théologie que dans leurs étroits cerveaux et qui, aveuglés par une sorte d'orgueil mystique du reste, le pire de tous), anathématisent tout ce qui ne pense pas comme eux. Mais c'est un service à rendre à la cause de l'Église que de lutter contre ce parti et de lui montrer qu'on est décidé de plus en plus à ne pas se laisser conduire par une poignée d'hommes dont l'audace et l'ignorance ont tant l'ait de mal. Depuis dix ans, la cour romaine n'a pas voulu écouter ses vrais amis. Aujourd'hui la parole est aux événements. Je n'entends pas seulement parler de l'Italie, mais aussi et surtout de cette réaction formidable qui partout se lève entre l'Église, qu . rendue solidaire des aberrations d'un parti aveuglément patronné. A Montalembert, 3 septembre 1860.
bornes... On dirait une gageure contre la raison, un défi audacieux lancé contre elle. »
Montalembert en effet rapporte deux sortes de faits, les uns miraculeux, devant lesquels sa foi de chrétien s'incline, s'ils lui semblent suffisamment prouvés, les autres légendaires. Il ne donne pas ces derniers pour de l'histoire (1); il sépare, autant qu'il le peut, des épis mûrs les liserons qui ont poussé, fleuri, foisonné, plus que partout ailleurs, dans l'hagiographie celtique; mais il croit devoir les enlacer, avec un art infini, dans la trame de sa narration. Ces légendes lui semblent instructives, parce quelles révèlent les goûts et les aspirations de l'époque, l'idéal dont on se nourrissait, les croyances qui avaient cours en ces temps lointains. Tantôt elles fournissent un renseignement, un détail curieux, tantôt elles jettent une agréable variété dans un récit forcé ment monotone. « Cette partie de l'œuvre, déclare Prévost- Paradol, est à nos yeux la plus touchante. On est entraîné à travers cette longue série de miracles ingénus, racontés avec une simplicité gracieuse. Certes, le narrateur de tant d'aimables merveilles n'a point la prétention d'en imposer la croyance à tous ses lecteurs, mais il peut revendiquer avec assurance, pour la plupart de ces miracles, l'incontestable avantage d'être favorables cà la justice, à la charité, à la liberté des âmes, à une foule de bonnes causes et de nobles sentiments, qui seraient dignes en effet de recevoir quelques secours du ciel. (2) »
Montalembert avait voulu élever un monument, non certes à sa propre renommée, mais à celle de la vertu, de la vé-
(1) - Je ne dis nulle part que Je crois à ces légendes, et surtout qu'il faut y croire, écrit-il à Foisset; et c'est précisément ce que me reprochent G. Seigneur et ses pareils. Mais je dis et je dois dire qu'on y a cru, et que ces légendes ont joué un bien plus grand rôle, dans l'esprit public de ce temps là, que les faits les mieux avérés. Méconnaître cela, c'est méconnaître à la fois l'histoire chrétienne et l'histoire païenne pour la réduire aux proportions du scepticisme moderne. Je ne sais pourquoi on est encore plus sévère à cet égard pour les narrations du passé chrétien que pour les copistes des auteurs classiques. Personne ne croit qu'Aréthuse ait été sauvée par Diane des poursuites d'Alphée ; néanmoins, si quelqu'un racontait le siège de Syracuse sans parler de cette fontaine et de la légende poétique qui s'y rattachait, son récit serait inexact et incomplet. - 19 avril 1865.
Prévost Paradol, Courrier du Dimanche, 12 août 1800.