MORT DE L'ABBÉ PERREYVB
fort. Je vous savais éloquent, très éloquent, mais je ne vous savais pas aussi bon raisonneur. Enfin vous m'avez charmé et. qui plus est, vous m'avez édifié, instruit, relevé. J'avais le plus grand besoin de retrouver dans la religion autre chose que ce qu'on y montre tous les jours de répugnant à la raison, à l'honneur, à la bonne foi et au bon sens. Vous m'avez rendu ce service et je vuus en remercie avec une tendresse à la fois paternelle et fraternelle. M
Hélas! toutes les belles espérances qu'avaient conçues les amis de l'abbé Perreyve ne devaient pas se réaliser. Il ne sut [•as contenir le zèle ardent qui dévorait son âme et refusa de prendre les soins que réclamait sa délicate santé. En vain Montalembert, après tant d'autres, le suppliait-il de quitter la France, de s'exiler, soit à Madère, soit à Païenne ou à Alger : « J'étais désolé lorsqu'il me fallut, à votre âge, m'expatrier, j'étais furieux de voir ainsi interrompre les débuts de ma carrière politique. Eh bieo ! loin d'avoir eu à regretter cette absence, c'est là où j'ai puisé la force de livrer les grands combats de 1844 à 1850, c'est là où j'ai commencé les Moines d'Occident, c'est là enfin où j'ai peut-être mérité de devenir, non pas quelque chose, mais quelqu'un. Soyez sûr qu'un ou deux ans de silence et de solitude feront le plus grand bien, non seulement à votre larynx ou à vos poumons, mais à votre talent et à votre renomme.'. 2 Mais l'abbé Perreyve ne put se résoudre à partir, et la mort le prit. Montalembert le pleura comme un iils.
« C'est une p^rte irréparable pour mon cœur et pour ma consci disait-il... J'ai donc vu deux fois, de mes yeux indignes et de tout près, ce spectacle singulier que l'Église de Jésus-Christ a pu seule produire du prêtre jeune et imposant, attrayant et austère, virginal et viril, amoureux de tout ce qui est bon. grand, saint, généreux, du prêtre tel qu'il le faut à notre siècle, homme de courage, de liberté el d'honneur, en même temps que de ferveur, de pénitence et de sainteté. J'y pense avec confusion, puisque j'en ai trop peu profité, mais avec une admiration louj >urs renaissante, avec une tendresse toujours intime etintense. A la fin d'une trop longue vie, écoulée dans des milieux bien di\ s fortunes
bien contraires, je teui confesser tout haut que c'est là le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler ici-bas.
(1 M mars Ié
MOMALEM.BERT.
A mesure que les années et la douleur s'appesantissent sur lui, Montalembert s'attache davantage à ses vieilles amitiés; il les cultive assidûment, par une correspondance plus suivie et des entrevues plus fréquentes : Dieu lui ménage là de véritables consolations. On connaît l'amitié jù qui, rlppnktrpntpflps l'unit à Mgr Dnpa nloup Apartir de 186*2, il semble que cette amitié prenne un caractère plus tendre et plus intime: elle remplit, elle embaume en quelque sorte les dernières années si tristes de Montalembert. Pendant les épreuves de tout genre qu'il va traverser, le grand évêque sera là. à ses côtés, pour le défendre, le soutenir et le consoler.
A l'époque où nous sommes parvenus, au mois de mai 186*2, M^r Dupanloup est à Rome. Pie IX a convoqué près de lui tous les évèques du monde pour la canonisation des martyrs japonais; son but est de donner à sa souveraineté temporelle menacée l'appui moral de l'épiscopat catholique. Plus de trois cents évèques répondent à cet appel ; mais ce triomphe du Souverain Pontife est un triomphe aussi pour le grand défenseur de la papauté. Le pape accueille Mgr Dupanloup avec la plus grande bienveillance, les cardinaux le comblent d'égards, les évèques étrangers affectent de s'effacer devant lui. « Quant aux Romains, déclare le Temps, ils n'ont \ [d'yeux que pourl'évêque d'Orléaus. » Mais son grand succès a été de faire écarter de l'adresse des évèques au pape un passade contre les libertés modernesque M^r Wiseman voulait vlnjLérer.
Après ces événements, on le comprend, les deux amis ont hâte de se retrouver. De Lacombe, où il s'est arrêté à son retour de Rome, l'évèque écrit à Montalembert : « J'ai un extrême désir et un extrême besoin de vous voir. Malheureusement je suis au dernier degré de la fatigue. (1) »
(1) 26 iuin 1862.
RELATIONS AVEC M=r DUPANLOUP. 32S
— « Mon cher Seigneur, répond Montalembert, que vous êtes bon d'avoir bien voulu penser à moi ! Il est littéralement vrai que j'allais vous écrire, au moment où votre lettre m'est arrivée ce matin. Il me semble que ma voix vous aurait manqué au milieu du concert d'éloges dont vous devez être un peu assourdi. J'ai du moins l'amour-propre de croire que vous vous seriez aperçu de mon silence. Mon cœur, vous le savez, incline .beaucoup plus du côté des vaincus que des triomphateurs : ceux-ci en général me laissent l'roid et défiant. Mais votre triomphe est avant tout celui de l'Église, de la vérité et de l'honneur : c'est pourqm i j'en jouisans réserve et sans défiance aucune. D'ailleurs il vous serait exclusivement personnel que j'en jouirais encore, parce que je vous aime sincèrement et vivement. Je suis même étonné de ce que mon affection ; vous ait grandi et augmente avec les années au lieu de diminuer. Je ne sais pourquoi l'on dit que le cœur se refroidit en vieillissant : je ne m'en aperçois pas le moins du monde. J'aime beaucoup moins de choses et de gens qu'autrefois : mais jamais je n'ai mieux et plus aimé ce qui a survécu dans les affections de ma jeunesse aux naufrages et aux injures du temps. (1) »
La réponse de l'évêque n'est pas moins affectueuse :
«... Mon inclinationpour vous retrouver, lui dit-il, est égale à cette profonde tendresse de cœur que j'ai toujours eue pour vous, que les ans et les orages ne font qu'accroître et qui devient, depuis quelque temps, une sorte de fièvre, relativement à vos Moines d'Occident, pour lesquels il faut absolument que je vous revoie à fond. (2) »
Au retour du voyage d'Ecosse que nous avons raconté, Montalembert vient à Orléans et passe une journée avec M^r Dupanloup, sous les ombrages de la Chapelle Saint-Mesmin. Il faut bien que l'évêque lui rende sa visite, et une réunion est projetée à la Roche pour le mois d'octobre. Montalembert énumère toutes les raisons de cette visite : MM. < de Falloux, Cochin et Foisset se font une fête de le rencon-1 trer; le prince de Broglie, successeur de Lacordaire à l'A- i cadémie française, désire soumettre à l'évêque son discours de réception :
« Votre grande chambre verte restera toujours inaccessible et inviolable. J'en ai même une autre nouvellement arrangée à vous offrir, où
(1) 30 iuin 1862.
uillel 1862.
il y a quatre fenêtres donnant dans quatre directions différentes et où l'on n'entend d'autre bruit que le vent... . Songez que nous sommes tous les deux sur le déclin de la vie, et qu'il nous reste bien peu de jours à passer ainsi l'un avec l'autre dans une communauté de vues et de sentiments qui a commencé il y a bientôt quarante ans (1826), qui a traversé bien des épreuves, et qui est pour moi un bonheur et une vraie gloire. Je suis bien sur aussi qu'elle ne vous est pas indifférente. (1) »
Le jeudi 9 octobre, Mgr Dupaoloup était à la Roche ; MM. Foisset et de Meaux s'y trouvaient déjà: MM. de Falloux et Cochin arrivèrent le lendemain; le prince de Broglie ne put qu'envoyer à ses amis son discours de réception. Ils passèrent quatre jours ensemble, s'entretenant de l'Église, de la question romaine, du Correspondant, du réveil de l'opinion parlementaire et des prochaines élections. Montalembert savait qu'une série de propositions, résumant les principales erreurs modernes et dressée par son ancien ami M^r Gerbet, venait d'être soumise a l'examenjcigixQngré gâtions romaines. C'était le futur Syllabus. Une de ces propositions condamnait implicitement Je" libéralisme et tout projet de réconcilier l'Eglise avec la société moderne. Montalembert s'en inquiétait et suppliait l'évêque d'Orléans de prévenir le dessein de leurs adversaires par un ouvrage qui établirait : 1° ce que veut la société moderne et ce qui lui manque ; 2° comme quoi ce qu'elle veut est non seulement utile, mais indispensable à l'Église; 3° mais comme quoi ce qui lui manque ne peut lui être fourni que par l'Église. 2) — « Rien ne saurait être plus important et plus urgent que ce travail, disait-il. Permettez-moi d'ajouter que vous ne retrouverez jamais une occasion aussi favorable, ni une autorité égale à celle dont vous êtes investi dans l'Église universelle, depuis votre dernier voyage de Rome. » Mgr Dupanloup promit de s'en occuper activement. L'accord te plus complet ne cessa de régner entre eux. « L'évêque. M. de Falloux et moi, écrivait Montalembert. formons un faisceau que la mort seule pourra rompre, s'il plait à Dieu de nous conserver tels que nous sommes. »
5 et 13 septembre 1862.
sont les principales idées des discours de Malines.