ENTREVUES AVEC LE PRINCE-PRESIDENT
servi (1 ) . Bien que la lettre de Montalembert aux catholiques lui eût valu plus d'un million de voix (2), le prince trouva qu'elle contenait trop de restrictions et oublia de l'en remercier.' Sur le gouvernement futur, il avait son conseiller, le président Troplong, et son idéal, la Constitution de Tan VIII. Aussi refusait-il de s'engager à fond avec Montalembert. Un jour, celui-ci attaquait vigoureusement l'idée d'un sénat à dotation : « Si vous avez une assemblée élective et gratuite, disait-il, et à coté d'elle une autre assemblée nommée par vous et payée, personne, absolument personne ne voudra faire partie de celle-ci. — Vous croyez? » repartit le prince avec une légère pointe d'ironie. Pour excuser sa naïveté, Montalembert a écrit plus tard : « Personne en France ne se doutait encore que l'on verrait bientôt l'appât d'une dotation annuelle et viagère de 30 000 francs accoupler, dans le même Sénat et par le choix du même souverain, M. Dupin aine, M. de la Rochejacquelein et M. Sainte-Beuve. (3) »
Montalembert accuse encore dans son Journal une méprise assez piquante. On venait d'apprendre la chute de lord Palmerston, l'agent le plus habile et le plus dangereux de la révolution en Europe. Croyant voir dans cet événement un contre-coup du Deux Décembre, Montalembert en lit son compliment a Louis-Napoléon. Le prince dut le trouver bien mal renseigné, car lord Palmerston était le seul ami qu'il possédât en Europe. Ce fut même son empressement à reconnaître le coup d'État qui amena sa disgrâce.
Sur la question religieuse, Montalembert ne fut pas plus
Quand le général Vaillant fut nommé maréchal de France pour sa conduite pendant L'expédition de Rome, Montalembert reprocha au prince d'avoir commis une injustice envers Oudinot. qui avait commandé vu chef cette expédition : « Vous avez voulu le déshonorer, disait-il avec sa rude franchise, pour le punir d'avoir été le général de l'Assemblée. Moi. je l'aurais fait venir et je lui aurais dit : ■ Général, on vous a nommé commandant en « chef d'une armée destinée a me combattre. Eh bien, voilà le bâton de ma> « réchal que vous avez .LM rn''' devant Rome... Allez maintenant retrouver « votre armée... - Journal, l~ décembre 1851.
On m'a écril de Toulon qu'elle avait retourné 20 000 votants dans ce seul département. Les ministres du Président reconnaissent qu'elle a dû lui valoir au moins un million de voix. Et certes la qualité de c ' bien
supérieure à leur quantité. [A M ,26 décembr< 1851.
Lettre à Daru.
heureux. Tout d'abord, craignant de voir le clergé se livrer à des manifestations d'une sympathie excessive pour le parti victorieux, il supplia le prince de ne pas les provoquer. Il lui lut une lettre fort digne de Mgr Jacquemet en faveur de cette réserve. « Il serait souverainement impolitique, écrivait Févèque de Nantes, de commander à notre Bretagne autre chose que la neutralité... Obtenez, Monsieur le comte, dans l'intérêt du gouvernement et dans celui de la religion, qu'on ne nous demande pas de prières publiques. L'émotion est encore trop vive. On n'a pu voir jusqu'ici d'assez haut l'événement qui vient de s'accomplir. On ne voit que des flots de sang répandu et ]a Constitution violée par celui qui l'avait seul jurée. Il est douteux que nous puissions ordonner un Te Deum, s'il nous était demandé ; douteux aussi que nous soyons obéis si nous
[venions à l'ordonner. (1) » Le prince promit qu'on ne demanderait point de prières publiques au clergé. Vingt jours plus tard, le 1er janvier 1852, il réclamait un Te Deum officiel à Notre-Dame et y assistait en personne.
Montalembert exhortait Louis-Napoléon à s'appuyer sur l'Église dans l'œuvre de réforme sociale qu'il entreprenait : « Vous connaissez, disait-il, le mot de votre oncle à Fontanes : — A la longue, le sabre est toujours vaincu par l'esprit. — Cela étant, sur quel esprit comptez-vous vous appuyer? L'esprit rationaliste et universitaire vous est nettement hostile ; votre coup d'État vient de lui causer une profonde humiliation. L'esprit catholique seul peut être votre auxiliaire. » Dans ce but, Montalembert désirait obtenir des garanties constitutionnelles pour la liberté religieuse et la liberté d'enseignement; il présenta au prince deux projets de statuts organiques qu'il eût voulu voir annexer à la Constitution future. Le premier, se référant au texte primitif du Concordat de 1801, abrogeait toutes les dispositions des Articles organiques et du Code pénal, incompatibles avec la liberté du iculte et des associations religieuses (2). Le prince remit ce
(1 Mp Jacquemet à Montalembert, 9 décembre 1851.
(2] Voici le texte de ce projet :
Article 1er. — La liberté de la religion catholique, apostolique, romaine,