PRINCE REFUSE TOUTE CONCESSION
Néanmoins, sans se décourager, il abordait la question sociale ; il eût voulu obtenir pour les œuvres de charité privée la même liberté que pour l'enseignement. « Aujourd'hui, l'État se contente de tolérer ces œuvres; qu'il fasse davantage; qu'il leur permette de vivre indépendantes et d'accomplir tous les actes nécessaires à leur bonne administration et à leur développement... Puisqu'on veut revenir aux institutions de l'Empire, qu'on emprunte à ce temps la manière dont se faisait la charité publique à Paris, sans employés, sans paperasses, par la main et le cœur des Sœurs de Saint- Vincent de Paul... »
Montalembert engageait aussi le prince à favoriser la création d'associations ouvrières chrétiennes. « A mon avis, lui disait-il, tout ce qui sera fait, dans les limites de la sagesse et de la justice, pour reconstituer, sous une forme adaptée à nos mœurs, les anciennes corporations, profitera à la paixsociale et contribuera puissamment à arracher le peuple à l'influence des sociétés secrètes. » Idées excellentes, communes à la fois à Montalembert et à M. de Melun et qu'ils avaient élaborées ensemble dans la grande Commission d'assistance. « Agissez avec énergie dans ce sens, écrivait M. de Melun. et, pour consoler vos anciens collègues et amis de votre facilité à sacrifier l'Assemblée au Président, les morts au vivant, faites faire au vainqueur le plus de bien que vous pourrez. (1) » Mais le vainqueur, toujours bienveillant en apparence, refusait de s'engager. « Nous étudierons plus tard, disait-il, ces intéressantes questions. »
Montalembert ne pouvait continuer indéfiniment à se répandre en conseils superflus et stériles. « J'en avais assez vu pour me convaincre que Louis-Napoléon se croyait seul nécessaire, et par conséquent en état de se dispenser dey tout avis comme de tout concours. » Aussi bien, le parti des aventuriers et des conspirateurs qui avaient fait le coupd I deconcert avec le prince, l'engageait à ne pas se compromettre avec les cléricaux. « Dès lors, remarquait dédaigneusement Montalembert, il ne me convenait plus de
(1) M. de Melun a Montalembert, décembre I i
m'égarer dans une atmosphère viciée par de pareils souffles. (1) » A partir du 26 décembre, il ne reparut plus à l'Elysée.
Il était seul à Paris (2), malade, mécontent d'avoir été rebuté, de ne rien obtenir, résolu à rester sous sa tente et à sauvegarder sa dignité. Ses mécomptes pourtant commençaient à peine. Du mois de janvier au mois d'avril, il vit successivement paraître une série d'actes et de décrets crui achevèrent de l'éclairer.
Ce fut d'abord, dès le 10 janvier, l'exil arbitraire et indéfini prononcé contre les plus illustres citoyens du pays, Thiers, Ghangarnier, Lamoricière, Bedeau, Rémusat et autres. Montalembert en ressentit un vif chagrin.
Quatre jours après, parut la Constitution, œuvre étrange, renouvelée de Sieyès et du Consulat, inspirée par le plus parfait dédain des institutions parlementaires. Montalembert i/en blâma nettement le préambule, si offensant pour les monarchies tombées ; sa nature loyale s'effraya de tous ces rouages compliqués, « de tous ces traquenards cachés, que les règlements organiques sur les élections et le régime interne des Assemblées allaient bientôt mettre en lumière »; mais l'exigence du serment de fidélité le révolta plus que tout le reste: « Quelle effronterie I s'écriait-il. Est-ce donc parce que, seul en France, il a violé son serment à la Constitution républicaine, qu'il se dispense seul d'en prêter désormais, et qu'il s'arroge le droit d'y obliger tous les autres? »
Puis vint le décret organique sur la presse, soumettant le journalisme fiançais à un régime draconien, superposant à la censure déjà existante l'autorisation préalable, les cautionnements excessifs, les avertissements, les suspensions et les suppressions administratives. Certes, Montalembert avait
(1 Lettre à M. Daru.
(2) Mm° de Montalembert se trouvait alors à Bruxelles, auprès de son père.