REUNION DU CORPS LEGISLATIF
des ombres! Deux cents fantômes errent dans ces vastes salles qui naguère ressemblaient à une fourmilière...» La tribune a été abattue ; on a diminué de moitié les places réservées au public, comme s'il s'agissait de l'écarter d'un spectacle indécent, d'un amphithéâtre d'hôpital. Tout est habilement, combiné pour gêner et paralyser l'éloquence. Il est interdit à la presse de publier les discours des orateurs et même d'en parler; un procès-verbal officiel, le plus sec et le plus froid possible, rendra seul compte des travaux de l'Assemblée. Les députés n'auront même pas le droit de faire leur règlement, d'organiser leurs bureaux, de nommer leur président. On leur impose d'office M. Billault.
Cet ancien député, libéral sous Louis-Philippe, débute par attaquer le régime parlementaire. « Et on a la servilité de l'applaudir, rapporte Montalembert ; Cavaignac, Carnot, Hénon donnent leur démission dans une lettre assez digne. Les valets applaudissent encore. 1
Le seul personnage vraiment illustre de l'Assemblée, c'est Montalembert, écrit M. de La Gorce. « De tous les côtés on se le montre, et il est facile à reconnaître à sa longue redingote boutonnée comme celle d'un prêtre, à ses longs cheveux qui commencent à blanchir et qu'ilrejette constamment en arrière, à son beau regard mêlé de douceur, d'ironie et de fierté. A vrai dire, il éveille la curiosité plus encore que la faveur, car il représente surtout la puissance démodée de l'éloquence. Lui, cependant, dans cette enceinte où la tribune a été renversée, d'où la foule a été bannie, où. faute de pouvoir supprimer la discussion, on s'est appliqué à l'assourdir, il semble opprimé comme si l'air eût manqué à sa poitrine, ou comme si sa voix n'eût point été mise au diapason «1rs temps nouveaux. (2) » Toutefois, il ne désespère pas encore d'arriver à « constituer un groupe d'hommes résolus, capables d'entretenir le foyer d'une indépendance relative < t de La dignité personnelle, jusqu'au jour où le vent de l'opinion soufflera ■de nouveau du côté de la liberté etde la publicité ». Parmi
(1) Journal, 30 mars i
(2) De La Gorce, Histoire du Second Empire, I, 61
ceux qu'il rêve ainsi d'entraîner à sa suite, on peut nommer MM. de Chasseloup-Laubat, de Flavigny, de Mortemart, le duc d'Albuféra, de Kerdrel, Anatole Lemercier, Ancel et le marquis de Talhouët.
L examen du budget fut l'œuvre principale de cette première session. A la grande surprise de Montalembert, ses collègues le nommèrent de la commission budgétaire, avec MM. Gouin, de Ghasseloup-Laubat, Louvet, de Flavigny et quelques autres indépendants. Les c©mmissaires s'étant permis d'apporter un certain nombre d'amendements au projet du Conseil d'État, celui-ci les rejeta presque sans discussion. Ce fut, disait Montalembert. un véritable massacre des Innocents. La seule prétention de mentionner ces amendements dans le rapport valut à M. Gouin, président de la commission, une réprimande verbale de Louis-Napoléon. On ne pouvait pourtant empêcher les députés de protester contre cet étouflement systématique. Les débats publics s'ouvrirent le 22 juin par un excellent discours de M. de Kerdrel. Montalembert hésitait à prendre la parole, lorsqu'il vit entrer le Prince-Président, qui venait en personne assister à la séance. Je ne pense pas qu'il se soit jamais depuis lors accordé ce plaisir. Montalembert se leva et, la curiosité dominant-tout le reste, un grand silence se fit.
Comme on l'accusait déjà de regretter et de vouloir rétablir le régime parlementaire, l'orateur s'accorda la satisfaction de rappeler l'état prospère des finances sous la Restauration et le gouvernement de Juillet. De 1818 à 18i8, la dette publique payée aux particuliers était restée à 173 millions, sans subir la moindre augmentation. Comment cela? « Par la vigilance et le contrôle de ce gouvernement parlementaire qui trouve aujourd'hui tant de critiques parmi ceux qui l'encensaient naguère. » Ce contrôle est bien autrement nécessaire sous un gouvernement absolu que sous un gouvernement libre. Et Montalembert signala les précautions excessives, presque injurieuses, prises contre le pouvoir législatif :
« Voilà comme on nous a traités, Messieurs, disait-il. S'est-on plaint? Non, nous avons tout accepté... Nous nous disions : Attendons le budget, tout est là. C'est pour le voter, pour le discuter, pour le contrôler que nous existons... Or, le budget est arrivé et tout s'est trouvé impossible;