RECEPTION A L'ACADÉMIE
Révolution française, imbu de ses principes et prévenu contre l'Église. Peu à peu, les années, l'étude, le spectacle des événements l'éclairent, dissipent ses préjugés, le détachent des fausses doctrines. C'est une marche ascendante vers la lumière; il monte de la morale à la religion, de la raison à la foi, de la philanthropie à la charité, de la discussion à l'autorité. Montalembert s'arrête surtout à l'important ouvrage de M. Droz, l'Histoire du règne de Louis XVI. Son discours. on le sent, a été composé avant le coup d'État, pendant ces heures d'angoisse où s'agitaient dans l'ombre les passions révolutionnaires et socialistes. Aussi juge-t-il sévèrement la Révolution, et le principal grief qu'il lui fait, c'est d'avoir étouffé la liberté. 11 dresse contre la Constituante un formidable réquisitoire et, à part les écrits plus récents de M. Taine, je ne connais rien d'aussi accablant pour la célèbre assemblée :
« Elle avait peut-être le fol espoir que le flot déchaîné par elle s'arrêterait devant la distinction qui naît de la richesse, après avoir effacé toutes celles qui naissent de la gloire, des services rendus, des droits acquis; comme si la richesse et la propriété elle-même n'était pas, aux yeux du pauvre et du prolétaire, de tous les privilèges le plus exorbitant et de toutes les inégalités la plus blessante. .Non, la propriété, dernière religion des sociétés abâtardies, ne résistera pas seule au bélier desniveleurs. Yat-on pas vu de nos jours contester jusqu'au privilège de l'intelligence, et faire un appel à l'ignorance pour abriter la révolution? Tant il est vrai que, pour rester dans la logique, le dogme de L'égalité ne doit pas plus respecter le mérite et la fortune que la naissance. »
M. Guizot répondit à Montalembert. Ce fut une fête d'entendre cette grande voix demeurée muette depuis la chute du trône. Avec un tact exquis, l'orateur rappela ses premières relations avec Montalembert, en 1828, au retour de Sue le; il le définit justement « un homme de guerre dans la vie civile » et le félicita de la constance de ses opinions libérales :
« Catholique et fervent fidèle, voua pouviez tomber dans l'erreur de ceui qui. par esprit, soit de routine, soi! de réaction, soit de système, Feraient de l'Église catholique l'alliée exclusive du pouvoir absolu et la placeraient en hostilité permanente avec ces libertés «le l'ordre temporel, acqi
par le travail de tant de siècles, et toujours chères et nécessaires au nôtre, malgré les fatigues qu'elles lui coûtent et les égarements où elles l'ont jeté. Vous n'avez point touché, Monsieur, sur ce dangereux écueil : dangereux et pour de nobles esprits et pour la religion elle-même, qu'ils ont quelquefois méconnue et compromise, au moment même où ils la défendaient glorieusement. Vous avez mieux compris et votre temps et l'Église; vous savez que si elle est l'appui naturel de l'ordre et du pouvoir social, elle se prête aux diverses formes de gouvernement, aux grandes nécessités de l'histoire, et qu'elle peut aussi accepter et protéger ces belles libertés de l'àme et de la vie humaine, plus ou moins développées et praticables selon les temps, mais qui, une fois reconnues et réglées, deviennent l'honneur civil des nations. Vous avez, vous-même, Monsieur, constamment défendu ces libertés, celles de votre pays comme celles de votre foi, et vous avez ainsi bien servi la cause de la religion chétienne et de son autorité sur les peuples... Ce qui fait peut-être votre caractère le plus original et votre principal attrait, c'est que vous avez su réunir, à un degré rare, dans votre âme, le respect du passé et le mouvement vers Tavenir, la fidélité à la tradition et le goût de la liberté. (1 »
Dans son discours, Montalembert appliquait à l'Académie la fière parole de Lafayette, qu'il avait lui-même prise pour devise : Je me suis tenu debout. « Depuis que la forte et dure main du cardinal de Richelieu l'a fondée, disait-il, elle a subi bien des orages sans y succomber, traversé bien des régimes sans s'inféoder à aucun. Quelles qu'aient pu être les défaillances individuelles, elle n'a jamais complètement abdiqué devant le monopole de l'opinion dominante ou devant l'éternité chimérique de la force contemporaine. »
(1) Le croira-t-on ? Le discours de Montalembert, écrit au moment même où ses relations avec le prince étaient excellentes, ne trouva point grâce devant la censure. Le ministre de l'intérieur interdit à l'éditeur, M. Bray, d'en tirer même une épreuve. Et, comme celui-ci protestait, demandait d^s raisons, on lui répondit : « Nous n'en avons pas à vous donner. » Bref, la police, reprenant après Foisset le couteau du sacrificateur, exigeait quatre nouvelles mutilations. Montalembert déclara qu'il ne supprimerait rien et l'on n'insista point.
L'entrevue avec le prince Louis eut lieu le 18 février. — « ... 11 dit : Je ne discuterai pas sur la Révolution française avec M. de Montalembert, car nous ne serions pas du même avis. Au bout de dix minutes, il nous congédie en me disant : « J'espère que nous nous reverrons comme par le passé. » — Je ne lui conseille pas d'y compter. »